ASCANIO. NOI
lait coucher là , il était décidé et y coucherait , ayant prévu le cas , et ayant eu le soin de prévenir chez lui qu'il ne rentrerait peut-être pas.
Ce que voyant messire Nicolas de Neufville , il en avait pris son parli , au risque de ce qui pourrait en arriver, et avait délivré à Benvenuto Cellini l'acte de donation , en prévenant toutefois messire Robert d'Estourville de ce qu'il venait d'être forcé de faire, moitié par la volonté du roi , moitié par la persistance de l'orfèvre.
Quant à Benvenuto Cellini , il était rentré chez lui sans rien dire à personne de ce qu'il venait de faire , avait enfermé sa donation dans l'armoire où il enfermait ses pierres précieuses, et s'était remis tranquillement à l'ouvrage.
Celte nouvelle , transmise au prévôt parle secrétaire des finances , prouvait à messire Robert que Benvenuto, comme le lui avait dit le vicomte de Marmagne , tenait à son projet de s'emparer de gré ou de force de l'hôtel de Nesle. Le prévôt se mit donc sur ses gardes, fil venir ses vingt-quatre sergents d'armes, plaça des sentinelles sur les murailles, et n'alla plus au Chàielet que lorsqu'il y était absolument forcé par les devoirs de sa charge.
Les jours se passèrent , cependant , et Cellini , tranquillement occupé de ses iravaux commencés , ne risquait point la moindre attaque. Mais le prévôt était convaincu que celte tranquillilé apparente n'était qu'une ruse, et que son ennemi voulait lasser sa surveillance pour le prendre à ('improviste ; aussi messire Robert , l'œil toujours au guet , l'oreille toujours aux écoules , l'esprit toujours tendu , ne sortant pas de ses idées belliqueuses , gagnait à cet état , qui n'était ni la paix ni la guerre, je ne sais quelle fièvre d'attente , quel vertige d'anxiété qui menaçait, si la situation se prolongeait, de le rendre fou i le gouverneur du château Saint-Ange ; il ne gcail plus , ne dormait guère et maigrissait à vue d'œil.
De temps en temps il lirait tout à coup son épée et se mettait à espadonner contre un mur en criant : t Mais qu'il vienne donc ! qu'il vienne donc , le scélérat ! qu'il vienne , je l'attends ! » 4 Benvenuto ne venait pas.
Aussi messire Robert d'Estourville avait des moments de calme pendant lesquels il se persuadait à lui-même que l'orfèvre avait eu la langue plus longue que l'épée et qu'il n'oserait jamais exécuter ses damnables projets. Ce fui dans un de ces moments
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que Colombe , étant «ortie par hagard de sa chambre , vil tous ces préparatifs de guerre cl demanda à son père de quoi il s'agissait.
< Un drôle à châtier , voila tout, > avait répondu le prévôt.
Or, comme c'était l'état du prévôl de châtier , Colombe n'avait pas même demandé quel était le drôle dont on préparait le châtiment , trop préoccupée qu'elle était elle-même pour ne pas se contenter de celle simple explication.
En eflel , d'un mol messire Robert avait fait un terrible changement dans la vie de sa fdle: celle vie si douce , si simple , si obscure ci si reiirée jusqu'alors, celle vie aux jours si calmes ei aux nuits si tranquilles , ressemblait à un pauvre lac tout bouleversé par un ouragan. Parfois jusqu'alors elle avait vaguement senti que son aine était endormie el que son cœur était vide , mais elle pensait que celle tristesse lui venait de son isolement, mais elle attribuait celle vidnité à ce que loul enfant elle avait perdu sa mère ; et voilà que loul à coup , dans son existence , dans sa pensée , voilà que dans son cœur et dans son àmc loul se trouvait rempli , mais par la douleur.
