‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 97 sur 105 · LIBERTE · texte numérisé non relu

LIBERTE

Mais les rois, ayant appris cela, frémirent dans leurs cœurs et dirent : « ÎSous avons expulsé la liberté de la terre, et la voilà qui revient dans la personne d'un peuple jusle, qui ne sacrifie points no* idoles : allons et tuons ce peuple. » Et ils ourdirent entre eux une trahison.

* 3 m;}i 1701 , < 'est-à-dire cinq mois avant la première constitution française (29 septembre 1791).

M La racine du mot szlachta est selon toute prohabilité s -loch, z signiûant avec, Lach étant la dénomination primitive des Polonais , LèchUe* ou compagnon* de Lecfi,

DE U DATION POLONAISE. 403

Vint d'abon} le roi de Prusse, qui embrassa la Pologne et la salua en disant : « Mon alliée. » Et il l'avait déjà vendue ppur (renie villes de la Grande-Pologne, comme Judas avait vendu le Christ pqur trente sicles d'argent pur.

Et les deux autres rois se jeltérenl sur la Pologne, la garrottèrent, et le Gaulois, étant juge, dit : « En vérité, je ne trouve pas de crime erç celle nafiop; et mon épouse, la France, femme timide, est tpurmenlée par de mauvais rêves -, cependant emparez-vous de cette nation et faites-la mourir darçs le* supplices. » 11 dit et se lava les mqins*.

Et le gouverneur de la France dit : « Notre sang et notre or ne peuvent racheter cet homme-, car de même que mon sang et mon argent n'appartiennent qu'à moi, le sang et l'argent de ma nation n'appartiennent qu'à ma nation. »

Et cp gouverneur proféra le dernier blasphème contre le Chrjst ; car le Christ enseignait que le sang du Fils de l'Homme appartient à tous les hommes, ses frères.

Et dés que le gouverneur eut proféré ces paroles , toutes les croix tombèrent du haut des tours de la capitale impie, car le signe du Christ ne pouvait plus éclairer un peuple idolâtre d'égoïsme.

El cet tiomwe se nommait K P 20% d'un

nom de baptême slave pt d'un nom de famille romaine. Son nom (Je baptême exprime le corrupteur ou le destructeur de la paix, et son nom pie famille, dérivé

* Voyez, dans ta troisième partie des Aïeux, la Vision de l'abbé Pierre, page lui.

404 LIVIIE DE LA 'NATION POLOAAlbE.

du mot perire, ou périr, signifie celui qui se perd ou qui perd les autres ; et ce double nom est celui de l'Antéchrist-, et il sera maudit dans la race slave comme dans la race romaine.

El cet homme déchira l'alliance des peuples comme jadis le pontife hébreux avait déchiré sa robe en entendant la voix du Christ expirant.

Et la nation polonaise tut mise à mort et déposée au tombeau, et les rois s'écrièrent : « Nous avons tué la liberté! »

Et ce fut un cri d'insensés- car en commettant le dernier crime ils avaient comblé la mesure de leurs iniquités, et leur puissance finissait alors même qu'ils s'en réjouissaient davantage.

Car la nation polonaise n'est pas morte : son corps repose dans le sépulcre et son âme est descendue de la terre : c'est-à-dire de la vie politique, aux limbes ; c'est-à-dire à la vie privée des peuples qui endurent l'esclavage, dans le pays et hors du pays, afin d'ôlre témoin de leurs souffrances.

Et le troisième jour l'âme doit retourner à son corps, et la nation ressuscitera et délivrera tous les peuples européens de l'esclavage.

Et deux jours sont déjà passés. Le premier jour finit avec la première prise de Varsovie, et le second jour finit avec la seconde prise de Varsovie. Le troisième jour se lèvera , mais il ne finira point.

Et comme sur toute la terre après la résurrection du Christ cessèrent les sanglants holocaustes , de même dans la chrétienté après la résurrection de la nation polonaise toute guerre cessera î0%

L'âme de la nation polonaise ce sont les pèlerins polonais.

Et chaque Polonais en pèlerinage ne s'appelle pas réfugié, car un réfugié est un homme fuyant pour emporter sa vie des mains de l'ennemi.

Il ne s'appelle pas non plus exilé, car un exilé est un homme banni par un décret de son magistrat, et ce n'est point son magistrat qui exila le Polonais.

