UN FIANCÉ ET UN AMI
Un des deux hommes qui entraient à l'hôtel de Neslc comme Ascanio en sortait étail bien effectivement messire Uoben d'Estourvdle, prévôt de Pari».
Quant à l'autre , nous allons dans un instant savoir qui il était.
Aussi, cinq minutes après le départ d'Ascanio, ci comme Colombe, restée debout et l'oreille attentive dans sa chambre, où elle s'était réfugiée, était encore toute songeuse, dame Terrine entra précipitamment, annonçant à la jeune fdle que son père l'attendait dans la chambre à côté.
« Mon père ! » s'écria Colombe effrayée. Puis elle ajouta tout bas : « Mon Dieu ! mon Dieu ! l'aurail-il rencontré?
— Oui, voire père, ma chère enfant, reprit dame Pcrrine, répondant à la seule partie de la phrase qu'elle eût entendue, cl avec lui un autre vieux seigneur que je ne connais pas.
— Un autre vieux seigneur! dit Colombe frissonnant d'instinct. Mon Dieu ! dame Perrine, qu'estce que cela signiGe? C'est la première fois depuis deux ou trois ans peul-éire que mon père ne vient J pas seul. »
Cependant, comme malgré la crainlc de la jeune fdle il lui fallait obéir, attendu qu'elle connaissait le caractère impatient de son père , elle rappela tout son courage cl rentra dans la chambre qu'elle venait de quitter, le sourire sur les lèvres, car, malgré t elle crainte qu'elle éprouvait pour la première fois cl dont elle ne se rendait pas compte, elle aimait messired'Estourvilled'un nnour véritablement filial, cl, malgré le peu d'expansivité du prévôl vis-à-vis d'elle, les jours où il visitait l'hôtel de Ncsle étaient, parmi ces jours tristes cl uniformes , marqués comme des jours de féle.
Colombe s'avançait , tendant les bras , enlr'ou- { vranl la bouche ; mais le prévôl ne lui donna le temps ni de l'embrasser, ni de parler. Seulement , la prenant par la main cl ramenant devant l'étranger, qui se tenait appuyé contre la grande cheminée remplie de fleurs :
f Cher ami, lui dit-il, je le présente ma fille. » Puis , adressant la parole à sa fille : « Colombe , ajouta-l-il, voilà le comte d'Orbcc, trésorier du roi, et votre futur époux. »
Colombe jeta un faible cri , qu'étouffa aussitôt le sentiment des convenances ; mais, sentant ses genoux faiblir, elle s'appuya au dossier d'une chaise.
En effet, pour comprendre, surtout dans la disposition d'esprit où se trouvait Colombe, tout ce qu'avait de terrible celte présentation inattendue, il faudrait savoir ce qu'était le comte d'Orbcc.
Certes, messire Roberi d'Eslourvîlle, le père de Colombe, n'était pas beau ; il y avait dans ses épais sourcils, qu'il fronçait au moindre obstacle physique ou moral qu'il rencontrait, un air de dureté, et dans toute sa personne trapue quelque chose de lourd cl de gauche, qui prévenait médiocrement en sa faveur; mais auprès du comte d'Orbec il semblait saint Michel archange près du dragon. Du moins la léte carrée, les traits fortement accentués du prévôt annonçaient la résolution cl la force , tandis que ses petits yeux de lynx, gris cl vifs , indiquaient l'iniclligence ; mais le comte d'Orbcc, gréle, sec et maigre, avec ses longs bras d'araignée , sa petite voix de moustique et sa lenteur de limaçon, était non-seulement laid , mais hideux : une laideur à la fois béle et méchante. Sa tète, qu'il tenait courbée et penchée sur l'épaule , avait un sourire vil et un regard traître.
Aussi, à l'aspect de celle affreuse créature qu'on lui présentait pour époux, tjuand son cœur, sa pensée et ses yeux étaient pleins encore du beau jeum; homme qui sortait de celte môme chambre. Colombe, comme nous l'avons dit , n'avait pu que réprimer son premier cri, mais sa force s'était arrêtée là, el elle était demeurée pâle el glacée, regardant seulement son père avec épouvante.
