‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 189 sur 212 · LE MARCHAND DE SON HONNEUR · texte numérisé non relu

LE MARCHAND DE SON HONNEUR

C'est le jour où Colombe doit être présentée à la reine.

Nous sommes dans une des salles du Louvre ; louie la cour est rassemblée. Après la messe, on doit partir pour Sainl-Cermain , et l'on n'attend plus que le roi et la reine pour passer dans la chapelle. Hormis quelques dames assises , tout le monde se lieni debout el marche en causant : les robes de soie cl de brocart se froissent , les épées se heurtent ,

les regards tendres ou haineux se échange toutes sortes de rendez-vous de combat m d'amour; c'est une cohue étourdissante , un tourbillon splendide; les habits sont superbes et taillé; à la dernière mode, les visages sont adorable* ; sur la riche el amusante variété des costumes se détachent les pages , vêtus à l'italienne ou à l'espagnole, debout, immobiles, les poings sur la hanche cllèpée au côté. C'est un tableau plein d'éclat , de vivacité, de magnificence, dont loul ce que nous pourrions dire ne serait qu'une bien faible et bien pale copie. Faites revivre tous ces cavaliers élégants et railleurs, rendez l'existence à toutes ces dames vives et ga-

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lanles de Branlômc cl de l'Heplameron; menez dans leur bouche cel idiome prompt , savant , naïf et si éminemment français du xvie siècle , et vous aurez une idée de celte charmante cour , surtout si vous vous rappelez le mol de François 1er : < Une cour sans dames , c'est une année sans printemps ou un printemps sans fleurs. > Or la cour de François 1er était un printemps éternel où brillaient les plus belles et les plus nobles fleurs de la terre.

Après le premier éblouissemenl causé par la confusion et le bruit, et lorsqu'on pouvait séparer les groupes, il était aisé de s'apercevoir qu'il y avait deux camps dans la' foule : l'un , distingué par les routeurs lilas, était celui de Mmc d'Etampes ; l'autre, qui portail les couleurs bleues , était celui de Diane de Poitiers ; les partisans secrets de la réforme appartenaient au premier parti ; les catholiques purs au second. Dans ce dernier, on remarquait la figure plate et insigniGante du Dauphin ; on voyait la tigure blonde, spirituelle et enjouée de Charles d'Orléans,, second fils du roi , courir dans les rangs de l'autre. Compliquez ces oppositions politiques et religieuses de jalousies de femmes et de rivalités d'arlisles , et vous aurez un ensemble assez satisfaisant de haines qui vous expliquera , si vous vous en étonnez, une foule de coups d'œil dédaigneux et de gesles menaçants que ne peuvent même dérober aux regards de l'observateur les dissimulations courlisanesques.

Les deux ennemies , Diane et Anne , étaient assises aux deux bouts opposés de la salle , et pourtant , malgré la distance , chaque raillerie ne mettait pas cinq secondes à passer de la bouche de l'une aux oreilles de l'autre , et la riposte , ramenée par les mêmes courriers, revenait aussi vile par le môme chemin.

Au milieu de tous ces mois spirituels cl parmi tous ces seigneurs habillés de velours et de soie, se promenait encore, indifférent cl grave dans sa longue robe de docteur , Heur) Fsliennc , attaché de cœur au parti de la réforme, tandis qu'à deux pas de lui et non moins oublieux de tout ce qui l'entourait, se tenait debout Pierre Slrozzi , pâle et mélancolique,

(1) Ce fut eflcclivcmcnl à Villrrs-Colcrets , jn-lite ville du département de Y Aisne , où François !«' avait un château , que fut signée la fameuse ordonnance qui décida que lr» actes de* cours souverainea c esteraient d'être écrits en latin , el seraient désormais rédigea dans la langue nationale. Ce château caiste encore, quoique fort dérhn de sa splendeur antique, et surtout étrangement détourné de sa destination première. Commencé par François |e» qui j sculpta se» salamandres, il fut achevé par Henri II qui y grava

réfugié de Florence , qui , appuyé contre une colonne , regardait sans doute dans son cœur la pairie absente , où il ne devait rentrer que prisonnier , cl où il ne devait plus avoir de repos que dans la lombe. Il va sans dire que le noble réfugié italien, parent par les femmes de Catherine de Médicis , lient profondément au parti catholique.

Puis passent, en parlant de graves affaires d'État, el en s arrêtant souvent en face l'un de l'autre , comme pour donner plus de poids à leur conversalion , le vieux Montmorency , à qui le roi vient de donner, il n'y a pas deux ans encore, la charge de connétable , vacante depuis la disgrâce de Bourbon, el le chancelier Poyet , tout fier de l'impôt de la loterie qu'il vient d'établir , el de l'ordonnance de Villers-Colercts qu'il vient de contresigner (i).

Sans se fondre dans aucun groupe , sans se mêler à aucune conversation , le bénédictin et cordelier François Rabelais , au sourire armé de dents blanches , furetait , observait , écoutait, raillait; taudis que Triboulct , le bouffon favori de Sa Majesté , roulait entre les jambes des passants sa bosse el ses calomnies, profilant de sa taille de basset pour mordre ça et là sans danger , sinon sans douleur.

