LE PRESBYTÈRE. 177 LE PRÊTRE
J'en ai assez entendu dans ma vie, grâce à Dieu! Mais ne perdons pas l'espoir : après la pluie vient le beau temps.
LE PÈLERIN, chantant.
Et la quitter est difficile, Et la revoir n'est pas facile* !
C'est une simple chanson-, mais elle contient une haute moralité.
Nous en reparlerons. A présent, à table!
LE PÈLERIN
Une simple chanson? oh! oui. Dans les romanceros vous en trouverez beaucoup de meilleures. (Avec
un sourire; prenant un livre dans l'armoire.) Prêlre, et connais-lu la Nouvelle Hèloïse, les Amours et les pleurs de tVerthcr?
(Il chante.)
Que n'ai-je éprouvé de souffrance !
La mort seule pcul mo guérir.
En l'adorant si je l'offense , Pour l'oublier il faut mourir"!
(Il tire son poignard.)
LE PRÊTRE, le retenant.
Qu'est-ce que cela signifie! Insensé!... oses-tu
bien! Reprenez-lui son couteau, desserrez-lui les
poings Eh! n'es-tu pas chrétien? Quelle pensée
impie! Connais-tu l'Evangile?
# Chant populaire.
*' D'après Goëlhc.
LE PÈLERIN
Et connais-tu le malheur! (Cachant le poignard.) Mais soit! il ne faut pas précipiter les choses, (il regarde la pendule.) L'aiguille est sur neuf heures, et trois lumières encore allumées.
(Il chante.)
Que u'nt-je éprouvé de souffrance !
La mort seule peut me guérir.
En l'adorant si je t'offense , Tour t'oublier il faut mourir.
Pourquoi le trouvé-je aussi belle?
Tes yeux, pourquoi sont-ils si doux?
Je n'ai jamais adoré qu'elle : Un autre, un autre est son époux !
Ah! si lu connaissais Goëlhc dans l'original ! si lu entendais en ou-tre le son de sa voix et les accords de son piano... Mais quedis-jc! lu ne penses qu'à la gloire du Très-Haut, tout enlier aux devoirs de ton sacerdoce! (Feuilleiani un livre.) Aimes-tu les livres profanes? Ah! ce sont ces livres homicides... (H jciie
le livre.) Ils furent le paradis et l'enfer de ma jeunesse! ils ont cassé les jointures de mes ailes et les ont lordues vers les deux, de sorte que je n'ai pu désormais abaisser mon vol vers la terre. Oh! depuis!.. .. livré aux seules illusions de mes rêves d'amant, dégoûlé du cours monolonc des choses d'ici -bas et dédaignant les Cires d'une nature vulgaire, "je cherchais, j'appelais cette divine amante qui n'exila jamais dans ce monde déchu, celle amante qu'un mouille enthousiaste avait pélrie de l'écume changeante du désir et que l'imagination avait embellie
LEr PRESBYTÈRE. ïfa
de ses mille couleurs. Mais comme il n'est plus d'idéal dans nos temps infirmes, à travers le présent je pris mon essor vers le règne d'Astrée *, je planât librement dans le ciel inventé par lès poètes, explorant, poursuivant des chimères , intrépide explorateur. Enfin, revenu de ces plages lointaines, découragé, moins riche d'illusions, j'allais déchoir, j'allais me précipiter dans le torrent impur* du plaisir. Avant de me jeter, un seul instant encore, un regard autour
de moi La voilà! je l'ai trouvée enfin! la voilà
près de moi! Je Tai trouvée..... hélas! pour la
perdre à jamais!
Je parlage-ta douleur, ô frère infortuné! Mais peutêtre tes maux ne sont-ils pas sans remède. Écoute. Depuis quand es-tu malade ?
LE PÈLERIN
Malade ?
Depuis quand pleures-tu ton malheur?
LE PÈLERIN
Depuis quand? J'ai donné ma parole, je ne puis le le dire; un autre te le dira. J'ai un compagnon aussi; nous cheminons toujours ensemble! (il regarde autour de soi.) Ah ! qu'il fait bien ici ! quel comforlf... et dehors quel vent, quels éclairs, quel orage! Mon pauvre ami grille sans doute à la porte! Ensemble poursuivis par les destins cruels, bon prêtre, reçoisnous ensemble sous ton chaume hospitalier.
LE PRÊTRÉ.
Ma porte fut toujours ouverte au malheur.
LE PÈLERIN
Mais reste là, mon frère , je vais te l'amener moimôme. (H sort.)