‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 176 sur 212 · ESTOCADES · texte numérisé non relu

ESTOCADES

Le moment décisif était arrivé. Benvenulo partagea set dix hommes en deux troupes : l'une devait essayer de forcer , par tous les moyens possibles, la porte de l'hôtel ; l'autre était destinée à protéger

la mort peut-être ; ensuite de quoi , il leur serra la main à tous , fit pieusement le signe de la croix et cria : i En avant! » Aussitôt, les deux troupes s'ébranlèrent, et longeant le quai des Augustins, désert à cette heure et à cet endroit, elles arrivèrent en maintenant entre elles une certaine distance, au bout d'un instant, devant l'hôiel de Nesle.

Alors Benvenulo , ne voulant pas attaquer son ennemi sans avoir accompli tontes les formalités de courloisic usitées en pareil cas , s'avança seul , son mouchoir blanc au bout de sou épée, vers la petite porte de l'hôiel où il était déjà venu la veille, et frappa, Gomme la veille , on lui demanda à travers l'ouverture grillée ce qu'il désirait. Benvenulo répéta le même protocole, disant qu'il venait prendre possession du chileau qui lui avait élé donné par le roi. Mais , plus malheureux que la veille, il n'obtint pas même cette fois l'honneur d'une réponse.

Alors , d'une voix haute cl ferme , et se tenant tourné vers la porte :

< A toi, dit- il, à toi, Robert d'Eslourville, seigneur de Villebon, prévôt de Paris , moi, Benvenulo Cellini , orfèvre, slaluaire, peintre, mécanicien el ingénieur, fais savoir que Sa Majesté le roi François Ier m'a librement , et comme c'était son droit, donné en toute propriété le Grand-Ncsle. Or, comme

les opérations des travailleurs el à écarlcr des murs à coups d'arquebuse, ou à combattre à coups d'épée i lu le détiens insolemment el que , contre le désir ceux des assiégeants qui paraîtraient sur les cré- royal, lu refuses de me le livrer, je le déclare donc.

neaus ou qui tenteraient une sortie. Benvenulo prit en personne le commandement de celle dernière troupe, et choisit pour lieutenant notre ami Ascanio ; puis il mit à la lêle de l'autre noire nouvelle connaissance Hermann , ce bon et brave Allemand qui aplatissait une barre de fer d'un coup de marteau cl un homme d'un coup de poing , lequel prît à son tour pour son second le peiil Jehan , autre drôle d'une quinzaine d'années, leste comme un écureuil, malin comme un singe el hardi comme un page , el que le Goliath avait pris en touverainc afleciion, par la raison sans doute que l'espiègle enfant ne cessait de tourmenter le bon Germain. Le pelil Jehan se plaça donc fièrement à côté de son capitaine, au grand dépit de Pagolo, qui, dans sa double cuirasse , ne ressemblait pas mal pour la roideur de ses mouvements à la statue du commandeur.

Les choses ainsi disposées, el une dernière revue faite des armes et des combatianls , Benvenulo adressa quelques mois à ces braves gens, qui allaient de si bon cœur pour lui au-devant des dangers cl de

Robert d'Ëstourvillc , seigneur de Villebon , prévôt de Paris , que je viens le prendre par force. Ainsi, défends-loi , el si mal arrive de ion refus , apprends que c'est loi qui en répondras sur la terre et dans le ciel , devant les hommes et devant Dieu. »

Sur quoi Benvenulo s'arrêta , attendant. Mais tout resta muet derrière les murailles. Alors Benvenulo chargea son arquebuse, ordonna à sa troupe de préparer ses armes ; puis, réunissant les chefs en conseil , c'est-à-dire lui , Hermann , Ascanio et Jehan :

« Mes enfants, dit-il, vous le voyez, il n'y a plus moyen d'éviter la lutte. Maintenant de quelle manière faut-il l'engager?

— J'enfoncerai la porte , dit Hermann , el vous me suivrez, voilà tout.

— El avec quoi, mon Samson? » demanda Benvenulo Cellini.

Hermann regarda autour de lui et aperçut sur le quai une solive que quatre hommes ordinaires auraient eu peine à soulever.

« Avec celle pouire, » dit-il.

El il alla tranquillement ramasser la poutre , la mit sous son bras , l'y assujettit comme un bélier dans sa machine et revint vers son général.

