‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 177 sur 212 · DE L'AVANTAGE DES VILLES FORTIFIEES · texte numérisé non relu

DE L'AVANTAGE DES VILLES FORTIFIEES

L'hôtel de Ncsle , dans la partie qui longeait le Pré-aux- Clercs, était doublement défendu par les murs et par les fossés de la ville , si bien que de ce côté il passait pour imprenable. Or Ascanio avait rade , de cette façon que l'épée de son adversaire , i judicieusement pensé qu'on s'avise rarement de malgré l'excellente cotte de mailles qu'il portait, lui | garder ce qui ne peut être pris , et il avait résolu de

effleura la poitrine ; mais , comme le lion blessé qui veut une prompte vengeance, à peine Benvenuto eutil senti la pointe du fer qu'il se ramassa sur lui-même et qu'il eût, d'un coup de pointe terrible, percé de pari en part le prévôt, si juste au même moment la porte n'cill tout à coup cédé derrière lui , de sorte que messired'Estourville tomba à la renverse et que le fer alla frapper celui qui venait de le sauver en ouvrant si inopinément la porte.

Mais au contraire de ce qu'on devait attendre, ce fut le blessé qui garda le silence et ce fut Benvenuto qui jeta un cri terrible.

Il avait, dans celui qu'il venait de frapper, reconnu Ascanio.

Dès lors il ne vil plus ni Hermann ni Jacques Aubry , qui se tenaient derrière le blessé. Il se jeta comme un fou au cou du jeune homme , cherchant sa plaie des yeux , de la main , de la bouche, et criant : i Tué, tué, tué par moi ! Ascanio, mon enfant, c'est moi qui t'ai tué > ! et rugissant et pleurant comme les lions doivent rugir et pleurer.

Pendant ce temps Hermann tirait le prévôt sain et sauf d'entre les jambes d'Ascanio et de Cellini , et le mettant sous son bras comme il aurait pu faire

■ l'un enfant , il le déposait dans une petite remise où m'amènes ici , à moins que ce ne soit pour pécher

tenter une attaque sur le point où l'on ne songeait pas à la résistance.

C'est dans celte vue qu'il s'éloigna avec son ami Jacques Aubry , sans se douter qu'au moment où il disparaissait d'un côlé, sa Colombe bien-aiméc allait apparaître de l'autre et fournir à Benvenuto un moyen de contraindre le prévôt à une sortie qui inspirait à celui-ci une si profonde répugnance.

Le projet d'Ascanio élait scabreux par l'exécution , périlleux par les suites. Il s'agissaii de franchir un fossé profond , d'escalader un mur de vingt-cinq pieds de haut , et , au bout de loul cela , de tomber peut-être au milieu de la troupe ennemie. Aussi , qûand il arriva au bord du fossé, et au moment d'exôcuterson entreprise, Ascanio comprit seulement loute la difficulté qu'il allait avoir à franchir l'un et à accomplir l'autre. Aussi sa résolution , si bien arrèlée qu'elle eût été d'abord , (léchit-elle un instant.

Quant à Jacques Aubry , il s'élail tranquillement arrêlé dix pas en arrière de son ami , regardant tour

| à tour le mur et le fossé; puis, après les avoir mesu-

; rés de l'œil tous les deux :

< Ah ça ! mon cher ami , lui dit-il , fais-moi ,

i je te prie, l'amitié de me dire pourquoi diable lu

maître Raimbautserrattscs instruments de jardinage, et, refermant la porte sur lui , il tirait son épée hors «lu i., un-. mu el se niellait en posture de défendre son prisonnier contre quiconque tenterait de le lui reprendre.