» Je te demande pardon, cher ami , continua le prévôl , de l'embarras de Colombe ; d'abord c'est une pelile sauvage qui n'est pas sortie d'ici depuis deux ans , l'air du temps n'étant pas très-bon , comme tu le sais, pour les jolies filles ; puis , à vrai dire, j'ai eu le lori de ne point la prévenir de nos projets, ce qui d'ailleurs étail inutile, vu que les choses que j'ai arrêtées n'ont besoin, pour être mises à exécution, de l'approbalion de personne; enfin , elle ne sait pas qui lu es , et qu'avec ton nom , les grandes richesses cl la faveur de MBe d Élampcs . lu es en position d'arriver à tout ; mais en y réfléchissant, elle appréciera l'honneur que lu nous fais en consentant à allier la vieille illustration à notre jeune noblesse ; elle apprendra qu'amis depuis quarante ans...
— Assez, mon cher, assez, de grâce, » interrompit le comte ; puis s'adressani à Colombe avec celle assurance familière et insolente qui contrastait si bien avec la timidité du pauvre Ascanio : * Allons , allons , remettez-vous, mon enfant , lui dit-il , et rappelez sur vos joues ces jolies couleurs qui vous vont si bien. Eh ! mon Dieu! je sais ce que c'est
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qu'une jeune fillo , allez , et mémo qu'une jeune femme, car j'ai déjà été marié deux fuis, ma petite. Voyons, il ne faut pas vous troubler comme cela ; je ne vous fais pas peur, j'espère, hein ? > ajouta facilement le comte en se redressant et en passant ses mains sur scs-maigres moustaches et sur sa mesquine royale ; « aussi votre père a eu tort de me donner si brusquement ce litre de mari qui émeut toujours un peu un jeune cœur lorsqu'il Teniend pour la première fois ; mais vous vous y ferez , ma petite , et vous finirez par le prononcer vous-même avec cette jolie bouche que voilà. Eh bien ! eh bien ! vous palissez encore.. . Dieu me pardonne ! je crois qu'elle va s'évanouir. >
Et d'Orbcc étendit les bras pour soutenir Colombe, mais celle-ci se redressa en faisant un pas en arrière, comme si elle eût craint son loucher à l'égal de celui d'un serpent, et retrouvant la force de prononcer quelques mots :
t Pardon, monsieur, pardon, mon père, dit-elle en balbutiant; pardon, ce n'est rien ; mais je croyais, j'espérais...
— Et qu'avez-vous cru , qu'uvez-vous espéré? Voyous, dites vile, répondit le prévôt en fixant sur sa fille ses petits yeux vifs et irrités.
— Que vous me permettriez de rester toujours auprès de vous, mon père, reprit Colombe. Depuis la mort de ma pauvre mère, vous n'avez plus que mon aiTeciion, que mes soins, et j'avais pensés..
— Taisez-vous, Colombe, répondit impérativement le prévôt. Je ne suis pas encore assez vieux pour avoir besoin d'une garde ; cl vous , vous êtes d'âge à vous établir.
— Eh bon Dieu ! dil d'Orbec se mêlant de nouveau à la conversation , acceptez-moi sans tant de façons, ma mie. Avec moi, vous serez aussi heureuse qu'on peut l'être, et plus d'une vous enviera , je vous juro. Je suis riche , mort- Dieu ! cl je prétends que vous me fassiez honneur : vous irez à la cour , il vous irez avec des bijoux à rendre envieuse, je ne dirai pas la reine , mais M»e d Élampcs ellemême. »
Je ne sais quelles pensées se réveillèrent à ces derniers mois dans le cœur de Colombe , mais la rougeur reparut sur ses joues et elle trouva moyen de répondre au comte, malgré le regard sévère dont le prévôi la menaçait.
t Je demanderai du moins à mon père , monseigneur, le temps de réfléchir à votre proposition.
