‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 12 sur 212 · ANECDOTES · texte numérisé non relu

ANECDOTES

Quelque temps après le retour du roi à Naples , Charles IV vint l'y rejoindre ; celui-là aussi était ' exilé de son royaume ; mais il n'avait pas même une

Sicile où se réfugier, et il venait demander l'hospitalité à son frère.

Celui-là aussi était un grand chasseur et un grand pécheur : aussi les deux frères , si longtemps séparés, ne se quittaient-ils plus , et chassaient-ils ou péchaient-ils du matin jusqu'au soir. Ce n'était plus que parties de chasse dans le parc de Caserte ou d.ms le bois de Pcrsano, que parties de pêche au lac Fusaro ou à Caslellamare.

On se rappelle la grande tendresse de Louis XIV pour Monsieur. Assez indifférent pour sa femme, assez égoïste envers ses maîtresses , assez sévère pour ses enfants, Louis XIV n'aimait que Monsieur, et cette amitié s'augmentait, disait-on , de son indifférence profonde pour tout autre. Quelques nuages avaient bien de temps en temps passé entre eux ; mais ces nuages s'étaient promptement dissipés au soleil ardent de la fraternité. Aussi , le lendemain de la nuit où mourut Monsieur, personne n'osait se risquer à aborder le grand roi , qui , enfermé dans son cabinet, s'abandonnait à la douleur.

Enfin, dit Saint-Simon, madamede Maintenon se risqua , et trouva Louis XIV le nez au vent , le jarret tendu, et chantonnant un petit air d'opéra à sa louange.

Même chose à peu près devait se passer entre Ferdinand Ier et Charles IV. Une partie avait été liée entre les deux princes pour aller chasser au bois de Persano, lorsqu'au moment du départ le roi Charles IV se trouva légèrement indisposé ; mais comme l'auguste malade savait par sa propre expérience quelle contrariété c'est qu'une partie de chasse remise , il exigea que son frère allât à Pcrsano sans lui ; ce à quoi Ferdinand I" ne consentit qu'à la condition que si le roi Charles IV se sentait plus indisposé il le lui ferait dire. Le malade s'y engagea sur sa parole. Le roi embrassa son frère et partit.

Dans la journée l'indisposition sembla prendre qucIqucgravilé.Lcsoirle malade était fort souffrant. Pendant la nuit la situation empira tellement que sur les deux heures du malin on expédia un courrier porteur d'une lettre de la duchesse de San-Floridia, laquelle annonçait au roi que, s'il voulait embrasser une dernière fois son frère, il fallait qu'il revint en toute bile. Le courrier arriva comme Sa Majesté montait à cheval pour se rendre à la chasse. Le roi prit la lettre , la décacheta , et levant lamentablement les yeux au ciel :

— Omon Dieu ! mon Dieu ! messieurs, quel mal-

heur t s'écria-t-il, le roi d'Espagne est gravement malade !

Et comme chacun, prenant une figure de circonstance, allongeait «on visage le plus qu'il pouvait :

— Heu ! continua le roi avec cet accent napolitain dont rien ne pouvait rendre l'expression, je crois qu'il y a beaucoup d'exagération dans le rapport qu'on me fait. Chassons d'ahord, messieurs, ensuite on verra.

Les courtisans reprirent leur figure habituelle ; on arriva au rendez-vous et l'on commença de chasser.

A peine avait-on tiré dix coups de fusil, car la chasse que préférait Sa Majesté était la chasse au tir, qu'un second courrier arriva. Celui-ci annonçait que le roi Charles IV était à toute extrémité et ne cessait de demander son frère. Il n'y avait plus de doute à conserver sur la situation désespérée du malade. Aussi le roi Ferdinand , qui était homme de résolution , prit-il aussitôL son parti ; et comme les courtisans attendaient les premières paroles du roi pour régler leur visage sur ces paroles :

— Heu 1 fit-il de nouveau , mon frère est malade mortellement ou il ne l'est pas. S'il Test, quel bien lui fera-t-il que je vienne? S'il ne l'est pas, il sera désespéré de savoir que pour lui j'ai manqué une si belle chasse. Chassons donc, messieurs.

