IO
et monotone. Vous êtes trop divins tous deux ; Dieu n'a pas fait les anges pour les unir les uns aux autres, mais pour rendre meilleurs les méchants. »
El la duchesse dit loul cela avec une action si éloquente , avec une voix si pleine de sincérité , qu'Ascanio se sentit enveloppé , malgré lui , d'un sentiment de tendre pilié.
« Hélas ! madame, lui dit-il, je vois que je suis bien aimé par vous, et j'en suis bien tendrement ému ; mais c'est encore meilleur d'aimer !
— Oh ! comme c'est vrai ! comme c'est vrai, ce que lu dis là ! j'aime mieux les dédains que les plus douces paroles du roi. Oh ! j'aime pour la première fois ; pour la première fois, je le le jure !
— El le roi, vous ne l'aimez donc pas, madame?
— Non ! je suis sa maîtresse sans qu'il soit mon mature.
— Mais il vous aime encore ! lui.
— Mon Dieu ! s'écria Anne en regardant fixement Ascanio el en enfermant les deux mains du jeune homme dans les siennes ; mon Dieu ! scrais-jc assez heureuse pour que tu fusses jaloux ! Est-ce que le roi le porterait" ombrage? Écoule : j'ai été jusqu'à présent pour loi la duchesse, riche, noble, puissante, l'offrant de remuer des couronnes el de bouleverser des irones. Aimes-tu mieux la pauvre femme simple, solitaire, hors du monde, avec une simple robe blanche el une fleur des champs dans ses cheveux? Aimes-tu mieux cela, Ascanio? Quittons Paris, le monde, la cour. Parlons ; réfugionsnous dans un coin de ton Italie, sous les hauts pins de Home , près de Ion beau golfe napolitain. Me voilà ; je suis prèle. Oh ! Ascanio , Ascanio ! cela liai le ■ i - il véritablement ton orgueil, que je te sacrifie un amant couronné ?
— Madame, dit Ascanio qui sentait malgré lui fondre son cœur à la flamme d'un si grand amour; madamc , j'ai le cœur trop fier et exigeant ; vous ne pouvez pas me donner le passé.
— Le passé ! Oh ! vous voilà vous autres hommes , toujours cruels I Le passé! Mais une malheureuse femme devrait-elle répondre de son passé , quand ce sont presque toujours des événements et des choses plus forts qu'elle qui onl fait ce passé? Suppose qu'une tempête l'enlève, qu'un tourbillon l'emporte vers l'Italie ; quand tu reviendras dans un an , dans trois ans , en voudras-tu à la Colombe , que lu aimes tant aujourd'hui , de ce qu'elle aura obéi à ses parents, de ce qu'elle aura épousé le comte d'Or
ASCANIO
bec î Lui en voudras-tu de sa vertu ? la puniras-tu d'avoir obéi à un des commandements de Dieu? El si elle n'a pas ton souvenir, suppose qu'elle ne l'ait pas connu ; si , lassée d'ennuis, écrasée de douleurs, oubliée un instant de Dieu , elle a voulu avoir quelque idée de ce paradis dont on lui a fermé la porte ei qu'on appelle l'amour; si elle a aimé un aulrc que son mari qu'elle ne pouvail aimer; si dans un moment de délire elle a donné son àme à une àmc, voilà une femme perdue à tes yeux , déshonorée dans ton cœur ; voilà une femme qui ne pourra plus jamais espérer ce bonheur, parce qu'elle n'aura plus son passé :i le donner en échange de ton cœur ! Oh ! je le répète, voilà qui est injuste, voilà qui est cruel !
— Madame..,
— Qui te dit que ce n'est pas là mon histoire? Écoute donc ce que je le dis , crois donc ce que je l'affirme. Je te répèle que j'ai souffert pour deux. Eh bien ! à celle femme qui a souffert. Dieu pardonne, et loi tu ne pardonnes pas. Tu ne comprends pas qu'il est plus grand , qu'il est plus beau de se relever de l'abîme après y être tombé que de passer près de l'ablmc sans le voir,1e bandeau du bonheur sur les yeux. Oh ! Ascanio , Ascanio! je l'avais cru meilleur que les autres parce que tu étais plus jeune, parce que tu étais plus beau...
— Oh ! madame !
