‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 58 sur 105 · LA DEMOISELLE · texte numérisé non relu

LA DEMOISELLE

Faites4ui donc grâce!

LE SÉNATEUR

Diable m'emporte si jd sais ce que me veut cette mégère !

MADAME ROLLISON.

Je veux voir mon fils !

LE SÉNATEUR, en appuyant sur ces mots.

L'empereur le défend.

l'abbé pierre.

Qu'un prêtre au moins

MADAME ROLLISON.

Qu'il puisse voir un prêtre! mon fils demande un prêlre... Peut-être il expire déjà ! Si les pleurs d'une

mère ne peuvent t'émouvoir, crains Dieu ! torture le corps, mais ne perds pas son âme 1

C'est drôle! Qui donc colporte toutes ces balivernes par la ville ? Qui vous a dit que votre fils demandait un prêtre ?

MADAME ROLLISON.

Cet honnête abbé me Ta dit (En montrant l'abbé Pierre.); il sollicite depuis tant de semaines ! mais on ne veut pas l'introduire pour un seul instant. Demandez-le-lui plutôt : il dira...

LE SÉNATEUR, avec un regard pénétrant,

Il le sait donc, lui? Honnête abbé! Soit, j'y

consens L'empereur est équitable : il ne refuse

point les prêtres ; au contraire, il les délègue lui-même tAn de moraliser la jeunesse. Personne n'estime, n'aime plus que moi la religion.., (il soupire.) Hélas! c'est le défaut de morale qui perd la jeunesse!-, Eh bien! mesdames, je vous salue.

MADAME ROLLISON , À la jeune personne.

Ah! mademoiselle! intercédez encore pour moi,

par les plaies de Notre-Scigneur ! Mon fils est si

jeune!... Depuis un an il est au pain et à l eau, dans un cachot obscur et glacé , sans vêlement, exposé à l'humidité!

hK PEMOISELLE.

Est-il possible !

LE SÉNATEUR, embarrassé,

Comment! que dites-vous? il y est depuis un an? Comment donc! imaginez-vous , je n'en savais rien! (A Pélican.) Écoutez ; il faut examiner tout d'abord

celle affaire, et, si cela est vrai, donner un savon au commissaire. (am»« Roilison.) Soyez tranquille, revenez ici à sept heures.

MADAME KMITA.

Ne pleurez pas ainsi ! M. le sénateur n'était pas informé du traitement que l'on fait subir à votre fils, et à présent qu'il le sait, peut-être ordonnera-t-H qu'on le mette en liberlé.

MADAME ROLLISON, avec joie.

line le savait pas ? il ordonnerait... Oh ! que Dieu le lui rende!... Je le disais toujours aux autres : « Il ne peut pas être aussi cruel qu'on le dit : c'est une créaturc de Dieu, c'est un homme ; une femme l'a nourri de son lait... » Ils riaient $ et pourtant, vous le voyez, j'ai dit la vérité. ( Au sénateur. ) Vous n'en étiez pas

informé? Les scélérats! il ne vous disent rien!

Croyez-moi, seigneur, vous êtes entouré d'une bande de malfaiteurs ! Ne les en croyez pas ! c'est nous qu'il faut interroger : nous dirons tout, toute la vérité.

LE SÉNATEUR, en riant.

C'est bon; nous en reparlerons une autre fois. Aujourd'hui je n'ai pas le temps ; adieu. Dites à la princesse que je ferai pour elle tout ce qui sera en mon pouvoir. (Avec courtoisie.) Adieu, madame Kmita. Adieu, on fera ce qu'on pourra. (A l'abbé Pierre.) Vous, abbé, demeurez : j'ai deux mots à vous dire. (A la demoiselle.) J'y suis dans un moment.

(Tous sortent, excepté les personnes indiquées au commencement de la scène.)

LE SÉNATEUR , après une pause, à ses domestiques.

A vous aulres , scélérats , faquins , Yils marauds !

Vous êtes à la porte, et me laissez entrer de telles gens ! Je vous ferai écorcher, bélîtres ! Je vous apprendrai à servir, (a. l'un des laquais.) Ecoule, toi : cours après celle mégère... (A Pélican.) Non, j'aime autant vous la confier. Dès qu'elle aura quitté la princesse, permettez-lui de voir son fils, et conduisez-la où vous

savez, en prison, et puis enfermez-la séparément

comme cela, à quatre clefs C'en est trop! Ah!

coquins! je vous apprendrai le service!

t (U se jette sur un fauteuil.)

UN LAQUAIS , lout tremblant.

Monsieur a ordonné de la faire entrer.

LE SÉNATEUR, avec emportement.

Quoi ! qu'est-ce? Oses-tu me parler ainsi!

C'est en Pologne que tu as appris à répondre à ton

maître! Halle-là! je t'apprendrai! Qu'on le

mène chez le commissaire de police : cent coups de bâton et quatre semaines au pain et à l'eau.

PÉLICAN

Que monsieur le sénateur daigne considérer que , malgré le mystère et la vigilance des gardes, des personnes malveillantes répandent le bruit du châtiment corporel infligé à ce Rollison -, et peut-être trouveront-ils le moyen de noircir aux yeux de l'empereur la pureté de vos intentions si l'on n'en finit pas brusquement avec cette enquête.

