LA NUIT DES AÏEUX
Cimetière. — Tout au fond, on voit une chapelle. — Un mage et une femme en deuil.
LE MAGE
Déjà les villages s'assemblent dans l'enceinte, cl la fùlc des Aïeux va commencer. Entrons , voici la nuit.
LA FEMME
Je n'irai pas, sorcier! Je veux rester au cimetière., Je veux voir un esprit, celui qui m'apparut, il y a bien des années , après mon mariage, qui se dressa soudain, pâle et sanglant, parmi tous ces fantômes, cl, me fascina d'un œil sauvage sans dire un seul mot.
LE MAGE
Il vivait peut-ôtre encore lorsque je le conjurais: voilà pourquoi il ne répondait pas. Car, à l'assemblée des esprits, durant la nuit mystérieuse des Aïeux, on peut aussi invoquer les ombres des vivant*. Les corps demeureront en paix au festin, au jeu ou dans les camps, et les âmes, citées par leur nom, paraîtront en légère vapeur; mais tant que la vie les anime, elles resteront sans voix, blanches, impassibles, muettes.
LA FEMME
Que signifiait cette blessure au sein ?
LE MAGE
Elle voulait dire que son âme avait reçu quelque terrible atteinte.
LA FEMME
Seule , je vais demeurer ici.
Je resterai près de loi. Les charmes pourront se faire en mon absence : il y a là un autre vieux mage. En tends-tu ces chants lointains? On s'est déjà réuni. La première conjuration est faite par la couronne et la quenouille; les esprits aériens sont invoqués. Vois-tu ces traînées de flammes qui tombent comme des étoiles, ces traces de chaînes flamboyantes? Ce sont les myriades d'esprits qui demeurent dans l'air. Yois : ils brillent déjà au-dessus de la chapelle sous le noir linceul des cieux , pareils à des colombes qui rasent, la nuit, les toits d'une ville embrasée, lorsque le blanc duvet de leurs ailes reflétant la rougeur de Tinccndic, les oiseaux voyageurs semblent un essaim d'étoiles.
LA FEMME
Il ne sera guère parmi ces esprits.
LE MAGE
Vois! quel éclat jaillit de la chapelle! Maintenant ils viennent de sommer par la puissance du feu les corps livrés au démon , pour les attirer des déserts et des lombes. Les esprits pasiseront par ici : nous le reconnaîtrons s'il nous en souvient encore. Cachonsnous dans le creux de ce chêne cave et desséché 7J. C'est ici que jadis s'abritaient les prophétesses. Déjà tout le cimetière est en mouvement : les sépulcres s'enlr'ouvrent , une flamme bleuâtre les effleure -, les planches craquent , elles éclatent -, les réprouvés se dressent, les tôles osseuses, les mains allongées, les yeux enflammés..... Cache les yeux, cache-les au fond de cet arbre. Les regards d'un vampire brûlent
et consument au loin ; mais ils sont impuissants contre un magicien. Que vois-jc!
LA FEMME
Parle!
LE MAGE
C'est un cadavre nouveau : son linceul n'est pas encore déchiré par les vers. Une odeur de soufre raccompagne, son front est noir comme un charbon. A la place des yeux, deux plaques d'or élincellent dans les cavernes de son crâne ; au milieu de chaque orbite un lutin est fixé comme une prunelle, et, faisant la roue, scintille ainsi qu'un éclair. Le cadavre court à nous, grince des dents, tamise d'une main dans l'autre de l'argent fondu comme h travers un crible... L'enlends-lu gémir?