‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 82 sur 105 · REVUE DES TROUPES · texte numérisé non relu

REVUE DES TROUPES

Une place immense les uns l'appellent un chenil : c'est là que le tzar excite ses limiers ayant de les découpler contre la victime-, d'autres, plus poli», appellent cette place un boudoir : c'est là que le tzar essaie ses parures avant de sortir, tout hérissé de mousquets, de piques et de canons, pour récoller les adorations des monarques. Une coquette, empressée de paraître au bal de la cour, ne se tient pas si longtemps devant sa psyché, ne s'inflige pas aulant de morneries et de contorsions que le tzar n'en commet chaque jour sur la place de parade. D'autres n'y voient cependant qu'une pépinière de sauterelles. C'est là, osent-ils prétendre, que le tzar fait éclore les semences de ces nuées de sauterelles qui , après avoir reçu une culture suffisante, prenant un beau jour leur essor, doivent envahir le monde. Il en est d'autres qui préfèrent la nommer un queux de chirurgien , car c'est ici que le (zar affile ses lancettes avant d'étendre la main de Saint-Pétersbourg ou de Moscou et de tailler dans le vif de manière que toute l'Europe jette un cri de douleur. Mais avant qu'elle ait sondé la profondeur de la plaie, avant qu'elle ail imaginé un emplâtre contre l'hémorrhagie, déjà le tzar a tranché la carotide du shah et la trachée-artère du sultan, et du cœur des Sarmates il a soutiré le plus pur de son sang. C'est une place aux mille noms ; mais dans la langue des gouvernements, on l'appelle place des bévues militaires.

Dix heures !... C'est le point du jour, c'est l'heure de la parade. Déjà une foule silencieuse environne la place comme le rivage obscur d'un lac aux flots nébuleux. Chacun regarde par les épaules de son chef de file et le pousse vers le milieu. Comme des martins-pôcheurs à l'affût au-dessus des eaux, quelques dragons et quelques Cosaques Zaporogues furètent tout autour de la place ; ils écartent les têtes les plus curieuses avec la hampe de leurs lances et versent généreusement une grêle de coups de nerfs sur les épaules qui se trouvent à portée.Tel qui s'était trop avancé, comme une grenouille sortie de son marais, . relire son front et cache ses épaules dans la foule. Un tonnerre gronde au loin, sourd, monotone, comme la chute d'un marteau, comme le frémissement du fléau qu'agite le laboureur. C'est le tambour, guide ordinaire des régiments. Derrière lui les files se traînent le long des avenues, innombrables, variées; mais l'uniformité de leurs habits verts se détache au loin sur la neige en masses foncées. Et chaque colonne coule comme une rivière, et toutes elles s'engouffrent dans la place comme dans un ample réservoir.

Ici, muse, prôte-moi les bouches de cent Ilomères, dans chacune d'elles dépose cent facondes parisiennes, prète-moi les plumes de tous les commis de l'univers pour enregistrer tous ces colonels , tous ces officiers, tous ces sous-officiers et tous ces héros de la gamelle.

Mais, ô douleur! tous ces illustres guerriers se ressemblent si fort! ils sont si monotones! Les voilà rangés soldat contre soldat, comme une file de che-

vaux ruminant au même râtelier, ou comme des gerbes d'épis rangés sur les sillons, ou plutôt comme les sillons eux-mêmes, sinon comme le chanvre vert desséchant sur pied; on pourrait aussi les trouver semblables aux lignes d'un mauvais livre, à moins qu'on ne préfère les comparer aux conversations des salons de Saint-Pétersbourg. J'ai pourtant observé que parmi ces beaux Moscovites, il y en avait qui, dépassant les autres de cinq ou six pouces, étaient marqués en tête et portaient sur leurs bonnets à poil des plaques de laiton : c'étaient les grenadiers, et 11 y avait trois variétés de ces vieilles moustaches. Derrière eux se tenaient d'autres plus petits en rangs pressés, comme des concombres cachés dans leurs feuilles vertes sur les plates-bandes d un jardin. Pour distinguer tous les régiments de cette infanterie, il faudrait emprunter l'œil pénétrant du naturaliste, qui étudie les vermisseaux retirés de la boue , les classe en familles et leur donne des noms.