— Qu'est-ce que cela ? s'écria messire d'Eslovrvilleavec violence. Pas une heure, pas une minute. Vousêtes dece momenlla fiancée du comte, enicndezvous bien , et vous seriez sa femme dès ce soir si dans une heure il n'était forcé de partir pour sa comté de Normandie, et vous savez que mes volontés sont des ordres. Réfléchir ! sarpejeu ! d'Orbec . laissons celte mijaurée. A compter de ce moment elle est à loi , mon ami , et tu la réclameras qiranJ lu voudras. Sur ce , allons visiter voire future demeure, i
D'Orbec voulait demeurer pour ajouter encore un mot aux paroles qu'il avait déjà dites ; mais le prévôt passa son bras sous le sien et l'entraîna en marronnant; il se contenta donc de saluer Colombe avec son méchant sourire cl sortit avec messire Robert.
Derrière eux et par la porte du fond, dame Perrinc entra ; elle avait entendu le prévôt élevant la voix, et elle accourait , devinant qu'il avait fait à sa fille quelques-unes de ses gronderies habituelles. Elle arriva à temps pour recevoir Colombe dans ses bras.
t Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la pauvre enfant en portant sa main sur ses yeux comme pour ne plus voir cet odieux d'Orbec , (oui absent qu'il était. Oh ! mon Dieu ! cela devait-il donc finir ainsi t Oh! mes rêves dorés ! Oh 1 mes espérances mélancoliques ! tout esl donc perdu, évanoui , et il ne me reste plus qu'à mourir ! >
Il ne faut pas demander si une pareille exclamation, jointe à la faiblesse cl à la pâleur de Colombe, effrayèrent dame Perrinc , et tout en l'effrayant éveillèrent sa curiosité. Or, comme de son côté Colombe avait besoin de soulager son cœur , elle raconta à sa digne gouvernante , en pleurant les larmes les plus amères qu'elle eût encore versées , ce qui venait de se passer entre son père, le comte d'Orbec cl elle. Dame Perrinc convint que le fiancé n'était ni jeune, ni beau ; mais comme , à son avis , le pire malheur qui pouvait arriver à une femme était de rester fille , elle soutint à Colombe que mieux valait, à tout prendre, avoir un mari vieux et laid, mais riche cl puissant, que de n'en pas avoir du tout. Or, comme cette théorie révoltait le cœur de Colombe, la jeune fille se retira dans sa chambre, laissant dame Perrinc, dont l'imagination était trèsvive , bâtir mille plans d'avenir à elle , pour le jour où elle s'élèvcrail de la place de gouvernante de M"8 Colombe au grade de dame de compagnie de b comtesse d'Orbec.
Pétulant ce temps le prévôt et le comte commençaient à leur tour la visite du Grand-Nesle , que venaient de Taire une heure auparavant dame Terrine et Ascanio.
Ce serait une étrange chose si les murs, qui, a ce que Ton prétend, ont des oreilles, avaient aussi des yeux et une langue , et racontaient à ceux qui entrent ce qu'ils ont vu et entendu de ceux qui sortent.
Mais comme les murs se taisaient et regardaient le prévôt et le trésorier en riant peut-être à la manière des murs, c'était le susdit trésorier qui parlait.
i Vraiment , disait-il tout en traversant la cour qui menait du Petit au Grand-Ncsle, vraiment elle est fort bien , la petite ; c'est une femme comme il m'en faut une, mon cher d'Esiourville, sage, ignorante et bien élevée. Le premier orage passé , le temps se remettra au beau fixe, croyez-moi. Je m'y connais; toutes les petites filles rêvent un mari jeune, beau, spirituel et riche. Eh ! mon Dieu, j'ai au moins la moitié des qualités qu'on exige de moi. Peu d'hommes peuvent en dire autant , c'est donc déjà beaucoup. » Puis, passant de sa femme future à sa propriété à venir, et parlant avec le même accent grêle et convoiteur de l'une et de l'autre : « C'est comme ce Vieux Nesle, continua-t-il, c'est sur mon honneur un magnifique séjour, cl je l'en fais mon compliment. Nous serons là à merveille, ma femme, moi cl toute ma trésorerie. Voilà pour notre habitation personnelle, voilà pour mes bureaux, voilà pour la valetaille. Seulement , tout cela est un peu bien dégradé. Mais avec quelques dépenses que nous trouverons moyen de faire payer à Sa Majesté, nous en tirerons un excellent parti. A propos , d'Esiourville, es-tu bien sûr de conserver celle propricté-là? Tu devrais faire régulariser ton titre ; autant que je me rappelle , le roi ne te l'a pas donnée , après tout.
