U.K V * > OU F. DUMAS. — TOME VII
RICOLO. 49
— C'est défendu.
— Oh I moi, je payerai.
— C'est défendu , même en payant.
— Oh ! je payerai le double , le triple , le quadruple.
— Je vous dis que c'est défendu 1 défendu î défendu ! enlendez-vous ?
— Moi vouloir absolument dessiner celle petite bêtise pour faire rire milady.
— Alors l'invalide mettre vous au corps de garde.
— L'Anglais être libre de dessiner ce qu'il veut.
Et l'Anglais se remit à dessiner. L'invalide s'approcha d'un air inexorable.
— Pardonnez, Excellence, dit le lazzarone.
— Parle à moi.
— Voulez-vous absolument dessiner celle fresque?
— Je le veux.
— El d'autres encore?
— Oui, et d'autres encore; moi vouloir dessiner toutes les fresques.
— Alors, dit le lazzarone, laissez-moi donner un conseil à Votre Excellence. Prenez un invalide aveugle.
— Oh ! oh ! s'écria l'Anglais, plus émerveillé encore du second conseil que du premier, moi bien vouloir le invalide aveugle. Voilà deux piastres pour loi avoir trouvé le invalide aveugle.
— Alors, sortons ; j'irai chercher l'invalide aveugle, el vous renverrez l'invalide sourd, en le payant, bien entendu.
— Je payerai le invalide sourd.
L'Anglais renfonça son crayon dans son album,
et son alhum dans sa poche ; puis , sortant de la maison de Salustre , il fil semblant de s'arrêter devant un mur pour lire les inscriptions à la sanguine qui y sont tracées. Pendant ce temps, le lazzarone courait au corps de garde et en ramenait un invalide aveugle, conduit par un caniche noir. L'Anglais donna deux carlins à l'invalide sourd cl le renvoya.
L'Anglais voulait rentrer à l'instant même dans la maison du Poète pour continuer son dessin ; mais le lazzarone obtinl de lui que pour dérouler les 80upçonsil ferait un petil détour. L'invalide aveugle marcha devant , et l'on continua la visite.
Le chien de l'invalide connaissait son Pompéia sur le bout de la patle ; c'était un gaillard qui eu savait en antiquités plus que beaucoup de membres
des inscriptions cl belles-lettres. Il conduisit donc notre voyageur de la boutique du forgeron à la maison de Forlunata , el de la maison de Forlunala au four public.
Ceux qui ont vu Pompéia savent que ce four public porte une fort singulière enseigne , modelée en terre cuite, peinte en vermillon, et au dessous de laquelle sont écrits ces trois mots : Hic habitat Félicitas.
— Ob ! ob ! dit l'Anglais, les maisons être numérotées à Pompeïa ! Voilà le n° f • Puis il ajouta tout bas au lazzaronc : — Moi vouloir peindre le n° 1 pour faire rire un peu milady.
— Faites, dit le lazzarone; pendant ce temps j'amuserai le invalide.
El le lazzarone alla causer avec l'invalide tandis que l'Anglais faisait son croquis.
Le croquis fut fait en quelques minutes.
— Moi très-content, dit l'Anglais ; mais moi vouloir retourner à la maison du Poêle.
— Castor ! dit l'invalide a son chien ; Castor, à la maison du Poète !
El Caslor revint sur ses pas cl cnlra lotit droit chez Salusire.
Le lazzaronc se remit à causer avec l'invalide, el l'Anglais acheva son dessin.
— Ob! moi très-content, très-content! dit l'Anglais ; mais moi vouloir en faire d'autres.
— Alors continuons , dit le lazzaronc.
Comme on le comprend bien, l'occasion ne manqua pas à l'Anglais d'augmenter sa collection de drôleries ; les anciens avaient à cet endroit l'imagination fort vagabonde. En moins de deux beures il se trouva avoir un album fort respectable.
Sur ces entrefaites, on arriva à une fouille : c'était, à ce qu'il paraissait , la maison d'un fort riche particulier, car on en tirait une multitude de statuettes, de bronzes , de curiosités plus précieuses les unes que les autres, que l'on portail aussitôt dans une' maison à côté. L'Anglais entra dans ce musée improvisé cl s'arrêta devant une petite statue de hatyre , haute de six pouces, el qui avait toutes les qualités nécessaires pour attirer son attention.
— Oh! dit l'Anglais, moi vouloir acheter celle petite statue.
— Le roi de Naplos pas vouloir la vendre , répondit le lazzaronc.
— Moi la payerai ce qu'on voudra, |>our faire rire un peu milady.
— Je vous dis qu'elle n'est point à vendre.
— Moi la payerai le double , le iriplo , le qua dru pie.
— Pardon , Excellence , dil le lazzarone en changeant de ton , je vous ai déjà donné deux conseils , vous vous en êtes bien trouvé ; voulez-vous que je vous en donne un troisième? Eh bien! n'achetez point la statue, volez-la.
— Oh ! loi avoir raison. Avec cela , nous avoir l'invalide aveugle. Oh ! ob ! oh ! ce être très-original.
— Oui ; mais avoir Castor, qui a deux bons yeux et seize bonnes dents, cl qui, si vous y touchez seulement du bout du doigt , vous sautera à la gorge.
— Moi donner un boulette à Caslor.
— Faites mieux : prenez un invalide boiteux. Comme vous avez à peu près tout vu , vous mettrez la statuette dans votre poebe et nous nous sauverons. Il criera, mais nous aurons des jambes , ci il n'en aura pas.
— Oh ! s'écria l'Anglais , encore plus émerveillé du troisième conseil que du second , moi bien vouloir le invalide boiteux; voilà trois piastres pour loi avoir trouvé le invalide boiteux.
El pour ne point donner de soupçons à l'invalide aveugle et surtout à Caslor, l'Anglais sortit cl fit 8emblani de regarder une fontaine en coquillage* d'un rococo mirobolant, tandis que le lazzaronc élail allé chercher le nouveau guide.
Un quart d'heure après il revint accompagné d'un | invaliilc qui avait deux jambes de bois ; il savait que | l'Anglais ne marchanderait pas , cl il ramenait ce qu'il avait trouvé de mieux dans ce genre.
On donna trois carlins à l'invalide aveugle , deux pour lui , un pour Caslor, cl on les renvoya lous le» deux.
Il ne restail à voir que les théâtres , le Forum nundiarium el le temple d'Isis ; l'Anglais et le lazzaronc visitèrent ces trois antiquités avec la vénération convenable; puis l'Anglais, du ton le plus dégagé qu'il put prendre , demanda à voir encore une fois le produit dos fouilles de la maison qu'on venait dedécouvrir; l'invalide, sans défiance aucune, ramena l'Anglais au petit musée.
Tous trois entrèrent dans la chambre où les curiosités étaient étalées sur des planches clouées contre la muraille.
Tandis que l'Anglais allait , tournait , virait , revenant , sans avoir l'air d'y songer, à sa siatuelie, le
LE COWUCOLO.
hzzaronc s'amusait a tendre à la lianteur de deux pieds une corde devant la porte. Quand la corde fut bien assurée il lit un signe à l'Anglais , l'Anglais mil la «rainette dans sa poche , cl , pendant que l'invalide ébahi le regardait faire , il sauta par-dessus la corde , cl , précédé par le lazzarone, il se sauva à toutes jambes par la porte de Slabie, se trouva sur la roule de Salernc , rencontra un corricolo qui retournait à Naplcs , sauta dedans, cl rejoignit sa calèche qui l'attendait à la via dei Scpolcri. Deux heures après avoir quitté Pompéia il était à Torrc dcl Greco , et une heure après avoir quitté Torrc del Crcco il était à Naples.
