‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 186 sur 212 · AMOUR RÊVE · texte numérisé non relu

AMOUR RÊVE

Dès qu'Ascanio fut hors de la présence de M"" d'Étampes , la prestigieuse influence que répandait cette femme se dissipa, et il vit clair en lui et autour de lui. Or, il se souvenait de deux choses qu'il avait dites. Colombe pouvait l'aimer puisque la duchesse d É lampes l'aimait. Dès lors sa vie ne lui appartenait plus, son instinct l'avait bien servi en lui soufflant ces deux idées; mais en lui inspirant de les dire , il l'avait trompé. Si l'âme honnête et droite du jeune homme avait pu se résoudre a la dissimulation , tout était sauvé , mais il avait mis sur ses gardes l'amère et formidable duchesse. Maintenant c'était une guerre d'autant plus terrible qu'elle ne menaçait que Colombe.

Toutefois celle scène ardente cl périlleuse avec Anne servit Ascanio en quelque chose. 11 en rapportait je ne sais quelle exaltation et quelle confiance. Sa pensée , enivrée du spcclacle auquel elle avaii

assisté ainsi que de ses propres efforts, était en train d'activité et d'audace; si bien qu'il résolut bravement de savoir à quoi s'en tenir sur ses espérances et de pénétrer dans l'àmc de Colombe , dût-il n'y trouver que l'indifférence. Si véritablement Colombe aimait le comte d'Orbec , a quoi bon buter contre Mro* d'Étampes? Elle pourrait bien faire ce qu'elle voudrait d'une existence rebelle , rebutée , désolée , perdue. Il serait ambitieux , il deviendrait sombre et méchant , qu'importe î Mais avant tout il fallait ne pas s'en tenir au doute et entrer d'un pas déterminé au fond de sa destinée. En ce cas, l'engagement de Mm' d'Étampes lui répondait de l'avenir.

Ascanio prenait celle décision en revenant le long du quai , et en regardant le soleil qui se couchait flamboyant derrière la tour de Nesle toute noire. Arrivé à l'hôtel, sans plus larder ni hésiter, il alla d'abord chercher quelques bijoux , puis vint résolument frapper quatre coups à la porte du Petit- Nesle.

Dame Perrine, par bonheur, se trouvait aux environs. Saisie d'élonnement et de curiosité , elle se hàia d'aller ouvrir. Toutefois, en voyant l'apprenti, elle se crut obligée de lui faire froide mine.

€ Ah ! c'est vous , M. Ascanio , dit-elle ; que demandez-vous !

— Je demande , ma bonne dame Perrine, à montrer tout de smie ce« joyaux à M11* Colombe. Estelle au jardin?

— Oui , dans son allée. Mais atlendcz-moi donc , jeune homme. >

Ascanio , qui n'avait pas oublié le chemin , marchait rapidement sans plus penser à la gouvernante.

t Voyons , au fait , se dit celle-ci en s'arrétant pour se livrer à de profondes réflexions ; je crois que le mieux est de ne pas les rejoindre et de laisser Colombe libre de choisir ses emplettes et ses cadeaux. Il ne sied pas que je sois là , si , comme c'est probable , elle met à part pour moi quelque petit présent. J'arriverai quand elle aura seule terminé ses achals , et alors j'aurais certes bien mauvaise grâce à refuser. C'est cela , restons et ne gènous pas son bon cœur, à celle chère enfant. »

On voit que la brave dame s'enleudait eu délicatesse.

Colombe , depuis dix jours , n'en était plus à se demander si Ascanio était devenu sa plus chère pensée. L'ignorante cl pure enfant ne savait pas ce

que c'élail que l'amour ; mais l'amour remplissait son cœur. Elle se disait qu'il y avait du mal à se complaire dans ces rêves , mais elle se donnait pour excuse qu'elle ne re verrait certainement plus Ascanio, et qu'elle n'aurait pas la consolation de se justifier à ses yeux.

Sous ce prétexte, elle passait toutes ses soirées sur le banc où elle Pavait vu assis près d'elle, et là clic lui parlait, elle l'écoulait, elle concentrait toute son âme dans ce souvenir, puis , quand l'ombre s'épaississait et que la voix de dame Pcrrine exigeait qu'on se retirât, la jolie rêveuse revenait à pas lents, et , rappelée à elle-même , se souvenait alors , mais alors seulement , des ordres de son père , du comle d'Orbec et du temps qui marchait. Ses insomnies étaient cruelles, mais pas assez pour effacer le charme de ses visions du soir.

