ACTE IV
la richesse de votre imagination, sous voire masque, je suivais toutes les expressions de votre visage, tous les mouvements de votre physionomie. Vous pensiez que votre parole seule arrivait jusqu'à moi? Détrompez-vous , madame , à travers le velours devenu inutile, je vous voyais comme je vous vois à présent.
CHARLOTTE
Mais savez-vous , sire , que c'est une véritable trahison ?
LE ROI
Que voulez-vous ! nous autres pauvres rois , il faut bien que nous prenions l'habitude de lire sous les masques; tout ce qui nous approche nous trompe, ou cherche à nous tromper; et quand, à travers le masque , nous sommes arrivés à lire sur le visage , reste encore le visage qui nous empêche de lire dans le cœur.
CHARLOTTE
Pardon , sire , mais il me semble...
LE ROf.
Ah ! puisque vous êtes si heureuse , madame , laissez-moi me plaindre de mon malheur. Puisque vous êtes si joyeuse , laissez-moi vous dire un peu ma tristesse.
CHARLOTTE
Voos triste , vous malheureux , sire?...
LE ROI
N'est-ce pas le comble du malheur pour un jeune prince à l'esprit aventureux , au cœur aimant , à l'àmc ardente, d'être enfermé sans cesse dans le cercle étroit et glacé de la politique ; d'être entouré de vieux conseillers aux cœurs éteints , qui combatlent , compriment , étouffent tout ce qu'il y a de jeune dans son àmc ; de n'avoir jamais un espoir qui puisse devenir une volonté ; de s'entendre répondre à chaque désir qu'on exprime : Sire , la France le veut; ou: Sire, l'Autriche ne le veut pas? Voilà pourtant où j'en suis , avec celte ombre de puissance qu'on m'a faite. Oh ! croyez-moi , madame , il n'y a qu'une royauté réelle, incontestable, despotique, une royauté de droit divin , c'est celle de la beauté, de la grâce el de l'esprit. Celte royauté, madame , c'est la vôtre. (Lui prenant la main.) Permettez donc que votre plus humble sujet vous rende hommage et se déclare à tout jamais votre féal el tidèle serviieur.
CHARLOTTE
Sire...
ALEXANDRE DUMAS. — TOME VU