Quant à l'invalide, il a^pit d'abord essayé d'enjamber par-dessus lu corde ; mais le lazzarone avait établi sa barrière à une hauteur qui ne permettait à aucune jambe de bois de la franchir: l'invalide avait alors tenté cle lallénoucr; mais le lazzarone avait été pécheur dans ses moments perdus, et savail faire ce fameux nœud à la marinière qui n'est autre chose que le nœud gordien. Enfin l'invalide, à l'exemple d'Alexandre le Grand, avait voulu coupe/ ce qu'il ne pouvajj dénouer, et avait tiré son sabre ; mais son sabre , qui n'avait jamais coupé que trèspeu, ne coupait plus du tout : de sorte que l'Anglais était a moitié chemin de Hcsina , que l'invalide en était encore à essayer de scier sa corde.
Le même» soir l'Anglais s'embarqua sur le bateau à vapeur the King George, cl le lazzarone se perdait dans la foule de ses compagnons.
L'Anglais avait fait le* trois choses les plus expressément défendues à Naplcs : il avait dit du mal du roi , il avait copié des fresques, il avail volé une statue ; cl tout cela , non pas grâce à son argent , «on argent ne lui eûl servi de rien pour ces trois choses, mais grâce à l'imaginativc d'un Jazzarone.
Mais, pensera-l-on, parmi ces choses, il y en a une qui n'est ni plus ni moins qu'un vol. Je répondrai que le lazzarone est essentiellement voleur ; c'est-à-dire que te lazzarone a ses idées à lui sur la propriété, ce qui l'cmpèchc d'adoplcr à cet endroit les idées des autres. Le lazzarone n'est pas voleur, il est conquérant ; il ne dérobe pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate : pour lui la soustraction csl une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec adresse. Il n'y a de voleurs, à ses yeux, que ceux qui se laissent prendre. Aussi , afin de n'être pas pris, le lazzarone s'associe parfois avec le sbire.
Le sbire n'est souvent lui-même qu'un lazzarone armé par la loi. Le sbire a un aspect formidable; il poit6 une carabine , une paire de pistolets et un sabre. Le sbire est charge «le faire la police de seconde main : il veille sur la sécurité publique entre deux patrouilles. En cas d'association , aussitôt que la patrouille est passée , le sbire mcl une pierre sur une borne pour indiquer au lazzarone qu'il peul voler en toute sûreté.
Quand le lazzarone a volé, le sbire parait. Alors le sbire cl le lazzarone partagent en frères. Seulement , en ce cas , il arrive parfois aussi que le sbire vole le lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire : notre pauvre monde va tellement de mal en pis, qu'on ne peut plus compter surja conscience, même entre fripons. ^ .
Le gouvernement sait cela, et il essaye d'y remédier en changeant les sbires fie quartier; alors ce de nouvelles associations à faire , de nouvelles
compagnies d'assurance mutuelle à organiser.
Le sbire se met en embuscade dans la rue de Ghiaja, de Tolcdoou de Forcclla, et, quand il veut, il est sûr, dès le soir de la première journéf, d'avoir déjà établi des relations commerciales qui le dédommagent de celles qu'il vient d élie forcé de rompre.
Gomme le lazzarone n'a pas de poches , on le trouve éternellement la main dans la poche des autres. «
Le lazzarone ne larde donc jamais à être pris en flagrant délit par le sbire ; alors le marché s'établit.
Le sbire , généreux comme Orosmano , propose une rançon.
Le lazzarone, fidèle à sa parole comme Lusignan, dégage sa parole au bout de dix minutes , d'une demi-heure, d'une heure au plus tard.
Parfois cependant, comme je l'ai dit, le sbire abuse de sa puissance, ou le lazzarone de son adresse.
Un jour , en passant dans la rue de Tolède , j'ai vu arrêter un sbire. Gomme le chasseur de La Fontaine, il avail été insatiable, cl il était puni par où il avail péché.
Voici ce qui était arrivé :
Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant délit.
— Qu'as-lu volé à ce monsieur en noir qui vient de passer? demanda le sbire.
— Rien, absolument rien , Excellence, répondit le lazzarone (le- lazzarone appelle le sbire Excellence).
— Je t'ai vu la main dans sa poche.
— Sa poche était vide.
— Comment! pas un mouchoir, pas une tabatière, pas une bourse ?
— C'était un savant , Excellence.
— Pourquoi l'adrcsscs-tu à ces sortes de gens î
— Je l'ai reconnu trop tard.
— Allons, suis-moi à la police.
— Comment ! mais puisque je n'ai rien volé , Excellence î
— C'est justement pour cela, imbécile. Si tu avais volé quelque chose, on s'arrangerait.
— Eh bien ! c'est partie remise, voila tout ; je ne serai pas toujours si malheureux.
— Me promets-tu, d'ici à une demi-heure, de me dédommager V
— Je vous le promets , Excellence.
— Comment cela,?
— Ce qu'il y a dans la poche du premier passant sera pour vous.
— Soit , mais je choisirai l'individu ; je ne me soucie pas que tu ailles encore faire quelque bêtise pareille à l'autre.
— Vous choisirei.
Le sbire s'appuie majestueusement contre une borne ; le lazzarone se couche paresseusement à ses pieds.
Un abbé, un avocat, un poète, passent successivement sans que le sbire bpuge. Un jeune officier , leste, pimpant, paré d'un charmant uniforme, parait à son lour; le sbire donne le signal.
Le lazzarone se lève cl suit l'officier ; tous deux disparaissent à l'angle de la première rue. Un instant après , le lazzarone revient . tenant sa rançon à la main.
—Qu'est-ce que c'est que cela? demande le sbire.
— Un mouchoir, répond le lazzarone.
— Voilà tout?
— Comment, voilà tout ! c'est de la batiste !
— Est-ce qu'il n'en avait qu'un seul (t) ?
— Un seul dans cette poche-là.
— Et dans Tau ire?
— Dans l'aulrc il avait son foulard.
— Pourquoi ne me l'as-lu pas apporté?
— Celui-là, je le garde pour moi, Excellence.
— Comment, pour loi?
— Oui. N'esi-il pas convenu que nous partageons î
(l) A Ptaple» on a louiour» deux mouchoir» dan» m poclic : un mouchoir de balUlc i>our »'c»M«er,iiii mouchoir de »oie pour*e moucher ;
— Eh bien?
— Eh bien ! chacun une poche.
— J'ai droit à lout.
— A la moilié, Excellence.
— Je veux le foulard.
— Mais, Excellence...
— Je veux le foulard !
— C'est une injustice.
— Ah ! tu dis du mal des employés du gouvernement ! En prison, drôle 1 en prison 1
— Vous aurez le foulard , Excellence.
— Je veux celui de l'officier.
— Vous aurez celui de l'officier.
— Où le rclrouveras-tu ?
— Il était allé chez sa maîtresse, rue de Foria ; je vais l'allcndre à la porle.
