‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 77 sur 105 · LE GRAND CHEMIN · texte numérisé non relu

LE GRAND CHEMIN

Un kibitka vole sur la neige vers des contrées de plus en plus sauvages, comme l'ouragan au désert. Mes yeux plongent au loin comme deux faucons qui planent sur l'immensité des flots, et qui, enveloppés dans l'orage, n'espèrent plus atteindre la grève natale; autour d'eux règne un élément inhospitalier, sans un seul abri où leurs ailes fatiguées puissent se reployer, l'abîme partout : l'abîme, qui doit les dévorer.

On n'aperçoit ni cité ni montagne, aucun monument de 1 homme ni de la nature ; la terre est aussi nue , aussi déserte que le lendemain de la création ; seulement le mammouth, navigateur entraîné par les ondes du déluge, se dresse parfois du sein de ces campagnes, et dans un langage élranger au paysan

m VOYAGE EN RUSSIE.

moscovite, il proclame l'antiquité, de leur origine : il atteste qu'aux jours du grand voyage de Noé, ce continent trafiquait avec les riverains de l'Asie. Seulement un livre venu de l'Occident, arraché de force ou dérobé par la ruse, nous apprend que celte terre

inhabitée a jadis enfanté plus d'un peuple Mais de

même que le flot des quarante jours a parcouru ces plaines sans y laisser la trace de son passage, des nations sont issues de cette patrie sans y laisser le souvenir de leur existence Quelque pari cependant,

bien loin , sur la roche des Alpes, les vagues poussées de ces déserts ont déposé leur empreinte, et plus loin encore, parmi les ruines de Rome, on se souvient des brigands que ce ciel a nourris

Le pays s'étend neigeux, morne et désert, comme une page blanche que doit animer la plume d'un écrivain. Est-ce Dieu qui doit la remplir, en écrivant sur elle avec les juslcs, comme avec des caractères sacrés, les vérités de sa foi ; de celte foi qui donne à la charité l'empire des âmes , et dans le dévouement consacre ses triomphes? Ou bien le vieil ennemi de

Dieu et des hommes viendra-t-il graver dans ce livre avec le glaive que la race des hommes est vouée à la chaîne et que le symbole de l'humanilé n'est autre queleknoul?

Sur ces plaines de mort le vent seul tourbillonne : il enlève et jette au loin des montagnes de glace-, mais cette mer écumeuse, tuméfiée, ne découvre pas ses noires enlrailles : à peine soulevée de son lit à la yoîx des autans, elle retombe glacée, blanche, immense, uniforme.

Parfois un ouragan furieux s'élance de» profondeurs du pôle : dans sa course impétueuse, il balaie la plaine jusqu'aux bords de l'Euxin, en chassant devant lui des nuages de givre. Souvent il enterre les avanlureux kibitka, comme le simoun ensevelit l'Elhiopien égaré sur les steppes de Sarah

Cà et là des gerbes noirâtres percent la surface brillante et uniforme des neiges, et se détachent comme les falaises d'une île ou d'un continent : ce sont les ormes, les ifs et les sapins du Nord.

Çà et là des arbres vaincus par la cognée, dépouillés de leur écorce et entassés par couches horizontales , affectent l'apparence de toits et de murailles : ils abritent des hommes et s'appellent maisons; et plus loin des milliers de ces cubes sont jetés uniformémen t sur la plaine -, la fumée qui monte au-dessus des combles, c'est le plumet qui se balance au casque d'un soldat; le vitrage brillant, c'est sa giberne : ici les cabanes s'alignent deux à deux , là elles se forment en carrés, plus loin elles s'arrondissent en courbes élégantes ; et ces demeures enrégimentées s'appellent une bourgade.

Voici des êtres humains, — puissantes épaules, vastes poitrines, encolures robustes : comme les animaux et les arbres de ces régions boréales, ils sont pleins de sève , de vie et de santé. Mais la figure de chacun d'eux est comme les plaines de son pays , plate, ouverte et sauvage ; la flamme de leurs cœurs, de ces volcans souterrains, n'a pas encore jailli à la surface : elle ne colore point leurs lèvres de ses lueurs de pourpre, et ne vient pas se figer dans les fronde*

ments de leurs sourcils comme sur ces visages humains de FOrient et de l'Occident, où tant de faits nouveaux ou traditionnels, tant de douleurs et d'espérances ont laissé leur stigmate, et qui sont autant de monuments nationaux. Ici les yeux des hommes sont comme les villes de ces contrées, larges et mornes \ et jamais le tumulte de l'âme n'agite d'une soudaine secousse leurs prunelles immobiles, et jamais un long deuil n'a pu les obscurcir. A l'intérieur, magnifiques et superbes 5 au dedans, tristes cl stériles. Le corps de ces hommes ressemble au tissu grossier où l'âme, chrysalide vivante, s'emprisonne au retour des frimas , jusqu'à l'instant désiré où elle pourra fendre les airs de sa poitrine, sur ces ailes qu'elle aura filées, tissées, embellies de mille nuances. Mais quel insecte renaîtra dessous cette enveloppe, quand le soleil de la liberté lui rendra la vie? Brillant papillon, s'élévera-t-il dans les cieux ou bien relombera-t-il en

phalène obscur, honteuse postérité de la nuit?

