‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 98 sur 105 · UVRE · texte numérisé non relu

UVRE

Et ceux qui n'étaient pas allé» au feu et qui se tinrent seulement aux portes de leurs maisons furent bannis de la ville, et ils moururent de faim.

Et dans la ville on décréta que, dans le cas d'un incendie, tous les habitants devaient courir au feu, qui avec l'échelle', qui avec l'eau, qui avec le croc , ou du moins qu'ils se feraient remplacer par des veilleurs nocturnes destinés à éteindre les incendies.

Et celle loi et ces dispositions furent depuis admises dans toutes les villes, et les habitants purent y dormir sans crainte de l'incendie.

Or, cette ville c'est l'Europe, l'incendie c'est l'ennemi de l'Europe, le despotisme, et les hommes endormis sont les Allemands, et les hommes qui se tiennent à leurs portes sont les Français et les Anglais, et les hommes dévoués sont les Polonais.

Dans les anciens temps il y avait en Angleterre des" cultivateurs possédant de grands troupeaux de bœufs et de moutons.

Mais les loups faisaient souvent irruption dans leurs champs et y causaient des ravages.

Les Anglais prirent donc des fusils et des chiens ; ils chassaient et tuaient les animaux féroces ; mais les loups chassés d'un côté revenaient de l'autre, et pour un loup tué il en renaissait dix. Et les cultivateurs, toujours à la chasse, s'appauvrirent, forcés qu'ils étaient de tenir beaucoup de chiens et d'acheter des

armes. Leurs troupeaux de bœufs et de moutons avaient péri.

Cependant d'autres cultivateurs, qui étaient plus sages , se dirent : « Allons traquer les loups dans le bois, et nous détruirons jusqu'à leurs tanières. » Mais d'autres loups arrivèrent des autres forêts, et ces cultivateurs s'appauvrirent aussi et perdirent leurs troupeaux.

Étant ainsi appauvris , ils allèrent trouver leurs voisins et leur dirent : « Assemblons tout le peuple, donnons la chasse aux loups pendant une année entière jusqu'à ce que nous les ayons exterminés dans toute l'île. )> Car l'Angleterre est une île.

Ils allèrent donc et chassèrent jusqu'à ce qu'ils eurent anéanti la race entière des loups ; et alors ils déposèrent leurs armes, laissèrent vaguer leurs chiens, et leurs troupeaux paissent sans pasteur depuis ce jour jusqu'à nos jours.

Or, il y avait en Italie un canton très-fertile en olives et riz, mais insalubre , car chaque été la malaria, ou mauvais air, venait l'assaillir en apportant la fièvre et la mort.

Parmi les habitants de ce canton, les uns faisaient des fumigations dans leurs maisons en dépensant beaucoup d'argent pour les parfums, les autres construisaient des murs du côté de l'occident, d'où leur venait la peste, d'autres s'enfuyaient pendant la saison malfaisante; cependant tous moururent, et ce canton

devint désert, et ses rivières et se* bosquet* d'olivier* devinrent l'habilation des sangliers.

Et la malaria gagna un aulre canton , et les habitants recommencèrent leurs fumigations et leurs désertions jusqu'à ce qu'il se trouva un homme sage qui leur dit :

« L'air mauvais s'engendre au loin dans un marais à cinquante milles d'ici, allez donc et desséchez ce marais en déversant l'eau qui s'y trouve, et si vous mourez vous-mêmes de la lièvre, vos enfants hériteront de vos peines, et tout le canton vous bénira. »

Mais ces hommes paresseux hésitèrent à aller si loin et craignirent la mort, aussi moururent-ils bientôt dans leurs lits. Cependant la malaria poursuit sa roule, et déjà dix cantons en sont infectés.

Car quiconque n'ose pas quitter «a maison pour affronter le mal et l'extirper de la terre, verra le mal venir au-devant de lui-même et le rencontrer face à face.

Rappelez-vous que vous êtes parmi les étrangers comme un troupe *u parmi les loups et comme un camp dans un pays ennemi , et la concorde régnera parmi vous.