J'entends une fanfare : ce sont des cavaliers. Ceux-là offrent du moins des aspects plus variés : des lanciers, des hussards, des dragons ; des chapkas, des casques, des kolbacks. On dirait une exposition de bonneterie. Un régiment arrive tout le dernier, ce sont des géants tout bardés de cuivre comme une rangée de bouilloires, et les têtes crochues de leurs coursiers s'abaissent comme des robinets. C'est par les chevaux que l'on dislingue le mieux ces régiments si différents d'armures et de costumes. C'est là le principe de la nouvelle tactique, et d'ailleurs il se conforme à la coutume des Russes. Jomini, le grand tacticien, a

éerit quelque part que ce sont les chevaux et non les cavaliers qui font une bonne cavalerie. Depuis longtemps déjà les Russes le savaient, puisque pour un bon cheval des gardes on peut acheter chez eux jusqu'à trois recrues. Le prix d'un cheval d'officier est quadruple : en échange d'une pareille monture, il faut donner un musicien, un danseur ou bien un écrivain, et môme, dans les temps de presse, un cuisinier. Une jument de l'État, maigre, éreintée et bonne tout au plus à voiturer les ambulances , peut encore être engagée avec profit dans les luttes hasardées du pharaon. Une rosse pour deux femmes, c'est là le compte ordinaire.

Mais revenons aux régiments. Le premier qui débouche est noir de même que le second , à cela prè* que celui-ci esta courte queue 5 puis deux autres régi* ments baies avec la même distinction, le cinquième gri* pommelé, le sixième alezan, le septième alezan brûlé, le huitième cap de more, le neuvième de haute stature, le dixième de taille moyenne, puis un noir à queue de rat, puis un noir avec étoile en tête, et le dernier noir de corbeau. Quarante-huit bouches à feu se sont mises en bataille avec un nombre plus que double de caissons, en tout deux cents attelages, à ce que Ton peut en juger d'en haut, car pour les compter au même instant dans cette masse de chevaux et cette cohue d'hommes, il faudrait avoir l'œil de Napoléon ou bien le tien, intendant moscovite des poudres : toi, sans t'arrêter aux hommes ni aux chevaux, tu regardes aux caissons, tu devines à l'instant leur nombre , et tu sais combien dans chacun d'eux tu as volé de gargousses!

VOYAGE EN ftUSSlE. ttl

Déjà tous ce» uniforme» verts ont encombré là place comme le» herbes qui jonchent la prairie au retour du printemps ; çà et là seulement surnage un caisson de môme couleur, semblable à l'algue des marais ou bien à la punaise agreste, aùx ailes verdàtrès, et tout auprès s'accroupit une pièce avec Son avant-train comme une Sombre araignée.

Chacune de ces araignées a quatre pattes de devant et quatre de derrière : ce sont les servants et les pointeurs, Tant qu'elle dort immobile sur le sable, toutes ces pattes se meuvent* indépendamment -du corps : on les dirait séparées du ventre et que C6 ventre se soulève dans les airs comme un ballon: mais dès que cette bouche à feu, assoupie et muette, se réveille soudain au commandement qui l'appelle, aussitôt, comme une tarentule au souflle imprudent qui la provoque n\ elle réunit ses pattes, elle replie ses genoux, et avant de vomir les poisons dont elle est gonflée, elle agile celles de devant autour de sa bouche noircie, avec l agililé d'une mouche qui serait tombée dans l'arsenic; puis rejetant en arrière ses deux pattes antérieures, elle remue celles qui restent, fait osciller sa queue, et dispersant enfin toutes ses antennes de côté et d'autre, elle repose un instant, puis elle fait jaillir le poison délétère.

