‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 202 sur 212 · LA FORTE · texte numérisé non relu

LA FORTE

Maintenant, avec la permission de nos lecteurs , quittons un instant le Châlelct pour revenir à l'hôtel de Nesle.

Aux cris de Benvcnulo, ses ouvriers étaient accourus cl l'avaient suivi à la fonderie.

Tous le connaissaient à l'œuvre ; mais jamais ils ne lui avaient vu une pareille ardeur au visage, une pareille flamme dans les yeux; quiconque eût pu le mouler lui-même en ce moment comme il allait mouler le Jupiter, eût doté le monde de la plus belle statue qui se ptU faire du génie de l'art.

Tout était prêt ; le modèle en cire revêtu de sa chape de terre attendait tout cerclé de fer, cl dans le fourneau à capsule qui l'entourait, l'heure de la vie. Le bois lui-même était tout disposé; Benvenuto en approcha la flamme à quatre endroits différents, et comme le bois était du sapin que l'artiste prenait depuis longtemps le soin de faire sécher, le feu gagna rapidement toutes les parties du fourneau el le moule se trouva bientôt former le centre d'un immense foyer. Alors la cire commença à sortir par les évents, tandis que de son côté le moule cuisait ; en même temps les ouvriers creusaient une grande fosse près du fourneau où le métal devait entrer en fusion, car Benvenulo ne voulait pas qu'il y eut un instant de perdu, et aussitôt le moule cuit il voulait procéder à la fonte.

Pendant un jour et demi la cire découla du moule, pendant un jour cl demi, tandis que les ouvriers se j relevaient tour à tour, se reposant par quart, comme les matelots d'un bàtimenl de guerre, Benvenulo veilla, tournant autour du fourneau, alimentant le foyer, encourageant les travailleurs. Enfin, il reconnut que toute la cire élail écoulée cl que le moule était parfaitement cuit ; c'était la seconde partie de son œuvre ; la dernière élail la fonte du bronze et le I « oulagc de la statue.

Lorsqu'on en fut là, les ouvriers, qui ne comprenaient rien à celle force surhumaine el à celle furieuse ardeur, voulurent obtenir de Benvenulo qu'il prit quelques heures de repos, mais c'étaient quelques heures ajoutées à la captivité d'Ascanio et aux persécutions de Colombe. Benvenulo refusa. Il semblait du même mêlai que ce bronze dont il allait faire un dieu.

Alors, la fosse creusée, il entoura le moule d'exccllenis cordages , elà l'aide de cabestans préparés à cet effet , il l'enleva avec tout le soin possible , le transporta au-dessus de la fosse el l'y descendit lentement jusqu'à ce qu'il fûl à la hauteurdu fourneau ; arrivé là , il le consolida en faisant rouler tuut autour de lui la terre extraite de la fosse , en la foulant par couches et en plaçant, à mesure qu'elle s'élevait, les tuyaux de terre cuite destinés à servir d'éven ts. Tous ces préparatifs prirent le reste de la journée. La nuit vint; il y avait quarante-huit heures que Benvenulo n'avait dormi , ne s'étaii assis. Les ouvriers le suppliaient , Scozzone le grondait, mais Benvenulo ne voulait entendre à rien ; une force magique semblait le soutenir, et il ne répondait aux supplications et aux gronderies qu'en commandant à chaque ouvrier la besogne qu'il avait à faire avec la voix brève el dure donl un général d'armée commande la manœuvre à ses soldais.

Benvenulo voulait commencer la fonte à l'instant même ; l'énergique artiste , qui avait constamment vu tous les obslaclés céder devant lui, essayait alors sa puissance impéralive sur lui-même. Écrasé de faligue , dévoré de soucis, brûlé de fièvre, il commandait à son corps d'agir , el ce corps de fer obéissait, tandis que ses compagnons étaient forcés de se retirer l'un après l'autre , comme dans une bataille on voit des soldats blessés quitter leurs rangs el regagner l'ambulance.

