LES FAUBOURGS
De loin, de très-loin on voit déjà que c'est la capitale. Sur les deux rebords d'une route facile et somptueuse, deux files de palais. Ici, Ton dirait une chapelle avec son dôme et sa croix ; là, des statues sous la paille et la neige se dressent comme des meules de foin; ailleurs, derrière une rangée de colonnes corinthiennes, règne un édifice à la toiture «horizontale, une villa prinlanière dans le goût italien ; à côté Ton voit des kiosques de mandarins japonais ou des ruines classiques, grolesques parodies qui remontent aux temps classiques de Catherine. Des maisons de toute architecture, de toute apparence, s'élèvent derrière des grilles de fer, dans des cages séparées, comme des animaux apportés de tous les coins de la terre... Le seul genre de palais qui ne s'y trouve pas est celui qui serait propre à leur architecture nationale, le chef-d'œuvre de leur imagination, le produit de leur nature. Mais quelle merveille que l'érection de ces bâtiments ! Que de pierres entassées sur des pierres au* milieu des marais! A Rome, pour élever un théâfre qui satisfît les Césars, il fallut jadis verser un fleuve d'or103; dans ce faubourg, les abjects séides des tzars, pour construire leurs voluptueux repaires , ont dù répandre un océan de larmes et de sang polonais.
Pour voiturer jusqu'ici ces granits qui se dressent
en obélisques dans les airs, combien leur a-t-il fallu
invenler de conspirations? combien de malheureux
ont-ils dû bannir ou livrer au bourreau? combien
ont-ils dû ravager ou envahir de nos terres, avant d'avoir, au prix du sang de la Lilhuanie, des larmes de l'Ukraine, de l'or des Polonais, entassé ici à grands frais tout ce que Paris et Londres offrent de plus éclatant, habillé des derniers caprices de la mode ces grands édifices, nivelé sous des flots de Champagne le pourtour des buffets, égalisé les parquets sous les balancements symétriques du menuet?
Maintenant c'est une solitude; la cour passe l'hiver à la ville, et les mouches courtisanes, alléchées par le parfum de la charogne impériale, se ruent à sa poursuite dans la cité. Maintenant l'aquilon seul danse au milieu de ces palais déserts : les seigneurs sont à la ville, le tzar est à la ville. Vers cette ville s'élance un kibitka : il fait froid, il neige. Sur les horloges de la cité, midi vient à peine de faire retentir ses douze signaux, et déjà le soleil s'incline à F occident104. La voûte des cieijx se dilate et blanchit : sans nuages, vide et diaphane, silencieuse et décolorée, elle ressemble à l'œil du voyageur engourdi par le froid.
Devant nous, la ville; au-dessus de la ville on voit se dresser bizarres, comme des cités aériennes ou comme ces jardins suspendus orgueil de Babylone, des arcs -boutants, des parois, des péristyles et des murs : ce sont les vapeurs de deux cent mille • cheminées qui montent droit et en colonnes serrées. Celles-ci brillent comme du marbre de Carrare, celleslà dispersent des myriades d'étincelles comme des rubis fantastiques; leurs sommets se replient et se confondent: ils s'arrondissent en arceaux, ils s'en-
lacent en ogives, et par un mirage mensonger imitent les formes des toits et des combles. Telle s'improvise une cité sur le miroir limpide des eaux de la Méditerranée ou sur les monts sablonneux du désert : de loin elle séduit l'œil du voyageur, et toujours visible, elle fuit sans cesse103. Enfin la chaîne est levée, les portes s'ouvrent, on nous inspecte, interroge, questionne-, on nous laisse entrer.
236 VOYAGE EN HUSSIE.
SALYI-PETER'S-BOURG.
Aux vieilles époques des Grecs et des Romains, les peuples se groupaient autour du sanctuaire de la Divinité, près de la source qu'alimentait une nymphe, au fond des bocages sacrés, ou bien sur le sommet des montagnes, ils choisissaient un refuge contre leurs ennemis. Ainsi s'élevèrent Athènes et Sparte et Rome. Au moyen âge, les cabanes, appuyées contre le rempart, s élevaient à l'abri de la tour féodale, sous l'œil du baron, prolecteur de toute la contrée; ou bien, fidèles au cours d'un fleuve navigable, elles se multipliaient avec le progrès des années. Et toujours c'est à quelque divinité, à quelque héros lulélairc, sinon à quelque industrieuse fondation , que ces villes antiques rattachent leur origine.
Mais quels furent les commencements de la capitale moscovite? Quel motif a déterminé tous ces milliers de Slaves à venir se confiner ici, dans ces derniers horizons de leurs domaines , que leur disputaient encore la mer et les Finnois ,oc? Ici, où le sol ne produit ni fruits ni céréales, où le vent seul apporte les frimas et la tempête; ici, où l'atmosphère, trop ardente ou trop glaciale, égale en cruauté l'humeur changeante du despote! Non, ce ne sont point les hommes qui l'ont voulu : le tzar, le tzar seul a pris en affection ces fangeuses contrées et résolut de s'y faire édifier une résidence pour lui-même et non pas une ville pour les hommes. C'est le triomphe de la volonté impériale. D'abord au sein de ces fondrières et de ces sables mouvants, il a fait enfoncer cent
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mille pilotis et les battre avec les cadavres de cent mille paysans. Puis sur ces pilotis et sur ces cadavres moscovites ayant fait établir un terrain solide, il attela d'autres générations à la brouette, au tombereau, à ses flottes, et leur ordonna de chercher aux rivages lointains, à travers des océans nouveaux, des pièces de bois et des quartiers de roche ,07.
Il se souvint de Paris, et aussitôt il fil disposer des places à l'instar de celles de Paris ; il avait vu Amsterdam, et aussitôt l'eau fui introduite et retenue par des écluses; il avait entendu parler des grands palais de Rome, et des palais s'élevèrent; il s'était épris d'une belle ardeur pour la capitale vénitienne, qui, sorlant de l'onde et couchée mollement sur la plage, baigne jusqu'à mi-corps ses appas de syrène : incontinent il coupe des canaux dans la bouc, les enchaîne par des ponts et les peuple de gondoles. C'est ainsi qu'il possède à la fois Venise, Paris et Londres, moins leur beauté, leur civilisation et leur industrie. Les architectes répètent l'adage si connu que Rome fut élevée de la main des hommes, que Venise est l'ouvrage des dieux ; mais qui verra Saint-Pétersbourg dira qu'à l'enfer seul revient l'honneur de sa création. Toutes les rues convergent vers le fleuve : larges , longues comme les défilés des montagnes. Des maisons immenses. Ici la pierre de taille, plus loin la brique... le marbre sur la glaise, la glaise sur le marbre, et toutes les parois et les toits alignés comme un corps d'armée habillé à neuf. Des enseignes et des inscriptions partout \ et dans ce péle-mèle d'écritures si bizarres, d'idiomes si multipliés, la vue et l'oreille s'égarent
comme dan» une tour de Babel. Voici quelques-unes de ces inscriptions, prises au hasard :
ICI DEMEURE AH MET , KHAN DES KIRGHISES, PRESIDENT AU DÉPARTEMENT DES AFFAIRES DE POLOGNE.
Une autre :