‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 5 sur 105 · L'ANGE · texte numérisé non relu

L'ANGE

Rien, il ne nous faut rien. Nous sommes malheureux pour avoir goûté trop de douceurs sur la terre. Ah ! dans loule ma vie je n'ai rien éprouvé d'amer! ce n'étaient que des caresses, des bonbons, des malices-, et tout ce que je faisais, on le trouvait charmant. Chanter, sauter, courir dans les champs, cueillir des fleurs pour Rosine, tel était mon souci; et le sien était d'habiller des poupées. Nous venons aux Aïeux, non pour prier ou pour manger : nous ne vous demandons ni messes, ni beignels, ni lait, ni gâteaux, mais seulement deux grains de poivre; et ce tout petit service nous tiendra lieu de toutes les indulgences.

Cor apprenez ici de la bouche d'un ange

Que, d'après ua ordre élernel, Qui goûta sur la terre un bonheur sans mélange

N'entre pas tout droit dans le ciel.

CHOEUR

Car apprenons ici de la bouche d'un ange

Que , d'après un ordre éternel , Qui goûta sur la terre un bonheur sans mélange

N'entre pas tout droit dans le ciel.

LE MAGE

Pelit ange , petite sœur, ce que vous demandez , le voici. A toi ce grain de poivre, ce grain de poivre à toi. Maintenant, que Dieu vous conduise! Et si vous n'écoutez pas Ja prière , au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, voyez-vous la croix sainte? Vous ne voulez ni manger ni boire : laissez-moi donc en paix. Partez , partez !

CHOEUR

Et si vous n'écoulez pas notre prière , au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, voyez-vous la croix sainlc? Vous ne voulez ni manger ni boire : laisseznous donc en paix. Parlez, parlez! (ils disparaissent.)

LE MAGE

Déjà le terrible minuit approche : fermez la porte aux verrous, prenez ces torches résineuses cl placez une cuve d'eau-de-vie au milieu du temple ; lorsque de loin je ferai un signe ayee celte canne , que l'eaude-vie soit allumée.

LE VIEILLARD

Tout est prêt.

LE MAGE

Je donne le signal.

LE VIEILLARD

La flamme jaillit, tourbillonne et s'éteint.

CHOEUR

Tout est morne, il fait noir! qu'allons-nous voir, qu'allohs-nous voir ?

LE MAGE

Vous, maintenant, dont l'âme et le corps à la fois sont attachés à cette terre par la lourde chaîne du crime, paraissez! Quoique le trépas ail brisé l'enveloppe terrestre et que l'ange de la mort vous appelle, l'âme ne peut encore s'arracher au supplice de la tombe. Si les hommes peuvent soulager de telles peines et vous sauver du gouffre infernal dont vous êtes si près, nous vous conjurons, nous vous invoquons par le feu, votre élément : paraissez!

CHOEUR

Parlez, que vous faut-il? Avez-vous faim? avez*vous soif ?

UNE VOIX, sous la fenêtre.

Corbeaux, chouettes et vautours , insatiables gloutons! laissez-moi donc approcher de la chapelle, deux pas seulement, par pitié!

LE MAGE

Fade rétro! Quel vampire affreux! Voyez-vous co spectre à la fenêtre, pâle comme un os desséché sur

la plaine? Mais voyez son visage! Des éclairs

s'élancent de sa bouche fumante, ses yeux sont sortis de leurs orbites et brillent comme des tisons sous Ja cendre, ses cheveux se hérissent -, et de même qu'une longue gerbe de flamme s'échappe d'un buisson

LA VEILLÉE DES MORTS. t£

d'épine» ardentes el sèches, ainsi de la lêle du réprouvé jaillissent en crépitant des torrents d'étincelles *,

LE MAGE ET LE VIEILLARD

; Et de môme qu'une longue gerbe de flamme s'échappe d'un buisson d'épines ardentes et sèches, ainsi de la tête du réprouvé jaillissent en crépitant des

torrents d'étincelles.

LE DAMNÉ 7, par la fenêlre.

Enfants, enfants, ne me connaissez-vous pas? Regardez-moi seulement de près et rappelez vos souvenirs : je suis votre seigneur défunt, mes enfants. Ce village fut à moi : la troisième année s'écoule à peine aujourd'hui depuis que vous m'avez descendu dans le tombeau. Trop sévères châtiments du ciel ! je suis au pouvoir de l'esprit infernal, cl je souffre horriblement. En quelque lieu que la nuit étende ses ailes, j'y cours avec la nuit; et fuyant tous les jours le soleil , je mène une existence vagabondo sans trouver de lerme à mon exil. Une faim éternelle ipe dévore-, et qui daignera me présenter un peu do nourriture? Une troupe d'oiseaux voraces me déchirent; et qui daignera me défendre? Plus de terme, plus de terme à mes supplices!

CHOEUR

, Une troupe d'oiseaux voraces le déchirent; et qui

* Nous regrettons, pour les amateurs de l'harmonie imitative, de ne pouvoir exprimer ici l'onomatopée si pittoresque : % trzaskiem sypia sie itkrzyska. Mais le polonais étant nne langue mère, ces arrangements de paroles doivent s'y rencontrer beaucoup plus souvent que dans les langues dérivées, sans même que l'intention de l'écrivain y soit pour quelque chose.

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