— 11 ne me l'a pas donnée , c'est vrai , reprit en riant le prévôt ; mais il me l'a laissé prendre , et c'est à peu près tout comme.
— Oui, mais si quoique autre te jouaii le tour de lui faire cette demande en règle ?
— Oh ! celui-là serait mal reçu, je l'en réponds, à venir faire valoir son litre ; et sûr comme je le suis de l'appui de Mme d'Étampcs et du lien , je le ferais grandement repenlir de ses prétentions. Non , va, je suis tranquille , cl l'hôtel de Nesle m'appartient , aussi vrai , cher ami , que ma fille Colombe est à toi ; pars donc tranquille cl reviens vile. »
Comme le prévôt disait ces paroles, de la véracité desquelles ni lui ni son interlocuteur n'avaient aucun motif de douter, un troisième personnage, conduit par le jardinier Rairahaut , parut sur le seuil de la porte qui donnait de la cour quadrangulairc dans les jardins du Grand-Ncsle. C'était le vicomte de Marmagne.
Celui-là était aussi un prétendant de Colombe , mais un prétendant malheureux. C'était un grand bellâtre d'un blond ardent avec des couleurs roses , suffisant, insolent, bavard , plein de prétentions auprès des femmes , auxquelles il servait souvent de manteau pour cacher leurs véritables amours, plein d'orgueil de sa position de secrétaire du roi, laquelle position lui permettait d'approcher de Sa Majesté à la manière donl l'approchaient ses lévriers, ses perroquets et ses singes. Aussi le prévôl ne s'étail-il pas trompé à celte faveur apparente et à celte familiarité superficielle donl il jouissait près de Sa Majesté, faveur et familiarité qu'il ne devait, assurait-on, qu'à l'extension peu morale qu'il donnait à sa charge. D'ailleurs , le vicomte de Marmagne avait depuis longtemps mangé tout son patrimoine et n'avait pas d'autre fortune que les libéralités de François l*r. Or ces libéralités pouvaient tarir d'un jour à l'autre, cl messire Robert d'Esiourville n'était pas si fou que de se fier dans les choses de celle importance aux caprices d'un roi fort sujet aux caprices. 11 avait donc tout doucement repoussé la demande du vicomte de Marmagne, en lui avouant confidentiellement et sous le sceau du secrel que la main de sa fille élail déjà depuis longtemps engagée à un autre. Grâce à celte confidence , qui molivaii le refus du prévôl, le vicomte de Marmagne et sire Robert d'Esiourville étaient restés en apparence les meilleurs amis du monde, quoique depuis ce temps le vicomte délestât le prévôt et que de son côté le prévôl se défiât du vicomte, lequel sous son air affable et souriant n'avait pu cacher sa rancune à un homme aussi habilité que l'était messire Robert à lire dans l'ombre des cours el dans l'obscurité des cœurs. Chaque fois qu'il voyait paraître le vicomte, le prévôt s'attendait donc , sous son air affable et prévenant, à recevoir un porteur de mauvaises nouvelles , lesquelles il avait l'habitude de débiter les larmes aux yeux et avec celle douleur feinte cl calculée qui exprime goullc à goutle le poison sur une plaie.
Quant au comte d'Orbcc, le vicomte de Marmagne avait à peu près rompu avec lui : c'était même une
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«le ces rares inimitiés de cour visibles à l'œil nu. D'Orbec méprisait Marmagnc , parce que Marmagnc n'avait pas de fortune et ne pouvait tenir un rang ; Marmagnc méprisait d'Orbec , parce que d'Orbec éiail vieux et avait par conséquent perdu le privilège de plaire aux femmes; enfin tous deux se haïssaient, parce que toutes les fois qu'ils s'étaient trouvés sur le nièmccltemin,runavaitenlevéquelquecbo8eà l'autre.
