‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 166 sur 212 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LA RUE ET l'aTELIKR.

Celait le 10 juillet tic l'an de gràeelSIO, a quatre heure* de relevée , a Pari* , dan* l'enccinlc de l'Université, à l'entrée de l'église de* Grands-Augustin*, près du bénitier, auprès de la porte.

Un grand et beau jeune homme au teint brun , aux longs cheveux et aux grand* yeux noir», vêtu avec une simplicité pleine d'élégance cl portant pour toute arme un petit poignard au manche merveilleusement ciselé, était là debout, et, par pieuse humilité sans doute, n'avait pas bougé de cette place pendant tout le temps qu'avaient duré le* vêpres ; le front courbé cl dans l'attitude d'une dévole contemplation , il niurinurail tout bas je ne sais quelles paroles, ses prières assurément , car il parlait si ha* qu'il n'y avait que lui et Dieu qui pouvaient savoir ce qu'il disait ; niai* cependant , comme l'office lirait à sa fin , il releva la tète , et se* plus proches voisin* purent entendre ces mots prononcé* à demi-voix :

< Que ces moines français psalmodient donc abominablement ! ne pourraient-ils mieux chanter devant elle, qui doit être habituée à entendre chanter les anges? Ah ! ce n'est point malheureux , voici les vêpres achevées. Mon Dieu ! mou Dieu ! faite* qu'au-

jourd'hui je sois plu* heureux que dimanche dernier, et qu'elle lève au moin* le* yeux sur moi ! >

Celte dernière prière n'csi véritablement point maladroite ; car si celle à qui elle e*t adressée lève les yeux sur celui qui la lui adresse , elle apercevra la plus adorable téle d'adolescent qu'elle ait jamais rêvée, en lisant ce* belles fables mythologiques , si fort à la mode à celle époque, grâce aux belles poésies de maître Clément Marot , et dan* lesquelles sont racontées les amour* de Psyché et la mort de Narcisse En effet, et comme nous l'avons dit, sous «on costume «impie ei de couleur sombre , le jeune homme que nous venons de mcilre eu scène esl d'une beauté remarquable et d'une élégance suprême : il a en outre dan* le sourire une douceur et une grâce infinies, et son regard, qui n'ose pas encore être hardi , esl du moins le plus passionné que puissent lancer deux grand* yeux de dix-huit ans.

Cependant au bruit de* chaises qui annoncent la fin de l'office , noire amoureux ( car aux quelques paroles qu'il a prononcées, le lecteur a pu reconnaître qu'il avait droit à ce litre) , noire amoureux, dis-je, H retira un peu à l'écart et regarda passer la foule ! qui s'écoulait en silence et qui *e composai! de graves marguilliers , de respectables matrone* devenues discrètes cl de fillettes avenantes. Mai* ce n'était pas pour loul cela que le beau jeune homme était venu ,

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car son regard ne s'anima , car il ne s'avança avec empressement que lorsqu'il vit s'approcher nne jeune fille vêlue de hlanc qu'accompagnait une duègne, mais une duègne de bonne maison , et qui paraissait savoir son monde, une duègne assez jeune, assez réjouie, et d'aspect peu barbare, ma foi. Quand ces deux dames s'approchèrent du bénitier , notre jeune homme prit de l'eau bénite cl leur en présenta galamment.

La duègne fil le plus gracieux des sourires, la plus reconnaissante des révérences, toucha les doigts du jeune homme, et, à son grand désappointement, offrit elle-même h sa compagne celte eau bénite de seconde main , Inquelle compagne , malgré la fervente prière dont elle avait été l'objet quelques minutes auparavant , tint constamment ses yeux baissés , preuve qu'elle savait que le beau jeune homme était là, si bien que lorsqu'elle se fut éloignée , le beau jeune homme frappa du pied en murmurant : « Allons, elle ne m'a pas encore vu celle fois-ci. > Preuve que le beau jeune homme , ainsi que nous croyons l'avoir dit , n'avait guère plus de dix-huit ans.

Mais le premier moment de dépit passe , notre inconnu se hâta de descendre les marches de l'église, et voyant qu'après avoir abaissé son voile et donné le bras à sa suivante , la jolie distraite avait pris à droite, il se hâta de prendre à droite, en remarquant d'ailleurs que c'était précisément son chemin. La s jeune fille suivit le quai jusqu'au pont Saint-Michel et prit le pont Saint-Michel : c'était encore le chemin de noire inconnu. Elle traversa ensuite la rue de la Barillerie ei le pont au Change. Or, comme c'était toujours le chemin de notre inconnu , noire inconnu la suivit comme son ombre.

L'ombre de toute jolie fille , c'est un amoureux.

Mais, hélas! à la hauteur du Grand-Chàlelel , j ce bel astre dont noire inconnu «'était fait le satellite s'éclipsa subitement : le guichet de la prison royale s'ouvrit comme de lui-même aussitôt que la duègne y eut frappe, et se referma aussitôt.

Le jeune homme demeura interdit un instant ; mais comme c'était un garçon fort décidé quand il n'y avait plus là une jolie fille pour lui ôlcr sa résolution, il eut bientôt pris son parti.

Un 8ergcnl d'armes, la pique sur l'épaule, se pro- 1 menait gravement devant la porte du Chàlclcl. Noire jeune inconnu fit comme cette digne sentinelle , et après s'être éloigné à quelque distance pour ne pas

être remarqué, mais non pas assez loin pour perdre la porle de vue , il commença héroïquement sa faction amoureuse.