Les régiments s'arrêtent ; ils se considèrent. Le tzar* le tzar arrive ! quelques vieux amiraux montés sur de vieux chevaux, une foule d'aides de camp, une cohue de généraux se pressent de part et d'autre, et te tzar seul se tient en avant. Cet état-major, si singulièrement bariolé et bigarré , ressemble à une troupe

d'arlequins : ils sont allifés de rubans, de trousseaux de clefs, de chiffres, de portraits, d'agrafes-, l'un porte une écharpe grise , cet autre une écharpe jaune. Chacun d'eux a devant et derrière plus d'étoiles, de crachats et de croix que de boutons lls.

Us brillent tous, mais d'un éclat emprunté-, les rayons qui les éclairent jaillissent des yeux du maître. Chaque général est un de ces vers luisanls qui rayonnent d'une si belle lumière aux nuits de la Saint-Jean. Mais si le printemps de la faveur des tzars vient à se ternir,* misérables insectes, ils perdent leur splendeur : ils vivent sans môme oser cacher au sein de Texil leur abaissement et leur honte; ils vivent, mais nul ne sait dans quelle fange ils traînent leur existence oubliée. Le général, d'un pas assuré, se jette au milieu du feu meurtrier : un boulet Palteindra-t-il, le tzar lui sourira 5 mais si le tzar le frappe d'un regard défavorable, le général pâlit, languit, et souvent il en crève.

C'est bien plutôt parmi les courtisans que l'on trouverait des âmes stoïques et fortement trempées. Quoiqu'ils éprouvent les effets de la colère du tzar, ils n'auront garde de se couper la gorge ni de tomber malades117 : ils iront à la campagne s'enfermer dans leurs élégantes villa, et de là ils écriront, l'un au chambellan, l'autre à la maîtresse en titre, cet autre encore à quelque dame d'honneur; les plus libéraux adresseront leurs requêtes au palefrenier du tzar. C'est ainsi qu'ils s'insinueront de nouveau dans les faveurs impériales. Leur caniche fidèle, jeté par la fenêtre, mourra de chagrin; le chat en sera quitte

pour un miâou, cl retombé sur ses pattes, ne guettant qu'une occasion pour rentrer, il pénétrera de nouveau silencieusement par quelque honteux orifice. Un pareil stoïcien , avant de reprendre en triomphe possession de ses grades, fait tout bas à la campagne du libéralisme.

Le Izar était en habit vert, avec un collet couvert de broderies d'or. Jamais le tzar n'abandonne l'uniforme : l'uniforme, c'est la peau du tzar, et le tzar naît, vit et pourrit soldat.

A peine l'impérial enfant esl-il délié de ses langes que jeune prince, né sur le trône, il est affublé du kurlka d'un cosaque ou d'un hussard, qu'on lui offre un sabre et un fouet pour ses premiers joujoux. Il apprend à connaître les lettres en faisant faire le moulinet à son sabre et en indiquant de la pointe les caractères tracés sur son rudiment. Lorsque ses gouverneurs lui enseignent les gracieuses évolutions de la danse, il bat la mesure avec son fouet ll8. Plus grand, tout son bonheur est de réunir des soldats dans ses appartements, de leur commander : <c Gauche! droite! » et de façonner les régiments à la manœuvre ainsi qu'à la bastonnade.

Voilà comment tous les tzars se sont formés dans l'art de régner; voilà pourquoi l'Europe les redoute et les exalte. Nos pères avaient raison de dire avec Krasiçki * : « Le sage eut le dernier mot; mais le sot

* Ignace Krasiçki, évoque de Warmie, prosateur et poêle; universel comme Voila Ire , mais en même lemps religieux comme Fénclon. I! composa sa Guerre des Moines à Berlin, dans la même chambre que Voltaire avait occupée.