Le fourneau de fonte était prêt ; Benvenulo l'avait fait remplir de lingots de fonte et de cuivre, placés symétriquement les uns sur les autres , afin que la chaleur pût se l'aire jour entre eux el que la fusion s'opérât plus rapidement et plus complètement. Il y mil le feu comme à la première fournaise, el bientôt, comme le bûcher étail composé de sapins , la résine qui en découlait , jointe à la combustibilité du bois , fil une (la mme le! !«• , que s'éleva nt plus haut qu'on ne s'y attendait , elle alla lécher le toit de la fonderie , qui , n'étant qu'un toit de bois , prit feu aussitôt. A la vue el surtout à

la chaleur de cet incendie, tous les compagnons , à l'exception d'Ilermann, s'éloignèrent; mais Hcrmann et Benvenuto, c'était assez pour faire face à tout. Chacun d'eux prit une hache et se mit à abattre les piliers de bois qui soutenaient le hangar. Un insiant après le toit tout enflammé tomba. Alors avec des crocs Benvenuto cl Ilermann poussèrent les débris brûlants dans la fournaise , cl l'ardeur du feu s'en augmentant , le métal commença de fondre.

Mais arrivé à ce point , Benvenuto Cellini se trouva au bout de ses forces. H y avait près de soixante heures qu'il n'avait dormi , il y en avait vingt-quatre qu'il n'avait mangé, et depuis ce temps il était l'âme de tout ce mouvement , l'axe de toute cette fatigue. Une fièvre terrible s'empara de lui ; à la coloration de son teint succéda une pâleur mortelle. Dans une atmosphère tellement ardente que personne n'y pouvait demeurer près de lui , il sentait ses membres trembler et ses dents battre comme s'il se fût trouvé au milieu des neiges de la Laponie. Les compagnons s'aperçurent de son état, s'approchèrent de lui; il voulut résister encore, nier sa défaite, car pour cet homme céder, même devant l'impossible, était une honte ; mais enfin il lui fallut avouer qu'il se sentait défaillir. Heureuscineni la fusion arrivait à son terme, le plus difficile était fait, le reste était une œuvre mécanique facile à exécuter. Il appela Pagolo : Pagolo n'était point là. Cependant aux cris des compagnons qui répétaient son nom en chœur , Pagolo reparut; il venait; disait-il, de prier pour l'heureuse issue de la fonlc.

< Ce n'est pas le temps de prier ! s'écria Benvenuto , et le Seigneur a dit : < Qui travaille prie. > C'est l'heure de travailler, Pagolo. Écoute , je sens que je meurs; mais que je me meure ou non, il ne faut pas moins que mon Jupiter vive. Pagolo, mon ami, c'est à toi que j'abandonne la direction du moulage, certain que si tu le veux lu feras tout aussi bien que moi. Pagolo, tu comprends bien, le métal sera bientôt prêt ; lu ne peux te tromper a son degré de cuisson. Lorsqu'il sera rouge, lu feras prendre un pierrier à Ilermann cl un autre à Simon le Cauclier. Ah! mon Dieu, qu'esl-cc que je dis donc? Oui. Puis, ils frapperont un coup sur les deux tampons des fourneaux. Alors, le métal coulera, et, si je suis mort, vous direz au roi qu'il m'a promis une grâce et que vous venez la réclamer en mon nom, ei que celle grâce... c'est... Oh! mon Dieu! je ne m'en souviens plus. Que voulais jc donc demander au roi ?

«IIO. 717

Ah ! oui... Ascanio... seigneur de Neslc... Colombe, la fille du prévôt... d'Orbec... Mme d'Éiampes... Ah !... je deviens fou ! »

El Benvenuto, chancelant, tomba dans les bras d'Hermann, qui l'emporta comme un enfant dans sa chambre, tandis que Pagolo, chargé de la direction du moulage , donnait des ordres pour que l'œuvre se continuât.

Benvenuto avait raison, ou plutôt un délire terrible s'était emparé de lui. Scozzone qui sans doute de son côté priait aussi, comme Pagolo, accourut pour lui porter secours; mais Benvenuto ne cessait de crier : t Je suis mort ! Je vais mourir ! Ascanio ! Ascanio ! que deviendra Ascanio ? i

