‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 15 sur 212 · ANECDOTES · texte numérisé non relu

ANECDOTES

Chaque pays a sa queue rouge , qui résume dans

seule individualité la bêtise générale de la nation : Milan a Girolamo , Rome a Cassandre , Florence a Slenlarelle , ÎN'aples a monsigiior Perelli.

Monsignor Perelli est le bouc émissaire de toutes 1rs sottises dites et faites à Naples pendant la dernière moitié du dernier siècle. Pendant cinquante ans qu'il a vécu , monsignor Perelli a défrayé de lazzi, d'anecdotes el de quolibets la capitale el la province , el depuis quarante ans que monsignor Perelli est mort , comme on n'a encore trouvé personne digne de le remplacer, c'est à lui que l'on continue d'attribuer tout ce qui se fait cl se dit de mieux dans ce genre.

Monsignor Perelli, ainsi que l'indique son litre , avait suivi la carrière de la prélalure cl élail arrivé aux bas rouges, ce qui est une position en Italie ; puis , comme au bout du compte il élail d'une probité reconnue , il avail élé nommé trésorier de Sainl- Janvicr, place que , ses jocrisseries à pari, il occupa honorablement pendant toute sa vie.

Monsignor Perelli élail de bonne famille. Aussi , comme nous l'avons dit , élail-il parfaitement reçu en cour ; il faut dire qu'aux yeux du roi Ferdinand, comme aux yeux du roi Louis XIV, si un homme eut pu se passer d'aïeux , c'eût élé un prèlre. Le pape , souverain temporel de Rome , roi spirituel du monde, n'est le plus souvenl qu'un pauvre moine. Mais la question n'est point là. Monsignor Perelli élail noble , et le roi Nasone n'avait pas même eu la peine de vaincre à son égard les répugnances que nous avons racontées à l'endroit du pauvre marquis de Soval.

Aussi Sa Majesté Napolitaine, spirituelle cl railleuse de *a nature , av^it elle vu tout de suite le parti

LE CORRICOLO

qu'elle pouvait lircr d'un homme tel que monsignor Pcrclli. Comme le Charivari, qui tous les malins raconte un nouveau bon mol «le M. Du pin et une nouvelle réponse fine de M. Sauzet, le roi Ferdinand demandait tous les matins à son lever : « Eh bien ! qu'a dit hier monsignor Pcrclli? > Alors, selon que l'anecdote de la veille était plus ou moins bouffonne , le roi , pour tout le reste de la journée, était lui-même plus ou moins joyeux. Une bonne histoire sur monsignor IVrelli était la meilleure apostille qu'on put mettre au bas d'une. pétition présentée au roi Ferdinand.

Une fois seulement il arriva à monsignor Pcrclli de rencontrer plus hèle (pie lui : c'était un soldat suisse. Le roi Ferdinand le lit caporal , le soldat bien entendu.

Un ordre avait clé donné par l'archevêché de ne laisser entrer dans les églises que les ecclésiastiques en robe , et des sentinelles avaient été mises aux portes des trois cents temples de Naplcs avec ordre j par bandes innombrables?

aucun encore n'avait été d'une assez grande ludictté pour que la majorité l'adoptât , lorsque monsignor Pcrclli, qui assistait comme auditeur à cette intéressante séance , se leva cl demanda la parole. Elle lui fut accordée sans difficulté ni relard.

— Pardon , messieurs , dit alors monsignor Perdit; mais il me semble que vous vous écartez de la véritable cause de ce phénomène, qui, à mon avis, est patente. Voulez-vous me pcrmellre de hasarder une opinion ?

— Hasardez , monsignor , hasardez , cria-t-on de toutes paris.

— Messieurs, reprit monsignor Perelli, une seule question.

— Dites.

— D'où lirc-l-on les harengs salés ?

— De la mer.

— N'est-il pas dit dans l'histoire naturelle que ce cétacé se trouve dans les mers, et presque toujours

de faire observer celte consigne. Justement , le lendemain même du jour où celle mesure avait élé prise, monsignor Pcrclli sortait du bain en habit courl , et n'ayant que son rabat pour le faire distinguer des laïques ; soit qu'il ignorât l'ordonnance rendue, soit qu'il se crût exempt de la règle générale, il se présenta avec la confiance qui lui était naturelle à la porte de l'église (Ici Carminé. \a sentinelle mil son fusil en travers.

— Qu'est-ce à dire ? demanda monsignor Pcrclli.

— Vous ne pouvez point entrer, répondit la sentinelle.

— El pourquoi ne puisse-je entrer?

— Parce (pie vous n'avez point de robe.