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est resté vainqueur. » Vive la mémoire do Pierre le Grand! C'est Pierre qui le premier a invenlé celle tzaropédie; c'est Pierre qui a montré aux Izars le chemin de la vraie grandeur. Il avait yu les peuples les plus sages de l'Europe, et il s'est dit : « Je veux européaniser la Russie : je raccourcirai les vêtements, je ferai tomber les barbes. » 11 dit, et les barbes tombent par nuées, barbes de mougiks, barbes de boyards, comme les feuilles sous la grêle; il dit, et Ton réduil à la mesure commune les basques des marchands et des knèzes, on les taille de long et de large comme les charmilles d'un parc français. Pierre importa les tambours et les baïonnettes, établit des citadelles, organisa les cadets, fil danser des menuets à sa cour, et introduisit de force les femmes dans les assemblées; sur les frontières, il disposa des douanes, il ferma les rades avec des chaînes massives; il créa les sénateurs, les espions, les grands dignitaires, le fermage des eaux-de-vie, la vente des olïices, les passe-ports; il rasa, la\a, habilla le paysan, lui mit une arme dans la main, des roubles dans la poche, et l'Europe stupéfaite s'écria : « Le tzar Pierre a civilisé la Russie! » Il ne resta plus à ses successeurs qu'à renouveler périodiquement la dose de mensonges prodigués à l'ignoble diplomatie, à envoyer des baïonnettes au secours des despotes, à fomenter quelques massacres et quelques incendies, à accaparer autour d'eux le bien de leurs voisins, à piller leurs sujets et soudoyer des écrivains étrangers pour soutirer des applaudissements aux Français et aux Allemands et passer pour un gouvernement puissant, sage et généreux.

Allemands, Français, attendez un instant encore. Lorsque le tonnerre des oukazes aura étourdi vos oreilles, lorsqu'une grêle de knouts aura sillonné vos épaules , lorsque l'incendie de vos palais vous aura éclairés, la nuit, dans l'obscurité, alors les paroles tariront sur vos lèvres, el le tzar vous ordonnera de glorifier el de diviniser la Sibérie, les kibitka, les oukazes et le knout. Peut-être cependant amuserezvous le tzar avec des chants variés sur vos adulations d'aujourd'hui.

Le tzar se précipite au milieu des rangs comme la boule d'un jeu de quilles , et il demande à toute cette cohue comment va sa santé. — « Nous vous la souhaitons meilleure, » murmurent les soudards, et c'était comme le grognement de cent ours. Il commande une manœuvre, et soudain l'ordre impérieux s'échappant de ses lèvres rebondit comme une paume élastique dans la bouche du commandant-, puis, rejeté successivement de bouche en bouche, il atteint le dernier chef d'escouade. Un cliquetis d'armes se fait entendre 5 les épées ont frémi, et toute la place n'est que tumulte et confusion. Celui qui aurait vu sur un vaisseau de ligne l'énorme marmite où l'on prépare le gruau , lorsque l'eau vomie à gros bouillons de la pompe la remplit jusqu'au bord, et tout l'équipage empressé autour de la cuve y jette à la fois quatre tonnes de semoule, puis agite le mélange avec une douzaine d'avirons; — celui qui connaîtrait la chambre basse, cent fois plus spacieuse et cent fois plus agitée que cette cuve , lorsqu'une commission vient lui présenter un rapport et que l'heure du dîner

s'approche 5 — l'Europe entière, depuis longtemps affamée, croit déjà que Ton y prépare son affranchissement : déjà le libéralisme coule à grands flots de toutes ces bouches éloquentes comme d'un corps de pompe; mais quelqu'un a parlé de culte à l'ouverture des débals, et la chambre vocifère, s'agite et n'écoute plus l'orateur; quelqu'un a parlé de liberté, mais il n'a pas provoqué à l'émeute-, un autre enfin a pris la parole sur les complots des rois, sur les peuples opprimés, sur le despotisme, sur les tzars, et la chambre ennuyée crie : « A l'ordre! à l'ordre! » Mais voilà que tout à coup le ministre des finances, armé d'un immense résumé du budget comme d'une massue, monte à la tribune et dans son discours embrouille si bien les questions de la rente , des douanes, des contributions, du timbre, de l'arriéré, que la chambre entière s'enflamme, frémit, tourbillonne, éclate et jette son écume jusqu'aux cieux. Grande joie pour les peuples! effroi pour les cabinets! Et le lendemain on apprend partout, par l'organe du Moniteur, qu'il n'a été question que de Yimpôt Qui