Aussi , dès qu'ils s'aperçurent , les deux courtisans se saluèrent avec ce sourire sardonique et froid qu'on ne rencontre que dans les antichambres des palais , cl qui veut dire : « Ah ! si nous n'étions pas deux lâches , comme il y a déjà longtemps que l'un de noui» ne vivrait plus ! »
Néanmoins, comme il est du devoir d'un historien de dire le bien comme le mal , il est juste d'avouer qu'ils s'en tinrent à ce salut et à ce sourire, et que, sans avoir échangé une seule parole avec le vicomte de Marmagne , le comte d'Orbec , reconduit par le prévôt, sortit immédiatement par la même porte qui venait de donner entrée à son ennemi.
Hâtons-nous d'ajouter néanmoins que, malgré la haine qui les séparait , ces deux hommes , le cas échéant, étaient prêts à se réunir momentanément pour nuire à un troisième.
Le comte d'Orbec sorti , le prévôt se trouva seul avec son ami le vicomte de Marmagne.
Il s'avança vers lui avec un visage gai , celui-ci l'attendit avec un visage triste.
« Eh bien, mon cher prévôt , lui dit Marmagne , rompant le premier le silence , vous avez l'air bien joyeux.
— Et vous , mon cher Marmagne , répondit le prévôt, vous avez l'air bien triste.
— C'est que, vous le savez, mon pauvre d'Estourvillc , les malheurs de mes amis m'affligent tout autant que les miens.
— Oui , oui , je connais votre cœur, dit le prévôt.
— El quand je vous ai vu si joyeux , avec votre futur gendre , le comte d'Orbec , car le mariage de votre fille avec lui n'est pins un secret , et je vous en félicite, mon cher d'Estourvillc...
— Vous savez que je vous avais dit depuis longtemps que la main de Colombe était promise , mon cher Marmagnc.
— Oui, je ne sais vraiment comment vous consentez;) vous séparer d'une si charmante enfant.
— Oh! je ne m'en sépare pas, reprit maître Hu-
bert. Mon gendre , le comte d'Orbec , fera passer b Seine à toute sa trésorerie , et viendra habiter le Grand-Nesle, tandis que moi , dans mes moments perdus, j'habiterai le Petit.
— Pauvre ami ! dit Marmagne en secouant la tète d'un air profondément peiné , en appuyant une de ses mains sur le bras du prévôt, et en portant l'autre à ses yeux pour essuyer une larme qui n'existait pas.
— Comment, pauvre ami? dit messire Robert. Ah çà ! qu'avez- vous donc encore à m'annoncer ?
— Suis je donc le premier à vous annoncer cette fâcheuse nouvelle?
— Laquelle? voyons, priez!
— Vous le savez , mon cher prévôt , il faut être philosophe en ce monde, et il y a un vieux proverkque notre pauvre race humaine devrait avoir sans cesse à la bouche, car il renferme à lui seul toute la sagesse des nations.
— Et quel est ce proverbe ? Achevez.
— L'homme propose , mon cher ami , l'homme propose cl Dieu dispose.
— El quelle chose ai-jc proposée dont Dieu dl< posera ? voyons, achevez cl finissons-en.
— Vous avez destiné l'hôtel du Vieux -Neslc à votre gendre et à votre fille?
— Sans doute ; et ils y seront installés, j'espère, avant trois mois.
— Déirompcz-vous, mon cher prévôt, détrompez vous ; l'hôtel de Neslc, à celle heure, n'est plus votre propriété. Excusez-moi de vous causer ce chagrin; mais j'ai pensé que mieux valait , avec le caractère un peu vif que je vous connais, que vous apprissiez cette nouvelle de la bouche d'un ami , qui mettra j vous l'apprendre tous les ménagements convenables, que de la tenir de la bouche de quelque malolro qui, enchanté de votre malheur, vous l'aurait jetée brutalement à la face. Hélas ! non , mon ami , le Grand Neslc n'est plus à vous.
— Et qui me l'a donc repris?
— Sa Majesté.
— Sa Majesté !
— Elle-même ; vous voyez donc bien que le malheur esl irréparable.
— Et quand cela ?