Cependant la foule commençait à s'amasser , et Benvcnuto , excité par elle, allait donner Tordre de commencer l'attaque lorsque le capitaine des archers du roi, prévenu sans doute par quelque bourgeois conservateur , parut à l'angle de la rue accompagné de cinq ou six de ses gens à cheval. Ce capitaine était un ami du prévôt , el quoiqu'il sût parfaitement de quoi il s'agissait , il s'approcha de Bcnvenulo Ccllini , espérant l'intimider sans doute, cl tandis que ses gens barraient la roule à Her-

• Que demandez-vous , dit-il ? et pourquoi troublez-vous ainsi la tranquillité de la ville?

— Celui qui trouble véritablement la tranquillité, répondit Cellini, est celui qui refuse d'obéir aux ordres du roi , et non pas celui qui les exécute.

— Que voulez-vous dire? demanda le capitaine.

— Je veux dire que voilà une ordonnance de Sa Majesté en bonne el due forme délivrée par M. de Neufvillc , secrétaire de ses finances, laquelle me fait don de l'hôtel du Grand-Nesle. Mais les gens qui y sont enfermés refusent de reconnaître cette ordonnance , el par conséquent me dénient mon bien. Or, d'une façon ou de l'autre, j'ai mis dans ma téte que puisque l'Écriture dit qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César , Benvcnuto Cellini a le droil de reprendre ce qui appartient à Bcnvenulo Cellini.

— Eh ! au contraire de nous empêcher de conquérir noire hôtel, vous devriez nous prêter mainforte, cria Pagolo.

— Tais-loi , drôle ! dit Benvcnuto en frappant du pied , je n'ai besoin de l'aide de personne, enlendstu?

— Vous avez raison en droit , répondit le capitaine, mais vous avez tort en fait.

— Comment cela? demanda Benvenulo, qui senlail que le sang commençait à lui monter au visage.

— Vous avez raison de vouloir rentrer dans votre bien , mais vous avez torl d'y vouloir rentrer de celle façon , car vous ne gagnerez pas grand'chose de bon , je vou6 le prédis , à espadonner contre les murailles. Si j'ai un conseil à vous donner, conseil d'ami , croyez-moi , c'est de vous adresser à la justice et de porter plainte au prévôt de Paris , par

ASCANIO

exemple. La dessus, adieu el bonne chance. »

El le capitaine des archers du roi s'en alla en ricanant , ce qui fit que la foule , qui voyait rire l'autorité , se mil à rire.

« Bira bien qui rira le dernier , dit Benvenato Cellini. En avant, Hcrmann, en avant. >

Hcrmann reprit sa poutre , et tandis que Cellini , Ascanio el deux ou trois des plus habilcR tireurs de la troupe, l'arquebuse à la main , se tenaient prèu à faire feu sur la muraille, il s'avança comme une catapulte vivante contre la petite |*ortc que Ton avait jugée plus facile à enfoncer que la grande.

Mais lorsqu'il s'approcha de la muraille , une grêle de pierres commença d'en lomlier, et ceb sans qu'on vit personne , car le prévôt avait fait entasser ces pierres snr le haut des remparts comra^ une seconde muraille superposée à la première, et il n'y avait qu'à pousser les pierres du bout Ja doigt pour que dans leur chuie elle* écrasassent ta

assiegcanls.

Aussi, ceux-ci en voyant la grêle qui les accueillait, firenl-ils un pas en arrière. Il n'y eut donc , si inattendue que fût celle lerriblc défense , personne de blessé que Pagolo , qui , alourdi par sa double cuirasse , ne puise retirer aussi vivement que les autre* et fui atteint au talon.

Quant à Hcrmann , il ne s'inquiéta pas plus >V cette nuée de moellons qu'un chêne ne le fait de b grêle, el continua son chemin vers la porte, on. sciant mis en batterie, il commença à heurter de tels coups qu'il élail évidcnl que si forte qu'ellr fût , elle ne tiendrait pas longtemps à de pareille secousses.