— Comment ! s'écria monsignor Perelli, comment I je n'ai point de robe! Que dilcs-vous donc là? J'en ai quatre chez moi, dont deux toutes neuves.

— Alors, c'est aulrc chose , répondit le Suisse : passez. >

Et monsignor Perelli passa malgré l'ordonnance.

Monsignor Perelli eut un jour un aulrc triomphe qui ne fit pas moins de bruit que celui là. Il éclaircit d'un seul mol un grand poinl de l'histoire naturelle resté obscur depuis la naissance des âges.

Il y avait réunion de savants aux Sludi , et l'on discutait, sous la présidence du marquis Ardili, sur les causes de la salaison de la mer. Chacun avait exposé son système plus ou moins probable , mais

— C'est la vérité.

— Eh bien donc , reprit monsignor Perelli satisfait de l'adhésion générale, qu'avez-vous besoin de chercher plus loin?

— C'est juste, dit le marquis Ardili. Personne de nous n'y avait jamais songé : ce sont les harengs salés qui salent la mer.

Et celte lumineuse révélation fui inscrite sur les registres de l'Académie, où l'on peut encore la lire à celle heure , quoique je sois le premier peul-être qui l'ail communiquée au monde savant.

Lors du baptême de son fils ainé, le roi Ferdinand fil un cadeau plus ou moins précieux à chacun de ceux qui assistaient à la cérémonie sainte. Monsignor Perelli obtint dans cette distribution générale une Ubatièns d'or enrichie du chillre du roi en diamants.

On comprend qu'une pareille preuve de la magnifique amitié de son roi dc\ini on ne peut plus chère à monsignor Pcrclli. Aussi cette bienheureuse tabatière élait-clle l'objet de son éternelle préoccupalion. Il était toujours à la poursuivre des poches de sa veste dans les poches de son habit, et des poches de son habit dans celles de sa veste. Un savant mathématicien calcula, en procédant du connu à l'inconnu , que monsignor Perelli dépensait , par jour et par nuit, quatre heures trente-cinq minutes vingi-irois secondes à chercher ce précieux bijou ; or , comme pendant les quatre heures trente-cinq

minutes vingt-trois secondes qu'il passait par nui i et par jour à celle recherche, monsignor, ainsi qu'il le disait lui-même, ni vivait pas, c'étaient autant de secondes, de minutes et d'heures à retrancher à son existence. Il en résulta que, tout compte fait , monsignor Perelli eut vécu dix ans de plus si le roi Ferdinand ne lui eût point donné une tabatière.

Un soir que monsignor Perelli était allé faire sa partie de rêverai chez le prince de C"*, et que, selon son habitude, le digne prélat avait perdu une partie de sa soirée à s'inquiéter de sa tabatière , il arriva qn'en rentrant chez lui , cl en fouillant dans ses poches, monsignor s'aperçut que le bijou était pour celle fois bien réellement disparu. La première idée de monsignor Perelli fui que «a tabatière était restée dans sa voiture. Il appela dune son cocher, lui ordonna de fouiller dans les poches du carrosse, de retourner le* coussins , de lever le lapis , enfin de se livrer aux recherches les plus minutieuses. Le rocherobéil; mais cinq minutes après il vint rapporter celle désastreuse nouvelle, que la tabatière n'était pas dans la voilure.

Monsignor Perelli pensa alors que peut-être, comme les glaces «le son carrosse étaient ouverte» , cl qu'il avait plusieurs fuis passé les mains par les portières, il avail pu dans un moment de distraction laisser échapper sa tabatière ; elle devait donc eu ce cas se retrouver sur le chemin suivi pour revenir du palais du prince de C" à la maison qu'occupait monsignor Perelli. Heureusement il était deux heures du matin, il y avail quelque chance que le bijou perdu n'eût poinl encore été retrouvé. Monsignor Perelli ordonna à son cocher et à sa cuisinière, qui composaient tout son domestique, de prendre chacun une lanterne el d'explorer les rues intermédiaires pavé par pavé.

deux serviteurs rentrèrent désespérés, ils n'avaient pas trouvé vestige de tabatière.

Monsignor Perelli se décida alors , quoiqu'il fût trois heures du matin , à écrire au prince de C" pour qu'il fit immédiatement et par tout son palais chercher le bijou donl l'absence causait au digne prélal de si graves inquiétudes. La lettre était pressante et telle que peut la rédiger un homme sous le coup de la plus vive inquiétude. Monsignor Perelli s'excusait vis-à-vis du priuce de l'éveiller à une pareille heure , mais il le priait de se mettre un instant à sa place el de lui pardonner le dérangement qu'il lui causa».

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