Quant à Clément Marot, splendidc dans un habit tout neuf de valet de chambre du roi , il semblait tout aussi gêné que le jour de sa réception à l'hôtel d'Éiampes. Évidemment , il avail en poche et cherchait à placer sous forme d'impromptu quelque dizain nouveau-né, quelque sonnet orphelin. En effet , hélas ! on le sait , l'inspiration vient d'en haut et on n'en est pas le maître. Une ravissante idée lui était poussée naturellement dans l'esprit sur le nom de Mn° Diane. Il avail lutté, mais la musc n'est point une amante, c'est une maîtresse. Les vers s'étaient faits loul seuls, les rimes s'étaient emmanchées l'une à l'autre il ne savait par quelle magie. Bref, ce malheureux dizain le tourmentait plus que nous ne saurions dire. llélaildévouéàM™"d*Ltampes, sans dotiie, et à Marguerite de Navarre , c'était incontestable ; le parti protestant élait celui vers lequel il penchait, cela ne faisait aucun doute. Peutson chiffre et celui de Catherine de Médicis. On peut encore voir ces drus lettres, chefvd'œuvrc de renai»»ance , réunies ,— écoule» bien cela!— car l'esprit du temps est tout entier dans ce fait lapidaire,— réunies par un lac d'amour qui enveloppe en même temps le croi»»anl de Diane de Poitiers : charmante, ma s, on eu conviendra , singulière trilogie qui se compote du chiffre et des armes du mari , de la femme et de la maîtresse.

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être môme cherchait-il quelque épigramme contre M"e Diane , lorsque ce malheureux madrigal en 8on honneur était venu. Mais enfin il était venu. Comment maintenant s'empêcher, une fois des vers superhes produits dans son cerveau en l'honneur d'une catholique, comment, malgré son ardeur pour la cause protestante , se retenir de les confier tout bas à quelque ami lettré.

C'est ce que fil l'infortuné Marot. Mais l'indiscret cardinal de Tournon , dans le sein duquel il déposa ses vers, les trouva si beaux, si splendides, si magnifiques, que, malgré lui, il les repassa à M. le duc de Lorraine, lequel en parla incontinent à M»« Diane. Il se fit à l'instant même dans le parti bleu un grand chuchotement, au milieu duquel Marot fut appelé , requis , sommé de venir les dire. Les tilas , en voyant Marot fendre la foule et s'approcher de Mm* Diane , s'avancèrent de leur côté et se pressèrent autour du poêle , tout à la fuis ravi et épouvanté. Enfin la duchesse d'Élampes ellemême se leva curieusement pour voir, dit-elle, comment ce maraud de Marot, qui avait tant d'esprit, s'y prendrait pour louer Mœe Diane.

Le pauvre Clément Marol , au monienl où il allait commencer , après s'être incliné devant Diane de Poitiers qui lui souriait, se détourna légèrement pour jeter un coup d'oeil autour de lui , et vit M°" d'Élampes qui souriait aussi ; mais le sourire de l'une élail gracieux , et le sourire de l'autre était terrible. Aussi Marot , grillé d'un côté el gelé de l'autre , ne dit-il que d une voix tremblante el mal assurée les vers suivants :

Enlrr Pliccbut bien «ouvcnl je ilctirc, Non ponr connaître herbe* divinement, Cm la douleur que mon cœur veul décrire Ne te guérit par lui be aucunement ; Non pour avoir ma place au firmament , Non pour son arc encontre amour laitir, Car a mon roi ne veu» être rebelle.

Entre Phœbu» sculcnu-nl je dé»ir, Pour élrc aimé de Diane la belle.

A peine Marol eul-il prononcé la dernière syllabe de ce gracieux madrigal , que les bleus éclatèrent en applaudissements, tandis que les lilas gardèrent un silence mortel. Clément Marot, enhardi par l'approbation et froissé par la critique , alla bravement présenter son chef-d'œuvre à Diane de Poiliers.

« A Diane la belle , dit-il a voix basse en s'inclinant devant elle ; vous comprenez , madame ; la belle, la belle par excellence cl sans comparaison. >

Diane le remercia par le plus doux regard, et Marol s'éloigna.

< On peut faire des vers à une belle après ta avoir fait à la plus belle , dit en façon d'excuse pauvre poêle en passant près de Mme d'Élampes ; vous vous souvenez : De France la plus belle, i

Anne répondit par un regard foudroyant.

Deux groupes de notre connaissance s'étaieat tenus à l'écart de cet incident : c'élaii, d'une pan, Ascanio avec Cellini. Benvenuto avait la faibles* de préférer la Divina Comedia aux concetli. L'attire groupe se composait du comte d'Orbec , du viconr, de Marmagnc , de messire d'Eslourvillc et de Colombe, qui avail supplié son père de ne pas seine!» à celte foule qu'elle voyait pour la première fois ei qui ne lui causait que de l'épouvante. U ont d'Orbec, par galanterie, n'avait pas voulu quitter sa fiancée, que le prévol allait présenter après b messe à la reine.

Ascanio el Colombe , quoique bien troublés, s'étaient vus tout de suite el se regardaient de teor* en temps à la dérobée. Les deux purs et ùsnidfi enfants, élevés dans la solitude qui fait le» grand» cœurs, se seraient trouvés bien isolés cl bieo penlo* dans celle foule élégante cl corrompue, s'ils n'anient pu s'apercevoir et se rafiermir l'un l'autre par !« regard.

Ils ne s'étaient pas revus , du reste, depuis le jour de l'aveu. Ascanio avail en vain tenté dix foa d'entrer au Petil-FSesle. La servante nouvelle dont*; à Colombe par le comte d'Orbec s'était loujotm présentée à la place de dame Perrine quand ils* frappé , el l'avait congédié sévèrement. Akm* n'était ni assez riche ni assez hardi pour risqua ■ gagner celte femme. D'ailleurs, il n'avait à apprêt à sa bien-aimée que de tristes nouvelles qu'elle sanrail toujours irop tôt. Ce8 tristes nouvelles étaient l'aveu que lui avait fait le mallre de son amour f* Colombe , et la i.écessilé où ils étaient, non-seul* ment de se passer désormais de son appui , ut" d'avoir même pcut-élre à lutier contre lui.