C'est qu'en effet mille visions délirantes passaient dans sa tête : Ascanio , Colombe , Sléphana , tout cela grandissait à ses yeux comme des spectres , s'évanouissait comme des ombres. Puis, au milieu de tout cela , passaient tout sanglants Pompcio l'orfèvre, qu'il avait lué d'un coup de poignard, et le mal- Ire de poste de Sienne qu'il avait lué, lué d'un coup d'arquebuse. Passé et présent se confondaient dans sa lèle. Tantôt c'était Clément VU qui retenait Ascanio en prison, tanlôl c'était Côinc \" qui voulait forcer Colombe a épouser d'Orbec. Puis , il s'adressait à la duchesse Eléonore , croyant s'adresser à Mme d'Élampes; il suppliait, il menaçait. Puis il riait au nez de la pauvre Scozzone pleurante : il lui disait de prendre garde que Pagolo ne se rompit le cou en courant sur les corniches comme un chat. Puis à ces moments d'agitation insensée, succédaient des intervalles de prostration complète pendant lesquels on eût dil qu'il allait mourir.

Celle agonie durait depuis trois heures. Benvenuto était dans un de ces moments de torpeur que nous avons dit, quand tout à coup Pagolo entra dans sa chambre, pâle, défait, et s'écriant :

c Que Jésus et la madone nous aident ! maître , car toul est perdu maintenant, et il ne peut plus nous arriver secours que du ciel. »

Toul écrasé , tout mourant, toul évanoui qu'était Benvenuto, ces mots, comme un stylet aigu, pénétrèrent jusqu'au plus profond de sou cœur. Le voile qui couvrait son intelligence se déchira, et comme Lazare se levant à la voix du Christ, il se souleva nui son lit en criant : i Qui a dil ici que toul était perdu tant que Benvenuto vivait encore?

— Hélas! moi, maître, moi, dit Pagolo.

— Double infâme! s'écria Benvenuto, il était

718 ASCAMO.

donc dit que tu me trahiras sans cesse. Mais sois tranquille, Jésus et la madone que lu invoquais tout à l'heure sont là pour soutenir les hommes de bonne volonté ci pour punir les traîtres... »

En ce moment on entendit les ouvriers qui se lamentaient en criant :

« Bcnvenuto ! Benvenuto !

— Le voilà, le voilà ! répondit l'artiste en s'élançani hors de sa chambre , pâle , mais plein de force et déraison. Le voilà, et malheur à ceux qui n'auront pas fait leur devoir ! »

En deux bonds Benvenuto fut à la fonderie : il trouva tout ce monde d'ouvriers qu'il avait laissé si plein d'ardeur stupéfait et abattu. Hermann lui-même semblait mouiant de fatigue, le colosse chancelait sur ses jambes et était forcé de s'appuyer à l'un des piliers du hangar resté debout.

» Or çà , écoutez-moi , s'écria Benvenuto d'une voix terrible cl en tombant au milieu d'eux comme la foudre, je ne sais pas encore ce qui est arrivé , mais sur'monâme, je vous en réponds d'avance, il y a remède. Obéissez donc maintenant que je suis présent à la besogne ; mais obéissez passivement, sans dire un mot , sans faire un geste , car le premier qui hésite, je le lue.

Voilà pour les mauvais.

Puis , pour les bons , je ne dirai qu'un moi : la liberté , le bonheur d'Ascanio. Voire compagnon , que vous aimez tant, est au bout de notre réussite. Allons! >

A ces mots, Cellini s'approcha du fourneau pour juger lui-même de l'événement : le bois avait manqué et le métal s'était refroidi, de sorte qu'il était, comme on dit en terme de métier, tourné en gàleau.

Benvenuto jugea aussitôt que tout était réparable. Sans doute Pagolo s'était relâché de sa surveillance, et pendant ce temps la chaleur du foyer avait diminué ; il fallait rendre à la (lamme toute sa chaleur, il fallait rendre au métal toute sa liquéfaction.

« Du bois ! s'écria Benvenuto, du bois ! cherchezen partout où il peut y en avoir ! courez chez les boulangers et payez-le, s'il le faut, à la livre! Apportez jusqu'au dernier copeau qui se trouve dans la maison ! Enfonce les portes du Petii-lNesIc, Hermann, si dame Périme ne veut pas te les ouvrir ! Tout est de bonne prise de ce coté, nous sommes en pays ennemi. Du bois ! du bois! >

Et, pour donner l'exemple le premier, Benvcnulo saisit une hache et attaqua à grands coups les deux

poteaux qui restaient encore debout et qui bientôt s'aballirent avec le reste de la toiture, que Benvenuto poussa aussitôt dans le foyer; en même temps les compagnons revinrent de tous côtés chargés de bois.