donc aurait vu celle cuve pleine de gruau ou celle chambre comprendra sans peine quel tumulte s'éleva dans ce pôle-mêle de régiments lorsque l'ordre du tzar parvint jusqu'au cenlrc. Mais trois cents tambours résonnent de nouveau, et comme la glace de la Néva au jour du dégel, l'infanterie se partage en colonnes oblongues; elles défilent les unes après les autres, tambour ballant et le capitaine en lêlc. Le tzar est au centre comme le soleil, et les régiments tournoient et gravitent autour de lui comme les pla-

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nètes Soudain le tzar détache un volée d'aides de

camp : comme des moineaux s'envolant d'une cage ouverte ou comme une meute de chiens découplés, ils se précipitent, crient à gorge déployée, et alors on n'entend plus que les appels des généraux, des majors, des sergents, les éclats du tambour et le

sifflement aigu des fifres Et aussitôt, roide

comme le câble tendu par une ancre que Ton jette à la mer, Tinfanlerie se range en balaille. Les délachcments de cavaliers qui s'avançaient par pelotons égaux se rapprochent, se soudent par leurs exlrémités et forment une enceinte continue. Combien il y eut ensuite et quelles furent les évolutions exécutées sur la place d'armes, comment l'agile et formidable cavalerie s'est précipitée à bride abattue sur les intrépides fantassins, semblable à une meute excitée par les accents du cor et se jetant sur un ours muselé ; comment l'infanterie se resserre, se replie sur ellemême et redresse ses armes ainsi qu'un hérisson présente ses dards au chien qui va l'assaillir-, comment la cavalerie, au plus fort de sa course, s'arrête tout à coup, obéissant à la laisse qui la lient en respect; comment on lire les canons en avant, on les retire en arrière; comment on réprimande en français, on injurie en russe , on arréle les uns , on assomme les autres; comment on géle, on tombe de cheval et

finalement on félicite le tzar Oh! je sens bien la

grandeur, la richesse d'un pareil sujet! Il me suffirait de le célébrer dignement pour transmettre mon nom à la poslérité ; mais ma muse, comme une bombe au milieu de son vol, s'arrête et tombe à plat

dans une prose didactique. En un mot, au moment le plus intéressant des manœuvres , comme Homère dans le combat des dieux, je sommeille, hélas! et je

sens que je vais m'endormir. Déjà les troupes

ont exécuté tous les mouvements que le tzar a vus décrits ou dont il n'a jamais entendu parler (car pour les inventer, son imagination s'est toujours trouvée aussi stérile que sa mémoire était fidèle), le tumulte des spectateurs s'apaise-, déjà les souqueniiles , les manteaux, les fourrures, qui encadraient îa place d'un noir hémicycle, s'en allaient chacune de son côté, et tout ce peuple était accablé d'ennui ou transi

de froid Au château le déjeuner est servi! Les

ambassadeurs des puissances étrangères, qui, malgré le froid et l'ennui, ne manquent aucune revue afin de conserver les bonnes grâces du tzar et crient chaque jour au miracle! au prodige! ont répété leurs félicitations usées avec un empressement toujours nouveau : « Le tzar est un tacticien impénétrable dans ses conceptions; l'habileté des généraux placés sous ses ordres n'a d'égale que l'enthousiasme et la valeur de ses soldats, incroyables si l'on n'en était soi-même le témoin! » Pour finir la conversation ♦ on reprenait le thème favori des moqueries sur les bévues de Napoléon, et chacun consultait sa montre en redoutant de nouvelles expériences sur le trot et le galop, car le froid atteignait vingt degrés , et la fatigue aiguisait l'appétit.