Quant à Jacques Aubry , il ne faisait qu'un bond

des grenouilles? Ah! oui... tu regardes ion échelle... Très-bien. Je comprends. Mais ton échelle a douze pieds , le mur en a vingt-cinq de haut cl le fosse dix de large : c'est vingt-trois pieds de différence , si je sais compter. »

Ascanio resta un instant abasourdi de la vérité

•lu pavé de la cour au haul de la muraille , bran- < de cette arithmétique ; puis tuul a coup se frappant dissant sa dague en signe de triomphe et criant : i le front :

371 ASCA!

« Oh I quelle idée ! «'écria t il ; regardez !

— Où?

— Là ! dit Ascanio, là !

— Ce n'est pas une idée que tu me montres, dit l'écolier, c'est un chêne. »

En effet , un chêne énorme sortait puissamment de terre , presque sur le bord extérieur du fossé, et allait regarder curieusement par-dessus les murs du séjour de Nesle.

« Comment , vous ne comprenez pas ! s'écria Ascanio.

— Si fait ! si fait ! je commence à entrevoir. Oui , c'est cela même. J'y suis. Le chêne commence avec le mur une arche de pont dont celte échelle peut faire le complément. Mais l'abîme est dessous, camarade , et un ablrac plein de boue. Diable ! il faut faire attention. On a ses plus belles bardes, et le mari de Simonne commence à ne plus vouloir me faire crédit.

— Aidez-moi à monter l'échelle , dit Ascanio , voilà tout ce que je vous demande.

— C'est cela , dit l'écolier, et moi je resterai en bas ! merci ! »

Et tous deux, Raccrochant en même temps à une des branches du tronc , se trouvèrent en un instant dans le chêne. Alors , réunissant leurs efforts , ils tirèrent l'échelle à eux et parvinrent avec elle à la cime de l'arbre. Arrivés là , ils l'abaissèrent comme [ un poiit-levis , et virent avec joie que, tandis qu'une de ses extrémités s'appuyait solidement sur une grosse branche, l'autre reposait d'aplomb sur le mur, qu'elle dépassait de deux ou trois pieds.

« Mais, dit Aubry, quand nous serons sur le mur?

— Eh bien , quand nous serons sur le mur, nous tirerons l'échelle à nous et nous descendrons avec l'échelle.

— Sans doute. Il n'y a qu'une difficulté à cela , c'est que le mur a vingt-cinq pieds de haut, et que l'échelle n'en a que douze.

— Prévu, i dit Ascanio en dévidant la corde qu'il avait enroulée autour de son cou; il l'attacha ensuite par un bout au corps de l'arbre , et il jeta l'autre 1 bout par-dessus le mur.

« 0 grand bomme , je le comprends , s'écria Jacques Aubry , et je suis heureux cl fier de me casser le cou avec toi.

— Eh bien! que faites-vous?

— Je passe, dit Aubry s'apprèlant à franchir l'intervalle qui le séparait du mur.

— Non pas ! reprit Ascanio , c'est à moi de passer le premier.

— Au doigt mouillé , dit Aubry présentant sa main à son compagnon avec deux doigts ouverts cl trois fermés.

— Soit, dit Ascanio, et il toucha un des deui doigts de l'écolier.

— Tu as gagné, dit Aubry. Passe, mais du sangfroid , du calme , entends-tu?

— Soyez tranquille , » repril Ascanio.

Et il commença à s'avancer sur le pont volant, que Jacques Aubry maintenait en équilibre en pesant sur l'une de ses extrémités; l'échelle était frêle , mats le hardi jeune homme était léger. L'écolier , respirant à peine , crut voir Ascanio fléchir un instant : mais celui-ci fil en courant les qualre pas qui le séparaient du mur el arriva sain et sauf. I -à encore il courait un danger énorme si quelqu'un des assiégés l'apercevait; mais il ne s'était pas trompé dans ses prévisions , et jetant un regard rapide dans le* jardins de l'hôtel :

i Personne, cria-l-il à son compagnon , personne '

