UN HONNÊTE LARCIN
Aubry passa ces deux heures assis sur son escabeau sans bouger de sa place, tant sa pensée active tenait son corps en repos.
A l'heure dite, le guichetier descendit, renouvela l'eau, changea le pain : c'était ce que, dans la langue du Chàlelel, on appelait un dîner.
L'écolier se rappelait ce que lui avait dit le mourant, c'est-à-dire que la porte de la prison ne s'ouvrait que touies les vingt-quatre heures ; cependant il demeura encore longtemps assis à la môme place et sans faire un seul mouvement, craignant que l'événemeul de la journée ne changeât quelque chose aux habitudes delà prison.
Bientôt il vit, grâce à son soupirail , que la nuit commençait à venir. C'était une journée bien remplie que celle qui venait de s'écouler. Le matin, l'interrogatoire du juge; à midi, le duel avec Marmagne ; à une heure, la prison ; à trois heures, la mort du prisonnier, et maintenant ses premières tentatives de délivrance.
Un homme ne compte pas beaucoup de journées pareilles dans sa vie.
Jacques Aubry se leva lentement, alla à la porte
iNIO. 705
pour écouler si personne ne venait ; puis, pour qu'on ne vit pas sur son pourpoint la trace de la terre et de la muraille, il se dévêtit de cette partie de son costume, tira le lit et trouva l'ouverture dont lui avait parlé son compagnon.
Il se glissa comme un serpent dans celle étroite gajerie, qui pouvait avoir huit pieds de profondeur, et qui, après avoir plongé sous le mur, remontait de l'autre côté.
Au premier coup de poignard que donna Auhry, il sentit effectivement, au son que rendait le sol, qu'il allait bientôt arriver à son but, qui était de s'ouvrir une issue dans un lieu quelconque. Où celte issue donnerail-elle? il eût fallu ôire sorcier pour le dire.
Il n'en continua pas moins activement son travail en faisant le moins de bruit possible. De temps en temps seulement il sortait de son trou comme fait un mineur, pour semer par la chambre la terre qui eut fini par encombrer sa galerie : puis il se glissait de nouveau dans son passage et se remettait à la besogne.
Pendant qu'Aubry travaillait, Ascanio songeait tristement à Colombe.
Lui aussi avait, comme nous l'avons dit, été conduit au Chàlelel ; lui aussi, comme Aubry, avait été jeté dans un cachot. Cependant, soit hasard, soit recommandation de la duchesse , ce cachot était un peu moins nu et par conséquent un peu plus habitable que celui de l'écolier.
Mais qu'importait à Ascanio un peu plus ou un peu moins de bien-être ? Son cachot était toujours un cachot; sa captivité, une séparation. Colombe lui manquait, c'est-à-dire plus que le jour, plus que la liberté, plus que la vie. Colombe avec lui dans le cachot, et le cachol devenait un lieu de délices, un palais d'enchantement.
C'est que les derniers temps de sa vie avaient été si doux au pauvre enfanl ! Le jour songeant à sa maîtresse , la nuit demeurant près d'elle , il n'avait jamais pensé que ce bonheur pût cesser. Aussi, parfois, au milieu de sa félicité, la main de fer du doulc lui avail serré le cœur. Il avait, comme un homme qu'un danger menace , mais qui ne sait pas quand ce danger fondra sur lui, il avail promplement écarlé toutes les inquiétudes de l'avenir pour épuiser toutes les délices du présent.
El maintenant il élail dans un cachot, seul, loin de Colombe, peut-être enfermée elle même comme
704 ASC
lui, peut-être prisonnière dan* quelque couvent dont elle ne pourrait sortir qu'en passant dans la chapelle où l'attendrait le mari qu'on voulait la forcer d'accepter.
Deux passions terribles veillaient à la porte de la prison des deux enfanis : l'amour de Mme d'Étampes au seuil de celle d'Ascanio, l'ambition du comte d'Orbec au seuil de celle de Colombe.
