‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 13 sur 212 · LE C0R1UC0L · texte numérisé non relu

LE C0R1UC0L

Après quoi il ordonna de ne réveiller la bonne femme sons aucun prétexte, défendit qu'on la laissai parvenir jusqu'à lui, replaça la pétition dans l'ouverture où il Pavait prise, et remonta joyeusement chez lui une bonne action de plus sur la conscience.

Au bout de dix minutes, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa si le roi était rentré, et apprit qu'il venait de passer devant elle pendant qu'elle dormait.

Sa désolation fut grande ; elle avait manque l'occasion qu'elle était venue chercher de si loin et avec tant de fatigue ; elle supplia le capitaine des gardes de lui permettre d'arriver jusqu'au roi ; mais le capitaine des gardes refusa obstinément, en disant que Sa Majesté était renfermée chez elle, déclarant que de la journée ni de celle du lendemain elle ne sortirait de la chambre ni ne recevrait personne. Il fallut renoncer à l'espoir de voir le roi ; la pauvre femme repartit pour A versa désolée.

I :i première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait donné le conseil de venir implorer la clémence du roi ; elle lui raconta tout ce qui s'était passé et comment, par sa faute, elle avait laissé échapper une occasion désormais introuvable. L'avocat, qui avait des amis à la cour, lui dit alors de lui rendre la pétition, et qu'il aviserait ù quelque moyen de la faire remettre au roi.

La fcmm« remit à l'avocat la pétition demandée. Par un mou-vement machinal l'avocat l'ouvrit ; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il poussa un cri de joie. Dans la situation où l'on se trouvait, le proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une grâce. Effectivement, huit jours après , le prisonnier était rendu à la liberté, et celte fortune qui arrivait à la pauvre femme, ainsi que l'avait écrit le roi Nasonc, lui était venue en dormant.

Près de celle action qui ferait honneur à Henri IV, citons des jugements qui feraient honneur à Salomon.

La marquise de C" avait été, à l'époque de la mort de son mari, nommée tutrice de son lils, alors âgé de douze ans. Pendant les neuf années qui le séparaient encore de sa majorité, la marquise, femme pleine de sens et d'honneur, avait géré la fortune de son fils de telle façon que, grâce à la retraite où quoique jeune encore elle avait vécu , celle fortune s'était presque doublée. La majorité du jeune homme arrivée , la marquise lui rendit ses comptes ; mais celui-ci, pour toui remcrclmenl, se contenta de faire à sa mère une espèce de pension alimentaire qui la

soutenait à peine au-dessus de la misère. La mère ne dit rien, reçut avec résignation l'aumône filiale, et se relira à Sorrcnte, où elle avait une petite maison de campagne.

Au bout d'un an la petite pension manqua tout à coup ; cl tandis que le fils menait a Naples le train d'un prince, la mère se trouva à Sorrenie sans un morceau de pin. Il fallait se résigner à mourir de faim ou se décider à se plaindre au roi. La pauvre mère épuisa jusqu'à sa dernière ressource avant d'en venir à cette extrémité. Enfin, il n'y eut plus moyen d'aller plus avant. La marquise de C" vint se jeter aux pieds de Nasonc en lui demandant justice pour elle et pardon pour son fils. Le roi reçut la pétition

que lui

C'",el dans laquelle

étaient consignés les détails de la gestion maternelle; puis il se lit rendre compte de la situation des choses, vit que tous ces détails étaient dè la plus exacte vérité, prit une plume cl écrivit :

Duri la minorità del figlio giache vive la madré.

« Dure la minorité du ûls tant que vivra la mère, t

De singuliers bruits avaient couru sur le comte de B'*\ Son lils avait disparu , et l'on prétendait que, dans une querelle survenue entre le père et le fils pour une femme qu'ils auraient aimée tous deux, le père, dans un mouvement d'emportement, aurait tué le fils. Cependant ces bruits vagues n'existaient point à l'état de réalité ; seulement, au dire du père, le jeune homme était absent et voyageait pour son instruction. Sur ces entrefaites, Ferdinand fut relégué en Sicile, et Joseph, puis Mural, vinrent occuper le trône de Naples.