— Alors , dit Jacques Aubry , en avant la danse de corde 1 i

El il s'avança à son tour sur le chemin étroit ei tremblant , tandis qu' Ascanio , assujettissant l'échelle, lui rendait le service qu'il en avait reçu. Or. comme il n'était ni moins adroit ni moins leste que son compagnon , en un instant il fut près de lui. , Tous deux sautèrent alors à califourchon sur b muraille el tirèrent l'échelle à eux ; puis rattachant avec l'extrémité de la corde dont l'autre bout était solidement fixé au chêne , ils la descendirent k long du mur, lui donnant le pied nécessaire \mv qu'elle leur prêtât un sûr appui. Enfin Ascanio , qui avait gagné le privilège de faire les expérience* prit la corde à deux mains, et se laissa glisser jusqu. sur la première traverse de l'échelle ; une seconde après il était à terre.

Jacques Aubry le suivit avec le même bonheur, et les deux amis se trouvèrent dans le jardin.

Une fois arrivés là, le mieux était d'agir vivement. Toutes ces manœuvres avaient demandé an certain temps, et Ascanio tremblait que son absence el celle de l'écolier n'eussent été préjudiciables soi affaires du maître ; tous deux tirant leurs épéea cou rurenl donc vers la porte qui donnait dans la première cour où devait se tenir la garnison, en supposant qu'elle n'cûl point changé de place. En arriver)'

à la porte , Ascanio colla son œil à la serrure , et s'aperçut que la cour était vide.

4 Benvenulo a réussi ! s'écria-t-il. I ;i garnison est sortie. A nous l'hôtel ! » El il essaya d'ouvrir, mais la porte (Hait fermée à la clef.

Tous deux se mirent à l'ébranler de toutes leurs forces.

« Par ici , par ici , dit une voix qui vibra jusqu'au fond du cœur du jeune homme; par ici, monsieur, i

Ascanio se retourna et aperçut Colombe à une fenêtre du rez-de-chaussée. En deux bonds il fui près d'elle.

< Ah , ah ! dit Jacques Auhry en le suivant , il parait que nous avons des intelligences dans la place. Ah ! vous ne m'aviez pas dit cela, monsieur le cacholier.

— Oh ! sauvez mon père , M. Ascanio ! cria Colombe, sans s'étonner de voir là ce jeune homme, cl comme si sa présence eût élé chose toute naturelle ; ils se battent , entendez-vous , là dehors , et c'csl pour moi , à cause de moi ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu! empêchez qu'ils ne le tuent!

— Soyez tranquille, dit Ascanio en s'élançant dans l'appartement , qui avait une sortie dans la petite cour; so]$z tranquille , je réponds de tout.

— Soyez tranquille , dit Jacques Aubry en prenant le même chemin , soyez tranquille , nous répondons de tout. >

En arrivant sur le seuil de la porte , Ascanio s'entendit appeler une seconde fois , mais celle fois par une voix moins douce que la première.

< Qui m'appelle ? dit Ascanio.

— Moi , mon cbeune ami , moi , répéta la même voix avec un accent ludesque des plus prononcés.

— Eh pardieu ! s'écria Jacques Aubry, c'esl notre Goliath ! Que diable faites-vous donc dans ce poulailler, mon brave géant? >

En effet, il avait reconnu Hcrmann à travers la ucarne de la pelile remise.

— Ché retroufé moi isi ; moi bas safoir comment f être fenu , moi. Tirez la ferrou , que ch'aille mi tatlre. File, file, file ; la main mi dimanche.

— Voilà ! > dit l'écolier en se mettant en devoir le rendreà Hcrmann le service qu'il lui demandait.