Quant au parti à prendre, Ascanio, ainsi q« I l'avait dil à Cellini , sentait que Dieu seul fJM* maintenant le sauver. Aussi , réduit à ses seules rt* sources , le jeune homme avait-il naïvement re>o!o de chercher à adoucir el à loucher M** d'Élampes Quand un espoir sur lequel on a compté vounwnque, on est porté à se rejeter sur les secours^ plus désespérés. La toute-puissante énergie de Bco-

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faisait défaul à Ascanio, mais se tournerait sans douie contre lui. Ascanio allait donc , confiant parce qu'il était jeune , invoquer ce qu'il croyait avoir vu de grandeur , de générosité et de tendresse dévouée dans la duchesse, pour lâcher

— Ne disiez- vous pas que vous étiei à mes ordres? reprit avec hauteur M"0 d'Élampes. D'ailleurs , si je vous prie de cette commission , c'est que vous êtes intéressé à l'entretien que je veux avoir avec d'Orbec et qui pourra vous donner à réfléchir, si

d'intéresser à sa souffrance la pitié de celle dont il cependant les amoureux réfléchissent jamais

était aimé. Après quoi , si celte dernière et fragile branche échappait à sa main, que pouvait-il, lui pauvre enfant, faible et seul, sinon laisser faire l'absence et attendre ! Voilà donc pourquoi il avait suivi Renvenuto à la cour.

La duchesse d'Élampes était retournée a sa place. 11 se mêla à ses courtisans , arriva derrière elle , et parvint jusqu'à son fauteuil. En se retournant, elle le vit.

i Ah ! c'est vous , Ascanio, dit-elle assez froide-

— Oui , madame la duchesse. J'accompagne ici mon maître Benvenulo , et si j'ose m'approcher de vous, c'est qu'ayant laissé l'autre jour à l'hôtel d'Élampes le dessin du lis que vous avez eu la bonié de me commander , je voudrais bien savoir si vous n'en êies pas trop mécontente?

— Non , en vérité , je l'ai trouvé fort beau , dit Mme d'Élampes un peu adoucie , et des connaisseurs à qui je l'ai montré , et notamment M. de Guise , que voici , ont été tout à fait de mon avis , seulement , l'exécution sera-l-elle aussi parfaite que le dessin ? et dans le cas où vous croirez pouvoir en répondre , mes pierreries suffiront-elles ?

— Oui , madame , je l'espère ; néanmoins , j'aurais voulu mettre au pistil du collier un gros diamant qui y tremblerait comme une goutte de rosée, mais ce serait unedepense trop considérable peut-être dans un travail confié à un humble artiste comme je suis.

— Oh ! nous pouvons faire celle dépense , Ascanio.

— C'est qu'un diamant de celte grosseur vaudrait peut-être deux cent mille écus , madame.

— Eh bien! nous y aviserons. Mais, ajouta la duchesse en baissant la voix, rendez-moi un service,

— Je suis à vos ordres , madame.

— Tout à l'heure, en allant écouter les fadeurs de ce Marot , j'ai aperçu à l'autre extrémité le comte d'Orbec. Informez-vous de lui, s'il vous plait, et dites-lui que je désire lui parler.

— Quoi ! madame , dit Ascanio pâlissant au nom du comte.

ALBXANDHE DUMAS. — T. VII.

— Je vais vous obéir, madame, dit Ascanio tremblant de méconlenler celle dont il attendait son salut.

— Bien. Veuillez, en parlant au comte, parler italien , j'ai mes raisons pour cela , et revenez avec lui vers moi. »

Ascanio , pour ne pas aigrir davantage el ne pas heurter de nouveau sa redoutable ennemie, s'éloigna et demanda à un jeune seigneur aux rubans lilas s'il avait vu le comte d'Orbec et où il était.

< Tenez , lui fut-il répondu , c'est ce vieux singe qui cause là-bas avec le prévôt de Paris et qui se lient près de cette adorable fille, t

L'adorable fille était Colombe , que tous les muguets admiraient avec curiosité. Pour le vieux singe, il parut en effet à Ascanio aussi repoussant qu'un rival eût pu le désirer. Mais après un instani donné à cet examen , il s'approcha de lui , l'aborda au grand élonnement de Colombe , et l'invita en italien à le suivre auprès de M"* d'Élampes. Le comte s'excusa auprès de sa fiancée et de ses amis , el se hàla de se rendre aux ordres de la duchesse , suivi d' Ascanio , qui ne s'éloigna pas cependant sans rassurer par un coup d'oeil d'intelligence la pauvre Colombe , toute troublée à l'audition de cet étrange message, ci surtout à la vue du messager.

< Ah ! bonjour , comte , dit M"* d'Élampes en apercevant d'Orbec , je suis charmée de vous voir, car j'ai des choses d'importance à vous dire ; messieurs , ajouia-t-clle en ^adressant à ceux qui l'entouraient, nous avons encore sans doute un bon quart d'heure à attendre Leurs Majestés ; si vous le permettez , je profiterai de ce temps pour entretenir mon vieil ami le comte d'Orbec. >

Toti6 les seigneurs empressés autour de la duchesse se hâtèrent de s'éloigner discrètement sur ce congé sans façon , el la laissèrent seule avec le trésorier du roi dans une de ces vastes embrasures de croisée , larges comme nos salons d'aujourd'hui. Ascanio allait faire comme les autres , mais sur un signe de la duchesse , il resta.

t Qu'est-ce que ce jeune homme ? demanda le comte.

— Un page italien qui n'entend pas un mot de

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français ; aussi vous pouvez parler devant lui , c'est exactement comme si nous étions seuls.

— Eh bien , madame, reprit d'Orbec, j'ai obéi, j'espère , aveuglément à vos ordres sans môme en rechercher les motifs. Vous m'avez exprimé le désir de voir ma future femme présentée aujourd'hui à la reine : Colombe est ici avec son père , mais , maintenant que j'ai agi selon votre désir , j'avoue que je voudrais le comprendre; est-ce trop demander, madame , que de vous demander une pelite explication ?

