‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 69 sur 105 · PERSONNAGES DE LA QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

PERSONNAGES DE LA QUATRIÈME PARTIE

Lk PRETRE.

Le pèlerin.

Un enfant.

Choeur d'enfants.

Demeure de l'abbé. — La table est couverte : deux lumières. Le repas vient de finir. — Une lampe devant l'image de la sainte Vierge. — Sur la paroi, une pendule sonnant les heures.

" " Jffe prcebglc rc.

Je levai tous les linceuls des morts qui gisaient dans leurs tombes..... Je rejetai loin de moi le divin espoir de la rémission, rien que pour pouvoir me dire : « Non ! il n'en fut pas toujours ainsi.» La tombe a dévoré tes joies sans nombre, et le voilà seul à présent, les comptant une

à une!.'! Misérable! misérable! à quoi bon

recommencer le livre fatal du passé! N'cs-tu pas assez morne déjà ! » J ban-Paul.

Enfants, levons-nous de table. Maintenant, après le pain quotidien, mettez-vous à genoux autour de moi, cl rendons des actions de grûce à noire père dans les cieux. L'Église célèbre aujourd'hui la fêle de ces âmes chrétiennes qui. après avoir quille le monde, sont en proie aux supplices temporels. Soyons pieux à leur intention, (il ouvre un mUscl.) Yoici l'évangile du

jour.

LES ENFANTS

Un jour le Christ (On entend frapper a la porte.)

Que nous veut-on? Entrez, entrez!

(Le pèlerin entre, bizarrement vêtu.) LES ENFANTS.

Jésus-Marie î

Qui est là, sur le seuil? (Troublé.) Qui ôlcs-vous? que voulez-vous ?

LES ENFANTS

Ah! un revenant! un mort! un spectre! un maudit! Au nom du Père va-fen , disparais!

Frère, qui es-tu? Réponds.

LE PÈLERIN, lentement et avec tristesse.

Un mort!... un revenant!... oui, c'est cela, mon enfant.

LES ENFANTS

Spectre maudit ! ah ! ne nous prends pas notre père 80.

LE PÈLERIN

Spectre !... non ; mort pour le monde, oui ! Je suis un pèlerin , entendez-vous!

D'où viens-tu si tard? Qui es-tu ? quel est ton nom? En te considérant de près , il me semble l'avoir vu autrefois dans ces contrées. Dis-moi , frère, quel est ton pays?

LE PÈLERIN

Mon pays ? Oui , je connais ces lieux ! je les ai

vus, bien jeune! avant ma mort... il y a quelque Irois ans81. Mais que l'importe ma naissance ou mon nom? Lorsqu'on sonne pour un mort, le sonneur se lient sous le clocher, et lorsqu'on lui demande : « Qui donc vient de Irépasscr? — (Contrefaisant le sonneur.) Et d'où vous vient cette curiosité? vous répond-t-il. Dites seulement vos prières. » Mon nom? (il regarde

la pendule.) Trop tôt je ne puis le le dire. Je viens

de loin, je ne sais , de l'enfer ou du ciel , cl j'arrive dans ce pays. Bon prêtre, montre-moi le chemin, si lu le peux.

LE PRÊTRE, doucement, avec un sourire.

Je ne Yeux montrer à personne les chemins de la mort. (Familièrement.) Nous aulres curés, nous ne faisons que redresser les chemins de ceux qui s'égarent. LE PÈLERIN, avec reproche.

D'aulres que loi s'égarent; mais loi, prêtre! que la guerre ou la paix règne sur le monde, qu'une nation tombe ou qu'un amant expire, lu ne l'en inquiètes guère dans la maison, assis auprès de la cheminée avec les enfants. Et moi, je chemine à travers la nuit sombre et pluvieuse. Entends-lu l'orage qui gronde dehors? vois-lu ces éclairs sillonnant les cieux? (il regarde autour de lui.) Ah! que la vie est belle chez soi , sous le chaume natal !

(il chante.)

Sans amour, sans amour, que la vie a de charmes! Le jour est sans attente et la nuit sans alarmes *

»ous le chaume nulal ! ,

"Chant populaire.

lo.

m LES ÀIKUX.