De si graves événements firent oublier les inculpations qui pesaient sur le comte de B*", qui, ayant pris du service à la cour du frère et du beau-frère de Napoléon, el étant parvenu à une grande faveur, vit 8'éleindre jusqu'aux allusions à la sanglante aventure dans laquelle le bruit public l'accusait d'avoir joué un si terrible rôle. Tout le inonde avait donc oublié ou paraissailavoiroubliélejeunchoiiimeahsenl. lorsqu'arriva la catastrophe de 1815. Murât, forcéde fuir de Naples, se réfugia en France, el tous ceux qui l'avaient servi, sachant qu'il n'y avait point de pardon à espérer pour eux de la part de Ferdinand, n'attendirent point son arrivée et s'éparpillèrent par l'Eu-

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l'Europe. Le comte de B'" fil comme lesautre* et alla demander un asile à la Suisse, où il demeura six ans.

Au bout de six ans il pensa que son erreur politique était expiée par son exil , et écrivit à Ferdinand pour lui demander la permission de rentrer à la cour. La lettre fut ouverte par le minisire de la police, qui, au premier travail, la présenta au roi.

— Qu'est cela ? dit Ferdinand.

— Une lettre du comte de B"', Majesté.

— Que demande-l-il ?

— Il demande à rentrer en grâce près de vous.

— Comment donc ! mais certainement, ce cher comte de B"*, je le reverrai avec le plus grand plaisir. Passez-moi une plume.

Le ministre passa la plume à Sa Majesté , qui écrivit au-dessous de la demande : Torni, ma col figlio (qu'il revienne, mais avec son fils).

Le comte de B'" mourut en exil.

Comme ses amis les lazzaroni, le roi Nasone n'avait pas un grand attachement pour les moines. En échange et comme eux encore , il avait un profond respect pour padre Bocco , dont il avait plus d'une fois écoulé les sermons en plein air. Aussi padre Bocco, dont nous aurons à parler longuement dans la suite de ce récit, avait-il au palais du roi des entrées aussi faciles que dans la plus pauvre maison de Naples. De plus, il va sans dire que padre Bocco, aux yeux duquel tous les hommes étaient égaux, avait conservé la même liberté de paroles vis-à-vis du roi qu'à l'égard du dernier lazzaronc.

Un jour que toute la famille royale était à Capodi-Monle , on vit arriver padre Bocco. Aussitôt de grands cris de joie retentirent dans le palais, et chacun accourut au-devant du bon prêtre, que personne n'avait vu depuis plus de dix-huit mois ; c'était au premier retour de Sicile, et après la terrible réaction dont nous avons dit quelques mots.

Padre Bocco venait quêter pour les pauvres prisonniers. Quand le roi, la reine, le prince François, le duc de Salcrnc et les dix ou douze courtisans qui avaient suivi la famille royale à Capo-di- Montc eurent donné leur aumône, padre Bocco voulut se retirer, mais Ferdinand l'arrêta.

— Un instant, un instant, padre Bocco, dit le roi ; on ne s'en va pas comme cela.

— El comment s'en va-l-on, sire?

— Chacun son impôt. Nous vous devions une aumône, nous vous l'avons donnée. Vous nqus devez un sermon : donnez-nous-le.

— Oh ! oui, oui, un sermon I crièrent la reine, le prince François et le duc de Salerne.

— Oh ! oui , oui , un sermon ! répétèrent en chœur tous les courtisans.

— J'ai l'habitude de prêcher devant des lazzaroni, sire , et non devant des lêles couronnées , répondit padre Bocco : excusez-moi donc si je crois devoir récuser l'honneur que vous me faites.

— Oh ! non pas , non pas ; vous ne vous eu lirerez point ainsi : nous vous avons donné votre aumône , il nous faul notre sermon ; je ne sors pas de là.

— Mais quel genre de sermon ? demanda le prêtre.

— Faites -nous un sermon pour amuser les enfants.

Le prêtre se mordit les lèvres, puis s'adressant au roi :

— Vous le voulez donc absolument, sire?

— Oui , certes , je le veux.

— Ce sermon étant fait pour les enfants , ne vous étonnez point qu'il commence comme un conte de fée.

— Qu'il commence comme il voudra, mais que nous l'ayons.

— A vos ordres , sire.

Et padre Bocco monta sur une chaise pour mieux dominer son auguste auditoire.

— Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit ! commença padre Bocco.

— Amen ! interrompit le roi.

— Il y avait une fois, continua le prêtre en saluant le roi comme pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu lui servir de sacristain , il y avait une fois un crabe et une crabe...

— Comment dites-vous cela? s'écria Ferdinand, qui croyait avoir mal entendu.

— Il y avait une fois un crabe et une crabe . reprit gravement padre Bocco, lesquels avaient eu en légitime mariage trois (ils et deux filles qui donnaient les plus belles espérances. Aussi le père et la mère avaient-ils placé près de leurs enfants tes professeurs les plus distingués cl les gouvernantes les plus instruites qu'ils avaient pu trouver à trois lieues à la ronde : ils avaient surtout recommandé aux instituteurs cl aux institutrices d'apprendre à leurs enfants à marcher droit.