Si le lecteur a monlé une faction quelconque dans sa vie , il a dû remarquer qu'un des moyens les plus surs d'abréger cet exercice est de se parler à soi-même. Or, sans doute noire jeune homme élait habitué aux factions, car à peine avait-il commencé la sienne qu'il s'adressa le monologue suivant :

< Ce n'esi point là assurément qu'elle demeure. Ce malin après la messe et ces deux derniers dimanches, je n'ai osé la suivre que des yeux. Niais que j'étais! Elle ne prenait pas le quai à droite , mais à gauche eldu côté de la porle de Nesfc et du Préaux-Clercs. Que diable vient-elle faire au Chàlelct ï Voyons. Visiter un prisonnier, peut-être son frère. Pauvre jeune fille ! Elle doit bien souffrir alors, car sans doule elle est aussi bonne qu'elle esi belle. Pardieu ! j'ai grande envie de l'aborder, moi, de lui demander franchement ce qui en est, et de lui offrir mes services. Si c'est son frère , je confie la chose au patron et je lui demande conseil. Quand on s'est évadé du château Saint - Ange , comme lui , on sait de quelle manière on sorl de prison. C'esi donc dil, je sauve le frère. Après un pareil service à lui rendu, le frère devient mon ami à la vie à la mort. Il me demande à son tour ce qu'il peut faire pour moi qui ai tant fait pour lui. Je lui avoue que j'aime sa sœur. Il me présente à elle, je tombe à ses genoux , cl nous verrons bien alors si elle ne lève pas les veux. »

Une fois lancé sur une pareille voie, on comprend combien l'esprit d'un amoureux fail de chemin mik s'arrêter ; aussi noire jeune homme fut-il étonné d'entendre sonner quatre heures et de voir relever la sentinelle.

Le nouveau sergent commença sa faction cl le jeune homme reprit la sienne. Le moyen lui avait trop bien réussi pour ne pas continuer d'en faire usage, aussi reprit-il sur un texle non moins fécoiid que le premier :

t Qu'elle est belle ! quelle grâce dans les gestes! quelle pudeur dans ses mouvements ! quelle pureté dans ses lignes ! 11 n'y a dans le monde entier que le grand Léonard de Vinci ou le divin Raphaël qui eussent été dignes de reproduire l'image de celte blanche cl chaslc créalurc ; encore eûl-il fallu que ce fût au plus beau de leur talent. Oh ! que ne suis je peintre, mon Dieu î au lieu d'êlrc ciseleur, sta-

luaire, émaillcur, orfèvre ! Si j'étais peintre, d'abord je n'aurais pas besoin de l'avoir devanl les yeux pour faire son portraii. Je verrais sans cesse ses grands yeux bleus , ses beaux cbeveux blonds, son teint si blanc , sa taille si fine. Si j'étais peintre , je la mettrais dans tous mes tableaux , comme faisait Sanzio pour la Fornarinc , et André dcl Sarto pour la Lucrèce. El quelle différence entre elle et la Lucrèce el la Fornarine ! c'est-à dire que ni l'une ni l'autre ne sont dignes de dénouer les cordons de ses souliers. D'abord, la Fornarine... »

Le jeune bomme n'était pas au bout de ses comparaisons, i> m 1rs à l'avantage, comme on le comprend bien, de sa maîtresse , lorsque l'heure sonna.

On releva la seconde sentinelle.

c Six lieures! C'est étrange commi le temps passe vite ! murmura le jeune homme , et s'il passe ainsi à l'attendre, comment doil-it donc passer près d'elle? Oh ! près d'elle , il n'y a plus de temps, c'est le paradis. Si j'étais près d'elle, je la regarderais , et les heures, les jours, les mois, la vie, passeraient ainsi .'Quelle heureuse vie serait celle-là, mon Dieu! i

El le jeune homme resta en ex^e, car devant ses yeux d'artiste , sa maltresse, quoique absente, passa en réalité.

On releva la troisième sentinelle.

Huit heures sonnaient à toutes les paroisses , el l'ombre commençait à descendre , car tout nous autorise à penser qu'il y a trois cents ans la brune se faisait en juillet vers huit heures , absolument comme de nos jours ; mais ce qui étonnera davantage peut-être , c'est la fabuleuse persévérance des amants du xvi* siècle. Tout était puissant alors, cl les âmes jeunes et vigoureuses ne s'arrêtaient pas plus à moitié chemin en amour qu'en art el en guerre.

Du resic, la patience du jeune artiste , car maintenant nous connaissons sa profession, fut enfin récompensée quand il vil la porte du Chàlelct se rouvrir pour la vingtième fois, mais celle fois pour donner passage à celle qu'il attendait. La même matrone était toujours à ses côtés, el, de plus, deux hoqtieionsaux armesde la prévôté l'escorlaientà dix pas.

On reprit le chemin qu'on avait fait quatre heures auparavant , à savoir le pont au Change, la rue de la Rarillerie , le pont Saint-Michel el les quais ; seulement on dépassa les Augustin! , cl à trois cents pas de là , dans une encoignure , on s'arrêta devanl une énorme porte à côté de laquelle se trouvait une autre petite porte de service. La duègne y frappa; le por-

ALBXASDRE DUMAS. — TOME VII

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