Oh ! combien elle regrettait alors ce temps d'ignorance et de tranqudlité pendant lequel la vulgaire mais vigilante amitié de dame Perrine suffisait presque à son bonheur ; ce temps d'espérance el de foi où elle comptait sur l'avenir comme on compte sur un ami , ce temps de conliance filiale colin où elle croyait à l'aflcclion de sou père. Hélas! cet avenir maintenant, c'était l'odieux amour du comte d'Orbec ; la tendresse de son père, c'était de l'ambition déguisée en tendresse paternelle. Pourquoi , au lieu de se trouver l'unique héritière d'un noble nom et d'une grande fortune , n'étail-elle pas née la fille de quelque obscur bourgeois de la Cité, qui l'aurait bien soignée el bien chérie? elle eût pu alors rencontrer ce jeune artiste qui parlait avec lanl d'émotion el tant de charme , ce bel Ascanio , qui semblait avoir lanl de bonheur, lanl d'amour à donner.
Mais quand les battements de son cœur, quand la rougeur de ses joues avertissaient Colombe que l'image de l'étranger occupait depuis trop longtemps sa pensée , elle se condamnait à chasser ce doux rêve et elle y réussissait en se menant devant les yeux la désolante réalité; elle avait, au reste , depuis que son père s'était ouvert de ses projets de mariage avec
elle, expressément défendu à dame Perrine de recevoir Ascanio , sous quelque prétexte que ce fût, la menaçant de loul dire à son père si elle désobéissait ; et comme la gouvernante avait jugé à propos, de peur d'être accusée de complicité avec lui, de taire les projets hostiles du maître d'Ascanio, la pauvre Colombe se croyait bien défendue de ce côlé-là.
Et que l'on n'aille pas croire cependant que h douce enfant que nous avons vue fût résignée à obéir eu victime aux ordres de son père. Non ; tout son être se révoltait à l'idée de son alliance avec cet homme, pour lequel elle aurait eu de la haine si elle eût su ce que c'était que ce senlimenl.Aussi roulaitelle sous son beau front pâle mille pensées étrangères jusqu'alors à son esprit , pensées de révolte et de rébellion qu'elle regardait presque aussitôt comme des crimes el dont elle demandait à genoux pardon à Dieu. Alors elle pensait à aller se jeter aux genoux de François I". Mais elle avait entendu raconter tout bas que dans une circonstance bien autrement terrible la même idée élait venue à Diane de Poitiers, et qu elle y avait laissé Plionncur. M"6 d'Ëtampa pouvait aussi la proléger, la sauver si elle voulait. Mis le voudrait-elle? n 'accueillerait-elle pas par un sourire les plainles d'une enfant? Ce sourire de dédain el de raillerie, elle l'avait déjà vu sur les lèvres de son père quand elle l'avait supplié de la garder près de lui, et ce sourire lui avail fait un mal affreux.
Colombe n'avait donc plus que Dieu pour refuge, aussi se mettait-elle à son prie-Dieu cent fois par jour, conjurant le malirede toutes choses d'envoyer du secours à sa faiblesse avant la fin des trois moi* qui la séparaient encore de son redoutable fiancé: ou, si tout secours humain élait impossible, de lui permettre au moins d'aller rejoindre sa mère.
Quant à Ascanio , son existence n elait pas moins troublée que l'existence de celle qu'il aimait. Vingt fois depuis le moment où Raimbaul lui avail signifié l'ordre qui lui interdisait l'entrée de l'hôtel de Nesle. le malin avanl que personne ne fût levé, le soir quand tout le monde dormait, il allait rêver autour de ces hautes murailles qui le séparaient de sa rie. Mais pas une seule fois-, soit ostensiblement , swt furtivement , il n'avait essayé de pénétrer dans ce jardin défendu. Il y avail encore en lui ce respect virginal des premières années qui défend la femme qu'on aime contre l'amour même qu'elle aurait plus lard à redouter.
Mais cela n'empêchait pas Ascanio , toul en cisolanl son or, (oui en encadranises perles, louten enchâssant ses diamants, de faire hien des rêves insensés , sans compter ceux qu'il faisait , dans ses promenades du malin et du soir , ou dans le sommeil agité de ses nuits. Or, ces rêves se portaient surtout sur le jour tant redouté d'abord et tant désiré maintenant par lui , où Benvenulo devait se rendre mailrede l'hôtel de Nesle , car Ascanio connaissait son maître, et toute celle apparente tranquillité était celle du volcan qui couve une éruption. Celle éruplion , Ccllini avait annoncé qu'elle aurait lieu le dimanche suivant ; Ascanio ne faisait donc aucun doute que le dimanche suivant Cellini n'eut accompli son projet.