Aussi, une fois seul dans son cachot, Ascanio se lrouva-l-il bien triste et bien abattu : c'était une de ces natures tendres qui ont besoin de s'appuyer sur une organisation robuste ; c'était une de ces fleurs frôles et gracieuses qui se courbent au moindre orage et qui ne se relèvent qu'aux rayons vivifiants du soleil.
Jeté dans une prison, le premier soin de Benvenuto eût été d'explorer les portes, de sonder les murs, de faire résonner le sol pour s'assurer si les uns ou les autres n'offraient pas à sa vive et belliqueuse intelligence quelque moyen de salut. Ascauio s'assit sur son lit, laissa tomber sa tète sur sa poitrine et murmura le nom de Colombe. Qu'on put s'évader par un moyen quelconque d'un cachot fermé par trois grilles de fer cl entouré par des murs de six pieds d'épaisseur, l'idée ne lui en vint môme pas.
Ce cachot , comme nous l'avons dit , était au reste un peu moins nu et un peu plus habitable que celui de Jacques ; il y avait un lit, une table, deux chaises et une vieille natte; en outre, sur une avance en pierre pratiquée sans doute à cet effet, brûlait une lampe. C'était assurément le cachot des privilégiés.
Il y avait aussi une grande amélioration dans le système alimentaire : au lieu du pain cl de l'eau qu'on apportait une fois par jour à notre écolier , Ascanio jouissait de deux repas, avantage qui était compensé par le désagrément de voir deux fois son geôlier : ces repas mêmes , il faul le dire en l'honneur de la philanthropique administration du Cliàtclet, n'étaient pas tout à fait exécrables.
Ascanio s'occupa peu de ce détail ; c'était une de ces organisations délicates, féminines, qui semblent vivre de parfums et de rosée. Toujours plongé dans se* réflexions , il mangea un peu de pain, but quelques gouttes de vin et continua de penser à Colombe cl à Benvenuto Cellini : à Colombe comme à celle en qui il mettait tout son amour, à Cellini comme à celui en qui il menait toute son espérance.
En effet, jusqu'à ce moment, Ascanio ne s'était
occupé d'aucun des soins ni dis détails de l'existence . Benvenuto vivait pour deux ; lui , Ascanio , se contentait de respirer, de rêver quelque bel ouvrage d'art et d'aimer Colombe. Il était comme le fruit qui pousse sur un arbre vigoureux et qui reçoit de cet arbre toute sa séve.
Et maintenant encore, tout anxieuse qu'était un luation, si , au momenl où on l'avait arrêté , si, an moment où on l'avait conduil au Chaielet, il avait pu voir Benvenuto Cellini , et si Benvenuto Cellini rut pu lui dire en lui serrant la main : * Sois tranquille. Ascanio, je veille sur loi et sur Colombe, » sa confiance dans lemailre était si grande que, soutenu par celle seule promesse, il eûl attendu sans inquiétude le moment où sa prison s'ouvrirait, sur que celle prison devait s'ouvrir malgré les pories et les grilles qui s'étaient brusquement refermées sur lui.
Mais il n'avait pas vu Benvenuto, mais Benvenato ignorait que son élève chéri , que le fils de sa Stephana fût prisonnier; il fallait un jour pour aller le prévenir à Fontainebleau , en supposant que quelqu'un eûl l'idée de le faire, un autre jour pour revenir à Paris, et en deux jours les ennemis des det» amants pouvaient prendre bien de l'avance sur leur défenseur.
Aussi Ascanio paaaa-l-il tout le reste de la journée et la nuit qui suivit son arrestation sans dormir, tan tôt se promenant, tantôt s'asseyant , tantôt se jetant sur son lit, auquel, par une attention particulière qui prouvait à quel point le prisonnier était recoin mandé, on avait mis des draps blancs. Pendant toste celle journée, pendant toule cette nuit et pendant toute la matinée du lendemain , rien ne lai arriva de nouveau, si ce n'est la visite régulière du guichetier qui lui apportait ses repas.