Le lazzarone remonte la rue , disparaît , et va s'embusquer dans une grande poYlc de la rue de Foria.
Au bout d'un instant, le jeune officier sort ; il n'a pas fail dix pas qu'il fouille à sa poche et s'aperçoit qu'elle est vide.
— Pardon, Excellence, dit lejazzarone, vous cherchez quelque chose?
— J'ai perdu un mouchoir de batiste.
— Votre Excellence ne l'a pas perdu , on le lui a volé.
— Et quel est le brigand ?...
— Qu'esi-ce que Votre Excellence me donnera li je lui trouve son voleur?
— Je te donnerai une piastre.
— J'en veux deux.
— Va pour deux piastres. Eh bien, que fais-lu?
— Je vous vole voire foulard.
— Pour me faire retrouver mon mouchoir ?
— Oui. .
— El où seroni-ils tous les deux?
— Dans la même poche. Celui à qui je donnerai votre foulard est celui à qui j'ai déjà donné votre mouchoir.
— Très-bien. Qu'ai-jc à faire maintenant?
— Suivez-moi.
L'officier suit le lazzarone ; le lazzarone remet le foulard au sbire , le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu à la liberté , s'esquive. Derrière le lazzarone vient l'officier. L'officier met la main sur le collet du 6birc, le sbire tombe à genoux.
il y a nicmedciilugant» qui en ont m troilttm<W lequel il» épou»scUcal leur» bollcs pour faire croire qu'iUsont *cnu» en voilure.
LE CORRICOLO. 55
: le sbire de cette espèce a été lazzarone avant fort , le plus adroit , le plus insouciant , le plus ind'èlre sbire , il comprend tout : c'est lui qui est le dévot , le plus superstitieux de son royaume, ce qui
volé, il a voulu jouer son associé , il a été joué par lui. Tous autres qu'un lazzarone et un sbire se brouilleraient en pareille circonstance ; mais le lazzarone et le sbire ne se brouillent pas pour si peu de chose : c'est à l'œuvre qu'on reconnaît l'ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour deux ouvriers
n'est pas peu dire. Moitié Italien , moitié Français, moitié Espagnol , jamais il n'a su un mol d'espagnol , de français ni d'italien ; le roi Nasonc n'a jamais su qu'une langue , c'était le patois du Môle.
Il a eu pour enfants le roi François, le prince de Salerne, la reine Marie-Amélie , c'est-à-dire un
de première force; ils ont pu s'apprécier l'un l'an- des hommes les plus savants, un des princes les
tre. Gare aux poches ! ce sera désormais entre eux à la vie cl à la mort.
LE ROI NASOTSE.
Je ne sais pas si les lazzaroni , ennuyés de leur liberté, demandèrent jamais un roi comme les grenouilles de la fable , mais ce que je sais , c'est qu'un jour Dieu leur en envoya un.
Celui-là n'était ni un baliveau ni une grue : c'était un renard, cl un des plus fins que la race royale ail jamais produits. Ce roi eut trois noms : Dieu le nomma Ferdinand IV, le congrès de Leybach le nomma Ferdinand 1er , et les lazzaroni le nommèrent le roi Nasonc.
Dieu et le congrès curent tort : un seul de ses trois noms lui resta : c'est celui qui lui a été donné par les lazzaroni.
L'histoire , à la vérité , lui a conservé indifféremment les deux autres , ce qui n'a pas contribué à la rendre plus claire ; mais qui est -ce qui lit l'histoire , si ce n'est les historiens lorsqu'ils corrigent leurs épreuves !
A Naplcs personne ne connaît donc ni Ferdinand Ier ni Ferdinand IV ; mais en revanche , tout le monde connaît le roi Nasone.
Chaque peuple a eu son roi qui a résumé l'esprit de la nation. Les Écossais ont eu Robert Rrucc , les Anglais ont eu Henri VIII , les Allemands ont eu Maximilien, les Français ont eu Henri IV , les Espagnols ont eu Charles V, les Napolitains ont eu Nasone (i).
Le roi Nasone était l'homme le plus fin , le plus
(I) Qu'on ne prenne point ce iol>ri<|iict en romme ii , an lieu de dire Philippe V ,
Philippe le
meilleurs , une des femmes les plus admirablement saintes qui aient jamais existé.
Le roi Nasonc monta sur le trône à six ans comme Louis XIV , et mourut presque aussi vieux que lui. Il régna de 1759 à 1825 , c'est-à-dire soixante six ans y compris sa minorité. Tout ce qui s'accomplit de grand en Europe dans la dernière moitié du siècle passé et dans le premier quart du siècle présent, s'accomplit sous ses yeux. Napoléon tout entier passa dans son règne. Il le vit naître et grandir, il le vit décroître et tomber. H se trouva mêlé à ce drame gigantesque qui bouleversa le monde de Lisbonne à Moscou , et de Paris au Caire.
Le roi Nasonc n'avait reçu aucune éducation ; il avait eu pour gouverneur le prince de San-Miandro, qui, n'ayant jamais rien su, n'avait pas jugé nécessaire que son élève en apprit plus que lui. En échange, le roi faisait des armes comme Saint- Ccorgc, montait à cheval comme Rocca Romaua, cl tirait un coup de fusil comme Charles X. Mais d'arts , mais de sciences , mais de politique, il n'en fut pas un seul instant question dans le programme de l'éducation royale.
Aussi, de sa vie, le roi Nasonc n'ouvril-il un livre on ne lut-il un mémoire. Quand il fut majeur, il laissa régner son ministre ; quand il fut marié , il laissa régner sa femme. Il ne pouvait se dispenser d'assister aux conseils d'État , mais il avait défendu qu'il y parût un seul encrier, de peur que. sa vue n'entrainàl à des écritures. Restait son seing , qu'il ne pouvait se dispenser de donner au moins une fois par jour. Napoléon, dans le même cas, avait réduit le sien à cinq lettres d'abord , à trois ensuite, puis enfin à une seule. Le roi Nasonc lit mieux , il eut une griffe.
Aussi passail-il le meilleur de son temps à chasser à Ca8erlc ou à pécher au lac Fusaro ; puis la chasse finie ou la pèche terminée , le roi se faisait caburclicr, la reine se faisait cabarclière , les courtisans se faisaient garçons de cabaret . cl l'on dé-
LE CORIUGOLO.
taillait au-dessous du cours dos comestibles ordinaires , les produits de la chasse ou de la pêche , le tout avec l'accompagnement de disputes et de jurons qu'on aurait pu rencontrer dans une halle ordinaire. Cela était un des grands plaisirs du roi Nasone.
Le roi Nasone savait de qui tenir son amour pour la chatte. Son père, le roi Charles III, avait fait bâtir le château de Capo-di-Monli par la seule raison qu'il y avait sur celte colline , au mois d'août , un abondant passage de bccligues. Malheureusement , en jetant les fondations du celte villa, on s'était aperçu qu'au-dessous des fondations s'élendaienl de vastes carrières d'où, depuis deux mille ans, Naples tirait sa pierre. On y ensevelit trois millions dans des constructions souterraines ; après quoi on s'aperçut qu'il ne manquait qu'une chose pour se rendre au château, c'était un chemin. On comprend (pie si Charles III, comme son lils, avait eu le goût du commerce et avait vendu ses becligues, il eût, selon toute probabilité, en les vendant au prix ordinaire , perdu quelque chose, comme un millier de francs sur chacun d'eux.
