‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 172 sur 212 · AN · texte numérisé non relu

AN

— Tout cela finira mal î tout cela finira mal ! murmura dame Perrine. On dit qu'il se passe de terribles choses, jeune homme, dans les villes prises d'assaut.

— Bassurcz-vous , dame Perrine , répondit Ascanio en riant , vous aurez affaire à des vainqueurs cléments.

— Ce que j'en dis , mon cher enfant , répondit dame Perrine , qui n'était pas fâchée peut-être de se ménager un appui parmi les assiégeants, c'est que j'ai peur qu'il n'y ail du sang répandu ; car quant à voire voisinage , vous comprenez bien qu'il ne peut nous être que très-agréable, allendu que la société manque un peu dans ce maudit désert où messire d'Eslourville nous a consignées, sa fille et moi, comme deux pauvres religieuses , quoique ni elle ni moi n'ayons prononcé de vœux, Dieu merci. Or, il n'est pas bon que rhomme soit seul, dit l'Ecriture, et quand l'Écriture dit l'homme , elle sous-enlend la femme ; n'est-ce pas voire avis , jeune homme?

— Cela va sans dire.

— El nous sommes bien seules et par conséquent bien tristes dans cet immense séjour.

— Mais n'y recevez-vous donc aucune visite? demanda Ascanio.

— Jésus-Dieu ! pires que des religieuses, comme je vous le disais. Les religieuses , au moins, ont des parenls, elles ont des amis qui viennent les voir à la grille. Elles ont le réfectoire où elles se réunissent, où elles parlent , où elles causent. Ce n'csl pas bien récréatif, je le sais, mais encore, c'est quelque chose. Nous , nous n'avons que messire le prévôt, qui vient de temps en temps pour morigéner sa fille de ce qu'elle devient trop belle, je crois , car c'esi son seul crime, pauvre enfant; et pour me gronder, moi , de ce que je ne la surveille pas encore assez, sévèrement. Dieu merci ! quand elle ne voit ame qui vive au monde, et quand, à part les paroles qu'elle m'adresse, elle n'ouvre la bouche que pour faire ses prières au bon Dieu. Aussi ! je vous en prie-, jeune homme, ne dites à personne que vous avez été reçu ici , que vous avez visité le Crand-Nesle avec moi, et qu'après avoir visité le Crand-Nesle , vousèles venu causer un instant avec nous au Petit.

— Comment ! s'écria Ascanio, après avoir visité le GramI-NesIe , je vais donc revenir avec vous an Petit? Je vais donc... i Ascanio s'arrêta, voyant que sa joie allait trop loin.

t Je ne crois pas qu'il serait poli, jeune homme,

après vous être présenté ainsi devant M"e Colombe qui, à tout prendre, en l'absence de son père, est la maîtresse de la maison, et avoir demande à me parler à moi seule, je ne crois pas qu'd serait poli, dis-jc, de quitter le séjour de Nesle sans lui dire un petit mot d'adieu. Après cela, si la chose ne vous agrée pas, vous êtes libre, comme vous le comprenez bien, de sortir directement par le Cratul-Neslc qui a sa sortie...

— Non pas, non pas! s'écria Ascanio. Peste! dame Perrine , je me vante d'être aussi bien élevé que qui que ce soit au monde, et de savoir me conduire courtoisement à l'égard des dames. Seulement , dame Perrine , visitons le séjour en question sans perdre un seul instant , car je suis on ne peut plus pressé. »

Et en effet , maintenant qu'Ascanio savait qu'il devait revenir par le Pelii-Neslc, il avait toute hàic d'en finir avec le Grand. Or, comme de son coté dame Perrine avait toujours une sourde crainte d'être surprise par le prévôt au moment où elle y pensait le moins , elle ne voulut point mettre Ascanio en relard, et détachant un trousseau de clefs pendu derrière une porte , elle marcha devant lui.

Jetons donc avec Ascanio un regard sur l'hôtel de IScsIe , où vont se passer désormais les principales scènes de l'histoire que nous racontons.