Vers les deux heures de l'après-midi , autant du moins que le prisonnier put en juger par le cales! qu'il lit du temps, il lui sembla entendre parler prés de lui : c'était un murmure sourd , indistinct, dans lequel il était impossible de rien distinguer, nu* causé évidemment par des paroles humaines. Ascanio écoula , se dirigea du côté vers lequel le bruit se faisait entendre : c'était à l'un des angles de son cachot. Il appliqua silencieusement son oreille à la muraille et au sol : c'élaii de dessous la lerre que le bruit semblait venir.
Ascanio avait des voisins qui n'étaient évidemment séparés de lui que par un mur étroit ou par un mince plancher.
Au boui de deux heure* à peu près, cette rumeur cessa et tout rentra dans le silence.
Puis vers la nuit le bruit recommença, mais celte fois il avait changé de nature. Ce n'était plus celui cpie font deux personnes en parlant , mais le retentissement de coups sourds et pressés comme ceux que frappe un tailleur de pierre. Ce bruit venait au reste du même endroit , ne s'interrompait pas une seconde et allait toujours se rapprochant.
Si préoccupé que fût Ascanio de ses propres idées , ce bruit ne lui en parut pas moins mériter quelque attention : aussi demeura-t-il les yeux fixés vers l'endroit d'où ce bruit venait. On devait être au moins au milieu de la nuit, mais malgré son insomnie de la veille Ascanio ne songea pas même à dormir.
Le bruit continuait ; comme ce n'était pas l'heure d'un travail ordinaire, il était évident que c'était celui de quelque prisonnier qui travaillait à son évasion. Ascanio sourit tristement à celle idée : arrivé jusqu'à lui , le malheureux qui un instant peut-être se sérail cru en liberté n'aurait fait que changer de prison.
Enfin le bruit se rapprocha tellement qu' Ascanio courut à sa lampe, la prit et revint avec elle vers Pendroil où il se faisait entendre. Presque au même instant, le sol se souleva dans l'angle le plus éloigné du cachot, et la boursouflure, en se fendanl, donna passage à une tête humaine.
<• Ascanio jcia un cri d'élonnemenl , puis de joie , auquel répondit un autre cri non moins accentué. Celle tête, c'était celle de Jacques Aubry.
Un inslanl après, grâce à l'aide qu'Ascanio donna à celui qui venait lui rendre visite d'une façon si étrange et si inopinée, les deux amis étaient dans les bras l'un de l'autre.
On devine que les premières questions et le* premières réponses furent quelque peu incohérentes ; mai* enfin, à force d'échanger des mois sans suite , ils parvinrent à mcllrc un peu d'ordre dans leur esprit cl à jeter un peu de clarté sur les événements. Ascanio, d'ailleurs, n'avait presque rien à dire, tandis qu'au contraire il avait tout à apprendre, et alors Aubry lui raconta tout : comment lui Aubry était revenu à l'hôtel de Ncsle en même temps que Benvenulo ; comment ils avaient appris presque ensemble la nouvelle de l'arrestation d' Ascanio et l'enlèvement de Colombe ; comment Benvenulo avait couru à son atelier comme un fou, criant : A la
ALBXAKORE Dl M AS. — T. VII.
fonte ! à la fonte l et lui Aubry au Châielet. Alors ils s'élaient séparés, cl l'écolier ne savait plus rien de ce qui s'était pansé depuis ce moment à l'hôtel de Nesle.
Mais à Tiliade commune succéda l'odyssée particulière. Aubry raconta à Ascanio son désappointement en voyant qu'on ne voulait pas le mettre en prison , sa visite chez Ccrvaise, la dénonciation de celle-ci au lieutenant criminel, son interrogatoire terrible, qui n'avait eu d'aulre résultai que cette amende de vingt sous parisis, amende si humiliante pour l'honneur de Ccrvaise; enfin sa rencontre avec Marmagne au moment où il commençait à désespérer de se faire mclire en prison ; puis, à partir de là tout ce qui lui était arrivé jusqu'au moment où, ne sachant pas dans quel cachot il allait entrer, I il avait, en fendant avec sa têle la croûte de terre qui lui restait à percer , aperçu à la lueur de sa lampe son ami Ascanio.