Le contre-coup de la révolution française vint roubler le roi Nasone au milieu de ses plaisirs. Lin jour il lui prit envie de chasser à l'homme au lieu de chasser au daim ou au sanglier ; il lâcha sa meule sur la piste «les républicains et vint les attaquer aux environs de Home. Malheureusement le Français est un animal qui revient sur le chasseur. Le roi Nasone le vil revenir cl fut oblige d'abandonner la place cl de gouverner au plus vite sur Naples ; encore fallut-il qu'il changeai de costume avec le duc d'Ascoli , son éouyer. Il prit la gauche , ordonna au «lue de le tutoyer, et le servit loul le long de la route comme si le due d'Ascoli eut été Ferdinand cl qu'il eût été le due d'Ascoli.
Plus lard , un des grands plaisirs du roi était de raconter celle anecdote. L'idée que le duc d'Ascoli aurail pu êlre pendu à la place du roi niellait la cour en fort belle humeur.
Arrivé à Naples sans accident, le roi jugea qu'il n'était point prudent à lui de s'arrêter là ; il s'adressa à son bon ami Nelson, lui demanda un vaisseau, moula dessus avec la reine, son ministre Aclon et la belle Emma Lyonna , à la laquelle nous reviendrons bientôt ; mais un vent contraire s'éleva : le vaisseau ne put sortir du golfe et fui forcé de revenir jelcr l'ancre à une centaine de pas de la terre. Alors, ministres, magistrats, officiers, accoururent pour
supplier le roi de revenir a Naples ; mais le roi tint bon pour la Sicile, et envoya promener officiers , magistrats cl ministres , marmottant sans cesse ses meilleures prières pour que le vent changeât de direction. Au premier souffle qui vint du nord on leva l'ancre et on s'éloigna à pleines voiles.
Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue durée. A peine la flottille avait-elle gagné la haute mer qu'une tempête terrible s'éleva ; en même temps le jeune prince Alberto tomba malade. Le roi avait pris pour capitaine de son vaisseau l'amiral Nelson , qui passait à cette époque pour lo premier marin du monde, cl cependant, comme si Dieu eût poursuivi le roi en personne, le màt de misaine et la grande vergue de son bâtiment furent brisés, tandis qu'il voyait à cent pas de lui la frégate de l'amiral Carracciolo, sur laquelle il avait refusé de monter, se fiant plus à son allié qu'à son sujet , s'avancer au milieu «le la tempête, calme et comme si elle commandait aux venls. Plusieurs fois le roi héla ce bâtiment , qui, pareil à celui du Corsaire rouge, semblait un navire enchanté, pour s'informer s'il ne pourrait point passer à son bord ; mais quoiqu'a chaque signal du roi l'amiral lui-même se fût mis en mer dans une chaloupe el se fui approché du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majesté, le péril du transport était trop grand pour que Carracciolo osât en courir la responsabilité. Cependant à chaque heure le danger augmentait. Enfin on arriva en vue de Païenne, mais le voisinage de la terre augmentait encore le danger : si habile marin que fui Nelson, il eu savait moins pour entrer dans le port par un gros temps que le dernier pilote côlier. Il fil donc un signal pour demander s'il se trouvait sur la douille un homme plus familiarisé que lui avec ces parages. Aussitôt une barque montée par un offi :ier se détacha d'un des bàlimcnls, emportée par le vent comme une feuille, cl s'approcha du vaisseau royal. Lorsqu'elle fui à portée, on jeta une corde, l'officier la saisit , on le hissa à bord : c'était le capitaine Giovanni Heausan , élève cl ami de Carracciolo ; il répondit de tout. Nelson lui remit le commandement : une heure après on entrait dans le port de Palerme , et le même soir on débarquait à Castello-â-Marc.
Le lendemain , au point du jour, le roi chassait à son château de la Favorite, avec autant de plaisir et d'entrain que s'il n'eût pas perdu la moitié de son royaume.
Vendant ce temps Championnct prenait Naplcs, H un beau malin le roi Nasonc apprit que le momie libéral comptait une république de plus. C'était la république partbénopéeime.
Sa colère fut grande; il ne comprenait pas que «es sujets, abandonnés par lui , ne lui eussent pas gardé plus exactement leur serment de fidélité ; c était fort triste : le patrimoine légué par Charles III était diminué de moitié; le roi des Deux-Sicile» n'en avait plus qu'une. Noblesse et bourgeoisie avaient embrassé avec ardeur la cause de la révolution : il ne restait au roi Nasonc que ses bons lazzaroni.
Le roi Nasonc s'en rapporta à Dieu et à saint Janvier de changer le cœur de ses sujets , fit vœu d'élever une église sur le modèle de Saint-Pierre s'il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples, cl continua de chasser.
Il est vrai que , comme nous l'avons dit , le roi Nasonc était un merveilleux tireur. Quoiqu'il ne chassât jamais qu'à balles Tranches , il était sur de ne toucher l'animal qu'au défaut de l'épaule ; et , sur ce point, Bas-de-Cuir aurait pu prendre de ses leçons. Mais le curieux de la chose, c'est qu'il exigeait que les chasseurs de sa suite en fissent autant que lui , sinon il entrait dans dos colères toujours fort préjudiciables au coupable. Un jour qu'on avait chassé toute la journée dans la forêt de Ficnzza , cl que les chasseurs faisaient cercle autour d'un double rang de sangliers abattus, le roi avisa un des cadavres frappé au ventre. Aussitôt le rouge lui monta à la ligure, et se retournant vers sa suite : — Chc è il porco che a fatlo un tal colpo ? s'écria-t-il , ce qui voulaildirc en toutes lettres : —Quel est le porc qui a fait un pareil coup?
— C'est moi , sire , répondit le prince de San- Cataldo. Faut-il me pendre pour cela ?
— Non , dit le roi ; mais il faut rester chez vous.
El désormais le prince de San-Calaldo ne fut plus invité aux chasses royales.
Un des crimes qui avaient le privilège d'exciter à un degré presque égal la colère de Sa Majesté, élait de se présenter devant elle avec des favoris longs et des cheveux courls. Tout homme dont le menton n'élait point rasé , dont le crâne n'était point poutiré à blanc , cl dont la nuque n'était point ornée «l'une queue plus ou moins longue, était pouMe roi Nasone un jacobin à pendre. Un jour, le jeune prince Ptppjno Kuffo , qui avait tout perdu au service du
UUCOLO. 55
1 prince , qui avait abandonné famille cl pairie pour le suivre , eut l'imprudence de se présenter devant lui sans poudre et avec une paire de ces beaux favoris napolitains que vous savez. Le roi ne fil qu'un bond de son fauteuil à lui , cl le saisissant à pleines mains par la barbe : — Ah! brigand! ah ! jacobin ! ah ! septembriseur ! s'écria-l-il. Mais lu sors donc d'un club , que lu oses le présenter ainsi devant moi?
— Non , sire , répondit le jeune homme , je sors d'une prison où j'ai été jeté il y a trois mois, comme trop fidèle sujet de Votre Majesté.
Celte raison, si péremptoirc qu'elle fût, ne calma pas entièrement le roi, qui garda rancune au pauvre Peppino Ruflb, même après qu'il cul rasé ses favoris, poudré ses cheveux , pris une queue postiche cl substitué une culotte courte à ses pantalons.
