‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 144 sur 212 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Aussi, jugez de mon bonheur, madame, lorsque je vous ai vue, m'apportaut sur celle lerre d'Espagne, où je suis exilé, un reflet de ma jeunesse passée, un parfum de ma pairie perdue ! J'ai couru à vous, comme un voyageur égaré court à la lumière. Celle lumière, c'était une flamme ardente, et cette flamme m'a atteint, m'a saisi, m'a dévoré ; je vous aime , madame !

charlotte , à part.

Ciel!

LE ROt.

Je vous aime... Oh ! lorsqu'une telle parole est sortie de la bouche , après avoir été si longtemps enfermée dans le cœur, il faut qu'elle soit entendue, il faut qu'on y réponde. Eh ! madame, qu'y at-il donc de si effrayant dans ces trois mots ?

CHARLOTTE

Il y a d'effrayant , sire , que je ne puis y répondre sans crime... Sire , je suis mariée...

LE ROI

Oui , mais votre mari est absent, éloigné à l'autre bout du monde.

CHARLOTTE

Mon mari est ici , à celte cour , près de vous.

LE ROI

Votre mari ici , à celle cour ?

CHARLOTTE

C'est voire favori , votre ami le plus dévoué !

Saint-IIcrcm ?

CHARLOTTE

Oui , sire.

LE ROI

Vous seriez la femme de Sainl-IIcrem... celle jeune fille qu'il a enlevée à Sainl-Cyr... puis abandonnée ?

CHARLOTTE

Hélas!

LE ROI

Mais puisqu'il vous a si indignement traitée , c'est qu'il ne vous aime pas !

CHARLOTTE

Détrompez-vous , sire , il m'aime , l'orgueil seul l'avait éloigné de moi , la jalousie l'en a rapproché,

506 LES DEMOISELLES DE SAINT-CYK

cl toul à l'heure, celle joie, ce bonheur que Voire Majesté lisait sur mou visage... eh bien! ce bonheur , celle joie , me venaient de la certitude d'être aimée.

LE ROI

Ah ! je serai donc trompé par tout ce qui m'entoure, trahi par tout ce qui m'approche ! il n'y aura donc pas un bonheur qui devienne une réalité, pas une félicité qui ne s'évanouisse comme une ombre ! Mais, faites-y attention , madame, que Saint-HiTcm y réfléchisse... peut-être réclamerai-je mes droits et mes prérogatives... peut-être me souviendrai -je enfin que celte royauté qu'on m'a imposée comme un éternel fardeau me donne au moins le droit , quand je désire , de dire : Je veux !

CHARLOTTE

Oh! sire! sire! écoulez-moi donc. Vous n'avez été trahi, vous n'avez été trompé par personne. C'est M"" de Mainlenon qui, me voyant si malheureuse, si désespérée, m'a fait partir pour Madrid en me recommandant à M. le duc d'IIarcourl. Pour que son projet réussit, le secrel le plus profond devait être gardé. Jugez donc ce qu'elle dirait si elle allait apprendre que j'ai eu le malheurde vous plaire .'elle dirait que c'est moi qui, par ma coquetterie...

LE ROI

Oh ! tenez, ne me parlez pas de M"1» de Maintenon... Elle a déjà assez tourmenté le duc d'Anjou , sans qu'elle poursuive encore Philippe V. A Versailles, son despotisme me pesait; à Madrid, il m'est insupportable. El grâce au ciel! à Madrid, je puis le secouer. Oui, madame, oui. On m'a mis un sceptre à la main, dûl-il me sécher le bras! on m'a mis une couronne sur la tête, dût-elle me briller le front! on m'a fait roi , enfin, roi malgré moi. Eh bien! puisque je le suis, je veux l'être... Je léserai !

CHARLOTTE

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