QUELQUES-UNS
Bien près. (A la renôtre.) A deux pas ! à l'angle de la maison de l'Université.
LE SÉNATEUR , Rapprochant de la fenêtre.
A la croisée du docteur !
quelqu'un des assistants.
Entendez-vous dans la maison le cri d une femme?
QUELQU'UN DANS LA RUE , riant aux éclats.
Ha ! ha ! l'enfer l'a repris!
(Pélican entre tout effaré.) LE SÉNATEUR.
Le docteur?
PÉLICAN
Est tué, foudroyé. Ce phénomène demande explication. Dix conducteurs entouraient la maison , et la foudre l'a dépisté dans la dernière pièce : elle n'a rien dérangé; seulement, les roubles sonnants ont été fondus. L'argent était déposé dans une cassette, près de l'oreiller même du docteur, et sans doute il a servi de conducteur au fluide'électrique.
LE STAROSTE
Les roubles de Russie sont, je le vais, bien dangereux.
* Ce mot a ici une double signification : d'abord c'est la prédiction de l'abbé Pierre accomplie par la mort du médecin, et puis c'est un pieux adage que les Polonais ont coutume de répéter toutes les fois qu'ils se croient exposés à un grand danger.
LES MARTYRS. 157 LE SÉNATEUR, aux dame?.
Mais vous avez dérangé la figure, mesdames - ce n'est pa» bien. (Voyant qu'elles s'inquiètent de M™ Rolli-
son.) Jl faut la porter au grand air, dehors ! cela lui fera du bien. Aidez-la donc à s'en aller.
l'abbé pierre.
Auprès de son fils ?
Où vous voudrez.
l'abbé pierre.
Son fils n'est pas mort de sa chute, il respire : permettez-moi de la suivre.
LE SÉNATEUR
Va-t'en où tu voudras et me laisse en repos. (A part.)
Le docteur foudroyé ! vrai, c'est inconcevable !
Le piètre avait bien dit. Ha , ha, ha ! c'est le diable!
(A ses convive?.) Eh bien, qu'y a-l-il d'étonnant à cela ? Le printemps engendre les nuages, les nuages engendrent la foudre , la foudre tombe : tel est le cours ordinaire de la nature.
LA FEMME DU CONSEILLER, au sénateur.
Dites ce qu'il vous plaira, j'aurai toujours peur; je ne veux pas demeurer plus longtemps avec vous sous le même toit, (a son époux.) Je le l'ai toujours dit : « Mon époux, ne te môle pas de ces affaires d'écoliers. Tant que tu donnais le knout aux juifs, innocents ou coupables, je prenais patience! mais des enfants !... » Eh bien, avais-je raison? Le docteur
LE CONSEILLER, à sa femme.
Tu n'es qu'une sotte.
îà* LES AÏEUX.
LA. FEMME DU CONSEILLER, à son époux.
Je retourne chez moi ; je suis indisposée.
(On entend de nouveau le tonnerre. — Tout le monde s'enfuit : d'abord le côté gauche, puis lo côté droit. — Restent le sénateur, Pélican, l'abbé Pierre.)
LE SÉNATEUR , en suivant des yeux les fuyards.
Maudit docteur ! vivant, il m'ennuyait à périr, et mort, il me chasse mes convives.
(A Pélican.) Voyez donc cet abbé, voyez cet œil hagard î Le drôle d'accident, le singulier hasard 74 .
Dites donc, mon abbé, connaîlriez-vous quelque maléfice? Comment avez-vous prévu à l'avance le coup de foudre ?... Peut-être est-ce un châtiment divin ?... (L'Abbé se tait.) Il est vrai , ce docteur a tant seit peu transgressé... ce docteur est allé au delà de son devoir. On aurait fort à dire Qui sait ! il y a des
avertissements... Mon Dieu! pourquoi ne pas suivre le droit chemin? Eh bien, l'abbé?..... 11 ne dit mot. Il rAve, le nez baissé. Mais je le laisserai libre : on dirait bien des choses! (Il devient pensif.)
PÉLICAN
Ha, ba, ha! S'il y avait quelque danger dans la poursuite des coupables, la foudre nous aurait pour^
tant donné la préférence !
l'abbé pierre.
Je veux vous raconter deux paraboles très-communes, mais pleines de sagesse.
LE SÉNATEUR, avec curiosité.
Sur la foudre ?... Sur le docteur?... Parle !