Mais ce projet , autant qu'il en avait pu juger dans ses courses autour du séjour de Nesle , ne s'accomplirait pas sans obstacle , grâce à ta garde continuelle qui se faisait sur ses murailles ; Ascanio avait remarqué dans l'hôtel de Nesle tous les signes d'une place de guerre. S'il y avait attaque , il y aurait donc défense ; et comme la forteresse ne paraissait pas disposée à capiluler , il élail évident qu'on la prendrait d'assaul.
Or c'était dans cet instant suprême que la chevalerie d'Ascanio devait trouver quelque occasion de se dévclop|>cr. Il y aurait combat, il y aurait brèche, il y aurait peut-être incendie. Or, c'était quelque chose de pareil qu'il lui fallait! un incendie surtout ! un incendie qui mettrait les jours de Colombe en danger. Alors il se lançait à Ir.ivcrs les escaliers tremblants , à travers les poulres brûlantes , à travers les murs enflammés. Il entendait sa voix appelant du secours; il arrivait jusqu'à elle, l'enlevait mourante ei presque évanouie dans ses bras , l'emportait à travers des abimcs de flammes, la pressant contre lui , sentant baltre son cœur contre son cœur, respirant son haleine. Puis , à travers mille dangers , mille périls , il la déposait aux pieds de son père éperdu , qui alors en faisait la récompense de son courage, cl la donnait à celui qui l'avait sauvée. Ou bien en fuyant sur quelque pont tremblant jeté au-dessus du feu , le pied lui glissait , el tous deux tombaient ensemble et mouraient embrassés , confondant leurs cœurs dans leur suprême soupir , dans un premier el dernier baiser. Et ce pis aller n'était point encore à dédaigner pour un homme qui n'avait pas plus d'espoir qu'Ascanio ; car , après la félicilé de vivre l'un pour l'antre ,
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le plus grand bonheur est de mourir ensemble.
Tous nos héros passaient donc , comme on lo voit, des jours et des nuits fort agités, à l'exccplion de Benvennlo Cellini, qui paraissait avoir complètement oublié ses projets hostiles sur l'hôtel de Nesle , et de Scozzone qui les ignorait.
Cependant toute la semaine s'élant écoulée dans les différentes émotions que nous avons dites, et Benvcnulo Cellini ayant ronseienceusement travaillé pendant les sept jours qui la composent et presque achevé le modèle en terre de son Jupiter, passa le samedi vers les cinq heures du soir sa coite de mailles, boulonna son pourpoint par-dessus , et ayant dit a Ascanio de l'accompagner , s'achemina vers l'hôtel de Nesle. Arrivé au pied des murailles , Cellini fil le tour de la place, examinant les côtés faible* et ruminant un plan de siège.
L'attaque devait offrir plus d'une difficulté , ainsi que l'avait dil le prévôt à son ami de Marmagne , ainsi que l'avait attesté Ascanio à son maître, ainsi enfin que Benvenulo pouvait le voir par lui-même. I >• château de Nesle avait créneaux el m:\checoulis , double mur du côlé de la Crève, et de plus les fossés et les remparts de la ville du côlé du Pré-aux-Clercs ; c'était bien une de ces solides el imposantes maisons féodales qui pouvaient parfaitement se défendre par leur seule masse, pourvu que les portes en fussent solidement fermées , et repousser sans secours do dehors les lirclaines el les larroneurs, comme on les appelait ù celle époque , el de plus, au besoin , les gens du roi. Au resle il en était ainsi dans celle amusante époque , où l'on était le plus souvent forcé de se servir à soi-même de police el de guet.
Sa reconnaissance achevée, 8clon toutes les règles de la stratégie antique el moderne , pensant qu'il fallait sommer la place de se rendre avant de mettre I le siège devant elle , il alla frapper à la petite porte de l'hôtel par laquelle déjà une fois Ascanio était entré. Pour lui comme pour Ascanio le vasistas l'ouvrit ; mais celle fuis, au lieu du pacifique jardinier, ce fut un belliqueux hoqueion qui se présenta.