— Vous êtes le plus dévoué parmi mes fidèles, d'Orbec ; heureusement qu'il me reste beaucoup à faire pour vous, et encore je ne sais pas si je pourrai jamais m'acquilter; pourtant j'y tâcherai. Cette charge de trésorier du roi que je vous ai donnée n'est que la pierre d'attente sur laquelle je veux bâtir votre fortune , comte.

— Madame!... Ut d'Orbec en s'inclinanl jusqu'à terre.

— Je vais donc vous parler à cœur ouvert ; mais avant tout, que je vous fasse compliment. J'ai vu votre Colombe tout à l'heure ; elle est vraiment ravissante; un peu gauche, c'est un charme de plus. Cependant , entre nous, j'ai beau chercher ; je vous connais , et là je ne vois pas dans quel but , vous , homme grave , prudent et médiocrement entiché , j'imagine , de fraîcheur et de beauté , vous faites ce mariage-là ; je dis dans quel but , car nécessairement il y quelque chose là-dcsspus ; et vous n'êtes pas homme à marcher au hasard.

— Dame ! il faut faire une fin, madame ; et puis, le père est un vieux drôle qui laissera des écus à sa fille.

— Mais quel âge a-t-il donc?

— Eh! quelque cinquante-cinq ou six ans.

— Et vous, comte?

— Oh! à peu près le môme âge; mais il est si usé, lui !

— Je commence à comprendre et à vous reconnaître. Je savais bien que vous étiez au-dessus d'un sentiment vulgaire, et que les agréments de cette pelite n'étaient pas ce qui vous avait séduit.

— Fi donc! madame, je n'y ai seulement pas songé ; elle eût été laide que c'eût été la même chose; elle est jolie, tant mieux.

— Oh ! à la bonne heure, comte, sinon je désespérerais de vous.

— Et maintenant que vous m'avez retrouvé, madame, daignerez-vous nf apprendre... ?

— Oh! c'est que pour vous je fais de beaux rêves, interrompit la duchesse. Ce que je voudrai» vous voir, d'Orbec , savez-vou6? c'est la place de Poyet que je déleste, fil la duchesse en jetant un coapd'œil de haine sur le chancelier qui se promenait toujours avec le connétable.

— Quoi! madame, une des plus immenses dignité» du royaume.

— Eh ! n'ôles vous donc pas vous même un homme éminent, comte? Mais hélas! mon pouvoir esl à précaire, je règne sur le bord d'un abîme. Tenez, en ce moment, je suis d'une inquiétude mortelle. Le roi a pour maîtresse la femme d'un homme de rien, d'un justicier, d'un nommé Féron. Si celle femme élail ambitieuse , nous serions perdus. J'aurais dû aussi prendre l'initiative sur ce caprice de François Ier. Ah ! je ne retrouverai jamais non plus celle pelile duchesse de Brissac que j'avais donnée à Sa Majesté : une femme douce et faible, une enfant. Je la pleurerai toujours : elle n'était pas dangereuse celle-là; elle ne parlait au roi que de ma perfections. Pauvre Marie ! elle avail pris toutes la charges de ma position et m'en laissait lous les bénéfices. Mais celle Féronnièrc, comme ils l'appellent, il faudrait à toute force en distraire François I*. Moi, hélas ! j'ai épuisé tout mon arsenal de sédnc lions , et j'en suis réduite aux derniers retranche uienis, l'habitude.

— Comment, madame?

— Oh ! mon Dieu ! oui , je n'occupe plus guère que l'esprit, le cœur est ailleurs; j'aurais bien I* soin, vous comprenez, d'un auxiliaire. Où la trouver ? Une amie toute dévouée , toute sincère , dont je sois sûre, ah ! je la payerais de tant d'or el de tant d'honneurs ! Chcrchez-moi-la donc, d'Orbec. ^us ne savez pas combien, chez notre souverain, le roi et l'homme se touchent de près, et où l'homme peut entraîner le roi. Si nous étions deux, non dcw rivales, mais deux alliées, non pas deux maîtres**, mais deux amies; si nous tenions, l'une François, l'autre François Ier, la France serait à nous, comie, cl dans quel moment! quand Charles-Quint vient « jeter de lui-même dans nos filets, quand on pourri le rançonner à l'aise el profiter de son imprudence pour se ménager, en cas d'événement, un avenir magnifique. Je vous expliquerai mes desseins, d'Orbec. Celle Diane qui vous platt tanl n'aurail plus prise un jour sur notre fortune, et le chevalier de France pourrait devenir... Mais voici le roi. »

Telle était la façon de Mme d'Étampes ; elle expliquait rarement, elle laissait deviner; elle semait dans les esprits des résolutions et des idées ; elle laissait travailler l'avarice, l'ambition, la perversité naturelles, puis elle savait être interrompue à propos.

Grand art qu'on ne saurait trop recommander à beaucoup de poètes et à nombre d'amants.

Aussi le comte d'Orbec, âpre au gain et aux honneurs, rompu et corrompu, avait parfaitement compris la duchesse, car plus d'une fois durant l'entretien les regards d'Aune s'étaient dirigés du côté de Colombe. Pour Ascanio, sa droite et généreuse nature n'avait pu sonder jusqu'au fond ce mystère d'iniquité et d'infamie, mais il ressentait vaguement que cette conversation étrange et sombre cachait un danger terrible pour sa bien-aimée , et considérait Bl»* d'Élampes avec épouvante.

Un huissier annonça le roi et la reine. En un instant tout le monde fut debout et le chapeau à la main.