De son côté, Benvenulo et les siens se tenaien: l'arquebuse au poing , el prêts à faire feu sur quiconque paraîtrait sur la muraille ; mais personne ne paraissait, le Grand-Nesle semblait êlre défendu par une garnison invisible. Benvenulo enrageait de n pouvoir venir en aide à son brave Allemand. Ton: à coup , il avisa la vieille tour de Nesle , qui , cohw nous l'avons dit, élail de l'autre côlé du quai.« baignait solitairement ses pieds dans la Seine.

< Attends, Hcrmann, s'écria Cellini. Attends, mon brave garçon , l'hôtel de Nesle esi à nous , aussi m que je m'appelle Benvenulo Cellini de mon nom, el que je su s orfèvre de mon étal. >

Puis , faisant signe à Ascanio et à deux de M compagnons de le suivre, il courut vers la tour, taudis qu'llcrmann, obéissant aux ordres de m

maître , faisait quatre pas en arrière , et dressant sa poutre comme un suisse sa hallebarde, attendait hors de la portée des pierres l'effet de la promesse du général.

En effet, comme Itcnvcnuto Pavait prévu, le prévôt avait négligé de faire garder la vieille tour : il s'en empara donc sans résistance , cl montant les escaliers quatre à quatre il parvint en un instant sur la terrasse ; cette (errasse dominait les murailles du Grand-Nc8lc , comme un clocher domine une ville , de sorte que les assiégés , tout à l'heure à l'abri derrière leur rempart , se trouvèrent tout a coup à découvert.

Un coup d'arquebuse qui retentit, une balle qui siffla, unboqueton qui tomba en hurlant, annoncèrent au prévôt que la face des choses allait, selon toute probabilité, changer pour lui.

En même temps , Herraaun , comprenant qu'il allait avoir le champ libre, reprit sa poutre et recommença à ébranler de nouveau la porte que les assiégés venaient au reste de raffermir pendant cette espèce «le trêve.

Quant à la foule, comme elle avait compris , avec cet admirable instinct de conservation qu'elle possède , que la fusillade allait se mettre de la partie, et que les spectateurs de la tragédie qui allait se passer pourraient bien attraper quelque sanglante éclaboussure , elle s'était , au coup d'arquebuse de Benvenulo et au cri poussé par le soldat blessé , dispersée comme une volée de pigeons.

Un seul individu était resté.

Cet individu était notre ami Jacques Aubry , le basochien , lequel , dans l'espoir de faire sa partie de paume , venait au rendez-vous que lui avait le dimanche précédent donné Ascanio.

Il n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur le champ de bataille et vit a l'instant même de quoi il était question.

La détermination que devait prendre Jacques Aubry , avec le caractère que nous lui connaissons, n'était pas douteuse. Jouer à la paume ou à l'arquebuse, c'était toujours un jeu; devinant que ses amis étaient au nombre des assaillants, ce fut donc parmi ceux-ci qu'il se rangea.

< Eh bien ! mes enfants , dit-il en s'avançanl vers le groupe , qui attendait que la porte fût enfoncée pour se précipiter dans la place , nous faisons donc un petit siège ? Peste ! vous ne vous attaquez pas à une bicoque, et c'est une rude tentative que vous

ALEXANDRE DUMAS. — TOME VII

entreprenez la, étant si peu de monde devant une si forte place.

— Nous ne sommes pas seuls, dit Pagolo, qui pansait son talon , en montrant de la main Benvenulo et ses trois ou quatre compagnons qui continuaient sur la muraille un feu si bien nourri que les pierres commençaient à pleuvoir infiniment moins dru qu'en commençant.

— Je comprends , je comprends , monseigneur Achille, dit Jacques Aubry, car vous avez, outre une foule d'autres ressemblances dont je ne doute pas, celle d'être blessé au même endroit. Je comprends ; oui , voilà mon camarade Ascanio , et puis le maître, sans doute, là, au haut de la tour.

— Justement, dit Pagolo.

— El cet autre qui cogne si rudemcnl à la porte, c'est aussi des vôtres, n'esi-cc pas?

— C'est Hcrmann, dit fièrement le petit Jehan.

— Peste ! comme il y va , dit l'écolier. Il faut que je lui fasse mon compliment. »

Et il s'approcha , les mains dans les poches, sans s'inquiéter autrement des balles qui sifflaient audessus de sa tète , du brave Allemand, qui continuait sa besogne avec la môme régularité qu'une machine mise en mouvement par d'excellents rouages.