Les brouillons sont comme les brebis qui se détachent du troupeau car elles ne sentent pas le loup, ou comme les soldais qui s'écartent du camp car ils ne voient pas l'ennemi , et qui, s'ils le voyaient et le sentaient, resteraient unis. Et vous n'avez pas pour

ennemis que la Irinilé diabolique, mai* aussi tous ceux qui parlent et agissent au nom de celte Irinilé , et le nombre en est grand parmi les étrangers, tous les adorateurs de la force, de Yéquilibre, de Yar* rondissement et de Yégoïsme.

Vous n'êtes pas tous également bons , mais le pire d'entre vous est meilleur qu'un étranger soi-disant bon, car chacun de vous a l'esprit de sacrifice.

Et si quelques-uns d'entre vous différent des autre*, c'est parce qu'ils se vêtissent comme les étrangers : les uns ont mis des calottes rouges à la française, les aulres ont endossé l'hermine à 1 anglaise, quelques-uns se sont alTublés de toges et de bonnets carrés à l'allemande ; et sous ces déguisements une mère ne reconnaîtrait pas ses propres enfants.

Mais lorsque tous s'habilleront de polonaises, tous se reconnaîtront frères, tous iront s'asseoir sur les genoux de leur mère, et elle les embrassera tous avec le môme amour.

Ne creusez pas sans cesse le passé pour en mellrc au jour les erreurs et les crimes. Vous savez que le confesseur nous défend de nous souvenir de nos fautes passées , et à plus forte raison d'en parler aux aulres, car de tels souvenirs et de tels discours nous font retomber dans le péché.

Ne vous écriez pas : « Voici un homme qui a sur lui telle tache , je dois la montrer -, voilà un homme qui a'coramis telle ou telle faute. » Soyez-en sûrs, il se trouvera des hommes dont le devoir sera de fouiller toutes ces souillures et des juges auxquels il appartiendra de les juger, et un bourreau qui les punira.

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Quand vous allez par la ville, est-ce vous qui devez nettoyer le pavé quand il y a de la boue ? Et si vous rencontrez un voleur que Ton mène en prison , est-ce vous qui devez le traîner au gibet? Il y a d'autres hommes que cela concerne.

Et ces hommes ne manqueront jamais ; car lorsqu'une dynastie de bourreaux s'est éteinte dernièrement dans une ville française , il se présenta aussitôt pour le remplacer trois cent soixante-six candidats20*.

En parlant du passé si yous répétez : « Dans telle bataille on a commis telle faute, et telle autre dans celle-là, et telle autre dans cette marche-, » c'est bien ; mais ne vous croyez pas pour cela fort savants , car il est facile d'observer les défauts et difficile d'apprécier les qualités.

Si dans un tableau il se trouve une tache noire ou un trou , le premier sot venu les apercevra , mais le connaisseur seul sentira les beautés du tableau.

Les hommes bons jugent en commençant par le bon côté.

En se préparant à l'avenir il faut revenir mentalement sur le passé , mais seulement comme un homme qui se dispose à franchir un fossé recule de quelques pas pour prendre un meilleur élan.

Vous êtes parmi les étrangers comme des naufragés sur une plage inconnue.

Un certain vaisseau ayant échoué , une partie de son équipage se réfugia sur la rive étrangère.

Or, il y avait parmi ceux qui s'étaient sauvés des soldats, des matelots ou gens de mer, des artisans et des savants qui écrivaient des livres.

Tous se lamentaient et voulaient retourner dans leur patrie. Ils entrèrent donc en délibération.

Le peuple de ce rivage ne leur donnait ni vaisseau ni pirogue, et* comme il était avide, il ne leur donnait du bois qu'à prix d'argent.

Ils allèrent donc dans la forôt et commencèrent à examiner les arbres et à discuter sur le nombre qu'il leur faudrait de ces arbres , et sur le genre de vaisseau qu'ils auraient à construire. Serait-ce un vaisseau pareil à l'ancien ou fait sur un nouveau patron ? Une frégate , un brick ou bien une goélette ?

Cependant les hommes du rivage accoururent au bruit de leur dispute et chassèrent les naufragés hors - du bois.

Us recommencèrent donc à se lamenter ci ils entrèrent en délibération.

Les uns disaient que le naufrage avait eu lieu par la faute du pilote et voulurent tuer le pilote ; mais il était déjà noyé. D'autres accusaient les marins; mais, comme peu de marins avaient survécu , ils n'osèrent les tuer de peur de ne pouvoir se guider eux-mêmes sur la mer -, ils se contentèrent donc de les réprimander et de les tourner en ridicule.