Il n'y avait par tonte la Sicile qu'un homme qui fill aussi colère que le roi : c'était le président Cardillo, qui, n'ayant pas un seul cheveu sur la tête cl pas un seul poil au menton, élail entré tout d'abord dans les faveurs de son souverain, grâce à la majestueuse perruque dont son front élail orné. Aussi , malgré son caractère emporté , le roi l'avait-il pris en amitié grande, malgré sa haine pour les hommes de robe. Il le désignait quelquefois pour faire sa partie de reversi. Alors c'était un spcclaele donné â la galerie. Quand il jouait avec tout autre qu'avec le roi, le président lâchait la bride â sa colère, foudroyait son partenaire de gros mots, faisait voler les jetons, les fiches, les caries, l'argent, les chandeliers. Mais lorsqu'il avait l'honneur de jouer avec le roi, le pauvre président avail les menottes , et il lui fallait ronger son frein. Il prenait bien toujours, dan» une intention parfaitement claire, chandeliers, argent, caries, fiches et jetons ; mais tout à coup le roi , qui ne le perdait pas de vue, le regardait on lui adressait une question ; alors le président souriait agréablement , reposait sur la table la chose quelconque qu'il tenait à la main cl se contentait d'arracher les boutons de son habit, qu'on retrouvait le lendemain semés sur le parquet. Un jour cependant que le roi avail poussé le pauvre président plus loin qu'à l'ordinaire, et que celle plaisanterie lui avait fait négliger son jeu , le prince s'aperçut qu'un as dont il aurait pu se défaire lui élait resté.
— Ah ! mon Dieu ! que je suis hèle ! s'écria le j prince , j'aurais pu donner mon as et je ne l'ai pas 1 fait.
— Eli bien 1 je suis plus bêle encore que Votre Majesté , s'écria le président , car j'aurais pu donner le quinola cl il m'est resté dans les mains.
Le prince au lieu de se ficher éclata de rire ; la réponse lui rappelant probablement l'urbanité de ses bons lazzaroni.
Il faut tout dire aussi : le présidcnt^Cardillo était comme Nemrod un grand ebasseur devant Dieu , et avait de magnifiques chasses royales auxquelles il invitait son roi et auxquelles son roi lui faisait riionncur d'assister. C'était dans son magnifique tief d'Ilice que se passait la chose; cl comme au milieu de h propriété s'élevait un château digne d'elle, Sa Majesté daignait, la veille des chasses, arriver, souper et coucher dans ce château , où elle demeurait quelquefois deux ou trois jours de suite. Un soir on y arriva comme d'habitude avec l'intention de chasser le leudemain. Quand il s'agissait de chasser , le roi ne dormait pas. Aussi, après s'être tourné et retourné toute la nuit dans son lit , se leva-t-il au point du jour, et, allumant son bougeoir, sedirigeal-il en chemise vers la chambre du seigneur suzerain. La clef était à la porte ; Ferdinand eut envie de voir quelle mine un président avait dans son lit. il tourna la clef et entra dans sa chambre. Dieu servait le roi à sa guise.
Le président , sans perruque et en chemise , était assis au milieu de la chambre. Le roi alla droit à lui. Tandis que, surpris à ('improviste, le pauvre président demeurait sans bouger, le roi lui mil le bougeoir sous le nez pour bien voir la figure qu'il faisait , puis il commença à faire te tour de la slaluc et du piédestal avec une gravité admirable , tandis que la tête seule du président , mobile comme celle «l'un magot de la Chine , l'accompagnail par un mouvemenl de rotation centrale , égal au mouvement circulaire. Enfin les deux astrrs qui accomplissaient leur périple , se retrouvèrent en face l'un de l'autre. Et comme le roi continuait de garder le silence :
Sire, dit le président avec le plus grand sangfroid , le fait n'étant pas prévu par les lois de l'étiquette , faut-il que je me lève ou faut-il que je reste?
— Heste , reste, dit le roi , mais ne nous fais pas attendre; voilà quatre heures qui sonnent.
Et il sortit de la chambre aussi gravement qu'il y était entré.
Bientôt l'honneur que le roi faisait au président
Cardillo en allant ainsi chasser cher lui éveilla l'ambition des courtisans; il n'y eut pas jusqu'aux abbesscs des premiers couvents de Palerrae qui , peuplant leurs parcs de chevreuils , de daims cl de sangliers, ne fissent inviter le roi à venir donner aux pauvres recluses dont elles dirigeaient les ames la distraction d'une chasse.On comprend que Sa Majesté se garda bien de refuser de pareilles invitations. Le roi était quelque peu galant; il oublia presque sa colonie de San-Lucio. Cette colonie de San-Lucio était cependant quelque chose de fort agréable. C'était un charmanl village, situé à trois ou quatre lieues de Naples, appartenant corps cl biens au roi ; lésâmes seules appartenaient à Dieu , ce qui n'empêchait pas le diable d'en avoir sa part. San-Lucio était , moins le turban et le lacet , devenu le sérail du sultan Nasonc. Comme le schah de Perse, il aurait pu une fois faire part à ses amis et connaissances de quatre-vingts naissances dans le même mois.
Aussi la population de San-Lucio a-t-clle encore aujourd'hui des privilèges que n'a aucun antre village du royaume des Deux-Siciles : ses habitants ne payent pas de contributions cl échappent à la loi du recrutement. En outre , chacun , quelque soit son âge ou son sexe , a la prétention d'être quelque peu parent du roi acluel. Seulement les plus Agés l'appellent mon neveu , cl les plus jeunes mon cousin.
Le roi Nasonc en était donc là en Sicile, chassant tous les jours soit dans ses forêts à lui , soit dans celles du président , soit dans les parcs des abbesscs, ! faisant tous les soirs sa partie d'ombre , de whist ou de rêver fi , cl ne regreitanl au monde que son château de Capo-dirMonli , où il y avait tant de bcefigues; son lac de Fusaro , où il y avait tant de poissons ; et sa place du Môle , où il y avait tant de lazzaroni , lorsqu'un jour un homme de cinquantequatre à cinquante- cinq ans environ se présenta pour lui demander l'autorisation de reconquérir son royaume : cei homme , c'était le cardinal Ruffo.
Fahrizio Ruffo était né d'une famille noble, mais peu considérable. Seulement, comme il avait le génie de l'intrigue développé à un point forl remarquable, il avait fait , grâce au pape PicVI*", dont il était devenu le favori , un assez beau chemin dans la carrière de la prélaturc , cl il avait été nommé à un haut emploi dans la chambre pontificale. Arrivé là , il eut l'adresse de faire sa fortune en trois ans et la maladresse de laisser voir qu'il l'avait faile. Il en
LE CORRICOLO
t que son faste apnt fait scandale , Pie VI fut forcé de lui demander «a démission. Ruffo la lui donna, vint à Naple» cl obtint l'intendance du château de Casertc. Il y servait de son mieux le roi Nasont dans le» plaisirs que Sa Majesté allait chercher dans sa villa , lorsque Sa Majesté se réfugia en Sicile. Le cardinal Ruflo l'y suivit.
