‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 167 sur 212 · IO · texte numérisé non relu

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lier vint ouvrir. Les deux hoquetons, après un profond salut, reprirent la route du Chàtelel, et noire artiste se retrouva une seconde fois immobile devant une porte close.

Il y serait probablement resté jusqu'au lendemain, car il avait commencé la quatrième série de ses rêves. Mais le hasard voulut qu'un passant quelque peu aviné vint donner de la tète contre lui.

< Hé! l'ami, dit le passant, sans indiscrétion, êtes- vous un homme ou une borne ? Si vous êtes une borne, vous êtes dans votre droit el je vous respecte; si vous êtes un homme , gare , que je passe !

— Excusez, reprit le jeune homme distrait, mais je suis étranger à la bonne ville de Paris, et...

— Oh ! c'est autre chose , alors ; le Français est hospitalier, c'est moi qui vous demande pardon; vous êtes étranger, c'est bien. Puisque vous m'avez dit qui vous étiez , il est juste que je vous dise qui je suis. Je suis écolier et je m'appelle...

— Pardon , interrompit le jcuue artiste , mais avant de savoir qui vous êtes, je voudrais bien savoir où je suis.

— Porte de Nesle , mon cher ami , el voici l'hôtel de Nesle, dit l'écolier en montrant des yeux la grande porte que l'étranger n'avait pas quittée du regard.

— Forl bien, et pour aller rue Saint- Martin , où je demeure , dit notre amoureux , pour dire quelque chose , et espérant qu'il se débarrasserait de son compagnon , par où faut-il que je passe?

— Hue Saint-Martin, dites-vous? Venez avec moi, je vous accompagnerai, c'est justement ma roule, elauponl Saint-Michel je vous indiquerai votre chemin. Je vous dirai donc que je suis écolier, que je reviens du Pré-aux-Clercs et que je m'appelle...

— Savez-vous a qui il appartient , l'hôtel de Nesle? demanda le jeune inconnu.

— Tiens ! esi-ce qu'on ne sait pas son Université ! L'hôtel de Nesle , jeune homme , appartient au roi notre sire , el est présentement aux mains du prévôt de Paris , Roberl d'Eslourville.

— Comment ! c'est là que demeure le prévôt de Paris ? s'écria l'étranger.

— Je ne vous ai dit en rien que le prévôi de Paris demeurai là, mon fils , repril l'écolier; le prévôt de Paris demeure au Grand-Châtelel.

— Ah ! au Grand-Chàtelet ! Alors , c'est cela. Mais mmment se fait-il que le prévôt demeure au GramHChàlciel et que le roi lui laisse l'hôtel de Nesle ?

— Voici l'histoire : Le roi , voyez-vous , avait

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jadis donné l'hôtel de Nesle à noire bailli , homme extrêmement vénérable , qui gardait les privilèges et jugeait les procès de I Université de la façon la plus paternelle : superbe fonction ! Par malheur , cet excellent bailli était si juste, si juste... pour nous , qu'on a aboli sa charge depuis deux ans, sous prétexte qu'il dormait aux audiences , comme si bailli ne dérivait pas de bâiller. Sa charge donc étant supprimée , on a rendu au prévôt de Paris le soin de protéger l'Université. Beau protecteur par ma foi ! si nous ne savions pas nous protéger nousmêmes! Or, niondit prévôt, tu me suis, mou enfant? mondit prévôt, qui est fort rapace , a juj;é que, puisqu'il succédait à l'office du bailli, il devait hériter en môme temps de ses propriétés, et il a tout doucement pris |H>8Session du Grand et du Pctii-Ncslc, avec la protection de M™" d'Etainpes.

— Et cependant , d'après ce que vous me dites, il ne l'occupe pas.

— Pas le moins du monde , le ladre , et pourtant je crois qu'il loge une fille ou nièce à lui , le vieux Cassandre , une belle enfant qu'on appelle Colombe ou Colombine, je ne sais plus bien, et qu'il tient enfermée dans un coin du Pelii-Nesle.

— Ah ! vraiment , fit l'artiste , qui respirait à peine, car pour la première fois il entendait prononcer le nom de sa maltresse ; cette usurpation me parait un abus criant. Comment ! cet immense hôtel pour loger une jeune fille seule avec une duègne?

— Et d'où viens-tu donc, ô étranger ! pour ne pas savoir que c'est un abus tout naturel , que nous autres pauvres clercs habitions a six un méchant taudis , pendant qu'un grand seigneur abandonne aux orties celte immense propriété avec ses jardins, ses préaux , son jeu de paume ?

— Ah ! il y a un jeu de paumeî

— Magnifique ! mon fils , magnifique î

— Mais en définitive, c'est la propriété du roi François Ier, cet hôtel de Nesle î

— Sans doute ; mais qu'est-ce que tu veux qu'il en fasse de sa propriété, le roi François Pr?

— Qu'il la donne à d'autres, puisque le prévôt ne l'habite pas.

— Eh bien! fais-la-lui demander pour toi, alors.

