‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 29 sur 105 · UN PRISONNIER · texte numérisé non relu

UN PRISONNIER

* Félix, il faut nous chanter quelque chose bon gré mal gré. Versez-lui du thé, du vin.

FÉLIX

Les amis décident donc à l'unanimité que je dois être gai? Soit : mon cœur se brise, mais je chanterai et serai joyeux, (il chante.) .

Qu'importe s'il faut me soumettre '

A l'exil , aux fers , à la hart ,

Si, toujours fidèle à mon maître,

Je dois travailler pour k tzar. :

Au minéral de Sibérie, »

Que j'exploite et forge avec art, Je dirai : « Venge ma patrie , « Sois une hache pour le tzar. »

Si, par faveur, extrait du bagne, J'épouse une enfant du Tatar, Oh! je lui dirai : « Ma compagne, « Fais naître un Pahlen pour le tzar. »

Si je deviens propriétaire, Allaman , mougik ou boïar, Je ferai semer dans ma terre Du chanvre et du lin pour le tzar.

Du lin, du chanvre, on fait des cordes : Puis une écharpe, et , par hasard , Un prince Orloff, un chef de hordes Vient se jeter au cou du tzar.

CHOEUR

Avec du chanvre on fait des cordes , Puis on les jette au cou du tzar.

SUZIN.

D'où vient que Konrad est immobile, absorbé, comme s'il se recueillait pour sa confession générale?

Félix il n'a rien entendu de ta chanson. Konrad !

Voyez : son visage pâlit... il se colore de nouveau... Est-il malade?

FÉLIX

Attends, silence! je l'avais prévu. Oh! pour

nous, qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mys-

1ère. Minuit est son heure. Maintenant Félix est muet ; nous allons entendre une autre chanson ! Mais il nous faut de la musique. — Freiend, voici ta flûte : joue cette mélodie qu'il aimait autrefois, et nous écouterons ; puis nous chanterons en chœur quand le temps sera venu.

JOSEPH , regardant Konrad.

Frère!... son âme est envolée... elle erre dans une contrée lointaine. Peut-être lit-elle l'avenir dans les

cieux ouverts pour lui peut-être s'entretient-elle

avec les esprits familiers qui lui racontent ce qu'ils

ont appris dans les étoiles. Quels yeux étranges!

La flamme brille sous ses paupières, et ses yeux ne disent rien, ne demandent rien... L'âme les a quittés : ils brillent comme les foyers qu'abandonne une armée partie en silence et dans l'ombre de la nuit pour une

expédition lointaine Avant qu'ils ne s'éteignent,

l'armée sera de retour dans son camp délaissé.

(Freiend essaie quelques notes.) KONRAD , chantant.

Mon génie était mort, ma voix était muette ; Mais le sang la réveille, et soudain , rugissant, Le vampire se dresse, il demande du sang. Du sang, du sang, du sang! c'est le cri du poëte.

Vengeance ! à toute heure , en tout lieu ;

Vengeance ! avec Dieu , malgré Dieu !

CHOEUR

Vengeance ! avec Dieu , malgré Dieu !

KONRAD

Et voici ce qu'il dit : « Allons par tout l'empire « Torturer nos amis dans leurs tombeaux ardents ; « Que leur âme en démence ensanglante nos dents, « Afin qu'elle revienne et se change en vampire. »

Vengeance ! à toute heure , en tout lieu ;

Vengeance! avec Dieu , malgré Dieu !

CHOEUR

Vengeance ! avec Dieu , malgré Dieu !

KONRAD

Allons boire le sang de l'ennemi , du traitre , Découper son cadavre, et , lambeau par lambeau , Clouons ses pieds, ses mains aux planches du tombeau, Pour que jamais, vampire , il ne puisse renaître. Vengeance! à toute heure, en tout lieu ^ Vengeance! avec Dieu, malgré Dieu !

CHOEUR

Vengeance ! avec Dieu , malgré Dieu !

KONRAD

Jusqu'au fond des enfers nous traînerons son âme ,

Nous asseyant dessus , durant l'éternité ,

Nous lui ferons vomir son immortalité.

Tant qu'elle sentira , fouettons , mordons l'infâme !

Vengeance ! à toute heure, en tout lieu ;

Vengeance ! avec Dieu , malgré Dieu 5* !

CHOEUR

Vengeance! avec Dieu.

L'ABBÉ LWOWICZ, leg interrompant.

Konrad, au nom du ciel, arrête! c'est une chanson païenne !

LE CAPORAL

Quel regard affreux!... C'est une satanée chanson !

KONRAD, au son de la flûte.

Je monte, je m'envole! là, au sommet du rocher! Je plane au-dessus do la race des hommes,

entre les prophètes! D'ici je perce de mon regard,

comme d'un glaive, les épais nuages de l'avenir; avec les mains, comme avec le souffle des tempêtes, je

déchire ses brouillards! Il se lève... il fait jour!...

J'abaisse mes yeux sur les peuples. Là se déroule le livre sybillin des destinées du monde $ là, sous mes

pieds, regardez! Comme les oiseaux de la plaine,

effrayés d'apercevoir un aigle , se jettent par volée contre terre, se cachent, se blolissenl dans le sable, ainsi des événements et des siècles futurs , en me voyant, moi, l'aigle dans les cieux! Fondez à leur poursuite, mes yeux de vautour, mes éclairs ! saisissez-les, mes ongles! Les voilà!... je les tiens!

Mais quoi! quel oiseau s'est levé, dressant ses ailes,

couvrant tous les autres et me défiant du regard?

ses ailes, noires comme une nuée enceinte de la foudre, longues et larges comme un arc-en-ciel! Le voilà qui les étend sur tous les cieux!

C'est un corbeau géant! «Corbeau! qui

donc es-tu ? Parle ! — Je suis un aigle ! » Il me regarde

dans les yeux il trouble mes idées « Qui es-tu?

— Je porte la foudre. » Il me regarde encore il

frappe mes yeux comme d'une fumée qui m'éblouit; il confond mes pensées, les agite

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