■ Avez-vous besoin de quelque chose ? mon cher Goliath , dit Jacques Aubry , je viens me meure à voire service.

— J'ai soif, dit Hcrmann sans interrompre ses attaques.

— Peste ! je le crois bien ; vous faites là un métier à devenir enragé, et je voudrais avoir là un tonneau de bière ou de cervoise à vous offrir.

— De l'eau, dit Ilermann, de l'eau.

— \ «mis vous contenterez de cette boisson ? Soil. Nous avons là la rivière ; dans une minute vous allez ôire servi, i

Et Jacques Aubry se mit à courir vers la Seine, emplit sa casquette d'eau et la rapporta à l'Allemand. Celui-ci dressa sa poutre, avala d'un trait tout le liquide qu'elle contenait , et rendant à l'écolier sa casquette vide :

( Merci, » dit-il, etreprcnanlsa poutre, il se remit à la besogne.

Puis , au bout d'un instant :

t Allez annoncer au maître que cela avance, dit-il , et qu'il se tienne prêt. »

Jacques Aubry prit le chemin de la tour , et un instant après, il était entre Ascanio cl Benvenulo

ASCANIO

C.cllini qui, leurs arquebuses à la main , faisaient un feu ni bien nourri qu'ils avaient déjà mis hors de combat deux ou trois bommes. Les sergents de messire le prévôt commençaient à y regarder à deux fois de monter sur la muraille.

Cependant, comme , ainsi qu'Hermann l'avait fait dire à Bcnvcnulo , la porte menaçait de céder , le prévôt résolut de tenter un dernier effort , et encouragea si bien ses gens , qu'une grêle de pierres recommença de tomber ; mais deux coups d'arquebuse partis presque aussitôt calmèrent de nouveau l'ardeur des assiégés qui , quelque remontrance ou promesse que leur fit messire Robert, se tinrent cois et couverts : ce que voyant, messire Robert s'avança lui-même , cl prenant entre ses mains une énorme pierre , il s'apprêta à la faire rouler sur Hermann.

Mais Benvcnulo n'était pas bomme a se laisser prendre à l'improvisle; à peine eut-il vu l'imprudent qui se hasardait la où personne n'osait plus venir, qu'il porta sou arquebuse à son épaule. C'en était fait de messire Robert, lorsqu'à l'instant même où Ccllini allait lâcher la délente, Ascanio poussa un cri, releva le canon avec sa main ; le coup partit en l'air. Ascanio avait reconnu le père de Colombe.

Au moment où Benvenulo furieux allait demander à Ascanio l'explication de ce qu'il venait de faire, la pierre lancée vigoureusement par le prévôt alla tomber d'aplomb sur le casque d'Hcrmann. Or, quelle que fût la force du moderne Titan , il n'y avait pas moyen de résister à cet autre Pélion ; il lâcha la poutre qu'il tenait, ouvrit les bras comme pour chercher un appui , puis ne trouvant rien où se retenir , il tomba évanoui avec un bruit terrible.

Assiégés et assiégeants poussèrent en même temps un grand cri : le petit Jehan cl les trois ou quatre compagnons qui étaient à portée d'Hermann se précipitèrent sur lui pour l'emporter loin de la muraille ei lui donner des secours; mais en même temps la grande et la pelitc porte de l'hôtel de Nesle s'ouvrirent , et le prévôl, à la tète d'une quinzaine d'hommes, s'élança sur le blessé, payant bravement de sa personne, frappant, ainsi que ses hommes, d'estoc el de taille , si bien que Jehan el les trois compagnons , malgré les encouragements de Benvenulo , qui leur criait de tenir ferme el qu'il arrivait à leur secours , furent forcés de reculer. Le prévôt profita de ce moment de retraite : huit hommes empoignèrent Hermann toujours évanoui , les uns par les bras , les autres par les jambes ; sept

se placèrent en avant pour proléger le mouvement rétrograde qui allait s'opérer, desorleque pendant le temps où Ccllini , Ascanio , Jacques Aubry et les trois ou quatre compagnons qui étaient sur la terrasse de la tour descendaient les quatre ou cinq éuges qui séparaient celle lerrassede la rue, Hermaoti et ses porteurs rentraient au Grand-Nesle, et qoo . comme Ccllini , son arquebuse à la main, paraissait à la porte de la tour, celle de l'hôtel se refermait sor le dernier homme d'armes du prévôt.