L'hôtel, ou plutôt le séjour de Nesle, comme on l'appelait plus communément alors , occupait sur la rive gauche de la Seine , ainsi que nos lecteurs le savent déjà , remplacement où s'éleva ensuite l'hôtel de Nevers et où l'on a bâti depuis la Monnaie et l'Institut. Il terminait Paris au nord-ouest, car au delà de ses murailles on ne voyait plus que le fossé de la ville et les verdoyantes pelouses du Préaux-Clercs. C'était Amaury , seigneur de Nesle en Picardie, qui l'avait fait construire vers la fin du huitième siècle. Philippe le Bel le lui acheta en 1308 cl en lit dès lors son château royal. En 1520 la tour de Nesle, de sanglante et luxurieuse mémoire , en avait été séparée pour former le quai , le pont sur le fossé el la porte de Nesle, de sorte que la sombre tour était resiée sur la rive du fleuve isolée et morne comme une pécheresse qui fait pénitence.

Mais le séjour de Nesle était heureusement assez vaste pour que celte suppression n'y parût pas. L'hôtel était grand comme un village : une haute

muraille percée d'un large porche ogive et d'une petite porte de service le défendait du côté du quai.

ASCANIO

On entrait d'abord

louréc de murs ; celle seconde muraille qnadrangulaire avait une porte à gauche et une porte in fond. Si Ton entrait , comme Ascanio venait de le faire , par la porte à gauche , on trouvait un charmant petit édifice dans le style gothique du quatorzième siècle : c ctail le Petil-Neslc, qui avait au midi son jardin séparé. Si l'on passait , au contraire, par la porte du fond, on voyait à main droite le Grand-Ncsle tout de pierres et flanqué de deui tourelles avec ses toi ts aigus brodés de balustrades, sa façade anguleuse , ses hautes fenêtres , ses vitre* coloriées et ses vingl girouettes ci iant au vent: iS y avait là de quoi loger trois banquiers ^aujourd'hui.

Puis , si vous alliez toujours en avant, vous voes perdiez dans toutes sortes de jardins cl de bass»* cours , el vous trouviez dans les jardins un jeu de paume , un jeu de bague , une fonderie , un arsenal, après quoi venaient les basses-cours , les bergeries r les élables el les écuries ; il y avait là de quoi loger trois fermiers de nos jours.

Le tout, il faut le dire , était fort négligé, et partant en très-mauvais étal , Raimbaul ettcsdeiii aides suffisant à peine pour entretenir le jardin du Petit-Nesle , où Colombe cultivait des fleurs, et ou daine Perrine plantait des chou* . Mais le tout eu>i vaste , bien éclairé , solidement bâti , el avecquelf l peu de soin cl de dépense , ou en pouvait faire I* plus magnifique atelier qui fût au monde.

Puis , la chose eût-elle élé infiniment moins convenable, qu'Ascanio n'en eût pas moins élé mi. I< principal pour lui étant surtout de se rapprocher de Colombe.

Au reste , la visile fut courte : en un tour de mai» l'agite jeune homme eut loul vu, tout parcouru, m apprécié. Ce que voyant, dame Perrine, qoiawt essayé vainement de le suivre , lui avail donné I"»1 bonnement le trousseau de clefs, qu'à la fin de km investigation il lui rendit fidèlement.

< El maintenant, dame Perrine , dit Ascanio, »f voici à vos ordres.

— Eh bien ! rentrons donc mainienant au PeW- Neslc, jeune homme , puisque vous penseï copbmoi que la chose est convenable.

— Comment donc ! ce serait de la plus grariJe impolitesse que d'agir autrement.

— Mais motus avec Colombe sur le sujet de votre 1 visite.

ASCANIO

— Oli ! mon Dieu , de quoi vais-jc lui parier alors 1 s'écria Ascanio.

— Vous voilà bien embarrassé, beau jouvenceau ! Ne m'avez-vous pas dit que vous éliez orfèvre?

— Sans doulc.

— Eh bien ! parlez-lui bijoux ; c'est une conversation qui réjouit toujours le cœur de la plus sage. On est fille d'Eve ou on ne l'est pas ; et si l'on est fille d'Èvc, on aime ce qui brille. D'ailleurs elle a si peu de distraction dans sa retraite , pauvre enfant ! que c'est une bénédiction de la recréer quelque peu. Il est vrai que la récréation qui conviendrait à son âge serait un bon mariage. Aussi maître Hohert ne vient pas une seule fois au logis que je ne lui glisse dans le tuyau de l'oreille : t Mariez-la donc , cette pauvre petite , mariez la donc. »

El sans s'aircrcevoir de ce que l'aveu de cette familiarité pouvait laisser planer de conjectures sur sa position chez messire le prévôt , dame Perrine reprit le chemin du Petit-Ncsle et rentra suivie d'Ascanio dans le salon où elle avait laissé Colombe.