Le Polonais en pèlerinage n'a pas encore de nom propre, mais ce nom lui sera donné dans le temps , comme le nom des confesseurs du Christ leur fut

donné«dans le temps.

Et en attendant, le Polonais s'appelle Pèlerin, parce qu'il a fait vœu d'aller en pèlerinage à la Terre-Sainte, c'est-à-dire à la Pologne délivrée , et de poursuivre son chemin jusqu'à ce qu'il la trouve.

Mais la nation Polonaise n'est pas d'essence divine comme le Christ \ donc son âme en pèlerinage dans les limbes peut s'égarer, et le jour de sa résurrection

et de son incarnation nouvelle serait ainsi retardé.

Lisons donc à plusieurs reprises l'Evangile du Christ,

Et ces instructions et paraboles qu'un pèlerin polonais a recueillies de la bouche et des écrits des chrétiens polonais, martyrs et pèlerins.

Plusieurs grands vaisseaux de guerre et une barque de pêcheurs traversaient de concert l'Océan : et il se fit un temps orageux d'automne. Dans çes temps plus un vaisseau est grand, et plus il est insubmersible ; et plus il est petit, plus il court de danger.

Les hommes qui étaient sur le rivage se dirent entre eux : « Bienheureux les nautonniers des grands vaisseaux ! Malheur aux matelots d'une barque de pêcheurs par un temps d'automne! »

Mais les hommes du rivage ne virent pas qu'à bord des grands navires les marins s'étaient enivrés et révoltés , qu'ils avaient brisé les instruments ^u moyen desquels le pilote observe les étoiles, et jeté la boussole à la mer. Et cependant les vaisseaux semblaient en apparence tout aussi puissants que naguères.

Mais ne pouvant plus se gouverner d'après les étoiles et privés de boussole, les grands navires s'égarèrent et furent submergés.

Et la barque de pêcheurs, qui gouvernait d'après le ciel et la boussole , ne s'écarta pas <Ju droit chemin et atteignit le bord \ et quoiqu'elle se brisa sur les falaises, les hommçs furent sauvés avec leurs ins-

Irùmehts et fcur boussole. Tà Ils reconstruiront leur barque.

Êt il détint évident que la grandeur et la force des bâtiments sont utiles, mais que sans les étoiles et la boussole elles ne sont rien.

El l'étoile des pèlerins c'est ta Toi céleste , et leur boussole c*ést l'amour de la patrie.

T/éioile tott poUr tout le monde et l'aiguille aimantée indique toujours le nord. Et avec cette boussole on peut faire voile pour le levant comme pour te couchant, et sans elle la mer glaciale aussi n'est que périls et naufrages.

Donc avec l'amour et la Toi le navire des pèlerins polonais atteindra lt» terme de son voyage , et sans Toi <H sans amour les peuples guerriers et puissants dériveront et feront naufrage-, et ceux d'entre eux qui se sauveront ne reconstruiront pas le vaisseau.

Pourquoi votre nation doit-elle hériter de fa future liberté du monde ?

Vous savez qu'un homme qui a plusieurs proches ne lègue pas sa fortune à celtii d'entre eux qui se distingue par sa force, ni à celtii qui est le plus industrieux, ni à celui qui fait preuve de soif et de bon appétit.

Mais il la laisse à celui qui l'aime plus que les autres, qui demeure auprès de lui quand les autres courent après la bonne chère, le gain ou le plaisir.

Voilà pourquoi votre nation recevra l'héritage de la liberté.

Pourquoi la promesse de résurrection a-t-elle élé donnée à votre nation ?

Ce n'est pas parce que votre nation fut puissante , car les Romains ont élé plus puissants. Ils sont morts, et ils ne ressusciteront plus.

Ce n'est pas parce que votre république fut ancienne et célèbre , car Gênes et Venise ont été plus célèbres et plus antiques. Elles sont mortes et ne ressusciteront plus.

Ce n'est pas parce que votre nation florissait par les sciences , car la Grèce , mère des philosophes , est morte et demeura ensevelie jusqu'à ce qu'elle eut oublié loute philosophie; et lorsqu'elle redevint ignorante, voilà qu'elle donna des signes de vie.