— Pourquoi pas? Aimex-vou* le jeu de paume, vous ?

— J'en ralTole. A

— Je vous in vile alors à venir faire une^pariie avec moi dimanche prochain.

— Où cela ?

— - Dans l'hôtel de Nesle.

— l'ope , monseigneur le grand niait re des châteaux royaux. Ah ça ! il est bon que lu saches mon nom , au moins ; je m'appelle... »

Mais comme l'étranger savait ce qu'il voulait savoir et que le reste l'inquiétait probablement fort peu, il n'entendit pas un mot de l'histoire de son | ami, qui lui raconta pourtant en détail comme quoi | il s'appelait Jacques Aubry , était écrivain enM'Universilé , cl |>our le moment il revenait du Pré-aux- Clercs , où il avait eu un rendez-vous avec la femme de son tailleur ; comme quoi celle-ci , retenue sans doute par son indigne époux , n'était pas venue : comme quoi il s'étaitconsolé de l'absence de Simonne en buvant du vin de Stirèucs, et comme quoi enfin il ' allait retirer sa pratique à l'indélicat marchand d'habits, qui lui faisait faire le pied de grue et le contraignait de s'enivrer, ce qui était contre toutes ses habitudes.

Quand les deux jeunes gens furent arrivé» à la rue de Ia Harpe, Jacques Aubry indiqua à notre inconnu son chjcmin , que celui-ci savait mieux que lui; puis ils se Hdnnèrent rendez-vous pour ledimanche8iiivaiit, à midi, à la porte de Nesle, et se séparèrent, l'un chantant cl l'autre rêvant.

El celui qui rêvait avait matière à rêver, car il eu avait plus appris dans cette journée que pendant les iruis semaines précédentes.

Il avait appris que celle qu'il aimait habitait le Petit Nesle , qu'elle était fille du prévôt de Paris, messire Robert d'Estourville , et qu'elle s'appelait Colombe. Comme on le voit, il n'avait pas perdu sa journée.

Et tout en rêvant, il s'enfonça dans la rue Saint- Martin et s'arrêta devant une maison de belle apparence , au-dessus de la porte de laquelle étaient sculptées les armes du cardinal de Ferra re. 11 frappa trois coups.

i Qui est là ? demanda de l'intérieur et après quelques secondes d'attente une voix fraîche, jeune et sonore.

— Moi, dame Catherine, répondit l'inconnu.

— Qui, vous?

— Ascanio.

— Ah! enfin. >

La porte s'ouvrit et Ascanio entra.

Une jolie fille de dix-huit à vingt ans , un peu brune , un peu petite , un peu vive , mais admira-

blemenl bien faite , reçut le vagabond avec mille transports «le joie, t Le voila, le déserteur! le voilà!» a'écria-t-elle, cl elle courut ou plutôt elle bondit devant lui pour l'annoncer, éteignant la lampe qu'elle portail et laissant ouverte la porte de la rue, qu'As* canio , beaucoup moins écervelé qu'elle, prit soin de refermer.

Le | me homme, malgré l'obscurité où le laissait ' la précipitation de dame Catherine , traversa d'un pas sûr une assez vaste cour, où une bordure d'herbe encadrait chaque pavé et que dominaient de leur masse sombre de grands bâtiments d'aspect sévère. C'était bien, au reste, la demeure austère et humide d'un cardinal, quoique depuis longtemps son maître ne l'habitat plus. Ascanio franchit lestement un perron aux marches vertes de mousse et entra dans une immense salle, la seule de la maison qui lût , éclairée, une espèce de réfectoire monacal , triste, Doiret nu d'ordinaire, mais depuis deux mois brillant, vivant, chaulant.

Depuis deux mois, en effet, dans cette froide et colossale cellule se remuait, travaillait, riait tout un monde d'activité et de bonne humeur; depuis deux mois, dix établis, deux enclumes , et au fond une forge improvisée, avaient rapetissé l'énorme chaut- ! bre ; des dessins, des modèles, des planches chargées de pinces, de marteaux et de limes; des faisceaux d'épées aux poignées ciselées merveilleusement et aux lames découpées à jour ; des trophées de casques , de cuirasses et de boucliers damasquinés en or, sur lesquels rassortaient en bosse les amours des dieux et des déesses, comme si l'on eût voulu faire oublier, parles sujets qu'ils représentaient, l'usage auquel ils étaient destinés, avaient babillé les murailles grisâtres: le soleil avait pu largement entrer par les fenêtres toutes grandes ouvertes , et l'air s'était égayé aux chansons des travailleurs alertes et bons vivants.

Le réfectoire d'un cardinal était devenu l'atelier d'un orfèvre.

Pourtant, pendant cette soirée du 10 juillet 1540, la sainteté du dimanche avait momentanément rendu à la salle désennuyée la tranquillité où elle avait langui durant un siècle. Mais une table en désordre sur laquelle se voyaient les restes d'un excellent souper éclairés par une lampe que l'on eût crue dérobée aux fouilles de Pompéia, tant sa forme était à la fois élégante et pure, attestait que si les habi- j tants temporaires ili la maison du cardinal aimaient

parfois le repos, ils n'étaient nullement partisans du jeûne.