Tendant ce temps Ascanio s'avançait vers la porte lu quai, où se faisait entendre un terrible froissencnldcpécs. Lorsqu'il ne fut plus séparé dcscombalants que par l'épaisseur du bois, il craignit, en se nontranl inopinément, de tomber aux mains de ses

ennemis , et regarda par le vasistas grillé. AlorsTT^ vil le prévôt adossé contre la porte , il vit en face de lui Cellini, ardent, furieux , acharné; il comprit que messirc Robert était perdu. Il ramassa la ciel qui était à terre , ouvrit vivement la porte , cl ne songeant qu'à la promesse qu'il avait faite à Colombe, reçut, comme nous l'avons dit, dans l'épaule, le coup qui sans lui eût inévitablement Iranspercé le prévôt.

Nous avons vu quelle avait été la suite de cet événement. Benvenulo désespéré s'étaii jeté dans les bras d'Ascanio. Hcrmann avait enfermé le prévôt dans la prison dont il sortait à l'instant même, et Jacques Aubry, juché sur le rempart , battait des ailes et chantait victoire.

La victoire , en effet , était complète ; les gens du prévôt, voyant leur maître prisonnier, n'essayèrent même pas de la disputer et mirent bas les armes.

En conséquence , les ouvriers entrèrent tous dans la cour du Grand-Ncsle , désormais leur propriété , et fermèrent la porte derrière eux , laissant dehors les hoquetons et les sergents.

Quanl à Benvenulo, il n'avaii pris part à rien de ce qui s'était passé , il tenait toujours Ascanio dans ses bras , il lui avait ôlé sa cotte de mailles , il lui avait déchiré son pourpoint, et il était enfin arrivé à la blessure dont il étanchait le sang avec son mouchoir.

* Mon Ascanio, mon enfant, répétait-il sans cesse, blessé, blessé par moi; que doit dire ta mère là-haut? Pardon , Slefana, pardon ! Où souffres-tu ? réponds. Est-ce que ma main le fait mal ? Ce sang ne vcul-il donc pas s'arrêter? Un chirurgien , vile !.. . Quelqu'un n'ira-t-il donc pas me chercher un chirurgien? »

Jacques Aubry sortit en courant.

< Ce n'est rien , mon cher maître , ce n'est rien , répondait Ascanio , le bras seul a élé touché. Ne vous désolez pas ainsi , je vous répète que ce n'est rien. >

En effet le chirurgien , amené cinq minutes après par Jacques Aubry , déclara que la blessure , quoique profonde , n'était pas dangereuse, cl commença de poser le premier appareil.

c Oh ! de quel poids vous me déchargez le cœur , monsieur le chirurgien ! dil Benvenulo Cellini. Mon cher enfant, je ne serai donc pas ton meurtrier! Mais qu'as-tu donc, mon Ascanio? ton pouls bal, le sang le monte au visage... Oh ! monsieur le chi-

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rurgicn , il faol le transporter hors d'ici ; c'est la fièvre qui le prend.

— Non, non, maître, dit Ascanio, au contraire, je me sens mieux. Ou! laissez-moi, laissez-moi ici, je vous en supplie.

— El mon père? dit tout à coup derrière Benvenuto une voix qui le fil tressaillir ; qu'avez-vous j fait de mon père? »

Bcnvenuto se retourna et vil Colombe pâle et immobile, cherchant le prévôl du regard en même temps qu'elle le demandait de la voix.

• Oh ! sain et sauf, mademoiselle , sain et sauf, grâce au ciel , s'écria Ascanio.

— Grâce â ce pauvre enfant , qui a reçu le coup qui lui était destiné, dit Benvcnuto , car vous pouvez bien dire qu'il vous a sauvé la vie, ce brave, allez, monsieur le prévôl. Eh bien ! où êtes- vous donc , messire Boberl? dit ensuite Ccllini en cherchant des yeux messire Bohert , dont il ne pouvait comprendre la disparition.

— Il être isi, maître, dit Hermann.

— Où cela? ici.

— Isi , dans la betite brison.

— Oh , M. Benvcnuto ! s'écria Colombe en s'élançant vers la remise et en faisant à la fois un geste de supplication et de reproche.

— Ouvrez, Hermann, i dit Cellini.