Mais le tzar demeurait toujours et donnait des ordres : il congédie, il rappelle cent fois ses régiments gris, noirs ou alezans. Il réordonne encore son infan-

terie en bataille, il la reforme en carré, et puis il la

reploie en éventail Comme un vieux joueur qui

se trouve n'avoir plus de partenaire môle les cartes, les coupe et les remêle encore après les avoir ramassées : quoique la société le laisse s'amuser tout seul,

il trouve encore du plaisir à les regarder Jusqu'à

ce que le tzar lui-même en soit lassé, rassasié, repu... Alors il tourne bride et se perd dans la foule de ses généraux. Le tzar a disparu, et l'armée demeure longtemps encore immobile. Les tambours et les trompettes donnent enfln le signal : l'infanterie, la cavalerie, tout se décompose en deux cents tronçons mobiles et se perd dans la profondeur des rues de la capitale. Oh! qu'elles sont changées, ces troupes! qu'elles ressemblent peu à ces torrents des Alpes qui se précipitent, chargés de gravier et de limon, du haut des rochers et qui, se confondant au sein d'un lac limpide, s'y reposent de leur course, y purifient leurs ondes et s'échappent doucement par de nouvelles issues en roulant sous le soleil des flots de saphirs et d'émeraudes fl°... Voyez! ces régiments étaient venus tout resplendissants de fraîcheur et de propreté, et les voilà partis harassés de fatigue, inondés de sueur, salis et noircis par la glace détrempée et la boue imprégnée de neige

Acteurs et spectateurs, tout avait disparu, et le combat cessa faute de combattants. Vingt cadavres seulement gisaient abandonnés sur la place déserte... Celui-là, vêtu de blanc, est un cavalier; l'uniforme de cet autre, on ne saurait le reconnaître, tellement il a été foulé dans la neige aux pieds des chevaux -,

ces autres ont gelé sur place lorsque, plantés en avant des lignes comme des jalons, ils désignaient aux troupes la direction de la marche; celui-ci, ayant changé le pas au milieu d'une colonne d'infanterie, reçut un coup de crosse dans le crâne et tomba roide mort. Des agents de police les ramassent pour leur faire donner la sépulture, morts et blessés, pêlcmèlc, indistinctement. L'un d'eux avait les côtes enfoncées. Un canon avait brisé l'autre sous le poids de ses roues : ses entrailles sanglantes étaient sorties du ventre; trois fois il avait hurlé horriblement sous le canon , mais le major lui avait crié : « Silence! le tzar nous écoute. » Le soldat retint ses cris : il savait obéir

à son mTjor On couvrit en toute hàlc le blessé

d'un manteau , car si par hasard le tzar est témoin dans la matinée d'un pareil accident et voit à jeun celte chair fraîche palpitante, ses courtisans s'aperçoivent d'un changement dans son humeur : il revient au palais chagrin, maussade, et, au déjeuner qui l'attend, il ne mange plus sa viande avec appétit.

Le dernier blessé surprit beaucoup tout le monde. On avait beau le menacer et le baltre, il désobéit même à son général. Il gémissait tout haut et chargeait de malédictions le nom sacré du tzar. La foule, étonnée d'un scandale pareil, avait entouré ce martyr de la manie des parades. Il portait, disait-on, l'ordre d'un générai lorsque son cheval s'est arrêté soudain comme frappé d'un sort; au môme instant, tout un escadron survint par derrière : le cheval fut broyé, et le soldat, désarçonné, tomba sous les pieds de la cavalerie, qui se précipitait comme un fleuve. Mais