Et les royaumes de Westphalie, dllalie et de Hollande furent très-éclairés, royaumes que vous avez vus naître et mourir sans qu'ils ressuscitent jamais.

Et vous vous lèverez du tombeau , car vous êtes croyants et pleins d'espérance et d'amour.

Vous savez que le premier mort à qui le Christ rendit la vie fut Lazare.

Et le Christ ne ressuscita ni un général d'armée, ni un philosophe, ni un marchand, mais Lazare.

Et l'Écriture dit que le Christ l'aima, et que le seul homme que le Christ pleura fut Lazare.

Et qui donc entre tous les peuples est aujourd'hui semblable à Lazare?

ru.

Pèlerin polonais , tu as élé riche, et voilà que tu souffres la pauvreté et la misère, afin que tu ap-

prennes ce que c'est que la misère et la pauvreté, et de retour chez toi que lu puisses dire : « Les pauvres et les indigents sont mes cohéritiers. »

Pèlerin , tu faisais les lois et tu avais droit à la couronne 20S et voilà que sur la terre étrangère on fa mis hors la loi , afin que tu connaisses ce que c'est que l'absence de protection légale , et de retour chez toi que lu puisses dire : « Les étrangers sont admis avec les indigènes à faire les lois. »

Pèlerin , lu avais de la science, et voilà que les sciences estimées par toi te sont devenues inutiles, et que tu reconnais la valeur de celles que tu méprisais, afin que tu saches le prix de toute science de ce monde , et de retour chez toi que tu puisses dire : « Les simples sont mes condisciples. »

N'invoquez pas la protection des princes, des magistrats et des savants étrangers. Durant les jours orageux , lorsque les nuées passent enceintes de la foudre, c'est folie que de s'aller abriter auprès des grands chênes ou de se lancer à la grande mer.

Les princes et les magistrats de ce siècle ce sont les grands arbres attirant la foudre, et la sagesse de ce siècle c'est la grande mer turbulente.

Ne croyez pas que le pouvoir soit mauvais en luimême et la science mauvaise en elle-même, ce sont les hommes qui les ont corrompus.

Car la magistrature, selon le Christ, était une croix

m LIVRE

sur laquelle un juste se laissait clouer et torturer pour

le bien d'aulrui.

Et les rois furent oints comme les prêtres pour recevoir la grâce du sacrifice. Et le vicaire du Christ se nommait le serviteur des serviteurs.

Et la science, selon le Christ, devait être le Yerbe divin , le pain et la source de vie. Le Christ a dit : « On ne vit pas que de pain , mais de parole aussi. »

Et tant qu'il en était ainsi la science et le pouvoir furent considérés. Mais ensuite des hommes vils se disputèrent le pouvoir comme une couche bien chaude où ils voulaient dormir; et ils évaluaient une charge publique comme une taverne de grand chemin, d'après ce qu'elle rapporte.

Et les hommes savants distribuèrent du poison au lieu de pain , et leur voix fut comme le bourdonnement des moulins tournant à vide, dans lesquels le grain delà foi manque, et qui font leur tintamarre sans donner de nourriture à personne.

Et vous êtes devenus la pierre de touche des princes et des docteurs de ce monde, car durant votre pèlerinage vous avez, Dieu soit loué ! reçu plus de secours des mendiants que des princes , et durant vos combats, dans vos prisons et dans votre pauvreté, vous vous êtes mieux rassasiés d'une prière que de toute la science des Voltaire et des Hégel , qui sont

comme le poison, et de toute la doctrine des et

des , qui ?ont comme les moulins tournant à

vide.

C'est pourquoi le pouvoir et la science sont tombés en mépris; car un homme vil est appelé maintenant

DES PËLEfcLNS POLONAIS. 411

un ministériel, ce qui veut dire un homme au pouvoir ou aspirant à y arriver, et un sot est appelé docirinairey ce qui veut dire un pédant.

11 en était de môme aux temps de la venue du Christ, car un publicain de Rome, c'est-à-dirç un magistral, voulait presque dire un voleur -, un proconsul, c'est-à-dire un gouverneur de province, signifiait un

exécuteur; un pharisien, juif versé dans les écritures, était l'équivalent d'un hypocrite, et un sophiste, c'est-à-dire un sage de la Grèce, signifiait fripon,

El celle signification leur est restée jusqu'aujourd'hui.

