‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 81 sur 105 · LE MONUMENT DE PIERRE · texte numérisé non relu

LE MONUMENT DE PIERRE

Un soir, lorsque la pluie tombait par torrents, deux jeunes gens se tenaient abrités sous un môme manteau et les mains entrelacées- L'un était ce pèlerin venu de l'Occident, mystérieuse victime de l'autocrate ; l'autre était le poêle du peuple russe, célèbre dans tout le Nord par l'harmonie de ses chants. Ils se connaissaient depuis peu, mais bien, et voilà déjà quelques jours qu'ils sont amis. Leurs âmes sublimes, dédaignant les entraves de la terre, s'étaient réunie» dans une fraternellejètreinle, pareilles à deux roches jumelles dans les Alpes qui, bien que séparées pour les siècles par le lit d'un torrent, inclinent Tune vers l'autre leurs cimes aériennes, et daignent à peine entendre le murmure de l'onde ennemie111. Le pèlerin roulait quelque sombre méditation sur le colosse de Pierre, et le poète russe parla ainsi à voix basse :

« A Pierre premier, Catherine seconde112.

« Déjà le tzar, coulé en bronze sous les formes massives d'un géant, s'était assis sur le dos de son bucéphale, attendant qu'une place fût disposée pour lui et pour son cheval. Mais Pierre ne savait point rester sur le sol natal; il se sentait à l'étroit dans sa patrie : on envoya au delà des mers lui chercher un appui. On fit déraciner sur les rivages de la Finlande tout un mamelon de pierre. Celui-là, sur un signe de la tzarinc, traverse le golfe à la nage, bondit sur la terre ferme cl court se prosterner, dans la cité, devant la

souveraine113. Déjà le tertre est prêt: le tzar de bronze prend son essor, le tzar knoutopotent* dans sa toge romaine. Le coursier s'élance d'un bond sur la colline de granit, s'appuie sur la crête et se cabre dans les airs.

« Non, telle ne fut point dans les murs de l'antique Rome l'altitude de Marc-Aurùlc, de ce bien-aimé des peuples, pour qui l'expulsion des délateurs et des traîtres fut le premier pas vers la gloire; qui, après avoir châtié l'insolence des brigands domestiques et foudroyé sur les rives du Rhin et du Pactole les hordes des barbares étrangers, revenait paisiblement s'asseoir au Capilole. Voyez! que son front est beau, noble, bienveillant! Sur ce front brille une seule pensée, celle du bonheur de l'empire. Il lève majestueusement la main, comme pour bénir- la foule de ses sujets qui se presse autour- de lui, et de l'autre main, abaissée sur les rênes, il réprime les ardeurs de son coursier. On devine, on croit voir encore tout un peuple assemblé sur son passage et s'écriant avec jubilation : « C'est l'empereur notre père qui revient! » El l'empereur s'attarde comme à dessein à travers cette multitude et veut gratifier chacun des assistants d'un coup d'œil paternel. Son cheval hérisse sa flottante crinière, fait flamboyer ses yeux comme deux escarbouclcs : car il sait qu'il ramène le plus chéri des hôtes , qu'il porto le père de quel-

* Nous avons hésite entre knoulopotenl et knoutocrale ; mais la première de ces deux expressions, quoique moins régulière, rend mieux l'idée de l'auteur; d'ailleurs, consacrée par l'emploi qu'en a fait G. Sand dans son analyse des s/ïeux , elle a passé dans la langue.

ques millions d'enfants , et lui-même il modère le feu de son agilité. Enfants, approchez tous, venez contempler votre père : vous le pouvez. Le coursier s'avance d'un pas mesuré sur un terrain uni. Vous devinez que l'immortalité l'attend au bout de sa carrière114!

« Mais le tzar Pierre abandonne les rênes à son coursier : il est évident qu'il a fourni sa course en renversant tout sur sa route. Le voilà maintenant qui se dresse sur la crête du rocher. Le cheval effaré fait jouer ses pieds de devant dans les airs -, le tzar ne le retient pas ; le cheval ronge son frein : on prévoit qu'il va tomber et se briser en mille morceaux. Depuis un siècle il reste suspendu ; il saule et ne reprend pas terre : on dirait une cascade qui, se ruant du haut des rochers, serait tout à coup saisie par le froid et changée en cristal au milieu de sa chute. Mais lorsque le soleil de la liberté annoncera le réveil des peuples et qu'un souffle venu de l'Occident réchauffera ces contrées maudites, qu'adviendra-t-il de cette cascade de tyrannie? »

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