les chevaux ont plus de pitié que les hommes. Les escadrons passaient sur son corps l'un après l'autre, et le dernier cheval seulement l'atteignit et lui cassa le bras. L'os fracturé déchira l'uniforme et se redressa horrible, blanc de la blancheur des cadavres, sur cet habit vert. La figure du soldat devint pâle comme l'os; toutefois il ne perdit pas son énergie : il levait l'autre bras vers le ciel, puis il semblait appeler la foule etïfrayée et lui donnait, malgré sa souffrance, tout haut, longuement, je ne sais quels conseils. Que disait-il? Nul ne le sait, nul ne le répèle. Les auditeurs s'enfuirent, car ils craignaient les espions , et tout ce qu'ils rapporlèrenl à ceux qui les questionnaient fut que le blessé parlait en mauvais russe, et qu'au milieu du tumulte, on avait distingué ces mois : « Le tzar, au tzar, pour le tzar. » Il parlait du Izar. Le bruit courait que le soldat renversé élait un jeune homme, une recrue, un Lithuane d'une haute origine, fils d'un duc, d'un comte... On l'avait arraché par force de son gymnase pour l'incorporer dans un régiment, et son colonel, ennemi de tout ce qui élait polonais, lui avait exprès fait donner un cheval rétif, indompté, en disant : « Qu'il se lorde le cou , le Polonais , le chien ! » Son nom est demeuré un mystère, et après cet événement, personne n'a pu l'apprendre. Ce nom, ah! tzar! on le trouvera un jour écrit dans les abîmes de ta conscience. Salan se chargera de lé dévoiler ainsi que ceux des mille autres infortunés que tu crois, en les jetant au fond des mines, en les faisant broyer sous les pieds de les chevaux, avoir livrés à l'éternel oubli.

Le lendemain on entendit au loin, derrière la place, le» hurlements étouffés d'un chien. — Quelque chose de noir était couché sous la neige. — On accourt, on déterre un cadavre : c'est ici qu'il avait pris son billet de logement après la parade. C'était un cadavre moitié paysan, moitié militaire; tête rasée, mais longue barbe; il avait un bonnet fourré et un manteau d'uni* forme. C'était probablement le valet de quelque officier. Il était assis sur la grande pelisse de son maître- Abandonné ici-môme, il avait ici même attendu de nouveaux ordres, et roidi par la gelée, il avait déjà de la neige jusqu'à mi-corps. C'est ici même que son chien fidèle Ta trouvé, et qu'il a par ses aboiements annoncé sa lugubre découverte. Mort de froid , le Mougik n'avait pas osé se revêtir de la chaude fourrure de son maître. Une de ses paupières était ensevelie sous la neige, et l'autre, soulevée avec un pénible effort et tournée vers la place, cherchait encore le lieu d'où son maître devait revenir. Le maître avait dit : « Assieds-toi là, » et le serviteur s'est assis; « Ne bouge pas de là, » et le serviteur n'a pas bougé..... il ne s'en relèvera qu'au jugement terrible. Jusqu'à ce moment, inanimé, il est encore fidèle; jusqu'à ce moment, il relient de la main la pelisse de son maître pour empêcher qu'elle ne lui soit dérobée. Il voulait réchauffer son autre main et la cacher dans ses vêlements; mais ses doigts enflés se sont refusés à ce

dernier office Jusqu'à ce moment le maître ne l'a

pas fait chercher, no l'a pas fait demander. Était-ce négligence? était-ce excès de précaution? On devine que c'est un officier en voyage : fraîchement débar-

que dans la capitale, ce n'était pas pour accomplir un devoir qu'il se rendait à la parade, mais pour montrer ses épaulettes , insignes de son nouveau grade.

Pcul-êlre après la revue est-il allé dîner, peut- t ôlre des femmes lui ont-elles fait un signe, peut-être s'est-il arrêté chez un joueur de ses amis et que, tout absorbé par les cartes, il a oublié son paysan barbu. Peut-être a-l-il mieux aimé perdre sa fourrure et son valet que de laisser croire qu'il portait pelisse et qu'il ne pouvait pas supporter le froid

comme un autre le tzar l'avait bien supporté de

sa propre personne de tzar! On eût pu dire : « Il va en pelisse à la parade contrairement à l'ordonnance c'est quelque libéral ! »

Pauvre serf!... la mort est celle d'un héros : on en fait un mérite à un chien; pour l'homme, elle est un crime! Quelle sera la récompense? Le maître en souriant dira que jusqu'à la mort tu as été fidèle, comme

un chien! — Pauvre serf! pourquoi cette larme

que je verse ? pourquoi mon cœur bat-il lorsque je songe à ce que tu as fait? Hélas! j'ai pitié de toi, pauvre Slave ! — Infortuné peuple, que je plains ton sort! Tu ne connais qu'un seul héroïsme, celui de la servitude 130 !

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