Il n'y avait pas à se dissimuler que c'était un échec et un échec grave. Ccllini , Ascanio cl leurs compagnons avaient bien , par leurs arquebusades , mit hors de combat trois ou quatre assiégés , mais b perle de ces trois ou quatre hommes élait loin d'équivaloir pour le prévôl à ce qu'était la perte d'Iiermann pour Cellini.

Il y eut un moment de stupeur parmi les assie géants.

Tout à coup Cellini el Ascanio se regardèrent. « J'ai un projel , dit Cellini en regardaul à gauche , c'est-à-dire du côté de la ville.

— Et moi aussi, dit Ascanio en regardant à droite, du côté des champs.

— J'ai trouvé un moyen de faire sortir la garnison.

— El moi , si vous faites sortir la garnison , j'a trouvé un moyen de vous ouvrir la porte.

— De combien d'hommes as-tu besoin ?

— Un seul me suffira.

— Choisis.

— Jacques Aubry , dit Ascanio , voulez - vou* venir avec moi?

— Au bout du monde , cher ami , au bout du monde. Seulement je ne serais pas fâché d'avoir we arme quelconque , quelque chose comme un boa; d'épée ou un soupçon de poignard , quatre ou cio-j pouces de fer à fourrer quelque part si l'occasion s'en présente.

— Eh bien ! dit Ascanio, prenez l'épéc de PagoJo qui ne peut plus s'en servir , attendu qu'il se tient le talon de la main droite et qu'il fait le signe è* la croix de la main gauche.

— Et voici , pour compléter votre armement . mon propre poignard, dil Ccllini. Frappez arec, jeune homme , mais ne l'oubliez pas dans la blessure, vous feriez un trop beau cadeau au blesse, allendu qu'il esl ciselé par moi cl que la poignée vaut cent écus d'or comme un liard.

— El la lame? dil Jacques Aubry. La poignée >

ASCANIO

circonstance

son prix sans doute , mais en c'est la lame que j'estime.

— La lame n'a pas de prix, répondit Benvenulo : c'est celle avec laquelle j'ai tué l'assassin de mon frère.

— Vivat! cria l'écolier. Allons, Ascanio t en route.

— Me voilà , dit Ascanio en roulant cinq ou six brasses de corde autour de son cou et en menant une des échelles sur son épaule , me voilà. »

Et les deux aventureux jeunes gens descendirent le quai pendant cent pas à peu près , tournèrent à gauche et disparurent à l'angle de la muraille du Crand-Ncslc , derrière les fossés de la ville.

Laissons Ascanio tenter son projet et suivons (Fellini dans l'accomplissement du sien.

Ce qu'il regardait à gauche, c'est-à-dire du côté de la ville, tandis qu'Ascanio , comme nous l'avons dit, regardait à droite, c'est-à-dire du côté des champs , c'étaient , au milieu d'un groupe de populaire qui se tenait à distance, deux femmes qu'il croyait reconnaître pour la fille du prévôt et pour sa gouvernante.

En effet , c'étaient Colombe et dame Perrine qui, la messe achevée , revenaient pour rentrer au Petil- Nesle, et qui, effrayées de ce qu'on leur disait sur le siège de l'hôtel et de ce qu'elles voyaieut de leurs propres yeux, s'étaient arrêtées tremblantes au milieu de la foule.

Mais à peine Colombe se fut-elle aperçue qu'il existait entre les combattants une espèce de trêve momentanée qui lui laissait le passage libre, que, malgré les prières de dame Perrine , qui la suppliait de ne pas s'aventurer dans celte bagarre , Colombe, mue par l'inquiétude que lui inspirait le danger de son père, s'avança résolûment vers l'hôtel , laissant à dame Perrine liberté entière de la suivre ou de demeurer où elle était ; mais comme au foud du cœur dame Perrine aimait tendrement Colombe , la duègne , quelle que fût sa crainte , se résolut à l'accompagner.

Toutes les deux quittaient le groupe comme Ascanio et Jacques Aubry tournaient l'angle de la muraille.

Maintenant on comprend le projet do Benvenulo Cellini.

