QUATRE VARIÉTÉS DE BRIGANDS
Benvenuto repassa la Seine en toute hâte et prit chez lui, non pas un sac, comme il avait dit au comte d'Orbec , mais un petit cabas que lui avait donné à Florence une de ses cousines qui était religieuse ; puis , comme il tenait à terminer celle affaire le jour môme et qu'il était déjà deux heures de l'après-midi, sans attendre Ascanio , qu'il avait perdu de vue, ni se s ouvriers , qui étaient allés dîner, il reprit le chemin de la rue Froidmanteau , où demeurait le comte d'Orbec, et avec quelque attention qu'il regardât autour de lui , il ne vil rien en allant qui pût lui causer la moindre inquiétude.
Quand il arriva chez le comte d'Orbec , celui-ci lui dit qu'il ne pouvait toucher son or tout de suite, attendu qu'il y avait des formalités indispensables à remplir, un notaire à appeler , un contrat à rédiger; le comte s'excusa d'ailleurs avec mille politesses , car il savait Ccllini peu patient de sa nature , mais il enveloppa son refus de formes si prévenantes , qu'il n'y cul pas moyen de se fâcher, et que Benvenulo , qui croyait à la vérité de ces empêchements, se résigna à attendre.
Seulement Cellini voulut proûter de ce relard pour faire venir quelques-uns de ses ouvriers qui l'accompagneraient au retour et l'aideraient à porter son or. D'Orbec s'empressa d'envoyer à l'hôtel de Ncsle un de ses domestiques pour les prévenir; puis il entama la conversation sur les travaux de Cellini, sur la faveur que le roi lui témoignait , sur toutes choses enfin capables de faire prendre patience à Benvenuto , d'autant moins soupçonneux qu'il n'avait aucune raison d'en vouloir au comte et qu'il ne supposait pas que le comte eût des motifs d'être son ennemi. Il y avail bien son désir de le supplanter près de Colombe , mais personne ne connaissait ce désir qu'Ascanio et lui. Il répondit donc assez gracieusement aux avances du trésorier.
Il fallut ensuite du temps pour choisir l'or au titre où le roi avait désiié qu'il fût donné. Le notaire fut très-lent à venir. On ne dresse pas un contrat en une minute. Bref, lorsque, les dernières politesses échangées , Benvenuto se disposa à revenir à l'hôtel , la nuit commençait à tomber. Il s'informa du domestique qu'on avait envoyé pour chercher ses compa-
gnons. Celui-ci répondit qu'ils n'avaient pu venir, mais qu'il porlcrait volontiers l'or du seigneur orfèvre. La défiance de Benvenuto se réveilla, et il refusa l'offre, si obligeante qu'elle fût.
Il mit l'or dans son petit cabas, puis il passa le bras dans les deux anses , et comme son bras n'y entrait qu'avec difficulté , l'or était bien fermé , et il le portail beaucoup plus aisément que s'il eût été dans un sac. Il avait sous ses habits une bonne colle de mailles à manches , une courte épée au côté ei un poignard dans sa. ceinture ; il se mil donc en roule d'un pas pressé mais ferme. Cependant ,avam de partir, il avait cru s'apercevoir que plusieurs valets parlaient bas entre eux et sortaient précif»tarament, mais ils avaient affecté de ne pas prendre le môme chemin que lui.
Aujourd'hui que l'on va du Louvre à l'Institut pjr le pont des Arts , le chemin qu'avait à faire Benvenuto ne 8crait plus qu'une enjambée, mais a celle époque c'était un voyage. En effet , il lui fallait, en partant de la rue Froidmanteau , remonter le quai jusqu'au Chàlelet , prendre le pont aux llennien . traverser la Cité par la rue Saint-Barthélemi, aborder sur la rive gauche par le pont Saint-Michel , et de là redescendre par le quai désert jusqu'à l'hôtel du Crand-Nesle. Qu'on ne s'étonne pas qu'à celte époque de larronneure et de lire-laines , Benvenuto, malgré tout son courage , conçût quelques inquiétudes pour une somme aussi considérable que celle qu'il portail sous le bras. Au reste , si le lecteer veut précéder avec nous Benvenuto de quelque» ccb taines de pas, il verra que ces inquiétudes n'étales: pas sans fondement.