Là , tandis que le roi shassait le jour et jouait le soir, Ruffo rêvait de reconquérir le royaume. La face des choses changeait en Ralie, les défaites succédaient aux défaites; Ronaparte semblait avoir transporté de l'autre côté de la Méditerranée la statue de la Victoire. Les ennemis que le Directoire avait à combattre croissaient chaque jour. La flotte et la flotte russe combinées avaient repris cs-uncs des iles Ioniennes , assiégeaient Corfou et annonçaient hautement que , dès qu'elles se seraient rendue* maîtresses de ce point important, elles feraient voile vers les côtes de l'Italie. L'escadre anglaise n'attendait qu'un signal pour se réunir à elles. Fabrizio Ruffo espérait donc qu'en mettant le feu aux Ca labres , ce feu , comme une iralnéendc poudre , gagnerait rapidement Naples et rail la capitale. Il vint donc, comme nous I*, dit, trouver le roi.
Le roi , à qui il ne demandait ni hommes ni argent, mais s eulement son autorisation et ses pleins pouvoirs, do»nna tout ce que le cardinal demandait, après quoi roi et cardinal échangèrent leur bénédiction. Le cardinal partit pour les montagnes de la Calabre, et le roi pour la forôl de Fienzza.
Deux mois à peu près s'écoulèrent. Pendant ces deux mois, le roi, tout en chassant à la Favorite , à Montréal ou à Ilice , avait vu passer une foule de vaisseaux russes , turcs et anglais se dirigeant vers sa capitale. Un soir même , en rentrant, il avait appris que Nelson avait quitté Païenne pour prendre le commandement général de la flotte. Enfin ,
(t) Voici les lermci de cri te capitulation :
!• Le i bateau Neuf cl Icibitcau de l'Œuf, avec armes et munition», »«i ont remi» aux comuriiMairr* île Sa Majesté le roi ilr» UeuxSitile» el «le »ci allié», l'Angleterre, la Pmw, la Porto Ottomane. , •
2o l-c* garniv n» républicaine» île» deux rbaicaux •orliront avec le» honneur* de la guerre cl seront respectée» dan» leur* personne* et dans leur» bien» meuble* cl immeubles.
3" Elles pourront choisir de s'embarquer sur des vaisseaux parlementaire» pour être tr.in»|tortécs à Toulon, on de rester dan» le royaume sans avoir rirn à craindre ni pour elles ni pour leur» familles. Le»vais»<aux «eront fourni» par les ministre» du roi.
4* Ce» condition» el ce» clauses »crnnt communes aux
ALEXANDRE Dl MAS. — TOME VII.
un matin, il reçut un courrier qui lui annonça que le cardinal Ruffo venait d'entrer à Naples, que la république parthénopéenne , qui était venue avec Championnct, s'en était allée avec Macdonald , et que les républicains avaient obtenu une capitulation en vertu de laquelle ils rendaient les forts , mais qui leur accordait en échange vin et bagages saufs. Celte capitulation était signée de Footc pour l'Anglelerre, de Railly pour la Russie, de Roimieu pour la Porte , et de Ruffo pour le roi.
Tout au contraire de ce à quoi l'on s'attendait , Sa Majesté entra dans une grande colère ; on lui avait reconquis son royaume, ce qui était fort agréable, mais on avait traité avec de» rebelles, ce qui lui paraissait fort humiliant. Nasone était petit-fils de Louis XIV , et il y avait en lui , tout populaire qu'il était, beaucoup de l'orgueil cl de l'omnipotence du grand roi.
Il s'agirait donc de sauver l'honneur royal en déchirant la capitulation (i).
Cependant on craignait une chose ! 11 y avait à celle heure à Naples un homme qui était plus roi que le roi lui-même; cet homme c'était Nelson. Or Nelson était arrivé h l'âge de quarante et un au sans que son plus moricl ennemi eût eu d'autre reproche à lui faire qu'une trop grande inlrépidilé. Il avait des honneurs autant qu'un vainqueur en pouvait amasser sursa tête. La ville de Londres lui avait envoyé uneépée, elle roi ravaitfailchcvalierdu Rain, baron du Nil el pair du royaume. Il avait une fortune princière , car le gouvernement lui faisait mille livres sterling de rente, le roi l'avait dolé d'une pension de cinquante mille francs, el la compagnie des Indes lui avait faii cadeau de cent mille écus. Il y avait donc à craindre que Nelson , reconnu , jusqu'alors , nonseulement pour brave entre les braves, mais encore pour loyal entre les loyaux, n'eût le ridicule tle tenir à celle double réputation, cl, n'ayant rien fait
de» deux sexe» enfermées dan» les fort», aux républicain* faits prisonnier» dan» le cour» de la fjucrrc par le» troupes royale» ou alliée», cl au camp de Saint-Martin.
5» Les gartllMM républicaines ne sortiront de» châteaux que ciuand les vaisseaux destinés au Iran •pari de ceux qui auront choisi le départ seront prit» a mettre a la voila.
Go L'archcscquc de Salcrne, le comte. Michevicux , le comte Hilton et résèque d'Avclliuo resteront comme otage» dans le fort Sjiiit F.lme, jusqu'à ce qu'on ait appris a >jple» l.i nouvelle certaine de l'arrivée a Toulon des vaisseaux qui auront transmu té dan» celte sille les garni -ou» républicaines. Le» prisonnier» du parti "lu roi et le» otage* retenu» .Un» le» fort» seront mi» en liberté aussitôt aprôi la ratification île la présente capitulation
LE CORRICOLO
jusque-là qui portât atteinte à son courage, ne voulût rien faire qui portât atteinte à son honneur.
Et pourtant il fallait que la capitulation signée par Font, Bailly, de Kcrandy et Bonnieu fût déchirée. On se rappela que c'était une femme qui avait perdu Adam, cl on jeta les yeux snrson amie Emma Lyonna pour damner Nelson. Emma Lyonna était une femme perdue de Londres. Son père , on ne le connaît pas; sa patrie , on T'ignore : on sait seulement que sa mère était pauvre ; on croit qu'elle naquit dans la principauté de Galles, voilà tout. Un charlatan la rencontra et lui offrit de prendre part à une spéculation nouvelle : c'était de représenter la déesse Hygic. Ce charlatan était le docteur Graham, auteur de la Mcgalanlhropogénétic. Emma Lyonna accepte; elle est installée dans le cahinel du docteur, à qui elle sert d'explication vivante. Emma Lyonna était belle, on accourut pour la voir, les peintres demandèrent à la copier ; Romney, l'un des artistes les plus populaires de l'Angleterre, la peignit en Vénus, en Cléopàlre, en Phryné. Dès lors la vogue d'Emma Lyonna fut établie, et la fortune de Graham fut faite.