Ce soir-là, comme à l'ordinaire, Colombe était en train de revivre l'heure délicieuse passée auprès d'Ascanio, quand relevant les yeux elle jeta un cri.

Il était debout devant elle , la contemplant en silence.

Il la trouvait changée, mais"plus belle. La pâleur cl la mélancolie allaient bien à sa figure idéale. Elle paraissait appartenir encore moins à la terre. Aussi Ascanio , en l'admirant plus charmante que jamais , retomba dans les modestes appréhensions que l'amour de M1 " d'Étampes avait un moment dissipées. Comment celle céleste créature pourraitelle jamais l'aimer?

Ils étaient en face l'un de l'autre, ces deux admirables enfanis qui s'aimaient depuis si longtemps sans 6e le dire , et qui s'étaient déjà tant fail souffrir. Ils devaient sans doulc, en se retrouvant en présence , franchir en une minute l'espace qu'ils avaient séparément parcouru pas à pas dans leurs rêveries. Us pouvaient maintenant s'expliquer tout d'abord , se trouver cœur à cœur lonl de suite , el laisser éclalcr dans un premier élan de joie tous leurs sentiments jusque-là si péniblement comprimés.

Mais ils étaient toux deux trop timides pour cela , et, bien que leur émotion en se revoyant les trahit l'un et l'autre , ce ne fut qu'après un détour que leurs âmes d'anges se rejoignirent.

Colombe , muellc et rougissante, s'était levée par un mouvement soudain. Ascanio, pâle d'émotion, contenait d'une main tremblante les battements de son cœur.

ASCANIO

Ils prirent tous deux à la fois la parole , lui pour dire : « Pardon, mademoiselle, vous m'aviez permis de vous montrer quelques bijoux ; > elle, en disant : < Je vois avec joie que vous êtes entièrement remis. M. Ascanio. »

Us s'interrompirent en même temps ; mais quoique leurs douces voix se fussent mêlées , ils parfaitement entendu l'un cl l'aulre , cai enhardi par le sourire involontaire que naturellement l'incident amena sur les lèvres de la jeune fille | répondit avec un peu plus d'assurance :

« Vous avez donc la bonté de vous rappeler encore que j'ai été blessé?

—Et nous avons été inquiètes et étonnées de ne pas vous revoir, dame Pcrrine et moi , reprit Colombe.

— Je ne voulais plus revenir.

— El pourquoi donc ? »

Ascanio, à ce moment décisif, fut contraint de

s'appuyer contre un arbre , puis il rassembla toute» 8 es forces et tout son courage , el d'une voix haletante il dit :

t Je puis maintenant vous l'avouer : je von*

— El maintenant?... »

Ce cri échappa à Colombe; il eût dissipé tous les doutes d'un plus habile qu'Ascanio ; il ranima seulement un peu ses espérances.

« Maintenant, hélas! continua-t-il , j'ai mesorcla distance qui nous sépare , je sais que vous êtes l'heureuse fiancée d'un noble comle.

— Heureuse ! interrompu Colombe en soumet amèrement.

— Comment! vous n'aimeriez pas le comte, grand Dieu ! Oh ! parlez , est-ce qu'il n'est pas digne de vous?

— Il est riche, il csi puissant, il est bien au-dessus de moi ; mais l'avez-vous vu déjà ?

— Non, et j'ai crainl d'interroger. D'ailleurs, je ne sais pourquoi , mais j'avais la certitude qu'il était jeune et charmant , cl qu'il vous plaisait.

— Il est plus âgé que mon père , et il me fait peur , dil Colombe en cachant son visage dans sa mains avec un geste de répulsion dont elle ne fut pas maîtresse. »

Ascanio , éperdu de joie , tomba à genoux , le» mains jointes, pâle cl les yeux à demi fermes , mai* un regard sublime rayonnait sous sa paupière, et un sourire beau à réjouir Dieu s'épanouissait lèvres décolorées.

ASCANIO

— Qu'avez-vous, Ascanio ? dit Colombe effrayée.

— Ce que j'ai ! «'écria le jeune homme, trouvant dans l'excès de la joie l'audace que lui avait d'abord donnée la douleur ; ce que j'ai ! Mais je t'aime, Colombe 1

— Ascanio ! Ascanio ! > murmura Colombe avec un accent de reproche et de plaisir , tendre , il est

Mais ils s'étaient entendus ; leurs cœurs s 'étaient mêlés , et, avant qu'ils s'en Tussent aperçus, leurs lèvres s'étaient confondues.

i Mon ami ! » dit Colombe en repoussant doucement Ascanio.