Depuis une heure environ que l'ombre avait commencé à s'épaissir , quatre hommes d'assez mauvaise mine , enveloppés de grands manteaux , s'étaient postés sur le quai des Augustins à la hauteur de l'église. La grève était bordée seulement de murs à cet endroit et absolument déserte en ce moment Ces hommes, pendant leur station , ne virent passer que le prévôt , qui revenait de conduire Colombe au Pciit-Nesle , et qu'ils saluèrent avec le respect qui est dû aux autorités.
Ils causaient à voix basse et le chapeau sur le» yeux lia us un renfoncement formé par l'église. Deut d'entre eux nous sont déjà connus : c'étaient I* bravi employés par le vicomte de Marmagne dam l'expédition malheureuse contre le Grand-Ncsle ; iU se nommaient Ferrante et Fracasso. Leurs desu
ASCANIO
compagnons , qui gagnaient leur vie au même honorable méfier, s'appelaient Procope et Maledenl. Afin que la postérité , comme elle fait depuis trois mille ans pour le vieil Homère , ne se dispute pas sur la patrie de ces quatre vaillants capitaines, nous ajouterons que Maledenl était Picard , Procope Bohémien, et que Ferrante et Fracasso avaient vu le jour sous le beau ciel de l'Italie. Quant à leurs qualités distinctes en temps de paix, Procope était un juriste. Ferrante un pédant, Fracasso un rêveur, et Maledenl un imbécile. On voit que noire qualité de Français ne nous aveugle pas sur le compte du seul de ces quatre industriels qui soit notre compatriote.
Au combat tous quatre étaient des démons.
Voici maintenant la conversation édifiante et amicale qu'ils tenaient entre eux , écoulons-la. Nous pourrons y apprendre quels hommes ils étaient et
oubliez que ce serait manquer à notre traité; ce serait frustrer un client , et il faut de la loyauté en tout. Nous remettrons au vicomte les cinq cent* écu8 d'or convenus , jusqu'au dernier , c'est mon /avis. Mais, distinguamus : quand il les aura empochés et qu'il nous aura reconnus pour honnêtes gens , je ne vois pas ce qui peut nous empêcher de tomber sur lui et de les lui reprendre.
— Bien trouvé ! dil docloralement Ferrante. Procope a toujours eu beaucoup de probité jointe à beaucoup d'imagination.
— Mon Dieu , cela tient a ce que j'ai un peu étudié le droit , fit modeslemeni Procope.
— Mais, continua Ferrante avec le ton pédant qui lui était habituel , ne nous embrouillons pas dans nos desseins. Recte ad terminum camus. Que le vicomte dorme tranquille sur les deux oreilles, il
seul ertt pu faire la besogne et empocher la Uwwv, mais la capitalisation est une plaie sociale, et mieux vaut que le bénéfice soit partagé entre plusieurs amis. Seulement dépêchons-le promplement et proprement ; ce n'est pas un homme ordinaire ,
quels dangers menaçaient au juste notre ami Ben- aura son tour : il s'agit pour le moment de cet orfévenuto. vre florentin. On veut, pour plus grande sécurité,
< Au moins , Fracasso , disait Ferrante , nous que nous soyons quatre à l'estafiler. A la rigueur un ne serons pas empêtrés aujourd'hui de ce grand rougcàtrc de vicomte , el nos pauvres épées pourfont sortir du fourreau sans qu'il nous crie : « En retraite.' » le lâche , et sans qu'il nous force à nous enfuir.