El depuis voire venue, telle sera daqs la chrétienté la signification de roi, de lord, de pair, de ministre et de professeur.

Mais vous avez reçu la mission d'en haut de réhabiliter le pouvoir et la science dans votre pays et dans toute la chrétienté.

Car vos supérieurs ne sont point ceux qui s'endorment le plus paisiblement dans leur emploi et qui tirent le plus grand profit de leurs charges -,

Mais ceux qui ont lo plus de soucis et le moins de sommeil, et qui sont persécutés et décriés plus que vous, qui ont abandonné de grandes richesses et de vastes domaines el qui, s'ils tombaient au pouvoir de de l'ennemi, subiraient de plus cruels supplices.

Et dans les autres pays quand l'ennemi vient à s'emparer du gouvernement, le peuple perd son avoir ou la vie, el les magistrats fonctionnent toujours, et les pédants ergotent toujours et servent tous les gouvernements qui les paient.

ÎJ2 LIVRE

Et parmi vous, vous savez que le» meilleurs d'entre vos sénateurs , vos nonces et vos généraux sont les plus coupables aux yeux du tzar de Moscou ; et ceux qu'il appelle les plus coupables sont les plus dignes d'estime, et ceux qu'il fera mourir dans les supplices seront saints devant Dieu et devant les hommes.

Et les sages ne sont pas ceux d'entre vous qui se sont enrichis en débitant leur science et qui ont acheté des terres et des maisons , et que les rois ont gorgés d'or et comblés de faveurs ,

Mais bien ceux qui vous ont fait entendre la parole de liberté, qui ont subi la prison et le knout ; et deux qui ont le plus souffert sont les plus dignes d'estime ; et ceux qui scelleront leur doctrine avec leur sang seront saints devant Dieu et devant les hommes.

En vérité, je vous dis que toute l'Europe apprendra de vous quels sont ceux qu'il faut appeler sages et puissants. Car maintenant en Europe le pouvoir est un opprobre et la science une folie.

Et si quelqu'un d'entre vous dit : « Voilà que nous sommes pèlerins et sans armes, et comment pourrons-nous changer l'ordre établi dans les Etats vastes et puissants ? »

Que celui qui parle ainsi considère que l'empire romain fut grand comme le monde et que l'empereur de Rome fut puissant comme tous les rois pris ensemble.

Et voilà que le Christ envoya contre lui douze hommes simples. Mais comme ces hommes avaient l'esprit saint, l'esprit de dévouement, ils vainquirent l'empereur.

Et si quelqu'un d'entre vous dit : « Nous ne sommes que des soldats illettrés , et comment pourronsnous convaincre les sages des pays les plus éclairés et les plus civilisés? »

Que celui qui parle ainsi considère que les sages d'Athènes furent réputés pour les plus éclairés et les plus civilisés des hommes, et ils furent vaincus par la parole des apôtres ; car lorsque les apôtres commencèrent à prêcher au nom de Dieu et de la liberté, le peuple abandonna les sages et suivit les apôtres.

On vous dit souvent que vous èles au milieu des nations civilisées et que vous devez vous civiliser à leur exemple. Mais apprenez que ceux qui vous parlent de civilisation ne comprennent pas eux-mêmes le sens de leurs paroles.

Le mot civilisation est dérivé du mot latin civis, citoyen, et signifiait le civisme. Et Ton appelait citoyen un homme qui se dévouait pour sa patrie, comme Scévola , Curius et Décius , et un pareil dévouement était un acte de civisme. C'était une vertu païenne, moins parfaite que la vertu chrétienne, qui ordonne de se sacrifier non-seulement pour sa patrie, mais pour tous les hommes. Néanmoins c'était toujours une vertu.

Mais plus lard , quand l'idolâtrie eut confondu les langues, on appela civilisation une parure élégante et recherchée, la bonne chère, des auberges

commodes, (je beaux spectacle» et des roules larges *

Non-seulement un chrétien, mais certes un païen de Rome, s'il ressuscitait et voyait les hommes qui s'appellent aujourd'hui civilisés, serait indigné et les interrogerait de quel droit ils osent s'arroger un titre qui dérive du mot civis, citoyen.

N'admirez donc pas tant les nations qui s'engraissent de bien être ou qui sont industrieuses et bien administrées.