(il chante.) Descends , descends de la tourelle , Kl viens sous mon loit bienheureux ; Tu verras fleur toujours nouvelle Kt ce cœur toujours amoureux *.

Du rossignol la voix charmante Sur un ruisseau toujours serein , Pour un amant, pour une amante.

Heureux le toit du pèlerin !

Puisque tu fais ainsi réloge de ma demeure et de mon aire modeste, voici la servante qui vient mcllrc des fagots dans le feu : assieds-toi et le réchauffe un peu; le repos lest bien nécessaire.

LE PÈLERiN.

Me réchauffer, prêtre! Bien dit, excellent conseil! (Montrant sa poiirine.) Non, tu ne sais pas quel feu brûle ici! malgré le froid, malgré la pluie, toujours, toujours ! Souvent je saisis de la neige, de la glace; je les presse à deux mains sur mon cœur embrasé ; tout se consume, glace et neige; une ardente Yapeur s'en échappe, la flamme bout! Elle fondrait les métaux et les pierres, plus intense mille fois que celleci ! (La main dans l'âlre.) oh ! un million de fois. Elle consume tout, glace et neige: une ardente Yapeur s'en échappe, la flamme bout82!

LE PRETRE, à part.

Je dis blanc, il dit noir; il ne voit rien, il n'entend rien. (Au pèlerin.) Cependant, trempé jusqu'aux os,

# D'après Schiller.

pâle, glace, lu Iremblcs comme une feuille. Qui que lu sois, lu dois venir de bien loin.

LE PÈLERIN

Qui je suis? (Regardant l'horloge d'un œil atone.)

Trop lôt encore je ne puis le dire. Je viens de

loin, je ne sais, du ciel ou de l'enfer, et j'arrive dans ce pays. En attendant, je le donnerai un sage avertissement.

LE PRETRE, A part.

Je vois qu'il faut en user autrement avec lui.

LE PÈLERIN

Montre-moi Tu sais bien pourtant le chemin

de la mort

J'y consens, je suis prôt à tous les services. Mais de Tàge que tu parais avoir jusqu'à la tombe, le chemin est très-long.

LE PÈLERIN, a part et troublé.

Ah! ce grand chemin, je l'ai si vile parcouru!

C'est pourquoi te voilà rendu de faligue et malade. Tu prendras au moins quelque nourriture. Je vais l'apporter un verre et une assiette.

LE PÈLERIN, en delirc.

El puis nous irons ?

LE PRETRE, en souriant.

Faisons nos provisions pour la route. N'est-ce pas?

LE PÈLERIN, distrait.

Biea.

Mes enfants, nous avons un hôle à la maison.

(En montrant le pèlerin.) Amusez monsieur jusqu'à mon retour.

UN ENFANT, l'examinant.

Pourquoi ètes-vous si drôlement affublé? comme un spectre ou ce brigand dont il est parlé dans la fable! Un surtout en pièces, de l'herbe cl des feuilles, du salin auprès d'une toile usée! (U aperçoit le stylet que le pèlerin cache avec soin.) Quel est ce morceau de lôlc sur un cordon? Des chapelets, des bouts de rubans, ha, ha, ha! Vraiment, monsieur, vous m'avez Pair d'un revenant. Ha, ha, ha!

LE PÈLERIN, tressaillant et cherchant à se recueillir.

Enfants ! oh ! vous ne devriez pas vous moquer de moi! Écoulez! J'ai connu une jeune femme de mon temps, malheureuse comme moi et par la môme raison; elle avait de môme une robe déchirée et des feuilles dans les cheveux. A peine entrée dans le village, aussitôt nous tous d'accourir en nous moquant de sa misère, de la poursuivre en criant, de la contrefaire, de la monlrcr au doigt. Moi, je n'ai ri qu'une

seule fois, une seule! Qui sait! peut-être c'est

pour cela qu'aujourd'hui... O justice du ciel!... Mais qui donc aurait pu prévoir alors que je porterais un

costume pareil! J'étais si heureux!

(Il chante.)

Sans amour, sans amour, que la vie a de charmes! Le jour est sans attente et la nuit sans alarmes.

(L'abbé revient avec du vin et une assiette.) LE PÈLERIN , avcc.unc gaité forcée.

• Prêtre! et les chansons larmoyantes, les aimcs-lu?

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