Et on se remit à la besogne de plus belle.

Le soir , en rentrant , on trouva un courrier qui annonçait que Charles IV était mort.

La douleur que ressentit le roi fut si profonde qu'il comprit qu'il devait, avant tout , la combattre par quelque puissante distraction. En conséquence, il donna ses ordres pour qu'une chasse plus belle encore que celle qu'on venait de faire eût lieu pour le lendemain et le surlendemain. On tua cent cinquante sangliers et deux cents daims dans ces trois chasses. Mais qu'on ne croie point pour cela que Ferdinand avait ouhlié le défunt. A chaque beau coup qu'il faisait ou voyait faire, il s'écriait : — Ah ! si mon pauvre frère était là , qu'il serait heureux !

Le troisième jour le roi revint, ordonna un convoi magnifique et prit le deuil pour trois mois, lui et toute sa cour.

Qu'on ne croie pas non plus que le roi Nasone avait un mauvais cœur. Les cœursdu xvn* et du xvm* siècle étaient faits ainsi. On vint un jour dire à Bassompierre , au moment où il s'habillait pour aller danser un quadrille chez la reine Marie de Médicis , que sa mère, qu'il adorait, était morte.

ICOIX).

— Vous vous trompes, répondit tranquillement Bassompierreen continuant de nouer ses aiguillettes, elle ne sera morte que lorsque le quadrille sera dansé .

BaRSompicrre dansa le quadrille ; il y eut le plus grand succès, et rentra chez lui pour pleurer sa mère.

La sensibilité est une invention moderne. Espérons qu'elle durera.

A côté de cette indifférence à l'endroit de sa passion dominante, le roi Nasone avait parfois d'excellents mouvements. Un jour , une pauvre femme , dont le mari venait d'être condamné à mort , part d'Avcrea sur le conseil de l'avocat qui l'avait défendu, et vient à pied à Naples pour demander au roi la grâce de son mari. C'était chose facile que d'aborder le roi, toujours courant qu'il était, à pied ou à cheval, dans les rues et sur les places de Naples, quand il n'élait pas à la chasse. Cette fois, malheureusement et heureusement, le roi n'était ni dans les rues ni dans son palais ; il était à Capo-di-Monli : c'était la saison des bcefigues.

La pauvre femme était écrasée de fatigue ; elle venait de faire quatre grandes lieues tout courant ; elle demanda la permission d'attendre le roi. Le capitaine des gardes, touché de compassion pour elle, lui accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de l'escalier par lequel devait monter le roi pour rentrer dans son appartement. Mais quelles que fussent la gravité de la situation où elle se trouvait et la préoccupation qui agitait ses esprits, la fatigue fut plus forte que l'inquiétude, et après avoir pendant quelque temps lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, ferma les yeux et s'endormit. Elle dormait à peine depuis un quart d'heure lorsque le roi rentra.

Le roi avait été ce jour-là plus adroit que d'habitude, etavait trouvé des bcefigues plus nombreux que la veille. Il était donc dans une situation d'esprit des plus bienveillantes, lorsqu'en rentrant il aperçut la pauvre femme qui l'attendait. On voulut la réveiller, mais le roi fit signe qu'on ne la dérangeai point. Il s'approcha d'elle, la regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt, puis , voyant l'angle de la pétition qui sortait de sa poitrine, il la lira doucement et avec précaution, afin de ne pas troubler son sommeil, la lut, cl ayant demandé une plume, il écrivit au bas : Forluna e duorme. Ce qui correspond à peu près à noire proverbe français : La fortune vient en dormant. Puis il signa : Ferdinand, roi.

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