— Oui. Mais, répondit Fracasso, puisqu'il nous nous avons pu le voir, Fracasso cl moi. Résignons» laisse tout le péril du combat , ce dont je le rcmer- nous donc , pour plus de sûreté , à l'attaquer tous cie, il devrait nous laisser tout le profil. De quel [ quatre à la fois, il ne peut maintenant lardera venir, droit ce diable roussi se réserve-t-il pour sa part cinq cents écus d'or? Je sais bien que les cinq cents qui restent font une assez jolie prime. Cent vingtcinq pour chacun de nous , c'est honorable , et dans les temps difficiles je me suis vu parfois dans la nécessité de tuer un homme pour deux écus.
— Pour deux écus! Sainte Vierge ! s'écria Maledenl ; oh! fi donc! c'est gâter le métier. Ne dites pas de pareilles eboses quand je suis avec vous, car quelqu'un qui nous entendrait pourrait nous confondre l'un avec l'autre, mon cher.
— Que veux-tu, Maledcnt, dil Fracasso avec mélancolie , la vie a des passes fâcheuses , et il y a des heures où l'on tuerait un homme pour un morceau de pain. Mais revenons à notre objet. Il me semble , mes bons amis , que deux cent cinquante écus valent de moitié mieux que cent vingt-cinq. Si, après avoir tué notre homme , nous refusions de rendre nos comptes à ce grand voleur de Marmagne?
— Mon frère, reprit gravement Procope, vous
ALEX ANDBE DUMAS. — - T. VU
Attention, du sang-froid, bon pied, bon prenez garde aux bottes â l'italienne qu'il ne manquera pas de vous pousser.
— On sait ce que c'est , Ferrante, dit Maledenl d'un air dédaigneux, que de recevoir un coup d'épée, qu'il soit d'estoc ou de taille. Une fois, j'avais pénétré de nuil, pour affaires personnelles, dans un château du Bourbonnais. Surpris par le malin avant de les avoir complètement terminées , je prie la résolution forcée de me cacher jusqu'à la nuil suivante ; rien ne me parut plus propre à cet effet que l'arsenal du château : il y avait là force panoplies cl trophées, casques , cuirasses, brassards et cuissards , larges et écus. J'enlevai le pieu qui soutenait une de ces armures, je me glissai à sa place et je demeurai là dcboul, visière baissée, immobile sur mon piédestal.
— C'est fort intéressant, interrompit Ferrante; continue , Maledenl ; à quoi pcul-on mieux employer l'attente d'un exploit qu'au récit de quelques autres faits de guerre? Continue.
634 ASC
— Je ne savais pas , poursuivit Maledent , que celle maudite armure servait aux fils du château pour s'exercer à faire des armes. Mais bientôt deux grands gaillards de vingt ans entrèrent, détachèrent chacun une lance et une épée et commencèrent à s'escrimer de tout leur cœur sur ma carapace. Eh bien ! mes amis , vous me croirez si vous voulez , sous tous leurs coups d'épée et de lance , je n'ai pas bougé , je suis resté droit et ferme comme si j'étais véritablement de bois et vissé à ma hase. Par bonheur, les jeunes drôles n'étaient pas de première force. Le père survint, les exhortant bien a viserait défaut de ma cuirasse ; mais saint Maledent , mon patron, que j'invoquais tout bas, détournait les coups. Enfin, ce diable de père , pour montrer à ses petits comment on enlevait une visière , prit une lance, et du premier coup mit à découvert mon visage pale et défait. Je me crus perdu.
— Pauvre ami! dit mélancoliquement Fracasso, on le serait à moins.
— Bah ! figurez-vous que , comme je viens de vous le raconter, me voyant pale et défait , ils eurent la bélise de me prendre pour le fantôme de leur bisaïeul ; si bien que voilà le père et les fils qui s'enfuient à toutes jambes et comme si le diable les emportait. Ma foi, que voulez-vous que je vous dise ? je leur ai tourné le dos et j'en ai fait autant de mon côté ; mais c'est égal, vous voyez que , pour ma part , je suis solide.