Hermann ouvrit , et le prévôt parut sur le seuil ,

un peu humilié de sa mésaventure. Colombe se jeta dans ses bras.

< Oh , mon père ! mon père ! s'écria-l-cllc , n'êtes-vous pas blessé? n'avez-vous rien? »

El tout en disant cela elle regardait Ascanio.

i Non , dit le prévôl de sa voix rude ; non , grâce au ciel ! il ne m'esl rien arrivé.

— El... cl..., demanda on hésilanl Colombe, esl-il vrai, mon père, que ce soil ce jeune homme?...

— Je ne puis nier qu'il ne soil arrivé à temps.

— Oui , oui , dit Cellini, pour recevoir un coup d'épéc que je vous destinais, monsieur le prévôl. Oui , Mu« Colombe , oui , repril Benvcnuto , c'est îi ce brave garçon que vous devez la vie de votre père. El si monsieur le prévôl ne le proclame pas hauiemeni, non-seulement c'est un menteur, mais encore un ingrat.

— Il ne la payera pas trop cher, j'espère du moins, répondit Colombe, rougissant de ce qu'elle osait dire.

— Oh ! mademoiselle, s'écria Ascanio, je l'eusse payée de tout mon sang.

— Mais voyez donc, messire le prévôt, dit Cellini. quelle tendresse vous inspirez aux gens! Orçi, mon Ascanio pourrait s'affaiblir. Voici l'apparu posé, et il serait bon, ce me semble, qu'il prit maintenant, un peu de repos. »

Ce que Benvenulo avaii dit au prévôl du servie? que lui avait rendu le blessé était la vérité pure ; or. comme loule vérité porte sa force en elle-mênn' le prévôt ne pouvait se dissimuler au fond du corn* qu'il ne dût la vie â Ascanio : il s exéenta don: d'assez bonne grâce , cl s'approchant du blessé :

« Jeune homme , dit-il , je mets à votre dispwu lion un apparlemcnt dans mon hôtel.

— Dans voire hôtel , messire Bobcrt? dit en ri«: Bcnvenuto Ccllini , dont la bonne humeur revenu: à mesure qu'il cessait de craindre pour Ascanio dans votre hôtel? Mais vous voulez donc absolut» ■ que la bagarre recommence?

— Quoi ! s'écria le prévôt, vous prétendriez do* nous chasser, ma fille et moi?

— Non pas vraiment , messire. Vous occupez P Pctii-Nesle , eh bien ! gardez le Pciit-Nesle et vivo* en bons voisins. Quant à vous , messire , trouvez 1-» qu'Ascanio s'installe tout de suileau Grand-Nesk. où nous viendrons le rejoindre dès ce soir. Apre* cela , si vous aimez mieux la guerre...

— Oh ! mon père ! s'écria Colombe.

— Non ! la paix ! dit le prévôl.

— h n'y a pas de paix sans conditions , monsky le prévôl , dit Benvenulo. Faites-moi l'honneur k me suivre au Grand-Neslc , ou l'amitié de me recevoir au Petit , et nous rédigerons noire traité.

— J'irai avec vous, monsieur, dit le prévôt.

— Accepté ! répondit Cellini.

— Mademoiselle, dit messire d'Esiourvillc et «'adressant a sa lillc, faites-moi le plaisir de rcouv chez vous , et d'y attendre mon retour. >

Colombe , malgré le ton dont l'injonction éu i faite, présenta son front à baiser â son père, n saluant d'un regard qu'elle adressa à lout le mante afin qu'Ascanio eût le droit d'en prendre sa part, elle se relira.

Ascanio la suivit des yeux jusqu'à ce qu ei* crtl disparu. Puis, comme rien ne le retensu plus dans la cour, il demanda de lui-même à rentrer. Hermann le prit alors sur ses deux bras comme il eût faii d'un enfant , cl le transporta au Gran»i Ncsie.