Quelques-uns démontraient que le naufrage avait été produit par le vent du nord , d'autres en incriminaient le vent d'ouest , d'autres en accusaient un rocher sous-marin. Et il survint entre eux une grande

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querelle. Elle dura une année tout entière, el Ton n'airait rien décidé.

Ils se diront donc ; « Séparons-nous et cherchons des moyens de vivre. » Eps charpentiers allèrent donc dresser des charpentes, les maçons plièrent maçonner des murs , et les savants allèrent faire de la science pour les étrangers; chaque artisan selon son métier.

Et il advint que tous soupiraient après la patrie; et les uns r)c savaient pas bâtir selon les mesures des architectes étrangers, et les autres ne connaissaient pas les écritures de ces étrangers.

Ils se lamentaient donc et ils entrèrent de nouveau en délibération.

Et il se trouva entre eux un homme simple qui avait gardé jusqu'alors le silence, car il était pacifique ; celui-là leur dit :

« En travaillant pour avoir de quoi yous nourrir vous oubliez que nous devons retourner dans la patrie, et nous n'y retournerons que montés sur un vaisseau et par mer.

« Ainsi donc que chacun de vous fasse des maisons, des murs ou des livres , mais aussi que chacun achète une hache et qu'il apprenne à nager.

« Et que ceux d'entre nous qui sont marins étudient la mer el les rivages , et les vents de ce pays.

« Et lorsque nous serons prêts, nous irons dans le bois et nous construirons vite un vaisseau ayant que les hpmmps de ce rivage aient eu le temps de se reconnaître; ef s'ils veulent nous le défendre, alors

ayant des haches, npus pourrons leur tenir t£le. » Ils dirent donc : « Procédons au choix du pilote. >>

Les uns le voulaient très- vieux, les autres le voulaient très-jeune, les maçons un autre, les savants un autre. El celte querelle dura une demi-année sans qu'ils aient rien décidé.

Alors le môme homme simple leur dit : « Choisissez d'abord un charpentier qui vous construise vile un vaisseau , et pour le moment faites-le construire d'après l'ancien modèle , car nous n'avons pas le temps d'en essayer un nouveau.

« Et lorsque nous serons montés à bord et que nous aurons mis à la voile, nous assemblerons ccu? d'entre nous qui sont marins et nous leur ferons <ilire parmi eux un pilote.

« Les marins, non plus que nous, ne voudront pas se noyer, et iU éliront un bon pilo|c.

« El si même alors nous étions en dissentiment mous pp aurons bientôt fini, caries mutins seront garrottés ou jetés par-dessus le bord. El tant que nous sommes sur ce rivage nos mésintelligence? ne finiront jamais , car il nous est défendu de tuer ou de garrotter personne. »

Il fut fait selon ses conseils, et les naufragés mirent heureusement à la voile.

XIÎ.

Dans vos assemblées et yos délibérations n'imitez pas les idolâtres.

Car quelques-uns d'entre yous commençaient à

discourir, à converser ou à conspirer, toutes choses pour lesquelles il faut de la sagesse et de l'harmonie, par un dîner ou un souper, parle boire et le manger.

Or, qui a jamais vu qu'un estomac repu donnât la sagesse, ou que la bonne harmonie sortit d'une tête avinée ? ou que la viande et la boisson fissent ressusciter la patrie ?

Et de pareils conciliabules ne réussissent pas , car lel commencement telle fin.

Et les médecins savent qu'un enfant engendré par un père après boire est communément un idiot et meurt avant l'âge.

Vous donc, entrez en conseil et en assemblée d'après les mœurs de vos pères, en allant à la messe et communiant, et ce que vous aurez statué de cette manière sera sage.

Et Ton ne vit jamais que les hommes fussent brouillons ou peureux le jour où ils avaient pieusement approché de la sainte communion.

Entrés en conseil ou en assemblée, humiliez-vous à vos propres yeux , car sans humilité point de concorde.

Et voilà pourquoi on ne dit pas aux hommes : « Élevez-vous à la concorde, » mais on leur dit : a Laissezvous incliner à la concorde. * »

Et celui qui veut lier en faisceau les sommets des

* Celle distinction est beaucoup plus sensible dam le polonais.

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