— Oui , mais l'essentiel dans noire état , l'ami Maledent, ditProcope, ce n'esi pas seulement de bien recevoir les coups , c'est de les bien donner. Le beau , c'est que la victime tombe sans même pousser un cri. Tiens , dans une de mes tournées en Flandre j'avais à débarrasser une de mes pratiques de quatre de ses amis intimes qui voyageaient en compagnie. 11 voulut d'abord m'adjoindre trois camarades ; mais je dis que je me chargerais de la chose toutseu lou que je ne m'en chargerais pas du lout. Il fui donc convenu que j'agirnis comme je l'entendais, et que, pourvu que je livrasse quatre cadavres, j'aurais quatre parts. Je savais la route qu'ils suivaient : je les attendis donc dans une hôtellerie où ils devaient nécesftaircment passer.
L'hôtelier avait été de la partie autrefois; il l'avait quittée pour sè faire aubergiste , ce qui était un moyen de continuer a détrousser les voyageurs sans rien craindre; mais il avait encore quelques bons sentiments, de sorlc que je n'eus pasgrand'peine
à le mettre dans mes intérêts moyennant un dixième de la prime. Ceci convenu , nous attendîmes nos quatre cavaliers , qui bientôt parurent au détour du chemin et mirent pied à terre devant l'auberge , s'apprélant à y remplir leurs estomac* et à y panser leurs chevaux. L'hôtelier leur dit alors que son écurie était si petite qu'à moins d'y entrer l'un aprè* l'autre ils ne pourraient s'y remuer et s'y généraient mutuellement. Le premier qui entra fut si lcn là sortir que le second , impatienté , alla voir un peu ce qu'il faisait. Celui-ci ne larda pas moins lui-même à reparaître. Sur ce, le troisième, fatigué d'attendre, s'introduisit à son tour, cl au bout de quelque lemp*, comme le quatrième s'étonnait de leur lenteur à tous : «Ah1 je vois ce que c'est , dit mon hôte : comqie l'écurie est extrêmement petite , ils seront sortis par la porte de derrière. > Ces mots encouragèrent mon dernier à rejoindre ses compagnons, et moi, car vous devinez bien que j'étais dans l'écurie... mais comme la chose ne pouvait plus avoir d'inconvénient , je laissai à celui-là la satisfaction de pousser un petit cri, pour dire adieu à ce monde. En droit romain, Ferrante, cela ne pourrait-il pas s'appeler trveidatio per divisionem necit ? Mais , ah çà ! ajouta Procopc en s'inicrrompanl , notre homme n'arrive toujours pas ! Pourvu qu'il ne lui soit rien avenu ! Il va faire nuit noire tout a l'heure.
— Suadentque cadenlia sidéra somnos, ajoula Fracasso. El à ce propos , mes amis , prenez garde que dans l'obscurité ce Benvenuto ne s'avise d'un lour que j'ai une fois pratiqué moi-même. Celait dans mes promenades sur les bords du Bhin. J'ai toujours aimé les bords du Bbin , le paysage y est à la fois pillore8que et mélancolique. Le Bhin, c'est le fleuve des rêveurs. Je révais donc sur les bords du Bhin, et voici quel élaii le sujet de mes rêveries :
Il s'agissait d'envoyer de vie à trépas un seigneur nommé Schrcckenstein , si j'ai bonne mémoire. Or la chose n'était pas aisée, car il nesortait jamais que bien accompagné. Voici le plan auquel je m'arrêtai :
Je m'habillai de la même façon que lui , et par une soirée sombre je l'attendis de pied ferme, lui et sa iroupc. Quand je vis leur masse noire se détacher dans la nuit solitaire et obscure , obscuri sub nocU, je me jetai en désespéré sur Schrcckenstein , qui marchait un peu en avant ; mais j'eus l'habileté d'abord d'enlever de sa tête son chapeau à plumes , et puis de changer de position avec lui et de me tourner du côté où il aurait dû se trouver lui-même.