A peine eut-il vu les deux femmes s'avancer vers l'hôtel du prévôt, que lui-même s'avança au-devant d'elles , et offrant galamment le bras à Colombe :

i Madame, ne craignez rien ; dit-il , cl si vous

voulez accepter mon bras , je près de votre père. »

Colombe hésitait , mais dame Perrine , le bras qui se trouvait de son côté et que Benvenulo avait oublié de lui offrir :

i Prenez , chère petite , prenez , dit-elle , et acceptons la protection de ce noble cavalier. Tenez , tenez, voici monsieur le prévôt qui se penche sur la muraille, inquiet sans doute qu'il est de nous. >

Colombe prit le bras de Benvenulo , et tous trois s'avancèrent jusqu'à deux pas de la porte.

Là Cellini s'arrêta, et assurant sous chacun de ses bras le bras de Colombe et celui de dame Perrine :

i Monsieur le prévôt , dit-il à haute voix , voici voire fille qui demande à rentrer ; j'espère que vous lui ouvrirez la porte , à elle , à moins que vous ne consentiez à laisser aux mains de vos ennemis un si charmant otage. >

Vingt fois depuis deux heures le prévôt , à l'abri derrière ses retranchements , avait songé à sa fdle, qu'il avait si imprudemment laissée sortir et qu'il ne savait trop comment faire rentrer. Il espérait qu'avertie à temps elle penserait à l'aller attendre au Grand-Châtelet , quand voyant Cellini quitter le groupe de ses compagnons et s'avancer vers deux femmes il avait reconnu dans ces deux femmes Colombe et dame Perrine.

« La petite solle ! grommela lout bas le prévôt , je ne puis cependant pas la laisser au milieu de ces mécréants. »

Puis élevant la voix :

< Eh bien ! voyons, dit-il en ouvrant le guichet et en appliquant son visage à la grille, que demandezvous ?

— Voici mes offres , dit Benvenulo. Je laisserai rentrer M" Colombe et sa gouvernante , mais vous sortirez avec lous vos hommes, et nous combattrons dehors et à découvert. Ceux à qui le champ de bataille restera auront l'hôtel , et alors lant pis pour les vaincus , vœ victis ! comme disait votre compatriote Brennus.

— J'accepte, dit le prévôt, mais à une condition .

— Laquelle?

— C'est que vous vous écarlercz , vous et voire troupe, pour laisser à ma fille le temps de rentrer et à mes sergents le temps de sortir.

372 ASCANIO

— Soit ! dit Cellini ; mais sortez d'abord, M-Co- l vriers , était tombé au milieu d'eux,

lombe rentrera après ; puis MB0 (Plombe rentrée , cl pour vou» ôler toute retraite, vous jetterez la clef par-dessus les murailles.

— Convenu , dit le prévôt.

— Votre parole ?

— Foi de gentilhomme ! La vôtre?

— Foi de Benvenulo Cellini ! i

Celte promesse échangée , la porte s'ouvril ; les gens du prévôt sortirent cl se rangèrent sur deux rangs devant la porte , messire d'Eslourville à leur léle. Ils étaicnlencorc dix-neuf en tout. De son côté, Benvenuto i . filin i. privé d'Ascanio, d'Ilerraaiin et de Jacques Aubry , n'avait plus que huit combattants, encore Simon le gaucher élail-il blessé, heureusement que c'était à la main droite; mais Benvenuto n'élail pas homme à calculer le nombre de ses ennemis , lui qui avait élé frapper Fompco au milieu de douze sbires. Il tint donc sa promesse avec joie, car il ne désirait rien tant qu'une action générale el décisive.

< Vous |H)uvcz maintenant rentrer, madame, » dit-il a sa jolie prisonnière.

Colombe traversa l'espace qui la séparait des deux camps, rapide comme l'oiseau dont elle portait le nom , cl courut loul éperdue se jeter dans les bras du prévôt.

< Mon père ! mon père ! au nom du ciel ne vous exposez pas ! s'écria-l-clle en pleurant.

— Allons, rentrez! dit brusquement le prévôt en la preuani par le bras el eu la conduisant vers la porte, ce sont vos sottises qui nous réduisent à celte exlrémilé. »

Colombe rentra, suivie de dame Perrine, a qui la peur avait donné , sinon des ailes , comme à sa jolie compagne, du moins des jambes, qu'elle croyait avoir perdues depuis dix ans.