LE MÉDECIN

C'est ce que j'allais dire à Votre Excellence. Depuis quelque temps ce Rollison bat la campagne : il veut se suicider, il se jette aux fenêtres... mais aux fenêtres grillées

PÉLICAN

Il a mal aux poumons ; l'air vicié ne lui vaut rien : jo lui ferai donc immédiatement ouvrir les fenêtre*. Il demeure au troisième : il pourra prendre l'air

LE SÉNATEUR , disirait.

M'afTubler de celle vieille femme , tandis que je prends mou café ! On ne me laisse pas un inslant,..,,

LE MEDECIN

Quand je disais à Votre Excellence qu'elle devrait prendre plus de soin de sa santé! Après dîner! C'est ce que j'ai toujours dit : il faut remettre de pareilles affaires à un aulre moment. Ça mine la santé.

LE SÉNATEUR, avec calme.

Oh! mon docteur, avanl tout, Tordre et le service! Et puis cela stimule, au contraire, un estomac délabré : ça remue la bile et fait faire la digestion. Après dîner, je pourrais voir donner la question.

Quand le devoir l'ordonne, en prenant son eaft, C'est bien l'heure où l'on peut voir un auto-da-fé.

PÉLICAN, en repoussant le médeoin. Que décidez-vous à l'égard de ce Rollison ? S'il meurt dès aujourd'hui, alors

LE SÉNATEUR

Il faut le faire enterrer. Et je permets , si vous voulez, de le faire embaumer... A propos d'embaumement, maître Baïkow , un peu de balsamique ne t'iraitpas mal, puisque lu le maries, ayant le leint

si cadavéreux... Savez-vous bien qu'il est fiancé!

(La porlc à gauche s'entrouvre t un laquais cuire ; lo sénateur on montrant la porte.) à cetto demoiselle blanche et rose que voilà ? Fi donc ! un jeune futur, avec un teint si

délabré, devrait faire se» noces, comme Tibère, dans l'Ile de Capri. Je ne conçois vraiment pas comment ils ont pu contraindre la demoiselle à laisser tomber le oui fatal de sa jolie bouche.

BAÏKOW.

Contraindre! Pariom qu'en moins d'un an nous sommes divorcés; et puis tous les ans j'épouserai femme jolie, sans user de contrainte : il me suflira de jeter un coup d'çeil sur telle ou telle autre. Il est beau, pour une fille de gentillàlre, de devenir la femme d'un général! Demandez à Tabbé si cela fait pleurer le$ jeunes Allés à l'autel.

LE SÉNATEUR

A propos, (A l'abbé.) approche donc, mon noir chérubin.

Voyez quelle figure! On m'a Vair d'un poète. Avez-vu us vu jamais un regard aussi bêle?

Il faut i'émoustiller. Prends ce verre de rhum.

Je ne bois jamais.

le sénateur.

Bois toujours, ministre des autels I

L'ABBIÎ PIERRE.

Je suis un frère indigne.

LE SÉNATEUR

Frère ou neveu, qui donc vous a permis de savoir ce que font en prison les enfants des autres? Est-ce vous qui avez porté h la mère Rollison des nouvelles de son fil* ?

L'ABBÉ PIERRE

Moi,

LE SÉNATEUR , au secrétaire.

Écrivez cet aveu , et voici les témoins. (A l'abbé.) Et d'où le» teniez-vous, hein?... Rusé matois! il s'est aperçu que Ton écrivait, et il ne dit plus rien..... De quel ordre êles-YOus ?

l'abbé pierre.

Du couvent de Saint-Bernard.

le sénateur.

Et sans doute vous avez des cousins dans celui de Saint-Dominique ? car c'est là que demeurait ce Rollison.. .. Parle donc! d'où le sais-tu? qui te Ta dit? Parle!... Je le l'ordonne!... Cesse de marmotter tout bas! Au nom de l'empereur, parle! Entends-tu, moine! moine! As-tu jamais ouï parler du fouet moscovite? (A son secrétaire.) Écrivez qu'il s'obstine à se taire. (A l'abbé). Tu es un desservant des autels : tu n'es pas

sans savoir un peu de théologie Ecoule donc,

théologien ! Tu sais que tout pouvoir vient de Dieu : lorsque le pouvoir ordonne de parler, se taire est un péché mortel. (L'abbé se tait.) Et sais-tu bien , moine , que je pourrais te faire pendre? et nous verrions si le supérieur saurait te ressusciler!

l'abbé pierre.

Si quelqu'un subit le pouvoir, ne dis pas qu'il le reconnaît pour légitime : Dieu remet quelquefois le pouvoir aux mains de Satan.

LE SÉNATEUR

Si je te fais pendre, et si le tzar apprend que toutes les formalités n'ont pas été observées , sais-tu ce qu'il me dira? « Mais, sénateur, je vois que vous devenez un vrai démon !» Et toi, moine, une fois pendu, il te

sera difficile de le dépendre... Viens donc plus près; je te somme pour la dernière fois : qui Ta dit ce qui

s'était passé en prison?... Hein?... Réponds Ce

n'est sans doute pas le Père éternel Mais qui

alors? Eh bien! Dieu? le diable?

Voyons.

L'ABBÉ pierre.

Tu Tas dit.

LE SÉNATEUR , indigné.

Tu! Me tutoyer! toi, toi!... un moine!

LE MÉDECIN

Ha ! vilain butor! On dit à monseigneur : « Votre Excellence. » (A Pélican.) Donnez-lui donc une leçon de politesse. Ce moine est sorti d'une étable ! (En faisant un geste.) Comme cela !

PÉLICAN , donnant un soufflet à l'abbé.

Tu le vois, animal, monsieur le sénateur est irrité !

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