li-dessus je l'étourdis d'un grand coup du pommeau de mon épée , et je me mi» à crier au milieu du tumulte , du bruit des armes el des cris des autres : i A moi ! à moi ! Sus aux brigands ! » Si bien que les hommes deSchreckenslein tombèrent furieux sur leur maître et le laissèrent mort sur la place , tandis que je me glissais dans le taillis. L'honnête seigneur put se dire du moins qu'il avait été tué par
— Le coup était hardi , reprit Ferrante , mais si je jetais un regard en arrière sur ma jeunesse évanouie , je pourrais y trouver un exploit encore plus audacieux. J'avais affaire comme toi , Fraoasso, à un chef de partisans toujours bien monté et escorté. C'était dans une forêt des Abruzzes : j'allai me poster sur le passage de l'individu , et grimpant sur un chêne énorme , je me couchai sur une grosse branche qui traversait le chemin , et j'attendis en rêvant. Le soleil se levait, et ses premiers rayons tombaient en longs filets de pâle lumière à travers les rameaux moussus; l'air du malin circulait frais et vif et sillonné de chansons d'oiseaux; tout à coup...
— Chut ! interrompit Procope, j'entends des pas ; attention ! c'est notre homme. >
— Bon ! murmura Maledent en jetant autour de lui un regard furtif ; tout est désert el silencieux aux alentours; la chance est pour nous, i
Ils redevinrent immobiles el muets : on ne distinguait pas leurs brunes et terribles figures dans l'ombre crépusculaire , mais on voyait leurs yeux brillants , leurs mains frémissantes sur les rapières , leur pose d'attente effarée : ils formaient dans ces demi-ténèbres un groupe saisissant et fièrement campé , que le pinceau de Salvalor Rosa seul pourrait reproduire heureusement.
C'était en effet Benvenuio qui s'avançait d'un pas rapide ; Rcnvenulo qui , ainsi que nous l'avons dit, avait conçu quelque soupçon , et qui de son regard perçant sondait prudemment l'obscurité devant lui. D'ailleurs, habitué à l'obscurité , il put voir à vingt pas les quatre bandits sortir de leur embuscade , et avant qu'ils fussent sur lui, il eut le temps de couvrir son cabas de sa cape et de meitrc l'épéc à la main. Lu outre, avec le sang-froid qui ne l'abandonnait jamais , il prit le soin de s'adosser contre le mur de l'église el vit ainsi de face tous ses assaillants.
Ils l'attaquèrent vivement; pas moyen de s'enfuir, inutile de crier, le château était à plus de cinq cents pas; mai» Benvenuio n'en élait pas à son apprentissage
ASCANIO. C35
en fait d'arme» : il reçut le» bandits avec vigueur .
Tout en estocadant, comme sa pensée restait parfaitement libre, une idée lui traversa l'esprit comme un éclair : évidemment ce guel-apcn» n'était dirigé que contre lui , Benvenuio. S'il pouvait parvenir à donner le change à ses assassins , il était sauvé.
Il »e mit donc , sou» le fer de leurs épées , a les railler de leur prétendue méprise.
t Ah ! que vous prend-il donc, mes braves? êlesvous fou»? que prétendez-vous gagner avec un pauvre militaire comme moi? est-ce à ma cape que vous en voulez? est-ce mon épée qui vous lente? Alicnd8, attends, loi ! gare à tes oreilles, sang-Dieu ! Si von s en voulez a ma brave lame, il faut la gagner, mais pour des voleur» qui n'en paraissent pas à leur coup d'essai, vous n'avez pas bon nez, mes enfan ts. >
El ce disant , il les pressait lui-même au lieu de reculer devant eux , mais ne quittant son mur que d'un ou deux pas pour revenir s'y adosser aussitôt, frappant continuellement d'estoc el de taille, et ayant soin de se découvrir plusieurs fois afin que , s'ils avaient été prévenus par les domestiques du comte d'Orbec , qu'il avait vus s'éloigner el qui l'avaient vu compter l'or, ils s'imaginassent qu'il n'avait point cet or sur lui. En effet, l'assurance de ses paroles el son aisance à manier l'épée avec mille écu8 d'or sous le bras jetèrent de» doute» dans l'esprit des bravi.