Ils se regardèrent ainsi comme en extase ; les deux anges se reconnaissaient. La vie n'a pas deux de ces moments-là.

t Ainsi , reprit Ascanio , vous n'aimez pas le comte d'Orbec , vous pouvez nf aimer.

— Mon ami , dit Colombe , de sa voix grave et douce , mon père seul jusqu'ici m'avait baisée au front , et bien rarement, hélas ! Je suis une enfant ignorante cl qui ne sait rien de la vie ; mais j'ai senti , au frémissement que voire baiser a causé en moi , que c'élaii mon devoir de n'appartenir désormais qu'à vous ou au ciel. Oui , s'il en était autrement , je suis sure qu'il y aurait crime ! Vos lèvres m'ont sacrée votre fiancée et votre femme, et mon père lui-même me dirait : Non, que je croirais seulement la voix de Dieu , qui dit en moi : Oui. Voici donc ma main, qui est à vous.

— Anges du paradis, écoutez-la et enviez-moi ! » s'écria Ascanio.

l/extase ne se peint ni ne se raconte. Que ceux qui peuvent se souvenir se souviennent. Il est impossible de rapporter les paroles , les regards, les serrements de mains de ces deux purs et beaux enfants. Leurs âmes blanches se mêlaient comme deux sources bien limpides se confondent sans changer de nature et de couleur. Ascanio n'cflleura pas de l'ombre d'une pensée mauvaise le front chaste de sa bien-aimée ; Colombe s'appuyait confiante sur l'épaule de son fiancé. La vierge Marie les eût regardés d'en haut qu'elle n'eut pas détourné la tête.

Quand on commence à aimer on se hàle de faire tenir dans son amour tout ce qu'on peut de sa vie , présent, passé, avenir. Dès qu'ils purent parler, Ascanio et Colombe se racontèrent toutes leurs douleurs, tous leurs doutes, toutes leurs espérances des derniers jours. C'était charmant. L'un pouvait dire

ALEXANDRE DUMAS. — T. VII

l'histoire de l'autre. Ils avaienl bien souffert , et en se rappelant leurs souffrances tous deux souriaient.

Mais ils en viennent à parler de l'avenir, et alors ils deviennent sérieux et tristes. Qu'est-ce que Dieu leur gardait pour le lendemain ? Selon les lois divines ils étaient faits l'un pour l'autre ; mais les convenances humaines déclaraient leur union mal assortie, monstrueuse. Que faire? Comment persuader au comte d'Orbec de renoncer à sa femme , au prévôt de Paris de donner sa fille à un artisan ?

< Hélas ! mon ami , dit Colombe , je vous promettais de n'appartenir qu'à vous ou au ciel, je vois bien que c'est au ciel que j'appartiendrai.

— Non, dit Ascanio, c'est à moi. Deux enfant* comme nous ne pourraient seuls remuer tout un monde, mais je parlerai à mon maître, à Benvenuto Cellini. C'est celui-là qui est puissant, Colombe, et qui voit de haut loutes choses ! Oh ! il agit sur la terre comme Dieu doit ordonner dans le ciel, et tout ce que sa volonté a marqué, il l'accomplit. Il te donnera à moi. Je ne sais pas comment il fera, mais j'en suis sûr. Les obstacles, il les aime. Il parlera à François Ier, il convaincra ton père. Benvenuto comblerait des abîmes. La seule chose qu'il n'aurait pu faire, lu l'as faite sans qu'il s'en mêlât ; loi, lu m'as aimé. Le reste doit être simple. Vois-tu , ma bienaimée, à présent je crois aux miracles.

— Cher Ascanio, vous espérez, j'espère. Voulezvous que, de mon côté, je tente quelque chose ? Parlez ! il est quelqu'un qui peut tout sur l'esprit de mon père? Voulez-vous que j'écrive à M— d'Élampes?

— M- d'Élampes ! s'écria Ascanio. Mon Dieu , je l'avais oubliée ! >

Alors, Ascanio, très-simplement et sans aucune fatuité, raconta comment il avait vu la duchesse , comment elle l'avait aimé, comment le jour même, une heure auparavant, elle s'était déclarée l'ennemie mortelle de celle qu'il aimait ; mais quoi ! la tAcho de Benvenuto en serait un peu plus difficile, voilà tout. Ce n'était pas un adversaire de plus qui l'effrayerait.

< Mon ami, dit Colombe, vous avez foi en votre maître ; moi , j'ai foi en vous. Parlez à Cellini le plus tôt que vous pourrez, et qu'il dispose de notre

— Dès demain, je lui confierai tout. Il m'aime tant ! il me comprendra tout de suite ; mais, qu'aslu , ma Colombe? le voilà toute triste! »

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