< Ma foi , mcs6irc Boberl , dit en se niellant

son toor en mouvement Benvcnuto , qui avait de son côté suivi des yeux la jeune fille jusqu'au moment où elle avait disparu , ma foi , vous avez eu grandement raison d'éloigner mon ex-prisonnière , et sur mon honneur je vous remercie de la précaution ; la présence deMu* Colombe aurait pu, je vous le dis» noire à mes intérêts, en me rendant trop faible, et me faire oublier que je suis un vainqueur, pour me rappeler seulement que je suis un artiste , c'està-dire un amant de toute forme parfaite et de toute beauté divine. »

Messire d'Eslourville répondit au compliment par une grimace médiocrement gracieuse ; pourtant il suivit l'orfèvre sans témoigner ouvertement sa mauvaise humeur , mais en grommelant tout bas quelque sourde menace ; aussi Cellini, pour achever de le faire damner , le pria i il de faire avec lui le tour de sa nouvelle demeure. L'invitation était faite avec tant de politesse qu'il n'y avait pas moyen de refuser. Le prévôt, bon gré mal gré, suivit donc son voisin, qui ne lui fit grâce ni d'un coin du jardin, ni d'une chambre du château .

< Eh bien, tout cela est superbe, dit Benvenuto, quand ils curent achevé la promenade que chacun d'eux avait- accomplie avec un sentiment bien opposé. A présent , monsieur le prévôt , je conçois et j'excuse votre répugnance à quitter cet hôtel ; mais je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le très- bien venu quand vous voudrez comme aujourd'hui me faire l'honneur de visiter ma pauvre demeure.

— Vous oubliez , monsieur , que je n'y viens aujourd'hui que pour recevoir vos conditions et vous offrir les miennes. J'attends.

— Comment donc , messire Robert , mais c'est moi qui suis à vos ordres. Si vous voulez me permettre de vous communiquer d'abord mes désirs , vous serez libre ensuite d'exprimer votre volonté.

— Parlez.

— Avant tout , la clause essentielle.

— Quelle est-elle?

— La voici.

« Art. 1er. Messire Robert d'Eslourville, prévôt « de Paris , reconnaît les droits de Benvenuto • Cellini à la propriété du Grand-Nesle, la lui aban- « donne librement et y renonce à tout jamais pour i lui et les siens. >

ALEXANDRE DIMAS.— TOME TU

— Accepté , répondit le prévôt. Seulement, s'il plaît au roi de vous reprendre ce qu'il m'a repris et de donner à quelque autre ce qu'il vous a donné , il est bien entendu que je n'en suis pas responsable.

— Ouais ! dit Cellini , ceci doit cacher quelque mauvaise arrière-pensée, M. le prévôt. Mais, n'importe ; je saurai garder ce que j'ai conquis. Passons.

— A mon tour , dit le prévôt.

— C'est juste, reprit Cellini.

« Art. 2. Benvenuto Cellini s'engage à ne faire i aucune tentative sur le Pelit-Nesle, qui est et

< demeure la propriété de Robert d'Eslourville ;

< il y a plus , il n'essayera pas même d'y pénétrer

< comme voisin et sous apparence amicale. »

— Soit , dit Benvenuto , quoique la clause soit peu obligeante : seulement, si l'on m'ouvre la porte, il est bien entendu que je ne serai pas assez impoli pour refuser d'entrer.

— Je donnerai des ordres en conséquence , répondit le prévôt.

— Passons.

— Je continue.

c Art. 3. La première cour située entre le Grand « et le Pelit-Nesle sera commune aux deux pro- « priétés. »

— C'est trop juste , dit Benvenuto , et vous me rendez bien la justice de croire que si Wu Colombe veut sortir, je ne la retiendrai pas prisonnière.

— Obi soyez tranquille, ma fille entrera et sortira par une porte que je me charge de faire percer ; je veux seulement m'assurer un dégagement pour les carrosses et pour les voitures de charge.