Quand Ascanio entra , quatre personnes se trouvaient dans l'atelier.

Ces quatre personnes étaient : une vieille servante qui desscrvaii , Catherine qui rallumait la lampe, un jeune homme qui dessinait dans un coin et qui attendait celle lampe , que Catherine avait enlevée de devant lui, pour continuera dessiner, et le maître debout, les bras croisés et appuyé contre la forge.

C'esi le dernier qu'eût aperçu tout d'abord quiconque fût entré dans l'atelier.

En elîel, je ne sais quelle vie et quelle puissance émanaient de ce personnage étrange et attiraient l'attention même de ceux qui eussent voulu la lui refuser. C'était un homme maigre, grand, vigoureux, de quarante ans à peu près; mais il faudrait le ciseau de Michel -Ange ou le pinceau de Ribeira pour retracer ce profd tin et énergique, ou pour peindre ce teint brun cl animé, pour rendre enfin lotit cet air hardi et comme royal. Sou fronlélevés'ombrageailde sourcils prompts à se froncer; son regard net, franc cl incisif, jetait parfois des éclairs sublimes ; son sourire plein de bonté et de clémence , mais avec des plis quelque peu railleurs, vous charmait et vous intimidait en même temps : de sa main, par un geste qui lui était familier, il caressait sa barbe cl ses moustaches noires ; celle main n'était pas précisément petite, mais nerveuse, souple, allongée, industrieuse, serrant bien, et avec tout cela line, aristocrate, élégante, et enfin dans sa façon de regarder, de parler, de tourner la tête, dans ses gestes vifs, expressifs sans être heurtés, jusque dans l'altitude nonchalante qu'il avait prise quand Ascanio entra , la force se faisait sentir : le lion au repos n'en élail pas moins le lion.

Quant à Catherine et à l'apprenti qui dessinait , ils formaient entre eux le contraste le plus singulier. Celui-ci, sombre, taciturne, au front étroit et déjà ridé, aux yeux a demi clos, aux lèvres serrées ; cellelà, gaie comme un oiseau , épanouie comme une fleur, el dont les paupières laissaient toujours voir l'œil le plus malin, dont la bouche rieuse montrait sans cesse les dents les plus blanches. L'apprenti, enfoncé dans un coin, lent cl langoureux, semblait économiser ses mouvements. Catherine allait, tournait, virait, ne restant jamais une seconde en place, tani la vie débordait en elle, tant cette organisation

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jeune cl vivacc avait besoin de mouvement» à défaut d'émotions.

Aussi était-ce le lutin de la maison , une vraie alouelte par la vivacité et par son petit cri vif cl clair, menant enfin a/ec assez de prestesse, d'abandon et d'imprévoyance celle vie dans laquelle elle cnlrail à peine , pour justifier parfaitement le surnom de Scozzone (pic le maîlrc lui avait donné cl qui , en italien, signifiait alors cl signifie encore aujourd'hui quelque chose comme casse-cou. Du reste, pleine de gentillesse et de grâce, dans louic celte pétulance d'enfant, Scozzone élait l'âme de l'atelier; quand elle chaulait , on faisait silence; quand elle riait, on riait avec elle; quand elle ordonnait, on obéissait, et cela sans mol dire , son caprice ou sa fantaisie n'étant pas d'ailleurs ordinairement fort exigeant; et puis elle élait si franchemeul et si naïvement heureuse, qu'elle répandait sa bonne humeur autour d'elle el qu'on se sentait joyeux de la voir joyeuse.

Pour son histoire , c'est une vieille histoire sur laquelle nous reviendrons peul-ôlre. Orpheline el sortie du peuple, on avait abandonné son enfance a l'aventure ; mais Dieu la protégea. Destinée à être un plaisir pour tous, elle rencontra un homme pour qui elle devint un bonheur.

Ces nouveaux personnages posés, reprenons notre récit ou nous l'avons laissé.

« Ah ça ! d'où arrives-tu, coureur? dit le maître à Ascanio.

— D'où j'arrive? j'arrive de courir pour vous, maître.

— Depuis le matin ?

— Depuis le matin.

— Dis plutôt que lu le seras mis en quête de quelque aventure.

— Quelle avenlure voulez-vous que je poursuive, raallrc ? murmura Ascanio.

— Que sais-je, moi ?

— Eh bien! quand cela serait, voyez le grand mal ! dit Scozzone. D'ailleurs il est assez joli garçon, s'il ne court pas après les aventures, pour que les aventures courent après lui.

— Scozzone ! interrompit le mahre en fronçant le sourcil.

— Allons, allons, n'allez-vous pas èlre jaloux de celui-ci encore, pauvre cher enfant ! i El elle releva le raenlon d' Ascanio avec la main. « Eh bien 1 il ne manquerait plus que cela. Mais, Jésus! comme vous

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