« Que voulez-vous ? demanda le hoqueion à l'étranger qui venait de frapper à la porte de l'hôtel de Nesle.
— Prendre possession de l'hôtel , dont la pro- | priélé est concédée à moi, Benvenulo Cellini, répondit l'orfèvre.
— C'est bon , attendez , > répondit l'honnêle ser-
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genl ; et il s'empressa , selon l'ordre qu'il en avait reçu , d'aller avertir messirc d'Eslourville.
Au bout d'un moment il revint, accompagné du prévôt, qui, sans se montrer, retenant son haleine, se tint aux écoules dans un coin , environné d'une partie de sa garnison , afin de mieux juger de la gravilé du cas.
« Nous ne savons pas ce que vous voulez dire , répondit le lioqueion.
— Alors, dit Benvenuto Cellini, remettez ce parchemin à messirc le prévôt : c'est la copie certifiée de l'acte de donation. >
El il passa le parchemin par le vasistas.
Le sergent disparut une seconde fois ; mais comme celle fois il n'avait que la main à élendre pour remettre la copie au prévôt, le vasistas se rouvrit presque aussitôt.
t, Voici la réponse ! dit le sergent en faisant passer à travers la grille le parchemin en morceaux.
— C'est bon , reprit Cellini avec le plus grand calme. Au revoir. »
Et enchanté de Pallcniion avec laquelle Ascanio avait suivi son examen de la place et des observations judicieuses qu'avait émises le jeune homme sur le futur coup de main qu'on allait tenter , il rentra à l'atelier, affirmant à son élève qu'il eût fait un grand capitaine s'il n'eût élé destiné à devenir encore un plus grand artiste , ce qui aux yeux de Cellini valail nlinimenl mieux.
Le lendemain le soleil se leva magnifique sur l'horizon : Benvenuto avait-dès la veille prié les ouvriers de se rendre à l'atelier, bien que ce fui un dimanche, et aucun d'eux ne manqua à l'appel.
t Mes enfants, leur dit le maître, je vous ai engagés pour travailler en orfèvrerie et non pour combattre , cela est certain ; mais depuis deux mois que nous sommes ensemble, nous nous connaissons déjà assez les uns les aulres pour que, dans une grave nécessité , j'aie pu compter sur vous, comme vous pouvez tous el toujours compter sur moi. Vous savez ce dont il s'agit : nous sommes mal à Taise ici, sans air et sans espace , et nous n'avons pas nos coudées franches pour entreprendre de grands ouvrages ou même pour forger un peu vaillamment. Le roi , vous en avez élé lous témoins, a bien voulu me donner un logemcnl plus vaste et plus commode ; mais, vu que le temps lui manque pour s'occuper de ces menus détails , il m'a laissé le soin de m'y établir moi-même. Or on ne veut pas me l'aban-
j donner , ce logement si généreusement accordé par le roi ; il faut donc le prendre. Le prévôt de Paris, qui le relient contre l'ordre de Sa Majesté (il parait
i que cela se fait dans ce pays-ci) , ne sait pas à quel homme il a affaire : du moment où l'on me refuse, j'exige ; du moment où Ton me résiste , j'arrache. Êies-vous dans l'intention de m'aider? Je ne vous cache poinl qu'il y aura péril à le faire : c'est une bataille à livrer , c'est une escalade à entreprendre et aulres plaisirs peu innocents. Il n'y a rien à craindre
: de la police ni du guet, nous avons l'aulorisaliou de
! Sa Majesté ; mais il peut y avoir mort d'hommes, mes enfants. Ainsi , que ceux qui veulent tourner ailleurs ne fassent pas de façons , que ceux qui veulent rester à la maison ne se gênent pas ; je ne réclame que des cœurs résolus. Si vous me laissez seul avec Pagolo el Ascanio , ne vous inquiétez pas de la chose. Je ne sais pas comment je ferai ; mai* ce que je sais , c'est que je n'en aurai pas le démenti pour cela. Mais, sang du Christ! si vous me prêtez \os cœurs el vos bras comme je l'espère, gare aa prévôt et à la prévôté ! El maintenant que vous êtes édifiés à fond sur la chose , voyons , pria , voulez-vous me suivre ? »
Il n'y eut qu'un cri.
c Partout maître, partout où vous nous mènerez!