Parmi les jeunes gens qui depuis l'exposition de la déesse Hygic suivaient avec le plus d'assiduité les cours du docteur , était un jeune homme de la maison de Warwick, nommé Charles Greville. Du jour on il avait vu Emma Lyonna , il en était devenu amoureux ; il proposa à la belle statue de quitter le docteur pour lui. Emma Lyonna commençait à se lasser de poser pour les curieux et pour les peintres. Sa réputation était faite ; un jeune homme de l'aristocratie allait la mettre à la mode ; elle accepta. En trois ans, la fortune de Charles Greville fut mangée, une place honorable qu'il occupait dans la diplomatie perdue , et il ne lui resta rien que la femme à laquelle il devait sa ruine pécuniaire et sa chute sociale. Alors il offrit à Emma de l'épouser, si grande était la fascination que cette autre Lais exerçait sur cet autre Alcibiadc. Mais Emma Lyonna était trop bonne calculatrice pour épouser un homme ruiné ; elle avait pris l'habitude de l'or et des diamants pendant ces trois années, et elle ne voulait pas la perdre. Sons uu prétexte de délicatesse dont le pauvre Charles Greville fut dupe, elle refusa. Alors une autre idée lui vint. Il avait à la cour de Naplcs un oncle riche et puissant , nommé sir Williams Hamillon. Il était l'héritier du vieillard ; il lui avait fait demander de l'argent et la permission d'épouser Emma Lyonna. L'oncle avait répondu par
un double refus à celle double demande. Charles Greville connaissait le pouvoir d'Emma Lyonna sur les cœurs : il envoya sa belle sirène solliciter pour elle et pour lui.
Il y avait en effet un charme fatal attaché à celle femme. Le vieillard vil Emma Lyonna el en devint amoureux. Il offrit de faire à son neveu deux mille cinq cents livres sterling de renie, si Emma Lyonna consentait à l'épouser lui-même. Quinze jours après, Charles Greville recevait son contrai de rente et Emma Lyonna devenait lady Hamillon.
Le scandale fui grand. Toutefois on ne pouvait refuser de recevoir la nouvelle mariée dans le monde. Tous les salons lui furent donc ouverts. I < reine Caroline , cette fière princesse d'Autriche , cette sœur deMarie-Anloineite, plus hautaine qu'elle encore, refusa complètement de lui parler et affecta de lui tourner le dos chaque fois que le hasard jeta la reine et l'ambassadrice sur le même chemin.
Sur ces entrefaites , Nelson vint à Naple* : le vainqueur de la Vera-Cruz , qui devait être celui d'Aboukir el de Trafalgar, subit l'influence commune el devinl amoureux. Nelson pouvait être un Achille, mais ce n'était ni un Hyacinthe ni un Pàris; il avait perdu un œil à Carvi el un bras à la Vera- Cruz. Mais lady Hamillon était trop habile pour laisser échapper la fortune qui passait à la portée de sa main. Elle comprit tout de suite l'influence que Nelson allait prendre sur les événements cl par conséquent sur les hommes. L'Angleterre pour Ferdinand el Caroline était non-seulement une alliée, mais encore une libératrice : Nelson devenait pour eux nonseulement un héros, mais presque un dieu.
L'amour de Nelson changea tout pour Emma Lyonna. La reine descendit de son trône cl fil la moitié du chemin qui la séparait de l'aventurière ; Emma Lyonna daigna faire l'autre. Bientôt on ne vil plus l'une sans l'autre. A la cour, au théâtre, à Chiaja, à Toledo, dans sa voilure comme dans la loge royale, Emma Lyonna eulsa place de tous les jours, de mules les heures , de tous les inslanls. Emma Lyonna fut la favorite de Caroline.
Le jour des désastres arriva : Emma Lyonna , fidèle à l'amitié ou plutôt à l'ambition, accompagna le roi cl la reine en Sicile, traînant Nelson à sa suite. Le terrible capitaine de la mer était , avec elle , obéissant et doux comme un enfant.
Ce fui sur celle femme que Caroline jeta les yeux pour perdre Nelson ; ce fui à ces mains étranges
que Dieu remit l'existence des hommes el le destin I l'amiral Carra ce iolo. Après avoir conduit le roi de» royaume». Sicile avec un bonheur qui avait fait envie à ce
Emma Lyonna poriait une lettre de créance conçue
t La Providence vous remet le sort de la monar- < chic napolitaine ; je n'ai pas le temps de vous « écrire une lettre détaillée sur le service immense « que nous attendons de vous. Milady, mon am- • bassadrice el mon amie, vous exposera ma prière « et toute la reconnaissance de votre affectionnée ,
Dans cette lettre était contenu un décret du roi qui portait « que l'intention du roi n'avait jamais été de traiter avec des sujets rebelles ; qu'en conséquence les capitulations des forts étaient révoquées ; que les partisans de la prétendue république parthénopéenne étant plus ou moins coupables du crime de lèse-majesté, une junte d'État serait établie pour les juger et punirait les plus coupables par la mort , les autres par la prison el l'exil, tous par la confiscation de leurs biens. »
Une autre ordonnance devait faire connaître les volontés ultérieures de Sa Majesté et la manière dont elles seraient exécutées. A la rigueur, le roi et la reine pouvaient écrire ces choses ; ils n'avaient rien signé : ils voyaient les événements accomplis au point de vue de leur pouvoir et de leur dignité. Mais Nelson , l'homme du peuple ; Nelson , le fils d'un pauvre ministre du village de Rumham-Thorp ; Nelson , dont la parole était engagée par la signature de son représentant ; Nelson, qui, dans tous ces démêlés de peuple à rois , devait être calme , impartial et froid comme la statue de la Justice; Nelson, sur lequel l'Europe avait les yeux ouverts, et dont le monde n'attendait qu'un mot pour le proclamer le défenseur de l'humanité , comme il était déjà l'élu de la gloire ; Nelson, quelle excuse avaitil et que répondra-t-il à Dieu quand Dieu lui decompte de l'existence de vingt-cinq mille sacrifiés à un fol amour? Le navire- qui portait Emma Lyonna aborda un soir le vaisseau qui portait Nelson ; une heure après, le navire repartait pour Palerme, emportant pour tout message celle seule réponse : < Tout va bien. > Le lendemain la rapilulation était déchirée.
Parmi loules les victimes , il y en avait une qui devait êire sacrée pour Nelson : celait son collègue
en
qui avait lait envie à celui qui passait a celle époque pour le premier homme de mer qui existât , Carraccioto avait demandé la permission de revenir à N a pies et l'avait obtenue. Là il avait pris parti pour les républicains , avait combattu avec eux, avait traité comme eux, el , comme eux, eût dû être sous la garde de l'honneur de trois grandes nations.
Carracciolo étail parvenu à échapper aux premières recherches, et par conséquent aux premiers massacres; mais, trahi par un domestique, il fui pris dans la chambre où il était caché. A peine Nelson eut-il appris son arrestation qu'il le réclama comme son prisonnier. Une action grande cl généreuse pouvait servir non pas de contre poids , mail de palliatif à la irahison de l'amiral anglais. Nelson pouvait réclamer son collègue pour l'arracher à la junte d'Ëlal; on le crul,on l'applaudit : Nelson réclamait son collègue pour le faire pendre sur son propre vaisseau î
Le procès fut court : il commença à neuf heures du malin ; à dix heures on fil dire à Nelson que la cour venait de décider qu'on accueillerait les preuves et les témoignages en faveur de l'accusé , décision qui , dans tous les pays du monde , est un droit cl non une faveur. Nelson répundil que c'était inutile, et la cour passa outre.
A midi, on vint annoncer à Nelson que l'accuse était condamné à la prison perpétuelle.
— Vous vous trompez, dit Nelson au comte de Thun , qui lui annonçait celte sentence , il a été condamné à la peine de mort.
La cour gratta le mol prison cl écrivit le mot mort à la place.
A une heure, on vint dire à Nelson que le condamné demandait à être fusillé au lieu d'être pendu.