« Dieu vous garde! messieurs, dit en entrant François 1er. H faut que je vous annonce tout de suite une grande nouvelle. Notre cher frère, l'empereur Charles-Quint, est, à l'heure où je vous parle, en roule pour la France, s'il n'y est déjà entré. Préparons-nous , messieurs , à l'accueillir dignement. Je n'ai pas besoin de rappeler à ma féale noblesse à quoi celte grande hospitalité l'oblige. Nous avons montré au camp du Drap-d'Or que nous savions recevoir également les rois. Dans moins d'un mois Cbarles-Quinl sera au Louvre.

— Et moi, messieurs, dit la reine Éléonorc de sa voix douce, je vous remercie d'avance pour mon royal frère de l'accueil que vous lui ferez. »

On répondit par les cris de : Vive le roi ! vive la reine 1 vive l'Empereur !

En ce moment quelque chose de frétillant passa entre les jambes des courtisans et s'avança jusqu'au roi : c'était Triboulel.

« Sire , dit le bouffon , voulez-vous me permettre de dédier à Votre Majesté un ouvrage que je vais faire imprimer?

— Avec grand plaisir, bouffon, répondit le roi ; mais encore faut-il que je connaisse quel est le litre de cet ouvrage, cl que je sache le point où il en est.

— Sire, cet ouvrage aura pour titre l'Almanach des Fous, et contiendra la liste des plus grands insensés que la terre aura jamais portés. Quanl à savoir où il en est , j'ai déjà inscrit sur la première

page le nom du roi des fous passés et à venir.

— Et quel est cet illustre confrère que tu me donnes pour cousin et que lu choisis pour monarque? demanda François Ier.

— Charles-Quint, sire, répondit Triboulet.

— Comment, Charles Quint? s'écria le roi.

— Lui-même I

— Et pourquoi Charles-Quint?

— Parce qu'il n'y a que Charles Quint au monde qui, vous ayant tenu prisonnier à Madrid , comme il l'a fait , soit assez fou pour traverser le royaume de Votre Majesté.

— Mais s'il y passe sans accident cependant, au milieu de mon royaume ? répliqua François 1".

— Alors, répondit Triboulel, je lui promets d'effacer son nom pour mettre un autre nom à sa place.

— Et quel sera ce nom? demanda le roi.

— Le vôtre , sire ; car en le laissant passer vous aurez encore été plus fou que lui. >

Le roi éclata de rire. Les courtisans firent chorus. La pauvre Éléonorc seule pâlit.

i Eh bien ! dit François , mels donc mon nom à l'instant môme à la place de celui de l'Empereur; car j'ai donné ma parole de gentilhomme cl je la tiendrai. Quant à la dédicace , je l'accepte, et voilà le prix du premier exemplaire qui paraîtra. >

A ces mots , François Pr lira une bourse pleine de sa poche et la jeta à Triboulel, qui la reçut entre ses dents cl 8'éloigna à quatre pattes et en grommelant comme un chien qui emporte un os.

< Madame , dit à la reine le prévôt de Paris en «'avançant avec Colombe, Votre Majesté veul-ella me permettre de profiler de ce moment de joie pour lui présenter sous d'heureux auspices ma fille Colombe , qu'elle a daigné agréer au nombre de ses dames d'honneur? >

La bonne reine adressa quelques mots de féli citation et d'encouragement à la pauvre Colombe confuse, que le roi, pendantee lemps, regardait avec admiration.

< Foi de gentilhomme ! roessire le prévôt , dit François 1er en souriant, savez-vnus que c'est un crime de haute trahison d'avoir aussi longtemps enfoui et tenu hors de nos regards une semblable perle, laquelle doit faire si bien dans la couronne de beaulés qui entoure la majesté de notre reine? Si vous n'êtes pas puni de celle félonie, sir Robert, rendezen grâce à la muctie intercession de ces beaux yeux

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Puis, le rot fit un salul gracieux à la charmante fille, el passa suivi de toute la cour pour se rendre à la chapelle.

t Madame, dit le duc de Médina-Sidoniacn offrant la main à la duchesse d'Élampes, nous laisserons, s'il vous plaît, passer la foule,et nous resterons un peu en arrière ; nous serions ici mieux que partout ailleurs pour deux mots importants que j'aurais à vous dire en secret.

— Je suis tout à vous , monsieur l'amhassadeur , répondit la duchesse. Ne vous éloignez pas, comte d'Orbcc; vous pouvez tout dire, M. de Médina, devant ce vieil ami, qui est un second moi-même , et devant ce jeone homme, qui ne parle qu'italien.

— Leur discrétion doit vous importer autant qu'à ' moi , madame , et du moment où vous en êtes sûre... Mais nous voici seuls, et je vais aller droit au but sans détour el sans rélicences. Vous voyez que Sa Majesté sacrée s'esi décidée à traverser la France el qu'elle y a môme probablement déjà mis le pied ; elle sait pourtant qu'elle y marchera entre deux haies d'ennemis ; mais elle compte sur la chevalerie du roi. Vous-même vous lui avez conseillé celle confiance, madame, el je conviendrai franchement avec vous que, plus puissante que tel ou tel ministre en litre, vous avez assez d'empire sur François Ier pour faire a voire gré., votre avis bon ou mauvais, leurre ou garantie. Mais pourquoi vous toumeriez-vous contre nous? Ce n'est ni l'intérêt de l'État ni le vôtre.

— Achevez t monseigneur ; vous n'avez pas tout dit, je pense?

— Non, madame, Charles-Quint est lo digne successeur de Charlemagne, elce qu'un allié déloyal pourrait exiger de lui comme rançon, il veut le donner comme présent, el ne laisser sans récompense ni l'hospitalité ni le conseil.

— A merveille ! et ce sera agir avec grandeur et prudence.

— Le roi François Ier a toujours ardemment désiré le duché de Milan, madame; eh bien! celle province, éternel sujet de guerre entre la France et l'Espagne, Charles-Quint consentira à la céder à son beau-frère moyennant une redevance annuelle.