Car si une nation opulente, qui mange bien et boit bien, doit ôlrc la plus estimée, vous devriez estimer entre vous les hommes qui sont les plus corpulents et les plus robustes. Les animaux peuvent posséder les mêmes qualités; mais à l'homme autre chose pncore est nécessaire.

Et si les nations industrieuses doivent être réputées parfaites, les fourmis les surpassent touîes en industrie; mais à l'homme autre chose encore est nécessaire.

El si les nations les mieux administrées doivent Être réputées parfaites, où donc y a-l-il une meilleure administration que dans une ruche? Mais à l'homme autre chose encore est nécessaire.

Car la seule civilisation vraiment digne de l'homme est la civilisation chrétienne.

Un citoyen avait plusieurs fils, cl lui-même il les

* C'est en un mot le comforl anglais, qui semble avoir détrôné partout la signjOcatton primitive et seule réelle du mot de civilisation.

élevait dans la piété et dans la vertu , et lorsque les aînés furent sortis de l'enfance, il les envoya daqs une grande école.

Les aînés, élant vertueux et diligents, étudiaient bien et rpéritaient l'estime générale. Us prospéraient et faisaient de grands progrès dans la sagesse.

Et voyant que tout allait à leur gré, ils en conçurent de l'orgueil pt se dirent : « Les hommes nou$ estiment et à jqslc litre, car nous en savons plus que bien d'auires, et il convient que nous soyons mieu* logés, mieux vOtus et que nous jouissions du monde pius que les autres. »

Mais comme leur pére ne leur envoyait de l'argent que pour subvenir à leurs besoins et pon pour leurs fantaisies,, ils cessèrent de s'adresser à leur père; ils rompirent avec lui et commencerez £ se procurer eux-mêmes de l'argent, d'aborç} paf des moyens licites, puis en contractant des dettes sur leur héritage; et ils trouvèrent un usurier qui leur en fournissait largement, prévoyant leur ruine. Et élant devenus tristes et soucieux, ils cherchèrent à s'étourdir par l'ivresse et la débauche et se dirent entre eux : « Notre père nous a bien avertis des mauvais effets de la débauche et de l'iT vresse; mais, arrivés, h lûge de raison, essayons de nous consoler en usant des liqueurs et des plaisirs avec mesure et comme il convient à des hommes raiT sonnables. »

Mais bicnlôl ils perdirent toule mesure cl devinrent de grands ivrognes et de grands débauchés et, pour se procurer de l'argent à tout prix, escrocs.

Cependant 1 usurier, ayant obtenu contre eux un jugement el déjà détenteur de tout leur héritage, ne leur donnait plus rien.

Ils tombèrent dans une grande misère, et le père, ayant appris leur inconduite, les déshérita, et ils turent livrés à l'usurier pour qu'il les fit travailler jusqu'à leur complet acquittement. Et en travaillant ils se rappelaient les avertissements de leur père et pensaient en eux-mêmes : « Nous sommes bien punis de ne les avoir pas écoutés. » Mais comme ils étaient orgueilleux, ils refusaient de fléchir, en lui écrivant, leur père qui les pleurait. Et ceux qui avaient péché sans honte devant l'univers entier curent honte de» forçais qui travaillaient enchaînés à leurs côtés, et ils craignirent que ces forçats ne dissent : « Yoilà des hommes pusillanimes et faibles de cœur de pleurer et d'implorer le pardon de leur père. » Et ainsi ils moururent.

Et voyant tout cela, leurs voisins dirent : « Ces jeunes gens ont été verlueux tant qu'ils ont demeuré dans la maison paternelle , et dès qu'ils furent devenus savants à l'école, ils se corrompirent. La science doit donc être chose mauvaise : élevons nos enfants dans l'ignorance. »

Or le père avait de l'expérience!, et, ne se laissant pas rebuter per ses malheurs, il envoya aussi ses jeunes fils à la grande école 5 mais il leur mit sous les yeux l'exemple de leurs frères aînés. Donc ils n'oublièrent jamais les avis de leur père et firent autant de progrès que leurs aînés dans la science , et furent toujours verlueux et considérés, et prouvèrent aux voi-

sins que la science est une chose bonne si I on obéit toujours à son père.