Le prévôt tira la porte derrière elle.

«La clef! la clef! > cria Cellini.

Le prévôt , à son tour, fidèle exécuteur de sa parole , lira la clef de la serrure cl la jela par-dessus la muraille , de manière à ce qu'elle retombal dans la cour.

t El maintenant , cria Benvenuto Cellini en se ruant sur le prévôt et sur sa troupe , chacun pour soi! Dieu pour tous ! >

Il y cul alors une mêlée terrible , car , avant que les hoquetons eussent eu le temps d'abaisser leurs lu s ils el de faire feu, Benvenuto , avec ses sept ou-

droite et à gauche avec celle terrible épée qu'il maniait si habilement cl qui, trempée par Ini-mèmc. trouvait si peu de cottes de mailles et même de cuirasses qui pussent lui résister. Les sergents jetèrem donc leurs arquebuses , devenues inutiles , lirèrem leurs épées el se mirent a espadonner à leur tour. Mais , malgré leur nombre , malgré leur force, es moins d'uu instant ils se trouvèrent éprpillés «r la place , el deux ou trois des plus braves , blessés au poinl de ne plus pouvoir continuer le combat, forent forcés de se retirer en arrière.

l e prévôt vil le danger , et comme c'était u homme brave el qui dans son temps, ainsi que do» l'avons dit , avait eu des succès d'armes , il se jeu au-devant de ce terrible Benvenuto Cellioi demi lequel loul cédait.

« A moi , cria-l-il , à moi , infâme larronenr, tt que tout se décide entre nous deux ! Voyons!

— Oh ! sur mon âme, je ne demande passion, messire Robert , répondit Benvenuto. Et si tow voulez dire à vos gens de ne pas nous déranger, je suis voire homme.

— Tenez-vous tranquilles , dit le prévôt.

— Que pas un ne bouge ! » cria Ce moi.

Et les combattants restèrent à leur place, «1» cieux el immobiles comme ces guerriers d'Homère qui interrompaient leur propre combat pour oeriei perdre du combat de deux chefs renommés.

Alors , comme le prévôt el Cellini tenaient du cun son épée nue à la main, ils se précipitèrent I*m sur l'autre.

Le prévôt éiait habile aux armes, mkCéâ était de première force. Depuis dix ou douze amie prévôt n'avait pas eu une seule fois l'occasion à tirer l'épéc. Depuis dix ou douze ans, au contraire, un seul jour ne s'était peut-être pas écoule samq»; Benvenuto mil flamberge au vent. Aux premières passes , le prévôt , qui avait un peu trop co»fl< sur lui-môme , s'aperçut donc de la supériorité <k

C'est qu'aussi Benvenuto Cellini , trouvant «* résistance à laquelle il ne s'attendait pas dam ^ homme de robe, déployait toute l'énergie, to«eJ rapidité cl loulc la ruse de son jeu. C était uneclx* merveilleuse que de voir comment son épée, qniwiablait le triple dard d'un serpent, menaçait à la f« la tête cl le cœur , voltigeant d'un endroit à l'auto et ne donnant à son adversaire que le temps de p

rersans lui laisser celui de lui porter un seul coup. Aussi le prévôt, comprenant qu'il avait affaire à plus fort que lui , se mit-il à rompre, tout en se défendant , il est vrai , mais enfin en cédant du terrain. Malheureusement pour messirc Robert , il avait tout naturellement le dos tourné au mur , de sorte qu'au bout de quelques pas il se trouva acculé a la porte , que par instinct il avait cherchée, quoiqu'il sût bien qu'il en avait jeté la clef par-dessus la muraille.

Arrivé là , le prévôt se sentit perdu ; aussi, comme un sanglier qui lient aux chiens , réunit-il toute sa force, et trois ou quatre bottes se succédèrent si rapidement , que ce fut à Benvenuto à parer a son tour ; encore uue fois arriva-l-il trop tard à la pa

ASCAMO. 573 i Fanfare , fanfare , le Grand-Nesle est à nous ! »

Comment toutes ces choses surprenantes élaienlcllc8 arrivées , c'est ce que le lecteur va voir dans le chapitre suivant.

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