— Tends-moi la main , Ascanio , et d'un bond je m'élancerai du fond de l'ablmc jusque sur ton comit. Le veux-tu ? Demain j'aurai rompu avec le roi , avec la cour, avec le monde. Oh! je suis vaillante en amour , va ! El d'ailleurs je ne veux pas me faire plus grande que je ne suis. Je te sacrifierai bien peu de chose, crois-moi. Tous ces hommes ne valent pas un de tes regards. Mais si tu m'en croyais , cher enfant, tu me laisserais garder mon aulorilé, et continuer mes projets sur loi et pour toi. Je le ferait grand, cl vous autres hommes vous passez par l'amour pour arriver à la gloire; vous êtes ambitieux, tôt ou lard, mais vous l'êtes enfin. Quant à l'amour du roi , ne l'en inquiète pas : je le détournerai sur quelque autre à qui il donnera son cœur, tandis que moi je garderai son esprit. Choisis donc, Ascanio. Puissant par moi et avec moi, ou moi humble par toi et avec loi. Tiens , loul à l'heure, lu le sais, j'étais là sur ce fauteuil , et les plus puissants de la cour étaient à mes pieds. Assieds-toi à ma place , je le veux ; assieds-loi , et c'est moi qui me mets aux liens. Oh ! que je suis bien là , Ascanio !
Oh ! que j'ai de bonheur à le voir et à le regarder ! Tu palis, Ascanio ! Oh ! si lu voulais seulement me dire que lu m'aimeras un jour, plus lard , bien plus lard |
— Madame ! madame ! s'écria Ascanio en cachant sa tète dans ses mains el en fermant à la fuit ses yeux et ses oreilles , tant il sentait que la vue et l'acceni de la sirène le fascinaient.
— Ne m'appelle pas madame , ne m'appelle pis non plus Anne, dit la duchesse en écartant In mains du jeune homme ; appelle-moi Louise. Cal mon nom aussi , mais un nom que personne ne m'a donné, un nom qui sera à toi seul. Louise! Louise'.... Ascanio, ne trou ves-iu donc pas que c'esl un doux nom?
— J'en sais un plus doux encore, dit Ascanio.
— Oh ! prends garde , Ascanio! s'écria la lionnt blessée ; si lu me fais Irop souffrir aussi , peut-être arriverai-je à te haïr aulapt que je l'aime !
— Mon Dieu! madame, répondit le jeune homme secouant la téle comme pour écarter le prestige, mon Dieu ! c'est vous qui confondez ma raison, et ' qui bouleversez mon ;\me! Ai-je le délire? ai-je la fièvre? suis-je en proie à un rêve? Si je vous dis de» paroles dures , pardonnez-moi , c'esl pour me réveiller moi-même. Je vous vois là , à mes pied» . vous belle, vous adorée, vous reine! Il n'est pas possible qu'il y ail de pareilles tentations, si ce n'est pour perdre les âmes. Oh! oui, vous l'avez dit, vous éles dans un abime ; mais au lieu d'en sortir vous-même , vous m'y attirez ; au lieu de remonter avec moi , vous voulez me précipiter avec vous. Ah! ne mettez pas ma faiblesse à une pareille épreuve!
— Il n'y a là ni épreuve , ni lentalion , ni rêve : il y a pour nous deux une resplendissante réalité , je t'aime , Ascanio , je l'aime !
— Vous m'aimez , mais vous vous repentirez dan? l'avenir de cet amour, mais vous me reprocherez un jour ce que vous aurez fait dans ma vie ou ce que j'aurai défait dans la vôtre.
— Ah ! lu ne me connais pas , s'écria la duchesse, si tu me crois assez faible pour me repentir. Tiens, veux-tu une garantie? >
El Anne alla vivement s'asseoir devant une table sur laquelle il y avail de l'encre el du papier, elsai- 8is8anlune plume, elle écrivit à la hâte quelques mou.
e Tiens , dit-elle , el doule encore , si tu l'use».
c Ascanio, je t'aime! suis-moi où je vais, ou laisse-moi te suivre où lu iras.
« Anse d'Hellt. »
ASCAMO
— Ob ! cela ne se peul pas , cela ne se peul pas , madame ! il me semble que mon amour serait une honte pour vous.
— Une honte ! s'écria la duchesse. Est-ce que je connais la honte, moi! j'ai trop d'orgueil pour cela. Mon orgueil , c'est ma vertu à moi!
— Ah ! j'en sais une plus douce et plus sainte , > dit Ascanio, se rattachant au souvenir de Colombe par un effort désespéré.
Le coup porta en plein cœur. La duchesse se leva debout toute frémissante d'indignation.
* Vous êtes un enfant entêté et cruel, Ascanio, dit-elle d'une voix entrecoupée ; j'aurais voulu vous épargner bien des souffrances ; mais je vois que la douleur seule peut vous apprendre la vie. Vous me reviendrez , Ascanio , vous me reviendrez blessé , saignant , déchiré , et vous saurez alors ce que vaut votre Colombe , et ce que je valais. Je vous pardonnerai , d'ailleurs , parce que je vous aime ; mais d'ici là il se passera de terribles choses! Au revoir. »
Et Mm* d'Étampes sortit tout effarouchée de haine et d'amour, oubliant qu'elle laissait aux mains d'Ascanio ces deux lignes qu'elle avait écrites dans un moment de délire.
xvm