— Bravo , mes enfants ! alors vous êtes tous de la plaisanterie?
— Tous !
— En ce cas , rage cl tempête ! Nous allons nous divertir, cria Benvenuto qui se relrouvait enfin d.«ai son élément ; il y a assez longtemps que je me rouille. Dehors , dehors, les courages el les épées !
1 Ah ! Dieu merci , nous allons donc donner el r >:<:>. - I voir quelques bonnes estorades! Voyons! meseben enfants ; voyons , mes braves amis , il faut s'armer, il faut convenir d'un plan, il faut préparer nos coup»; qu'on s'apprêle à bien s'escrimer , et vive la joie ! Je vais vous donner tout ce que je possède d'armes offensives et défensives , outre celles qui sont peu- I ducs à la muraille , el où chacun peut choisir à volonté. Ah! c'esl une bonne coulevrine qu'il nous I faudrait, mais bah ! voilà sa monnaie en arquebn«e«, i en hacqucbules, en piques, en épées et poignards ; et puis des colles de mailles , des casques et des cuirasses. Allons I en hàic, en haie, habillons-nous pour le bal ; c'esl le prévôt qui payera les flûtes.
— Hourra ! » crièrent lous les compagnons. Alors ce fut dans l'atelier un mouvement , un tu-
mulie , un remue-ménage admirables à voir : la verve et l'entrain du maître animaient tous les cœurs et ion s les v isages. On essayait des cuirasses , on brandissait des épées , on lirait des poignards , on riait, on chantait, à croire qu'il s'agissait d'une mascarade ou d'une fêle. Benvenuto allait, venait, courait, enseignant une botte à l'un, bouclant le ceinturon de l'autre, et sentant son sang courir libre cl ebaud dans ses veines comme s'il avait retrouvé 8a véritable vie.
Quant aux ouvriers, c'étaient entre eux des plaisanteries à n'en plus Unir qu'ils se jetaient sur leurs mines guerrières et leurs maladresses bourgeoises.
c Eli ! mailre, regardez donc, criait l'un, regardez donc Simon le gaueber qui mei son épée du même côté que nous. A droite , donc ; à droite l
— Et Jehan, répondait Simon , qui lient sa hallebarde comme il tiendra sa crosse quand il sera évéque.
— El Pagolo , disait Jehan, qui met double colle de mailles.
— Pourquoi pas? répondait Pagolo, Hcrmann l'Allemand s'habille bien comme un chevalier du temps de l'empereur Barberousse. »
El en effet, celui qu'on venait de désigner sous l'appellation d'Hennann l'Allemand, épilhète qui formailquelque peu pléonasme, puisque le nom seul, par sa consonnance germanique, indiquait que celui qui le portait appartenait à quelques-uns des cercles du saint-empire, llermann , disons-nous, s'étail couvert de fer des pieds à la tèle, el semblait une de ces gigantesques statues comme les statuaires de cet le belle époque d'art en couchaient sur les tombeaux. Aussi Benvenuto, malgré la force, devenue proverbiale dans l'atelier, de ce brave compagnon d'outre- Rhin, lui ût-il observer que peut-être éprouvcrail-il, enfermé comme il l'était dans une pareille carapace, quelque difficulté à se mouvoir , et que sa force, au lieu d'y gaguer, y perdrait certainement. Mais, pour toute réponse , Hermann saula sur un établi aussi légèrement que s'il eût élé habillé de velours, et décrochant un énorme marteau , il le fil tournoyer au-dessus de sa léle , et frappa sur l'enclume trois si terribles coups , qu'à chacun de ces coups l'enclume s'enfonça d'un pouce dans la terre. Il n'y avail rien à répondre à uue pareille réponse , aussi Benvenuto ul-il de la tôle et de la main un salut respectueux en signe qu'il étail satisfait.