— 1\ faul que justice ail son cours , répondit Nelson.
En conséquence, on transporta Carracciolo à bord de la Minerve; c'élaii le vaisseau sur lequel il combattait de préférence. L'amiral Pavait constamment soigné comme un père son propre fils ; el cependant, pendant le temps qu'il était resté à bord du vaisseau anglais , il avait remarqué une foule de ces détails de construction qui faisaient alors el qui font encore de la marine de la Grande-Bretagne une des deux premières marines du monde : ces détails, il les ex pliquail à un jeune officier, qui avait sorvi sous lui,
LE CORWCOLO.
ei il en était arrivé à un point important de sa démonstration, lorsque le greffier s'avança vers lui, le jugement à la main. Carracciolo s'interrompit, écoula la sentence avec le plu* grand calme, puis la lecture terminée :
— Je disais donc... reprit l'amiral, et il continua sa démonstration à l'endroit même où l'arrêt de mort l'avait interrompu.
Dix minutes après, le corps de l'amiral se balançait suspendu au bout d'une vergue. Le soir on coupa la corde, on attacha un boulet de trente-six aux pieds du cadavre , cl on le jeta à la mer. Douze heures avaient suffi pour rassembler la cour, porter ce jugement , exécuter la sentence , cl faire disparaître jusqu'à la dernière trace du condamné.
Pendant ce temps les bons lazzaroni faisaient de leur mieux : ils attendaient en chantant ei en dansant au pied de l'échafaud ou de la potence les cadavres qui sortaient des mtins du bourreau, les jetaient dans des bûchers ; puis, lorsqu'ils étaient cuits selon leur goût, ils en grignotaient le foie ou lecœur, tandis que les autres , portés par leur nature à des amusements plus champêtres , se faisaient des sifflets avec les os des bras, el des flûtes avec les os des jambes.
Trois mois de jugements , d'exécutions el de supplices avaient rétabli le calme dans la ville de Naples ; le roi et la reine reçurent donc avis qu'ils pouvaient rentrer dans leur capitale. Pendant ces trois mois, Nelson el Emma Lyonna ne s'élaienl point quittés : ce furent Uois mois heureux pour ces tendres amants.
D ailleurs , de nouveaux honneurs plcuvaicnt sur Nelson et rejaillissaient sur sa maîtresse ; le vainqueur d'Aboukir avait clé fait baron du Nil , le lacé» râleur du traité de Naples fut fail duc de Bronte.
Le surlendemain de Texécuiion de Carracciolo , on signala une flottille venant de Sicile; c 'était le roi qui revenait prendre possession de son royaume. M m. s le roi ne regardait pas encore le sol de Naples comme bien aflermi ; il résolut de stationner quelques jours dans le port , et de recevoir ses fidèles sujets sur son vaisseau.
Bientôt le vaisseau fut entouré de barques; c'étaient des ministres qui apportaient des ordonnances, c'étaient des députés qui venaient débiter des harangues, c'étaient des courtisans qui venaient mendier des places. Tous furent reçus avec ce visage souriant et palerncl d'un roi qui rentre dans son royaume. Quelques barques seulement furcnl écar-
tées de la cour comme importunes : c'étaient celles qui portaient quelques ennuyeux solliciteurs venant demander la grâce de leurs parents condamnés à mort.
La soirée se passa en fêtes : il y eut illumination cl concert sur le vaisseau royal.
Or écoutez que je vous dise l'étrange spectacle qu'éclaira celte illumination, que je vous raconte l'événement inouï qui troubla ce concert.
C'était dans la nuit du 30 juin au i« juillet : le roi était fatigué de loul ce bruit, de toutes ces adulations, de toutes ces lâchetés, car Nasonc était homme d'esprit avant tout, et son regard voyait tout d'abord le fond de la chose. Il monta seul sur le ponl el alla s'appuyer au bastingage du gaillard d'arrière, et, tout en sifflotant un air de chasse, il se mil à regarder cette mer infinie, si calme et si tranquille qu'elle réfléchissait toutes les étoiles du ciel. Tout à coup, à vingi pas de lui, du milieu de celle nappe d'azur surgil un homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture et demeure immobile en face de lui. Le roi fixe les yeux sur l'appariiion, encore, pâlit , veut reculer et senl ses jambes qui lui manquent ; il veut appeler et sent sa voix qui le trahit. Alors, immobile, l'œil fixe, les cheveux hérissés, la sueur au front, il reste cloué par la terreur.
Cet homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture, c'est l'ancien ami du roi, c'esl le condamné de la surveille , c'est l'amiral Carracciolo , qui , la têle haute, la face livide, la chevelure ruisselante, s'incline el se redresse à chaque mouvement de la boule comme pour saluer une dernière fois le roi.
Enfin les liens qui retenaient la langue de Ferdinand se brisent , el l'on entend ce cri terrible retentir jusque dans les entrailles du bâtiment :
— Carracciolo ! Carracciolo!...
A ce cri, loul le monde accourt ; mais au lieu de s'évanouir, l'apparition reste visible pour tous. Les plus braves s'émeuvent. Nelson, qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur, pâlit d'émotion et d'angoisse , et répète l'ordre donné par le roi de gouverner vers la terre.
Alors , en un clin d'œil , le bâtiment se couvre de voiles, s'incline cl glisse doucement vers Sainte- Lucie , poussé |»ar la brise de mer ; mais voilà , chose terrible ! que le cadavre, lui aussi, s'incline, suit le sillage, et, mû par la force d'allraclion, semble poursuivre son meurtrier.
LE CORRICOLO
En ce moment le chapelain paraît sur le pont ; le roi se jette dans ses bras : — Mon père ! mon père S ■ écria-t-il, que me veut donc ce mort qui me poursuit?
— Une sépulture chrétienne, répond le chapelain.
— Qu'on la lui donne, qu'on la lui donne à l'instant même ! s'écrie Ferdinand en se précipitant par lecoulille , afin de ne plus voir cet étrange
Nelson ordonna de mettre une barque à la mer et d'aller chercher le cadavre; mais pas un matelot napolitain ne consentit a se charger de cette mission. Dix matelots anglais descendirent dans la yole, huit ramèrent, deux tirèrent le cadavre hors de l'eau. La cause du miracle fut alors connue.
L'amiral, comme nous l'avons dit, avait été jeté à la mer avec un boulet de trente-six seulement attaché aux pieds. Or le corps s'était enflé dans l'eau, et le poids étant trop faible pour le retenir au fond, il était remonté à la surface do la mer, et, par un effet d'équilibre, il s'était dressé jusqu'à la ceinture ; puis, poussé par le vent et entraîné par le sillage, il avait suivi le vaisseau.
Le lendemain il fut enterré dans la petite église de Sainte Marie-à-la -Chaîne. Après quoi, le roi lit son entrée triomphale dans sa capitale, et régna paisiblement sur son peuple jusqu'au moment où Napoléon lui fil signifier qu'il venait de disposer du royaume de Naples en faveur de son frère Joseph.
Le roi Nasone prit la chose en philosophe, eljcn retourna chasser à Païenne.
Ce nouvel exil dura jusqu'au 9 juin 1813, époque à laquelle Joacbim Murât, qui avait succédé à Joseph .Napoléon, était tombé à son tour. Sa Majesté Napolitaine revint chasser à Capo-di-Monli et à Caserte.