Quand l'éducation des trois enfants maies fui finie , le père les convoqua devant lui , et ayant laissé le professeur à la porte , afin que les élèves n'étant pas soutenus par sa présence, il pût mieux juger de l'éducation qu'ils avaient reçue :

— Mon cher fils, dit-il à l'afné, j'ai recommandé entre autres choses que l'on vous apprit à marcher droit. Marchez un peu , que je voie comment mes instructions ont été suivies.

— Volontiers, mon père, dit le fils aîné. Regardez , et vous allez voir.

Et aussitôt il se mit en mouvement.

— Mais, dit le père, que diable fais-tu donc là ?

— Ce que je fais ? je vous obéis : je marche.

— Oui, lu marches, mais tu marches de travers. Est-ce que cela s'appelle marcher ? Voyons, recommençons.

— Recommençons, mon père.

Et le fils ainé se remit en mouvement. Le père jeta un cri de douleur. La première fois son enfant avait marché de droite à gauche , la seconde fois il marchait de gauche » droite.

— Mais ne peux-tu donc pas aller droit? s'écria le père.

— Est-ce que je ne vais pas droit? demanda le fils.

— 11 ne v oit pas son infirmité ! s'écria le malheureux crabe en joignant ses deux grosses pinces et en les élevant avec douleur vers le ciel.

Puis se retournant vers son fils cadet :

— Viens ici, loi, lui dit-il, et montre à ion frère ainé comment on marche.

— Volontiers , mon père , dit le second.

El il recommença exactement la même manœuvre qu'avait faite son frère ainé , si ce n'est qu'au lieu d'aller la première fois de droite à gauche, et la seconde fois de gauche à droite, il alla la première fois de gauche à droite , et la seconde fois de droite à gauche.

— Toujours de travers ! toujours de travers ! s'écria le père au désespoir. Huis se retournant, les larmes aux yeux, vers le plus jeune de ses fils : —Voyons, loi, lui dit-il, à ton tour, et donne l'exemple à les frères.

— Mon père, repril le troisième, qui étail un jeune crabe plein de sens, il me semble que l'exemple sera bien autrement profitable pour nous si vous le donnez vous-même, Marchez donc., et montreznous comment il faul faire. Ce que vous ferez, nous le ferons!

ALEXANDRE Dl M AS. TOME VII.

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— Alors, continua padre Rocco, alors, le père...

— Bien, bien, dit Ferdinand, bien, padre Rocco; nous avons notre affaire, la reine et moi; vous pouvez nous revenir demander l'aumône lant que vous voudrez , nous ne vous demanderons plus de sermons. Adieu , padre Rocco.

— Adieu, sire.

Et padre liocco se retira laissant son sermon inachevé, mais emportant son aumône tout enlière.

Voilà le roi Nasone , non pas tel que l'histoire l'a fait ou le fera. L'histoire est une trop grande dame pour entrer dans la chambre des rois à toute heure du jour et de la nuit , et pour les surprendre dans la position où Sa Majesté Napolitaine surprit le président (iardillo. Ce n'est pourtant que lorsqu'on a fait avec un flambeau le tour de leur trône , cl avec un bougeoir le tour de leur chambre, qu'on peut porter un jugement impartial sur ceux-là que Dieu, dans son amour ou dans sa colère, a choisis dans le sein maternel pour en faire des paBietirs d'hommes ; et encore peut-on se tromper. Après avoir vu le roi Nasone vendre son poisson , détailler son gibier , écouter au coin «l'un carrefour le sermon de padre Rocco , s'humaniser avec les vassales dans sou sérail de San- Lecco , rire de son gros rire avec le premier lazzarone venu , peut-être ira-l-on croire qu'il était prêt à tendre la main à tout le monde : point ; il y avait entre l'aristocratie el le peuple une classe de la société que le roi Nasone cxécrail tout particulièrement , c était la bourgeoisie.

Racontons l'histoire d'un bourgeois sicilien qui voulut absolument devenir gentilhomme. Ceux qui voudront savoir le nom de cet autre M. Jourdain pourront recourir aux mœurs siciliennes de mon spirituel ami Palmicri de Micciche , qui voyage depuis une vingtaine d'années dans tous les pays , excepté dans le sien , pour expier l'habitude qu'il a prise d'appeler les choses cl les hommes par leur nom. Ce qui fail qu'instruit par son exemple, je tâcherai d'éviter le même inconvénient.

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