— Je comprends , interrompu la duchesse; les finances de l'Empereur sont assez basses , on le sait. D'autre part , le Milanais est ruiné par vingt guerres, el Sa Majesté sacrée ne serait pas fâchée de transporter sa créance d'un débiteur pauvre à un

débiteur opulent. Je refuse, M. de Médina, car vous comprenez vous-même qu'une pareille proposition n'est pas acceptable.

— Mais, madame, des ouvertures ont été déjà faites au roi an sujet de celle investiture, et Sa Majesté a paru charmée.

— Je lésais ; mais moi, je refuse. Si vous pouvez vous passer de moi, tant mieux pour vous.

— Madame , l'Empereur lient singulièrement s vous savoir de son parti , el tout ce que vous pourriez souhaiter...

— Mon influence n'est pas marchandise qu'on vende et qu'on achète, monsieur l'ambassadeur.

— Oh îmadame, qui dit cela ?

— Écoulez, vous m'assurez que votre maître désire mon appui, el entre nous il a raison. Eh bien! pour le lui assurer je lui demande moins qu'il n'offre; suivez -moi bien. Voilà ce qu'il devra faire. Il promettra à François 1" l'investiture du duché de Milan, puis une fois hors de France il se souviendra du traité de Madrid violé et oubliera sa promesse.

— Quoi ! madame, mais ce sera la guerre.

— Attendez donc, M. de Médina, Sa Majesté criera et menacera, en effet ; alors, Charles consentira à ériger en Étal indépendant le Milanais el k donnera, mais libre de redevances, à Charles d'Orléans, secondfils du roi. De celle façon, PEmpcrev n'agrandira pas un rival. Cela vaul bien quelque* écus, et je pense que vous n'avez rien à dire là contre , monseigneur. Quant à ce que je puis souhaiter personnellement, comme vous disiez loul à l'heure, si Sa Majesté sacrée entre dans mes desseins, elle laissera tomber devant moi, à notre première entrevue, un caillou plus ou moins brillant que je ramasserai, s'il en vaul la peine , el que je garderai en souvenir de la glorieuse alliance conclue entre le successeur des Césars, roi d'Espagne et des Indes, el moi.

La duchesse d'Étampes se pencha à l'oreille d'Ascanio, effrayé de ses sombres el mystérieux projets, comme le duc de Médina en était inquiet, comme le comte d'Orbec en paraissait charmé.

— Tout cela pour loi, Ascanio, dil-elle tout bas à l'apprenti. Pour gagner ton cœur je perdrais b France. Eh bien ! monsieur l'ambassadeur, repritelle à voix haute, quelle est votre réponse ? -

— L'Empereur seul pcul prendre une décision sur un sujet de celle gravité, madame ; néanmoins, toul me porte à croire qu'il acceptera un arrange-

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qui m'effraye presque autant qu'il me semble

— Si cela peut vous rassurer, je vous dirai qu'au fond il l'est aussi pour moi, et voilà pourquoi je m'engage à le faire accepter par le roi. Nous autres femmes nous avons aussi notre politique, plus profonde parfois que la vôtre. Mais je puis vous jurer que mes projets ne sont en rien dangereux pour vous; et réfléchissez : en quoi pourraient-ils l'être? En attendant d'ailleurs la résolution de Charles- Quint , M. de Médina , vous pouvez cire sûr que je ne laisserai pas échapper une occasion d'agir contre lui et que j'engagerai de toutes mes forces Sa Majesté à le retenir prisonnier.

— Eh quoi ! madame , est-ce là un commencement d'alliance ?

— Allons donc , monsieur l'ambassadeur. Comment ! un homme d'Étal tel que vou* ne voit-il pas que l'essentiel est d'écarter de moi tout soupçon de séduction, et que prendre ouvertement votre cause, ce serait le moyen de la perdre. D'ailleurs, je n'entends pas qu'on me puisse jamais trahir ou dénoncer. Laissez-moi être votre ennemie , monsieur le duc, laissez- moi parler contre vous. Que vous importe ? Ne savez- vous pas ce qu'on fait avec les mois, mon Dieu ? Si Charles -Quint refuse mon traité , je dirai au roi : « Sire, fiez-vous-en à mes instincts généreux de femme. Vous ne devez pas reculer devant de justes et nécessaires représailles. » Et si l'Empereur accepte, je dirai: « Sire, croyez -en mon

. habileté féminine, c'est-à-dire féline; il faut vous .résigner à une infamie utile. »

— Ah ! madame , dit le duc de Médina en s'inclinanl devant la duchesse, quel dommage que vous soyez une reine; vous auriez fait un si parfait ambassadeur. »

Sur quoi le duc prit congé de Mmo d'Élampes et s'éloigna, ravi de la tournure inattendue qu'avaient prise les négociations.

t A mon tour de parler nettement cl sans ambages, dit la duchesse au comte d'Orbcc quand elle fui seule avec Ascanio et lui. Maintenant , comte , vous savez trois choses ; la première, c'est qu'il est important pour mes amis et pour moi que mon pouvoir soit en ce moment consolidé et à l'abri de toute atteinte ; 1a seconde , c'est qu'une l'ois cet événement traversé nous n'aurons plus à redouter l'avenir, que Charles d'Orléans continuera François Ier, cl que le duc de Milan, que j'aurai fait ce qu'il sera,

me devra plus de reconnaissance que le roi de France , qui m'a faile ce que je suis ; la troisième, c'est que la beauté de votre Colombe a vivement frappé Sa Majesté. Eh bien ! comte, je m'adresse à l'homme supérieur que n'atteignent pas les préjugés vulgaires. Vous tenez en cet instant voire sort dans vos mains : voulez-vous (pie le trésorier d'Orbec succède au chancelier Poyet, ou tenez, en termes plus positifs, voulez-vous que Colombe d'Orbec succède à Marie de Brissac? »

Ascanio flt un mouvement d'horreur que n'aperçul pas d'Orbec, qui échangeait un regard odieusement malicieux avec le regard profond de M"e d'Élampes.

c Je veux être chancelier, répondit-il simplement.