— Ce matin. Si je n'avais pas été retenu par mon service au Louvre, vous en eussiez été prévenn plus tôt.
— On vous aura irompé, Marmagne, c'est quelque
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faux bruit que mes ennemis se plaiscnl à répandre, cl dont vous vous êtes fait prématurément l'écho.
— Je voudrais pour bien des choses que cela fût ainsi , mais malheureusement on ne ma pas dit , j'ai entendu.
— Vous avez entendu , quoi?
— J'ai entendu le roi de sa propre bouche donnant le Vieux Nesle à un autre.
— Et quel est cet autre?
— Un aventurier italien , un certain orfèvre que vous connaissez peut-être de nom , un intrigant qui s'appelle Benvenuto Ccllini , qui arrive de Florence
— On ajoute que ce damné spadassin blesse cl lue sans scrupule tous ceux qui lui font obstacle.
— Ignorez-vous qu'une garde de vingt quatre sergents d'armes est jour et nuit à mes ordres?
— On dit qu'il a été frapper un orfèvre auquel il en voulait au milieu d'un halaillon de soixante
depuis deux mois , dont le roi s'est coiffé je ne sais Bayard , ou Antonio de Leyra.
pourquoi, ct'qu'il a été aujourd'hui visiter avec toute sa cour dans l'hôtel du cardinal de Ferrare , où ce prétendu artiste a établi sa boutique.
— Et vous étiez là , dites-vous , vicomte , quand le roi a fait donation du Grand-Nesle à ce misérable?
— J'y étais , répondit de Marmagnc en prononçant ces deux mots lettre à lettre et en les accentuant avec lenteur et volupté.
—Ah ! ah ! fit le prévôt, eh bien, je l'attends, votre aventurier. Qu'il vienne prendre le préseul royal !
— Comment ! vous auriez l'intention de faire résistance?
— Sans douie.
— A un ordre du roi?
— A un ordre de Dieu , à un ordre du diable ; à tous les ordres enfin qui auront la prétention de me faire sortir d'ici.
— Prenez garde , prenez garde, prévôt , reprit lo vicomte de Marmagne, outre la colère du roi à laquelle vous vous exposez, ce Benvenuto Cellini est par lui-même plus à craindre que vous ne pensez.
— Savez-vous qui je suis , vicomte ?
— D'abord , il a toute la faveur de Sa Majesté , pour le moment c'est vrai , mais il l'a.
— Savez-vous que moi , prévôl de Paris, je représente Sa Majesté au Chàtelel , que j'y siège sous un dais, en habit court, en manteau à collet, l'cpée au côté, le chapeau orné de plumes sur la té le, et tenant à la main un bâton de commandement en velours bleu !
— Ensuite je vous dirai que ce maudit Italien accepte volontiers la lutte de puissance à puissance avec toutes sortes de princes , de cardinaux et de
— Vous oubliez que l'hôtel deNesIe est fortifié, qu'il a créneaux aux murs et màchecoulis au-dessus des portes , sans compter le fort de la ville qui d'un côté le rend imprenable.
— On assure qu'il s'enlend aux siégea comme
— Savez-vous que j'ai un sceau particulier qui lait l'authenticité des actes?
— C'est ce que nous verrons.
— J'en ai peur.
— Et moi j'attends.
— Tenez, voulez- vous que je vous donne un conseil, mon cher ami?
— Donnez, pourvu qu'il soit court.
— N'essayez pas de lutter avec plus fort que vous.
— Avec plus fort que moi ? un méchant ouvrier d'Italie ! Vicomte , vous m'exaspérez.
— C'est que, d'honneur! vous pourriez vous en repentir. Je vous parle à bon escient.
— Vicomte, vous me- mettez hors des gonds.
— Songez que cet homme a le roi pour lui. — Eh bien! moi, j'ai madame d'Elampes.
— Sa Majesté pourra trouver mauvaisqu'on résiste à sa volonté.
— Je l'ai fait déjà , monsieur , cl avec succès encore.
— Oui, je le sais, dans l'affaire du péage du pont de Manies. Mais...
— Mais quoi ?