Seul , Ascanio avail fait sa loiletle de guerre en
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silence et a l'écart ; il ne laissait pas d'avoir quelque inquiétude sur les suites de l'équipée qu'il entreprenait; car enfin Colombe pourrait bien ne pas lui pardonner d'avoir aitaqué son père , surtout si la lutte amenait quelque grave catastrophe ; et , plus près de ses yeux , peut-être allait-il se trouver plus loin de son cœur.
Quanta Scozzone, moitié joyeuse, moitié inquiète, elle pleurait d'un côté et riait de l'autre ; le changement et la bataille, cela lui allait, mais les coups et les blessures ne lui allaient pas; les apprêts du combat faisaient sauler de joie le lutin, les suites du combal faisaient trembler la femme.
Benvenuto la vil enfin ainsi, souriante et pleurante à la fois. Il alla à elle.
< Toi , Scozzone , lui dit-il , lu vas rester à la maison avec Huperta et préparer de la charpie pour ( les blessés el un hon dioer pour ceux qui se porteront bien.
— Non pas, vraiment ! s'écria Scozzone ; oh ! je vous suis , moi ! Avec vous je suis brave à défier le prévôt el touie la prévolaille ; mais ici , seule avec Ruperta , je mourrais d'inquiétude et de peur.
— Oh ! pour cela , je n'y consentirai jamais, répondit Benvenuto, cela me troublerait trop de penser qu'il peut l'arriver quelque malheur. Tu prieras Dieu pour nous , chère pelile , en nous attendant.
— Écoulez, Benvenuto, reprit la jeune fille comme illuminée d'une idée subite , vous comprenez bien que je ne puis supporter l'idée de rester tranquille ici, tandis que vous serez là-bas blessé , mourant peut-être. Mais il y a un moyen de tout concilier : au lieu de prier Dieu dans l'atelier , j'irai le prier dans l'église la plus proche du lieu du combat. De cette façon , le danger ne pourra m'aticindre , et je serai tout de suite averlie de la victoire comme du revers.
— Allons, soit , répondit Benvenuto ; au reste, il est entendu que nous n'irons pas tuer les autres ou nous faire tuer nous-mêmes, sans au préalable aller
| entendre dévotement une messe. Eh bien ! c'est dit, ! nous entrerons dans l'église des Grands-Augustins qui est la plus proche de l'hôtel de Nesle , el nous t'y laisserons , pelile. »
Ces arrangements pris et les préparatifs terminés, on bul un coup de vin de Bourgogne. On ajouta aux armes offensives el défensives des marteaux , des pinces, des échelles et des cordes, cl l'on se mil en
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marche , non pas en corps d'armée , mais deux à deux , ei à d'assez longues distances pour ne pas attirer l'attention.
Ce n'est p;is qu'un coup de main fût chose plus rare dans ces temps-là que ne l'est de nos jours une émeute ou un changement de ministère; mais, à vrai dire, on ne choisissait pas d'ordinaire le saint jour du dimanche, ni l'heure de midi , pour se livrer à ces sortes de récréations , et il fallait toute l'audace de Benvenuto Cellini , soutenue d'ailleurs par le sentiment de son hou droit , pour risquer une tentative pareille.
Donc les uns après les autres nos héros arrivèrent à l'église des Grands-Augustins , et après avoir déposé leurs armes cl leurs outils chez le sacristain , qui était un ami de Simon le gaucher , ils allèrent pieusement assister au saint sacrifice de la messe et demander à Dieu la grâce d'exterminer le plus de hoquetons possihle.
Cependant , nous devons dire que malgré la gravité de la situation, malgré sa dévotion insigne, cl malgré l'importance des prières qu'il avait à adresserau Seigneur, Cenvenuto, à peine entré dans l'église, donna des marques d'une singulière distraction ;c'csl qu'un peu derrière lui, mais du côté de la nef opposée, une jeune tille d'un si adorable visage lisait dans un missel enluminé , qu'elle eût vraiment dérangé l'attention d'un saint , et à plus forte raison celle d'un sculpteur, L'ariisic dans celle circonstance gênait étrangement le chrétien. Aussi le hon Cellini ne put se tenir de faire partager son admiration, et comme Catherine , qui éiail à sa gauche, eût sans doute montré trop de sévérité pour les distractions de maître Bcnvcnulo, il se retourna vers Ascanio , qui était à sa droite, avec l'intention de lui faire- tourner les yeux vers celle admirable tète de vierge.