- Bon ! nous sommes donc sauvés ; mais le prévôt !

— Eh ! eh ! reprit le comte , vous lui trouverez bien quelque bel office ; qu'il soit seulement plutôt lucratif qu'honorifique, je vous prie ; je retrouverai le tout quand le vieux podagre s'en ira. >

Ascanio ne put se contenir plus longtemps. « Madame..., » fit-il d'une voix éclatante en s'avançant.

Il n'eut pas le temps de continuer, le comte n'eut pas le temps de s'étonner , la porle s'ouvrit à deux battants : toute la cour rentrait.

Mm> d'Élampes sawit violemment la main d'Ascanio, se rejela brusquement en arrière avec lui, cl de sa voix contenue mais vibrante, lui dit à l'oreille :

i Eh bien , jeune homme , vois-tu maintenant comment on devient la concubine d'un roi , cl où parfois, malgré nous, la vie nous mène? »

Elle se tut. Au milieu de ces paroles graves , la bonne humeur et les saillies du roi et des courtisai» firent pour ainsi dire irruption.

François l*r était radieux , Charles-Quint allait venir. Il y aurait des réceptions, des fêles, des surprises, un beau rôle à jouer. Le monde entier aura les yeux fixés sur Paris cl son roi. Attentif an drame intéressant dont lui François 1er tiendrait tous les fils, il y pensait avec une joie d'enfant. C'était sa nature de prendre ainsi toutes choses par le côté brillant plutôt que par le côté sérieux, de viser avant tout à l'cITel et de voir dans les batailles des tournois , et dans la royauté un art. Splcndidc esprit aux idées aventureuses, étranges, poétiques, François 1er fil de son règne une représentation théâtrale et du monde une salle de spectacle.

Ce jour-là , à la veille d'éblouir un rival et l'Eu-

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rope, il était d'une clémence el d'une aménité plus charmantes que jamais.

Aussi , comme rassuré par le gracieux visage de son maître, Triboulel vint-il rouler à ses pieds au moment où il franchissait la porte.

< Oh! sire , oh ! sire, s'écria lamentablement le bouffon, je viens vous faire mes adieux , il faut que Votre Majesté so résigne à me perdre ; aussi j'en pleure plus pour elle que pour moi. Que va devenir Votre Majesté sans son -pauvre Tribun le t , qu'elle aime tant ?

— Quoi ! vas-tu me quitter, fou , au moment où il n'y aura qu'un bouffon pour deux rois ?

— Oui, sire, au moment où il y aura deux rois pour un bouffon.

— Mais je n'entends pas cela, Triboulet. Tu resteras , je le l'ordonne.

— Hélas î oui. Faites donc part* du décret royal à M. de Vieillevillc, à qui j'ai dit ce qu'on dit de sa femme , et qui , pour une chose si simple , a juré qu'il m'arracherait les oreilles d'abord et l'àme ensuite, si j'en ai une toutefois, a ajouté l'impie, à qui Votre Majesté devrait bien faire couper la langue pour un semblable blasphème.

— Va , va , reprit le roi , sois tranquille , mon pauvre fou, celui qui t'ôterait la vie serait bien sûr d'être pendu un quart d'heure après.

— Oh ! sire, si cela vous était égal ?

— Eh bien ! quoi ?

— Faites-le pendre un quart d'heure avant, j'aime mieux cela. »

Tous de rire , et le roi plus que tous. Puis, continuant de s'avancer, il trouve sur son passage Pierre Strozzi, le noble exilé.

< Seigneur Pierre Strozzi , lui dit-il, il y a bien longtemps, ce me semble, trop longtemps, que vous nous avez demandé des lettres de naturalisation ; c'est une honte pour nous qu'après avoir si vaillamment combattu dans le Piémont pour les Français cl en Français, vous n'apparteniez pas encore à votre patrie par le courage , puisque votre patrie par la naissance vous repousse. Ce soir , seigneur Pierre , messircLemaçon, mon secrétaire, vous expédiera vos lettres de naturalisation. Ne me remerciez pas ; il faut que Charles-Quint vous trouve Français , pour mon honneur et pour le vôtre... Ah! c'est vous, Cellini , el vous ne venez jamais les mains vides : que portez-vous là sous le bras , mon ami ? Mais i attendez un moment ; il ne sera pas dit, foi de gen- t

tilhomme ! que je ne vous aie jamais devancé en magnificence. Messire Antoine Lemaçon , vous joindrez aux lettres de naturalisation du grand Pierre Strozzi celles de mon ami Benvenuto , et vous les lui porterez sans frais chez lui : un orfèvre ne trouve pas cinq cents ducats aussi aisément qu'un Strozzi.

— Sire, dit Benvenuto , je rends grâce à Votre Majesté, mais qu'elle me pardonne mon ignorance : qu'est-ce que ces lettres de naturalisation ?

— Quoi ! dit gravement Antoine Lemaçon, tandis que le roi riait comme un fou de la question, ne savez-vous pas , maître Benvenuto , que des lettres de naturalisation sont le plus grand honneur que Sa Majesté puisse accorder à un étranger ; que par là vous devenez Français î

— Je commence à comprendre, sire, et je vous remercie, dit Cellini ; mais excusez-moi : j'étais déjà de cœursujet de Votre Majesté, àquoiservenlcos lettres?

— A quoi ces lettres servent? dit François 1", dont la joyeuse humeur continuait ; elles serveni . Benvenuto, à ce que maintenant que vous voici Français, je puis vous faire seigneur du GramJ- Neslc, ce qui ne m'était pas permis auparavant. Messire Lemaçon, vous joindrez la donation définiti»e du château aux lettres de naturalisation. Comprenezvous maintenant, Benvenuto, à quoi servent les lettres de naturalisation ?