— Mais on ne risque rien , ou du moins pas grand'chosc , de résister à un roi qui est faible et bon, tandis qu'on risque tout en entrant en lutte contre un homme fort et terrible comme l'est Benvenuto Ccllini.
— Ventre Mahom ! vicomte , vous voulez donc me rendre fou?
— Au contraire, je veux vous rendre sage.
— Assez, vicomte, assez ; ah ! le manant, je vous le jure, me payera cher le moment que votre amitié vient de me faire passer.
— Dieu le veuille, prévôl, Dieu le veuille !
— C'est bien, c'est bien. Vous n'avez pas autre chose à médire?
— Non, non, je ne crois pas, fil le vicomlc comme
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s'il cherchait quelque nouvelle qui pût faire pendant à la première.
— Eh' bien, adieu, alors! s'écria le prévôt.
— Adieu ! mon pauvre ami.
— Adieu !
— Je vous aurai averti, du moins.
— Adieu!
— Je n'aurai rien à me reprocher, et cela me console.
— Adieu, adieu !
— Bonne chance ! Mais je dois vous dire qu'en vous faisant ce souhait , je doute de le voir s'accomplir.
— Adieu ! adieu ! adieu !
— Adieu ! »
Et le vicomte de Harangue , le cœur gonflé de soupirs, le visage bouleversé de douleur, après avoir serré la main du prévôt comme s'il prenait pour toujours congé de lui , s'éloigna en levant les bras au ciel. -
Le prévôt le suivit, et ferma lui-même derrière lui la porte de la rue.
On comprend que cette conversation amicale avait singulièrement irrité le sang et remué la bile de messire d'Eslourville. Aussi cherchait-il sur qui il pourrait faire passer sa mauvaise humeur, lorsque tout à coup il se souvint de ce jeune homme qu'il avait vu sortir du Grand-Nesle au moment où il allait y entrer avec le comte d'Orbcc. Comme Raimbaut était la, il n'eut pas loin à chercher celui qui devait lui donner des renseignements sur cet inconnu, et faisant venir, d'un de ces gestes impératifs qui n'admettent pas de réplique, le jardinier vers lui, il lui demanda ce qu'il savait de ce jeune homme.
Le jardinier répondit que celui dont voulait parler son maître s'étanl présenté au nom du roi pour visiter le Grand Nesle, il n'avait rien cru devoir prendre sur lui, et l'avait conduit à dame Pcrrine, qui l'avait complaisammenl mené partout.
Le prévôt s'élança dans le Pctit-Nesle afin de demander une explication à la digne duègne ; mais malheureusement elle venait de sortir pour faire la provision de la semaine.
Restait Colombe, mais comme le prévôt ne pouvait même supposer qu'elle eût vu le jeune étranger après les défenses exorbitantes qu'il avait faites à dame Pcrrine à l'endroit des beaux garçons, il ne lui en parla munie pas.
Puis, comme ses fonctions le rappelaient au
Grand-Chàtelel, il partit, ordonnant à Raimbaut, sous peine de le chasser à l'instant même, de ne laisser entrer qui que ce fût et a quelque nom qu'on vtnt, dans le Grand ni le Pctit-Nesle, et surtout le misérable aventurier qui s'y était introduit.
Aussi, lorsque Ascanio se présenta le lendemain avec ses bijoux comme l'y avait invité dame Pcrrine. Raimbaut se conlenta-l-il d'ouvrir un petit va*isia>, et de lui dire à travers les barreaux que l'hôtel de Nesle était fermé pour tout le monde, et particulièrement pour lui.
Ascanio, comme on le pense bien, se relira désespéré ; mais il faut le dire, il n'accusa pas un instant Colombe de cet étrange accueil; la jeun© fille n'avait levé qu'un regard , n'avait laissé tomber qu'un phrase, mais il y avait dans ce regard Uni d? modeste amour, et dans celle phrase tant d'aroou reusc mélodie, que depuis la veille Ascanio avait comme une voix d'ange qui lui chantait dans k cœur.
Il pensa donc avec raison que comme il avait été vu de maître Robert d'Eslourville, c était le prévôt qui avait donné celle terrible consigne dont i! étaitU victime.