Colombe était encore pensive et rêveuse, et dans la même altitude où nous l'avons laissée. Seulement, vingl fois peut-être sa tête s'était relevée cl son regard s'était fixé sur la porte par laquelle était sorti le beau jeune homme, de sorte que quelqu'un qui eût suivi ces regards répétés aurait pu croire qu'elle l'attendait : cependant, à peine vit-elle la porte tourner sur ses gonds que Colombe se remit au travail avec tant d'empressement que ni dame Perrine ni Ascanio ne purent se douter que son travail eût été interrompu.

Comment avait-elle deviné que le jeune homme suivait la duègne ? c'est ce que le magnétisme aurait pu seul expliquer, si le magnétisme eût été inventé à cette époque.

t Je vous ramène notre donneur d'eau bénite , ma chère Colombe , car c'est lui en personne , et je l'avais bien reconnu. J'allais le reconduire par la porte du Grand- Nesle, lorsqu'il m'a fait observer qu'il n'avait pas pris congé de vous. La chose était vraie , car vous ne vous êtes pas dit un seul pauvre petit mol tout à l'heure. Vous n'êtes pourtant muets ni l'un ni l'autre , Dieu merci.

— Dame Perrine, interrompit Colombe toute troublée.

— Eh bien! quoi? il ne faut pas rougir comme cela. M. Ascanio est un honnête jeune homme comme vous êtes une sage demoiselle. D'ailleurs

ALEXANDRE DUMAS. — TOME VII

c'est, a ce qu'il parali, un bon artiste en bijoux, pierres précieuses et affiquels , qui sonl ordinairement du goût des jolies filles. Il viendra vous en montrer, mon enfant , si cela vous plaît.

— Je n'ai besoin de rien , murmura Colombe.

— A celte heure, c'est possible ; mais il faut espérer que vous ne mourrez pas en recluse dans cette maudite retraite. Nous avons seize ans , Colombe , et le jour viendra où vous serez une belle fiancée à laquelle on donnera toutes sortes de bijoux, puis une grande dame à laquelle il faudra toutes sortes de parures. Eh bien! autant donner la préférence à celles de ce jeune homme qu'à celles de quelque autre artiste qui ne le vaudra sûrement pas. >

Colombe était au supplice. Ascanio, que les prévisions de dame Perrine ne réjouissaient que médiocrement, s'en aperçut et vint au secours de la pauvre enfant pour laquelle une conversation directe était mille fois moins embarrassante que ce monologue par interprèle.

< Oh ! mademoiselle , dit-il , ne me refusez point celle grâce de vous apporter quelques-uns de mes ouvrages ; il me semble maintenant que c'esl pour vous que je les ai faits, el qu'en les faisant je songeais à vous. Oh! oui, croycz-lc-bien , car nous autres artistes en bijoux , nous mêlons parfois a l'or, à l'argent , aux pierres précieuses , nos propres pensé' ^. Dans ces diadèmes qui couronnent vos têtes, dans ces bracelets qui éircignent vos bras, dans ces colliers qui caressent vos épaules , dans ces fleurs, dans ces oiseaux , dans ces anges , dans ces chimères que nous faisons balbutier à vos oreilles , nous mettons parfois de respectueuses adorations. >

El il faut bien le dire, en noire qualité d'historien , à ces douces paroles le cœur de Colombe se dilatait , car Ascanio , si longtemps muet , parlait enfin el parlait comme elle rêvait qu'il devait parler ; car , sans lever les yeux , la jeune fille sentait le rayon ardent de ses yeux fixés sur elle , cl il n'y avait pas jusqu'à l'accent étranger de celle voix qui ne prêtât un charme singulier à ces paroles nouvelles el inconnues pour Colombe , un accent profond et irrésistible à celle langue facile el harmonieuse de l'amour, que les jeunes filles comprennent avant de la parler.

< Je sais bien , continuait Ascanio , les regards toujours fixés sur Colombe , je sais bieu que nous n'ajoutons rien à votre beauté. On ne rend pas Dieu plus riche parce qu'on pare son autel. Mais au moins

ASCANIO

nous entourons voire grftcc de lout ce qui est suave ! était un rêve. Il ne comprenait pas qu'il fût che;

cl beau comme elle , cl lorsque , pauvres et humbles ouvriers d'enchantement» cl d'éclat, nous vous voyons du fond de notre ombre passer dans votre lumière, nous nous consolons d'être si for i au-dessous de vous en pensant que noire art vous élève encore.