El ce père , c'est TÉglise chrétienne, et les frères aînés furent les Français , les Anglais et les Allemands-, et l'argent, c'est le bien-être et la gloire mondaine : et l'usurier, c'est le diable; et les frères puinés seront les Polonais, les Irlandais et les Belges, et les autres peuples croyants.

Quels sont les hommes sur lesquels votre pairie a fondé ses plus hautes espérances , et les fonde jusqu'aujourd'hui?

Sont-ce les hommes qui s'habillaient le mieux et qui dansaient avec le plus de grâce, ou qui avaient la meilleure cuisine? Non, car la plupart de ces hommes n'avaient pas d'amour pour la pairie.

Ou ceux qui avaient longtemps fait la guerre et qui se sont exercés à la marche, à la manœuvre, aux évolutions, à disserter sur Fart militaire? Non, car la plupart de ces hommes n'avaient aucune foi dans la cause de la patrie.

Mais bien les hommes que vous appeliez bons Polonais, pleins de dévouement, de même que les soldats simples et fidèles et la jeunesse.

Or, le monde est comme une patrie, et les peuples sont comme les hommes. La pairie des peuples a fondé ses espérances sur les peuples croyants pleins d'espérance et d'amour.

En vérité je vous le dis : ce n'est pas vous qui dc-

vez vous élever à la civilisation des étranger**, c'est vous qui devez leur enseigner la vraie civilisation chrétienne.

Il est bon d'apprendre un métier, un art ou une science; non-seulement chez les Européens, mais chez les Turcs et les Sauvages on peut apprendre des choses fort utiles. Instruisez-vous donc, afin que vous puissiez vivre du travail de vos mains, comme les apôtres vivaient de l'état de charpentier, de tisserand , de tonnelier, mais sans oublier qu'ils étaient apôtres, appelés à enseigner des choses plus hautes que toutes les industries, les sciences et les arts.

Gardez-vous de lutter avec les étrangers de discours et de raisonnements : car vous savez qu'ils abondent en cris et en paroles, comme les écoliers, et le matlre le plus savant n'aura jamais le dernier mot avec un écolier insolent et criard.

Instruisez-les donc par votre exemple, répondez à leur bavardage par des paraboles de l'Evangile et des paraboles du Livre des pèlerins.

Jésus-Christ a dit : « Celui qui me suit doit aban-

* Ce verset indique suffisamment quelle est la signification toute spéciale que Mickiewicz altache au mol d'étranger. Dans le Livre des pèlerins, étranger ne veut pas dire homme d'un pays différent, Um» m'lls homme d'un culte diiïcrent, infidèle, gentil, tftvintti c'est un adorateur des idoles portant le nom d [ équilibre, d*arrondis sèment, é'égoïsme politique, etc. Voilà pourquoi il est constamment pris en mauvaise part. De uiOme Pèlerin est souvent employé pour Polonais,

DES PÈLERINS POLONAIS. 4lt

donner père el mère et doit armer son âme de courage. »

Le pèlerin polonais dit : « Celui qui suit la liberté doit quitter sa pairie et mctlre ses jours en péril. »

Car celui qui demeure dans sa patrie el subit l'esclavage pour avoir la vie sauve perdra sa patrie ainsi que sa vie; el celui qui s'exile de sa patrie pour défendre la liberté au péril de ses jours, sauvera sa patrie el vivra éternellement.

Dans les anciens jours, quand la première ville I\it bâtie sur la terre, il arriva qu'un incendie éclata dans celte ville.

Quelques-uns des habitants se levèrent et regardèrent aux fenêtres, et, voyant que l'embrasement était bien loin, se recouchèrent et se rendormirent.

D'autres, voyant le feu de plus près, se tenaient aux portes et disaient : « Quand l'incendie viendra chez nous , il sera temps de l'éteindre. »

Mais le feu s'accrut violemment et dévora les maisons de ceux qui se tenaient à leurs portes ; et ceux qui dormaient furent brûlés avec leurs maisons.

Cependant, il y avait aussi quelques hommes vertueux : ceux-là, voyant le feu, quittèrent aussitôt leurs maisons et portèrent leurs secours aux voisins; mais comme il y avait peu de ces hommes, leurs secours furent inutiles.

El la ville brûla. Les hommes vertueux se mirent â la rebâtir à laide de leurs voisins, el tout le peuple des environs aidant, la ville s'éleva plus grande et plus belle que jamais.

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