« Ah çà, maintenant, s'écria Benvenuto, êlesvous disposés à m'obéir?

— Oui ! oui ! crièrent toutes les voix ; oui ! tout ce que vous nous ordonnerez et tant qu'il i restera un souille de vie !

— Alors , Iriez le chêne , et ne jetez d'abord que du chêne dans le foyer ; le chêne fait un feu plus vif, ei par conséquent le remède sera plus prompt. »

Aussitôt le chêne plut paT brassées dans la fournaise , et ce fut Benvenuto qui fut forcé de crier : « Assez, i

L'énergie de celte âme avait passé dans toutes lésâmes ; ses ordres, ses signes, ses gestes, tout était compris et exécuté à l'instant même. Il n'y avait que Pagolo qui de temps en temps murmurait entre ses dents : « Vous voulez faire des choses impossibles , maître, c'est tenter Dieu, i

Ce à quoi Cellini répondait par un regard qui voulait dire : i Sois tranquille, toul n'esl pas fini entre nous. »

Cependant, malgré les prédictions sinistres de Pagolo, le métal commençait à entrer de nouveau en fusion , et pour hâter cette fusion , Benvenuto jetait de temps en temps dans le fourneau quelques livres de plomb , remuant plomb , cuivre et bronze avec une longue barre de fer , de sorte que, pour rne servir de ses expressions à lui-même, ce cadavre de métal commençait à revenir à la vie. A la vuede ce progrès, Benvenuto, joyeux, ne sentait plus ni fièvre ni faiblesse , lui aussi ressuscitait.

Enfin on vil le mêlai bouillir el monter. Aussitôt Benvenuto ouvrit l'orifice du moule el ordonna de frapper sur les tampons du fourneau , ce qui fut exécuté à l'instant même. Mais comme si, jusqu'au bout , celte œuvre gigantesque devait être un combat de Titan , les tampons ôlés , Benvenuto s'aperçut non-seulement que le métal ne coulait pas avec une rapidité suffisante, mais encore qu'il n'y en aurait peul-êlre point assez. Alors , frappé d'une de ces idées suprêmes comme il en vient aux artistes seuls

« Que la moitié de vous , dit-il , resle ici pour jeter du bois dans le foyer, cl que l'autre me suive. »

Et suivi de cinq compagnons, il s'élança vert l'hôtel de Ncsle; puis, un instant après tous reparurent charges de vaisselle d'argent et d'élain , de

lingots , d'aiguières à moitié terminées. Benvenuto donna l'exemple , et chacun jeta son précieux fardeau dans le fourneau , qui dévora loui à l'instant même : bronze, plomb, argent, saumons bruts, ciselures merveilleuses , avec la môme indifférence qu'il eût dévoré l'artiste lui-même, si l'artiste à son tour s'y fût précipité.

Mais grâce à ce surcroît de matières fusibles , le bronze devint parfaitement liquide , et comme s'il se fut repenti de son hésitation d'un instant , se mit à coulera pleins canaux. 11 y eut alors un moment d'anxieuse attente, qui devint presque de la terreur, quand Benvenuto s'aperçut que tout le bronze écoulé n'arrivait pas jusqu'à l'orifice du moule : il sonda alors avec une longue perche, mais il sentit que, san8 arriver au bout du jet, le bronze avait dépassé la tôle de Jupiter.

Alors , il tomba à genoux cl remercia Dieu ; l'œuvre était terminée , qui devait sauver Ascanio et Colombe; maintenant Dieu permettrait-il qu'elle fût accomplie parfaitement?

C'est ce que Benvenuto ne pouvait savoir que le lendemain.