Sur quoi les deux amis se jetèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre cl s'embrassèrcnl derechef.
i Et maintenant, dit Jacques Aubry, écoule-moi, Ascanio, il n'y a pas de temps à perdre.
— Mais, dit Ascanio, avant toute chose, parlemoi de Colombe. Où est Colombe ?
— Colombe? Je n'en sais rien ; chez M"" d'Étampe*. je crois.
— Chez M- d'Éiampe*! «'écria Ascanio; chez sa rivale !
— Alors, c'est donc vrai ce qu'on disait de l'amour de la duchesse pour loi ? i
Ascanio rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
« Oh ! il ne faut pas rougir pour cela, s'écria Aubry. Peste ! une duchesse, et une duchesse qui est la maîtresse du roi ! Ce n'est ps à moi qu'une pareille bonne fortune arriverait. Mais, voyons, revenons à notre affaire.
— Oui, dit Ascanio, revenons à Colombe.
— Bah ! il s'agit bien de Colombe. Il s'agit d'une lettre.
— Quelle lettre?
—D'une lettre que la duchesse d'Éiampe* l'a écrite.
— Et qui t'a dit que je possédais une lettre de la duchesse d'Étarapcs ?
— Benvenulo Cellini.
— Pourquoi t'a-t-il dit cela ?
— Parce que celle lettre il la lui faut , parce que celle lettre lui est nécessaire , parce que je me suis engagé à la lui rapporter , parce que tout
ASCANIO
C6 que j'ai fait enfin c'était poui avoir celle lettre.
— Mais que veut faire de celle lellre Benvenuto? demanda Ascanio.
— Ah! ma foi, je n'en tais rien , cl cela ne me regarde pas. Il m'a dit : « Il me faut celte lellre. » Je lui ai dil:« C'est bon, je l'aurai.» Je me surfait mettre en prison pour l'avoir; me voilà, donne-la-moi, et je me charge de la faire passer à Benvenuto. Eli bien ! qu'as-lu donc ? »
Celle question était motivée par le rembrunissement de la figure d'Ascanio.
« J'ai, mon pauvre Aubry, dit-il, que lu as perdu ta peine.
— Comment cela? s'écria Jacques Aubry. Celte lettre, n'aurais-tu plus celle lettre?
— Elle est là, dil Ascanio en mettant la main sur la poche de son pourpoint.
— Ah ! à la bonne heure ! Alors donne-la-moi, que je la porte à Benvenuto.
— Celle lettre ne me quittera point, Jacques.
— Et pourquoi cela?
— Parce que j'ignore ce qu'en veut faire Benvenuto.
— Il veut s'en servir pour te sauver.
— Et pour perdre la duchesse d'Étampes peulêlre. Aubry, je ne perdrai pas une femme.
— Mais celle femme veul le perdre, loi. Celle femme le déiesle ; non, je me trompe, celle femme l'adore.
— El tu veux qu'en échange de ce sentiment...
— Mais c'est exactement comme si elle te haïssait , puisque toi lu ne l'aimes pas ; d'ailleurs , c'est elle qui a (oui fait.
— Comment ! qui a tout fait ?
— Oui , c'est elle qui t'a fait arrêter, c'est elle qui a enlevé Colombe.
— Qui le l'a dit?
— Personne ; mais qui veux- tu que cela soit ?
— Mais le prévôt , mais le comte d'Orbcc , mais Marmagne , à qui tu avoues que lu as tout dil.
— Ascanio! Ascanio ! s'écria Jacques désespéré , tu te perds !
— J'aime mieux me perdre que de commeilre une lâche action , Aubry.
— Mais ce n'esi pas une lâche action , puisque c'est Benvenuto qui se charge de l'accomplir.