— Oh ! monsieur, répondit Colombe toulc troublée , vos belles choses me seront probablcmenl toujours étrangères , ou du moins inutiles ; je vis dans l'isolement cl l'obscurité , el loin que cet isolement et celle obscurité me pèsent, j'avoue que je les aime , j'avoue que je voudrais y demeurer toujours , et cependant j'avoue encore que je voudrais bien voir vos parures, non pas pour moi, mais pour elles ; non pas pour les mcllrc, mais pour les admirer.»

El tremblante d'en avoir déjà trop dit, el peut élre d'endirc plus encore, Colombe, enachcvanl ces mots, salua cl sortit avec une telle rapidité qu'aux yeux d'un homme plus savant en pareille matière celle sortie eût pu tout bonnement passer pour une fuite.

« Eh bien ! à la bonne heure I dil dame Perrine , la voilà qui se réconcilie un peu avec la coquetterie. Il est vrai de dire que vous parlez comme un livre , jeune homme. Oui , vraiment , il faul croire que dans voire pays on a des secrets pour charmer les gens ; la preuve , c'est que vous m'avez mise dans vos intérêts loul de suite , moi qui vous parle , el d'honneur je souhaite que messire le prévôl ne vous fasse pas un trop mauvais parti. Allons , au revoir, jeune homme, et dites à votre maître de prendre garde à lui. Prévenez-le que messire d'Eslourville est dur en diable et fort puissant en cour. Ainsi donc , si voire maître voulait m'en croire , il renoncerait à se loger au Grand-Ncslc, cl surtout à le prendre de force. Quant à vous , nous vous reverrons , n'est-ce pas? Mais surtout ne croyez pas Colombe , elle est du seul bien de défunte sa mère plus riche qu'il ne faul pour se passer des fantaisies vingt fois plus coûteuses que celles que vous lui offrez. Puis, écoulez-moi , apportez aussi quelques objets plus simples , elle pensera peut-être à me faire un petit présent. On n'esi pas encore, Dieu merci , d'âge à se refuser toute coquetterie. Vous entendez, n'est ce pas? »

Et jugeant qu'il était nécessaire , pour être mieux comprise , d'ajouter le geste aux paroles , dame Per- | rine appuya sa main sur le bras du jeune homme. Ascanio tressaillit comme un homme qu'on réveille en sursaut. En effet , il lui semblait que tout cela

Colombe , el il doutait que celle hlanchc apparition , dont la voix mélodieuse murmurait encore à son oreille , dont la forme légère venait de glisser devant ses yeux , fût bien réellement celle-là pour un regard de laquelle la veille el le malin encore il eût donné sa vie.

Aussi , plein de son bonheur présent el de son espoir à venir , promit-il à dame Perrine loul cf qu'elle voulut, sans même écouler ce qu'elle lui demandait. Que lui importait? N'élail-il pas prêt à donner tout ce qu'il possédait pour revoir Colombe?

Puis, songeant lui-même qu'une plus longue risile serait inconvenante , il prit congé de dame Perrine en lui prometlant de revenir le lendemain.

En sortant du Pelil-Nesle , Ascanio se trouva presque nez à nez avec deux hommes qui allaient y entrer. A la manière dont l'un de ces deux le regarda encore plus qu'à son costume , il nul que ce devait être le prévôt.

Bientôt ses soupçons furent changés en certitude lorsqu'il vil ces deux hommes frapper à la même porte par laquelle il venait de sortir : il eut alors le regret de n'être point parti plus tôt , car qui pouvait dire si son imprudence n'allait pas retomber sur Colombe?

Pour ôter lout caractère d'importance à sa visite, en supposant que le prévôt y eût fait attention , Ascanio s'éloigna sans même retourner la tète vers ce petit coin du monde qui était le seul doitf en H moment il eût voulu élre le roi.

En renlranl à l'atelier il trouva Bcnvenulo fort préoccupé. Cet homme qui les avail arrêtés dans la rue était le Primalicc, cl il accourait en bon confrère prévenir Cellini que, pendant celte visite qu'était venue lui faire le malin François Ier , l'imprudent artiste avait trouvé moyen de se faire de MB> la duchesse d'Éiampes une ennemie mortelle.

VU

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