« Ah ça! est-ce que réellement nous nous tromperions, Ferrante ? dit Fracasso.
— J'en ai peur. L'homme me semblait moins grand, ou si c'est lui, il n'a pas l'or, cl ce damné vicomte nous a dupés.
— Moi , de l'or ? s'écriait Benvenuio , tout en s'escrimant de la meilleure grâce. Je n'ai d'or qu'uno poignée en cuivre dédoré , mais si vous l'ambitionnez , mes enfants , vous la payerez plus cher que si elle élait d'or et qu'elle appartint à un autre, je vous en préviens.
— Au diable ! dit Procope, c'est véritablement un militaire. Est-ce qu'un orfèvre ferait des armes de celle force? Essoufflez-vous si cela vous convient, à vous autres ; moi, je ne me bals pas pour la gloire, i
Et Procope commença de se retirer en grondant, tandis que l'attaque des autres se ralentissait à la fois de leur doute et de son absence. Benvenuio, plus mollement harcelé, en profila pour se dégager et pour se diriger vers l'hôtel , en rompant devant
G3C ASC
tes ennemis, mais sans cesser de se battre et de leur tenir tête. Le rude sanglier traînait avec lui les chiens vers son bouge.
< Allons, allons, venez avec moi, mes braves, disait Benvenuto ; accompagnez-moi jusqu'à l'entrée du Pré-aux-Clerc8 , a la Maison-Rouge , chez mon infante qui m'attend ce soir, et dont le père vend du vin. La roule n'est pas sûre, à ce que l'on dit, et je ne serai point Tâché d'avoir une escorte, i
Sur celle plaisanterie, Fracasso renonça aussi à la poursuite el alla rejoindre Procope.
t [Sous sommes des fous, Ferrante ! dit Maledent : ce n'est point là ton Benvenulo, va !
— Si ! si ! au contraire, c'est lui, c'est lui-même 1 1 s'écria Ferrante , qui venait enfin d'apercevoir le cabas enflé d'argent sous le bras de Benvenulo, dont un mouvement trop brusque avait dérangé le manteau.
Mais il était trop tard. L'hôtel n'élait plus qu'à une cinquantaine de pas , el Benvenulo, de sa voix puissante , s'était mis à crier dans le silence et dans la nuit : c A moi , de l'hôtel de Nesle ! au secours! à moi ! i Fracasso eut à peine le temps de revenir sur ses pas, Procope d'accourir de loin, Ferrante de redoubler d'efforts avec Maledenl ; les ouvriers, qui attendaient leur maître, étaient sur le qui-vive. La porte du château s'ouvrit donc au premier cri , el l'énorme Hermann , le petit Jehan , Simon le Gaucher et Jacques Aubry s'élancèrent dehors armés de piques.
A celle vue les bravi s'enfuirent.
« Attendez donc, mes chers petits ! criait Benvenulo aux fuyards ; ne voulez-vous donc pas m'escorler encore un peu? Oh ! les maladroits ! qui n'ont pu prendre à un homme seul mille écus d'or qui lui fatiguaient le bras ! >
En effei, les brigands n'avaient réussi qu'à faire à leur ennemi une légère égralignure à la main, et ils se sauvaient lout penauds, tandis que, de son côté, Fracasso se sauvait hurlant. Le pauvre Fracasso , dans les derniers coups , avait eu l'œil droit emporté, accideut dont il resta borgne le reste de ses jours, ce qui rembrunit encore la teinte de mélancolie qui formait le caractère saillant de sa physionomie pensive.