Mais les yeux d'Ascanio n'avaient plus t ien à faire sur ce point ; du moment où le jeune homme était entré à l'église, ses regards s'étaient fixés sur la jeune fille cl ne s'en étaient plus détournés.
Bcnvcnulo , qui le voyait absorbé dans la même contemplation que lui, se contenta donc de le pousser du coude.
« Oui, dit Ascanio, oui , c'est Colombe; n'est-ce pas, maître, comme elle est belle ! >
C'était Colombe , en elîet , à qui son père , ne redoutant point une attaque en plein midi , avait permis, non sans quelque difficulté néanmoins.
d'aller prier Dieu aux Augustin». Il csl vrai que Colombe avail fort insisté ; car c'était la seule consolation qui lui restât. Dame Perrine était à set côtés.
f Ah ça ! qu'est-ce que Colombe? demanda im naturellement Bcnvenulo.
— Oh ! c'est vrai , vous ne la connaissez pu, vous. Colombe, c'est la fille du prévôt, de menire Robert d'Eslourville lui-même. N'est-ce pas qu'elle est belle? dit-il une seconde fois.
— Non , reprit Benvenuto , non , ce n'est pu Colombe. Vois-tu, Ascanio, c'est Hébé, la déeste de la jeunesse ; l'Hébé que mon grand roi François 1er m'a commandée, l'Hébé que je rêve, que je demandais à Dieu et qui est descendue ici-bas à nu prière, i
Et sans s'apercevoir du mélange bizarre qu'offrait l'idée d'Hébé lisant sa messe et élevant son cœuri Jésus , Cenvenuto continua son hymne à la beauté en même temps que sa prière à Dieu et set plans militaires ; l'orfèvre , le catholique et le stratéjiisK reprenaient tour à tour le dessus dans son esprit.
« Notre père qui êtes aux cieux. — Mais regard? donc, Ascanio, quelle coupe de figure fine emma! — Que votre nom soit sanctifié, que votre règuearme en la terre comme au ciel. — Coin me cette ligne ouduleuse du corps est d'un ravissant contour ! — Doonez-nous notre pain quotidien. — El tu dis qu'une si charmante enfant est la fille de ce gredm depréiot que je me réserve pour l'exterminer de ma main? — El pardonnez-nous nosotTenscs comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. — Dusse-je brûler l'hôtel pour en arriver là. — Ainsi «oiul. «
El Benvenuto fil le signe de la crois, ne pas qu'il ne vint d'achever une excellente i dominicale.
La messe se termina au milieu de ces diverses préoccupations qui pouvaient paraître un peu btt* profanes chez un homme d'un autre caractère et d'un autre temps, mais qui étaient toutes naturelles dam une organisation aussi primesaulière que l'était celle de Cellini , cl dans une époque où Clément llsn* mettait en vers galants les sept psaumes de la pénitence.
Vite missa est prononcé , Benvenuto et C*uV> rine se serrèrent la main. Puis , tandis que h jeune fille en essuyant une larme restait à la pla« où elle devait attendre l'issue du combat , Cellini et Ascanio, les regards fixés sur Colombe qui pas levé les yeux de dessus son livre, allèrent .<
de leur» compagnon» , prendre nne gonite d'eau bénite ; après quoi on se sépara pour se rejoindre dans un cul-dc-sac désert situé à moitié chemin à peu près de l'église à l'hôtel de Ncsle.
Quant à Catherine, selon les conventions arrêtées, elle resta à la grand'incsse , comme aussi firent Colombe et dame Pcrrine, qui étaient simplement arrivées avant l'heure , et n'avaient écoulé ce premier office que comme une préparation à la messe solennelle ; ces deux dernières ne se doutaient guère , d'ailleurs , que Benvenulo et ses apprentis fussent sur le point de leur fermer toute communication avec la maison qu'elles avaient imprudemment quittée.