Divers chemins se croisent à travers la solitude : ce n'est ni l'industrie du marchand qui a frayé leurs voies, ni le pas des caravanes qui les a battues par un fréquent passage. Du fond de sa capitale le tzar les a tracées d'un geste. Et si par hasard il renconlrait quelque pauvre hameau polonais ou les antiques parois d'un château sarmate, soudain disparaissaient manoir et hameau, et la route du tzar traversait leurs ruines. Invisibles au milieu des campagnes, perdues dans les neiges, ces roules se creusent un lit profond à travers les forêts; droites et longues, lancées vers le seplentrion , elles se détachent au milieu des bois

comme le cours d'un torrent parmi le* rochers sauvages.

Et qui donc voyage sur ces routes ? — Ici, couverte d'une neige floconneuse, débouche la cavalerie; de là, s'avance une noire colonne d'infanterie, dans un triple rempart de canons, de fourgons et de kibilka. Tels régiments, d'après la teneur de l'oukaze impérial , reviennent de l'Orient pour combattre le Nord; tels autres abandonnent le Nord pour les régions du Caucase. Où vont-ils ? dans quel but ? Nul ne le sait, nul ne le demande. Ici vous voyez le Mogoi à la face rebondie, l'œil mince et recourbé en forme d'arc, là s'avance d'un pas moribond le paysan lithuanien ravi à son pauvre village, le front pâle et soucieux : ici luisent les mousquets britanniques, là des Kalmouks font briller leur carquois et leurs flèches empennées

de givre. — Et leurs officiers, quels sont-ils ? Ici

un Allemand fredonne dans son carrosse une ballade sentimentale de Schiller, en donnant la schlague aux soldats attardés qui lui tombent sous le bâton. Ailleurs un Français siffle en nasillant quelque refrain libéral -, philosophe cosmopolite, voyageant à la recherche d'une condition, il discute pour le moment avec le chef des Kalmouks un expédient pour nourrir la troupe au plus grand rabais. Qu'importe si la moitié de cette soldatesque doit crever de faim, pourvu qu'ils puissent détourner la moitié de la caisse ; et pour peu que l'opération ne transpire pas au dehors, le ministre les élèvera à la classe supérieure, et le tzar leur enverra la croix pour avoir bien ménagé les fonds. Soudain on voit accourir un kibilka. Avant-garde,

trains d'artillerie, ambulances, tout se disperse, tout fuit hors de sa roule ; même les équipages des commandants. Le kibitka vole -, un gendarme frappe du poing le cocher , le cocher cingle du fouet les soldats, les soldats se ruent les uns sur les autres ; tout fuit ; et si quelqu'un est demeuré, le kibitka lui passe

sur le corps. Où va-t-il ? qui mène-t-il ? Personne

n'ose le demander. Un gendarme est dedans, il se rend à Saint-Pétersbourg, voilà tout : apparemment le tzar a fait arrôler quelqu'un. « Peut-être ce gendarme

vient-il de l'étranger? dit le général Qui sait

quelle est sa capture!.... Peut-être le roi de Prusse, le roi de France ou le roi de Saxe, ou quelque autre Allemand semblable a perdu les bonnes grâces du tzar, et le tzar dans sa clémence l'a fait cloîtrer dans une casemate; qui sait, peut-être s'agit-il d'une lête encore plus royale; peut-être est-ce Yermololï en personne108!... Qui sait! ce prisonnier est, il est vrai, assis sur la paille , mais quel regard féroce, quel extérieur superbe! oui, ce doit être quelque grand personnage. A sa suite, quel train de voitures ! sans doute sa vale- * taille et sa cour? Et chez tous, mais regardez-les donc!

quelle hardiesse dans les yeux ! je pensais, moi,

que c'étaient les premiers seigneurs de l'empire, au

moins des généraux et des chambellans, Ce sont

de jeunes garçons, voyez ! Qu'est-ce à dire, où vontils donc ainsi ? ce doivent être les enfants suspects de quelque souverain. » Telle était la conversation que les chefs entretenaient à voix basse... Le kibitka court droit vers la capitale.

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