Un jour d'excessive chaleur certains hommes vin-
LES MARTYRS. 16Sf
rcnt se reposer sous un mur : c'étaient des voyageurs. Parmi ces voyageurs était un brigand; el, tandis que les autres dormaient, l'ange du Seigneur réveilla . « Lève-toi, lui dit-il, caria muraille s'écroule. » Aussitôt qu'il cul dit ces paroles, le mur s'écroula avec fracas sur ses compagnons de voyage. Ce bandit était le plus mauvais d'entre eux : joignant les mains cependant, il remercia Dieu de lui avoir laissé la vie sauve. Et l'ange du Seigneur lui apparut et s'écria : « Tes péchés sont les plus grands : lu n'échapperas pas à la peine; mais lu mourras le dernier, du plus infâme trépas. »
Et voici l'autre parabole. Autrefois un général romain remporta la victoire sur un roi très-puissant. Il fil aussitôt mettre à mort tous les esclaves , tous les centurions el les capitaines; mais il laissa la vie au roi, aux préfets, ainsi qu'aux légionnaires. Et ces prisonniers se disaient entre eux : « Nous sommes sauvés, allons remercier le général , » lorsqu'un soldat romain désigné pour leur service leur dit : « En vérité, le chef vous a conservé la vie ; mais il vous fera clouer à son char de victoire, il yous fera voir à toute son année et vous conduira dans la ville; car vous êtes de ceux que l'on mène en triomphe à Rome, la célèbre cité, afin que le peuple romain s'écrie : « Voyez, voyez le général ! il a défait un si grand roi, de si grands guerriers ! » Et puis, quand il vous aura montrés au peuple chargés de chaînes d'or, il vous livrera aux mains de l'exécuteur, cl l'exécuteur vous descendra dans un noir souterrain, infect cl ténébreux, où il y aura des pleurs éternels et des grince-
mcnls de dénis. » Ainsi parlait le soldat romain , et le ror prisonnier lui dit ayee colère : « Tes paroles sont les paroles d'un insensé : l'es-lu jamais assis à la table de ton chef, pour connaître ses conseils et ses pensées? » Après l'avoir gourmandé de la sorte, le roi se mit à boire en riant avec ses compagnons de captivité, avec ses généraux et ses préfets.
LE SÉNATEUR, ennuyé.
Il bat la campagne. Prêtre, va-t'en où tu voudras \ si je te repêche encore, je le ferai si bien tanner la peau que la propre mère ne te reconnaîtra pas, et que tu ressembleras à Rollison.
(Le sénateur se rend à ses appartements avec Pélican. L'abbé Pierre, en sortant , rencontre konrad, que Ton conduit à la salle d'enquête escorté de deux soldats, et qui , voyant l'abbé, s'arrête et le considère comme cherchant à rappeler ses souvenirs.)
KONRAD
Chose étrange! je n ai jamais vu sa figure, et je le connais cependant comme s'il était mon frère. L'aurais-jc vu en rêve ?... Oui, j'ai rêvé, je m'en souviens maintenant, les mômes traits, le mémo regard..... je l'ai vu, en rêve. C'est lui, me semblait-il, qui me tirait de l'abîme. (Au prêtre.) Abbé, quoique nous nouâ connaissions peu , ou que du moins je vous sois peu connu , recevez mes remercîmenls pour un service dont ma conscience seule porte le témoignage. Il faut se féliciter des amis que Ton rêve lorsqu'on en voit si peu en réalité. Prenez , je vous prie , celte bague, vendez-];! , donnez la moitié du produit aux pauvres, et pour l'autre moitié , faites dire une messe à l'intention des ûmes du purgatoire : je devine ce qu'elles
LKS MARTYRS. !G1
souffrent, puisque les limbes sont une prison. Quant à moi , je ne sais si Ton me permettra d'entendre encore une messe avant ma mort.
l'abbé pierre.
On vous le permettra. — Pour cette bague, je veux vous donner un avertissement. Vous irez dans des contrées lointaines, inconnues; vous serez placé dans la foule des grands, des riches et des sages : cherchez alors celui qui en sait plus que les sages... cl vous le reconnaîtrez, car, le premier, il vous saluera au nom de l'Éternel. Faites ce qu'il vous dira.
KONRAD, en le regardant plus attentivement.
Que vois-jc! est-ce vous?... Se peut-il !... Arrête un instant... au nom du ciel !
L'ABBÉ PIERRE
Adieu , je ne puis.
KONRAD
Un seul mot...