La nuit , comme on le pense bien , fut une nuit d'angoisse ; et si fatigué que fût Benvenuto , à peine s'il eut quelques instants de sommeil. Encore ce sommeil était-il bien loin d'être le repos. A peine l'artiste avait-il les yeux fermés, que les objets réels faisaient place aux objets imaginaires. Il voyait son Jupiter, ce maître des cieux, ce roi de la beauté olympienne, tordu comme son fils Vulcain. Il ne comprenait plus rien dans son réve. Etait-ce la faute du moule? Était-ce la faute de la foule? était-ce lui qui s'élail trompé dans l'œuvre? élail-ce le destin qui s'était raillé de l'ouvrier? Puis, à celte vue, sa poitrine se gonflait, ses lempes battaient ardemment, et il se réveillait le cœur bondissant et la sueur sur le front. Pendant quelque temps il doutait encore , ne pouvant , dans la confusion de son esprit, séparer la vérité du mensonge. Puis cnGn il songeait que son Jupiter était encore caché dans son moule comme l'enfant dans le sein de sa mère. Il se rappelait toutes les précautions qu'il avaii prises . il adjurait Dieu qu'il voulait faire non-seulement une belle œuvre , mais encore une bonne action. Puis, plus calme et plus tranquille , il se rendormait sous le poids de celle fatigue incessante qui semblait ne plus devoir le quitter, pour tomber dans un second rêve aussi insensé cl aussi terrifiant que le premier.

ASCANIO. 710

Le jour vint, et avec le jour Benvenuto secoua tous les restes du sommeil ; en un instant il fui debout et habillé; uue seconde après il élail à la fonderie.

Le bronze était encore évidemment plus chaud qu'il ne convenait pour le mellre à l'air; mais Benvenuto était si pressé de voir ce qu'il avait désormais à craindre ou à espérer, qu'il n'y put tenir, et qu'il commença à découvrir la tête. Lorsqu'il porta la main sur le moule, il élail si pâle qu'on cûl cru qu'il allait mourir.

i Fous engorc malale, maldre? dit une voix, que Benvenuto reconnut à son accenl pour celle d'IIcrmann , fous mieux faire resler tans fotre lit.

— Tu le liompes, Hermann, mon ami, dil Benvenuto tout éionné de voir Hermann se lever de si bon malin, car c'est dans mon lil que je mourrais. Mais loi, comment es-tu levé à cette heure ?

— Che me bromeuais, dil Hermann en rougissant jusqu'au blanc des yeux; ch'aime à me promener bcaugoup. Foulez-vous que che fous aile, maidre?

— Non, non, s'écria Benvenuto, que personne que moine louche à ce moule! Attends, attends! »

El il commença à découvrir doucement le haut de la statue. Par un hasard miraculeux, il y avait eu juste le métal nécessaire. Si Benvenuto n'avait pas eu l'idée de jeter dans le fourneau son argenlerie, ses plats eues aiguières, la fonte manquait et la tète ne venait pas.

Heureusement, la tète était venue el merveilleusement belle.

Cette vue encouragea Benvenuto à découvrir successivement les autres parties du corps. Peu à peu le moule tomba comme une écorce, el enfin le Jupiter, délivré des pieds à la tôle de son entrave, apparut majestueux comme il convenait au roi de l'Olympe. Eu aucune partie le bronze n'avait fait défaut à l'artiste, et lorsque le dernier lambeau de glaise fut tombé, ce fui un cri d'admiration parmi tous les ouvriers; car ils étaient venus successivement el en silence se grouper derrière Ccllini, qui, trop préoccupé des pensées qu'une si heureuse réussite faisait naître dans sou esprit, ne s'élail pas même aperçu de leur présence.

Mais à ce cri qui le faisait dieu à son tour, Benvenuto releva la tête, cl avec un sourire orgueilleux : < Ah ! dil-il , nous verrons un peu si le roi de France osera refuser la première grâce que lui demandera l'homme qui a fait une pareille statue ! »

ASCANIO

Puis , comme s'il s'était repenti de ce premier mouvement d'orgueil , qui était cependant tout entier dans sa nature , il tomba sur les deux genoux et joignant les mains, il dit tout haut une action de grâces au Seigneur.

Comme il aclievail sa prière , Scozzone accourut disant à Benvennto que Mme Jacques A ubry demandait à lui parler en secret , ayant une lettre de son mari qu'elle ne voulait remettre qu'à Bcnvcnuto.

Benvenuto fit redire deux fois le nom à Scozzone, car il ignorait que l'écolier fût en puissance de femme légitime.

Il ne se rendit pas moins à l'invitation qui lui était faite , laissant tous ses compagnons orgueilleux cl grandis de la gloire de leur maiire.

Cependant, en y regardant de plus près, Pagolo l'aperçut qu'il y avait une incorrection dans le talon du dieu, un accident quelconque ayant empêché la fonte de couler jusqu'au fond du moule.

Page 1