< Or çà , mes enfants , dit Benvenulo à ses compagnons quand le brait des pas des bravi se fut perdu dans le lointain, il s'agit d'aller souper après ce bel exploit. Venez tous boire à ma délivrance, mes chers
sauveurs! Mais, vrai Dieu! je ne vois pas Ascanio parmi vous. Où donc est Ascanio? »
En effet , on se rappelle qn' Ascanio avait quille le maître en rortant du l^ouvre. Les compagnons se regardèrent les uns les autres : ils ne l'avaient pas vu.
« Moi, je sais où il est, dit le pelii Jehan.
— Et où est-il, mon enfani? demanda Benvenulo.
— Au fond du jardin du Grand-Nesle , où il se promène depuis une demi-heure; nous avons été, l'écolier et moi , pour causer avec lui , mais il nous a priés de le laisser seul.
— C'est étrange ! se dit Benvenulo. Comment n'a-l-il pas entendu mon cri? Comment n 'est-il pat accouru avec les autres ? Ne m'attendez pas et soupei sans moi, enfants, dit Benvenuto à ses compagnons. Ah ! te voilà, Scozzone.
— Oh ! mon Dieu , que me dit-on ? que l'on s voulu vous assassiner, maître ?
— Oui, oui, il y a eu quelque chose comme cela.
— Jésus ! s'écria Scozzone.
— Ce n'est rien , ma bonne fille , ce n'est rien . répéta Benvenuto pour rassurer la pauvre Catherine devenue pale comme la mort. Maintenant il s'agit de monter du vin et du meilleur pour ces bram garçons. Prends les clefs de la cave à dame Ruperte. Scozzone, el choisis-le de ta main.
— Mais vous n'allez pas sortir de nouveau ! dit Scozzone.
• — Non , sois tranquille , je vais retrouver Ascanio, qui est dans le jardin du Grand-Nesle; j'ai à causer avec lui d'affaires graves. >
Les compagnons et Scozzone rentrèrent dans l'atelier , cl Benvenuto s'achemina vers la porte du jardin.
La lune se levait en ce moment , et le maître vit bien distinctement Ascanio ; mais , au lieu de se promener, le jeune homme grimpait à une échelle adossée contre le mur du Pelii-Nesle. Arrivé au faite, il enjamba la muraille , lira l'échelle à lui, U fil passer de l'autre côté et disparut.
Benvenulo passa la main devant ses yeux comme fait un homme qui ne peut croire à ce qu'il voil ; puis, prenant une résolution subite, il alla droit à si fonderie, monta dans sa cellule, enjamba la croisée, el d'un saut calculé se trouva sur le mur du Peut- Nesie ; alors, s'aidanl d'une vigne qui étendait là se* branches noueuses , il se laissa tomber sans bruit
ASCANIO
dans le jardin de Colombe ; il avait plu le matin, et l'humidité de la terre amortissait le bruit des pas de Benvcnuto.
Il colla alors son oreille contre le sol et interrogea le silence 8ans résultat pendant plusieurs minutes. Enfin quelques chuchotements qu'il entendit dans le lointain le guidèrent; il 8C releva aussitôt et se mit à s'avancer en tâtonnant et en s'arrêtanl à chaque pas. Bientôt le bruit des voix devint plus distinct. Benvcnuto se dirigea du côté d'où venait le bruit ; enfin, arrivé à la seconde allée qui traversait le jardin, il reconnut ou plutôt devina dans les ténèbres Colombe vêtue d'une robe blanche et assise près d'Ascanio sur le banc que nous connaissons déjà. Les deux enfants parlaient d'une voix basse , mais animée et distincte.
• Caché par un massif d'arbres , Benvenuto s'approcha d'eux et écouta.