— Oui, sire, cl merci, merci mille fois ! On dirait que nos deux cœurs s'entendent sans se parler, car cette grâce que vous me faiies aujourd'hui est comme un acheminement à une immense faveor que j'oserai peut-être vous demander un jour el m fait pour ainsi dire partie.

— Tu sais ce que je t'ai prorais, Benvenuto. Apporte-moi mon Jupiter el demande.

— Oui, Votre Majesté a bon souvenir, et j'espère qu'elle aura bonne parole. Oui , Votre Majesté peut exaucer un vœu qui lient en quelque sorte à ma vie, et déjà par un royal et sublime instinct, vous venez de rendre l'accomplissement de ce vœu plus facile.

— Il sera fait , mon grand orfèvre , selon votre désir ; mais , en attendant, vous allez nous faire voir d'abord ce que vous tenez là dans vos mains.

— Sire , c'est une salière d'argent pour accompagner le vase cl le bassin.

— Montrez-moi vile cela, Benvenuto. »

Le roi examina attentivement cl silencieusement comme toujours le merveilleux ouvrage que lui présentait Cellini.

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< Quelle bévue , dit - il enfin , quel contre-

— Quoi , sire ! s'écria Benvenuto au comble du désappointement, Votre Majesté serait si peu saiis-

— Eh sans doute, monsieur ! Comment, vous me gâtez une si belle idée en argent ; c'est en or qu'il fallait m'exécuter cela, Cellini , et j'en suis fâché pour vous, mais vous le recommencerez.

— Hélas! sire, dit mélancoliquement Benvenuto, ne soyez pas si ambitieux pour mes pauvres ouvrages : c'est la richesse de la matière qui perdra, je le jurerais, ces chers trésors de ma pensée. Mieux vaut, pour une gloire durable , travailler l'argile que l'or, sire, et nos noms ne vivent guère, a nous autres orfèvres. Sire, les nécessités sont parfois cruelles, les hommes toujours cupides et stupides; cl qui sait si telle coupe d'argent de moi dont Votre Majesté donnerait dix mille ducats , on ne la fondra pas pour dix écus.

— Minus donc ! croyez -vous que le roi de France aille jamais mettre en gage chez les Lombards les salières de sa table ?

— Sire, l'empereur de Constantinople a bien mis en gage chez les Vénitiens la couronne d'épines de Notre Seigneur.

— Mais un roi de France la dégagea , mon-

— Oui, je le sais; mais songez aux guerres , aux révolutions. Je suis d'un pays où lesMédicisont été chassés et rappelés (rois fois, et il n'y a que les rois qui, comme Voire Majesté, se font une gloire, à qui on ne puisse enlever leur bien.

— N'importe, Benvenuto, n'importe, je veux ma salière en or, cl mon trésorier va vous compter aujourd'hui mille écus d'or de vieux poids pour cela. Vous entendez, comte d'Orbcc, aujourd'hui môme, car je ne veux pas que Cellini perde une miaule. Adieu , Benvenuto , continuez. Le roi pense au Jupiter. Adieu, messieurs, pensez à Charles- Quint.»

Pendant que François Ier descendait l'escalier pour aller rejoindre la reine , qui était déjà en voiture et qu'il accompagnait à cheval, divers mouve ments eurent lieu que nous ne devons pas omettre.

Benvenuto s'approcha d'abord du comte d'Orbec et lai dit :

« Veuillez tenir cet or à ma disposition, messire le trésorier. Je vais obéir aux ordres de Sa Majesté,

aller chercher sur-le-champ un sac chez moi , et je serai chez vous dans une demi-heure, i

Le comte s'inclina en signe d'acquiescement , et Cellini sortit seul après avoir vainement cherché Ascanio des yeux.

Dans le même temps Marmagne parlait bas au prévôt, qui tenait toujours la main de Colombe.

< Voici une occasion magnifique , lui disait-il , et je cours prévenir mes hommes. Vous, dites à d'Orbcc de retenir le plus longtemps possible le Benvenuto. »

Là-dessus il disparut , et messire d'Eslourville s'approcha du comte d'Orbec, auquel il parla à l'oreille, puis il ajouta tout haut :

* Pendant ce temps , moi , comte , je reconduirai Colombe à l'hôtel de Neslc.

— Bien , fit d'Orbec, et venez m'annoncer le résultat ce soir. »

Ils seséparèrenl, et le prévôt reprit en effet lentement avec sa fille le chemin du Pelit-Nesle, suivi à son insu par Ascanio qui ne les avait pas perdus de vue une minute, et qui regardait de loin avec amour marcher sa Colombe.

Cependant le roi mettait le pied a l'étrier; il montait un admirable alezan, son favori, un présent de Henri VIII.

< Nous allons, dit-il, faire une longue route ensemble aujourd'hui,

Gentil, j*U petit cheval, Bon ù monter, doux i

Ma foi , voilà toujours les deux premiers vers d'un quatrain , ajouta François Ier, trouvez-moi les autres. Voyons, Marot, ou bien vous, maître Mclin de Sainl-Gelais. »

Marot se gratta la tête , mais Sainl-Gelais le prévint, et avec un bonheur el une promptitude inouïs, continua :

c San» que tu soit nn Buecpbal , Tu porte* pin» fpanâ qu'Alexandre ! ■

Les applaudissements éclatèrent de toutes parts, el le roi, déjà à cheval, envoya de sa main un salut de rcmerclment tout gracieux au poète si bien cl si vite inspiré.

Pour Marot, il rentra au logis de Navarre plus bourru que jamais.

< Je ne sais ce qu'ils avaient à la cour, grommelait-il, mais ils étaient tous stupides aujourd'hui. »

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