— Est-ce tout ? demanda Benvenuto.

— Oui , répondit messire Robert. A propos , ajouta-t-il , j'espère que vous me laisserez emporter nies meubles?

— C'est trop juste. Vos meubles sont à vous comme le Grand-Nesle est à moi... Maintenant , messire le prévôt, une dernière addition au traité , une addition toute bénévole.

— Parlez.

« Art. 4 et dernier. Messire Robert d'Eslourville « et Benvenuto Cellini déposent toute rancune et con-

< viennent entre eux d'une paix lovale et sincère. »

ASCANIO

— Je le veux bien , dit le prévôt , mai» en tant que cela ne m'oblige cependant pas à vous prêter secourt et assistance conlre ceux qui vous attaqueraient. Je consens à ne point vous nuire, mais je ne m'engage pas à vous être agréable.

— Quant à cela , M. le prévôt , vous savez parfaitement que je me défendrai bien seul, n'est-ce pas? Donc, s'il n'y a que celle objection , ajouta Ccllini en lui passant la plume, signez, M. le prévôt, signez.

— Je signe, » dit le prévôt avec un soupir.

Le prévôt signa , et chacun des contractants garda un double du traité.

Après quoi messire d'Estourville rentra dans le Pelil-Nesle, car il avait baie de gronder la pauvre Colombe sur sa sortie imprudente. Colombe baissa la tête et lui laissa toul dire sans entendre un seul mot de ses gronderies , car pendant toul le temps qu'elles durèrent, la jeune fille n'était préoccupée que d'un seul désir , celui de demander à son père des nouvelles d'Ascanio. Mais elle eut beau faire, le nom du beau blessé ne put, quelques efforts qu'elle fit, sorlirde ses lèvres.

Pendant que ces choses se passaient d'un côlé du mur , de l'autre côté Catherine , qu'on élail allé chercher, faisait son entrée au Grand-Nesle , et, avec sa folie charmante , se jetait dans les bras de Ccllini , serrait la main d'Ascanio , félicitait Ilcrmann , se moquait de Pagolo, riait, pleurait, chantait, interrogeait, toul cela ensemble ; c'esl qu'aussi elle avait ou de terribles angoisses, le bruit des

était venu jusqu'à elle , et avait bien des fois interrompu ses prières. Mais enfin loot allait bien ; tout le monde , sauf quatre tués ei iro» blessés , s'était tiré à peu près sain et sauf de b bataille, et la gaieté de Scozzone ne fil défaut ni an vainqueurs ni à la victoire.

Quand le brouhaha qu'avait excité l'armée k Catherine fut un peu calmé , Aseanio se souvint du motif qui avail amené l'écolier si à temps pour qu'il leur donnât un coup de main , et se tournai vers Benvenulo :

i Maître, dit-il, voici mon camarade Jacquw Aubry, avec lequel je devais faire aujourd'hui m partie de paume. L>e bonne foi , je ne suis guère « état d'être son partenaire, comme dit notre ami lier mann. Mais il nous a si vaillamment aidés qucj'c* vous prier de me remplacer.

— De toul mon cœur , dit Benvenulo , et vw n'avez qu'à vous bien tenir , maître Jacques Asbry.

— On tâchera, on lâchera, messire.

— Seulement , comme nous souperons ensmie. vous saurez que le vainqueur sera tenu de boire, « soupant, deux bouteilles de plus que le vaincu.

— Ce qui veut dire qu'on m'emportera de eh»! vous ivre-mort, maître Benvenulo. Vive la joie cela me va. Ah diable ! et Simonne qui m'atie&l Bah ! je l'ai bien attendue dimanche dernier ; ce a* son tour aujourd'hui , tani pis pour elle. »

Et prenant balles et raquettes , tous deui lia* cèrcnl vers le jardin.

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