— Écoule , Aubry , dit Ascanio , et ne me garde pas rancune de ce que je vais te dire. Si c'était Benvenuto qui fût là à la place , si c clail lui qui me
dil : t C'est M"" d'Étampes , ton ennemie , qui l'a fait arrêter , qui a enlevé Colombe , qui la lient en son pouvoir, qui veut forcer sa volonté ; je ne puis sauver Colombe qu'à l'aide de celle lettre , » je lui ferais jurer qu'il ne la montrerait pas au roi , et je la lui donnerais. Mais Benvenuto n'est point ici, je n'ai aucune certitude que la persécution me vienne de la duchesse. Celle lettre serait mal placée entre tes mains , Aubry, pardonne-moi ; mais tu avoues toimême que lu es un franc écervelé.
— Je te jure , Ascanio , que la journée que je viens de passer m'a vieilli de dix années.
— Celte lettre, lu peux la perdre ou en dans un but excellent , je le sais , un usage déré. Aubry , celle lettre restera où elle est.
— Mais , mon ami , s'écria Jacques Aubry , songe bien, et Benvenuto l'a dil, que celle lellre seule peut te sauver.
— Benvenuto me sauvera sans cela , Aubry; Benvenuto a la parole du roi qu'il lui accordera une grâce le jour où son Jupiter sera fondu. Eh bien! quand lu as cru que Benvenuto devenait fou parce qu'il criait : « A la fonte! à la fonte! » Benveouio commençait à me sauver.
— Mais si la fonte allait manquer? dil Aubry.
— Il n'y a pas de danger, reprit Ascanio en souriant.
— Mais cela arrive aux plus habiles fondeurs de France , à ce qu'on assure.
— Les plus habiles fondeurs de France ne sont que des écoliers auprès de Benvenuto.
— Mais combien de temps peul durer celle fonte?
— Trois jours.
— Et pour meure la statue sous les yeux du roi , combien de temps faut-il ?
— Trois aulres jours encore.
— Six ou sept en tout , à ce que je vois. El si d'ici à six ou sepi jours M-e d'Étampes force Colombe à épouser d'Orbec?
— M™" d'Étampes n'a aucun droit sur Colombe. Colombe résistera.
— Oui , mais le prévôt a des droits sur Colombe comme sa fille, le roi François Ier a des d/oiis sur Colombe comme sa sujelle; si le prévôt ordonne ? si le roi ordonne ? i
Ascanio pâlit affreusement.
t Si, lorsque Benvenuto demandera ta liberté, Colombe est déjà la femme d'un autre , dis , que feraslu de la liberté? >
Ascanio passa une main sur son front |K>ur essuyer
la sneur qu'y faisaient poindre le» parole» de l'écolier, tandis que son autre main cherchait dans sa poche la lettre libératrice ; mais au moment où Aubry croyait qu'il allait céder, il secoua la tête comme pour en chasser toute irrésolution.
< Non ! dit-il , non! A Benvenulo seul. Tarions d'antre chose. >
Et il prononça ces paroles d'un ton qui indiquait qu'il était, pour le moment du moins, parfaitement inutile d'insister.
c Alors, dit Aubry , paraissant prendre intérieurement une résolution importante , alors , mon ami , si c'est pour parler d'autre chose , nous en parlerons aussi bien demain matin ou demain dans la journée , attendu que j'ai bien peur que nous ne soyons ici pour quelque temps. Quant à moi , je l'avoue que comme je suis assez fatigué de mes tribulations de la journée et de mon travail de la nuit , je ne serais point fâché de me reposer un peu. Ainsi donc, reste ici , je retourne chez moi. Quand lu auras envie de me revoir, lu m'appelleras. En attendant, mets cette natte sur le trou que j'ai fait , afin qu'on ne coupe pas nos communications. Bonne nuit, et comme la nuit porte conseil , j'espère que je te trouverai plus raisonnable demain malin. >
Et à ces mots , sans rien vouloir écouter des observations d'Ascanio , qui essayait de le retenir, Jacques Aubry rentra la tôle la première dans son couloir el regagna en rampant son cachot. Quant à Ascanio, en exécution du conseil que lui avait donné son ami , à peine les jambes de l'écolier eurent-elles disparu à leur tour qu'il traîna la natte dans l'angle de sa prison. La voie de communication qui venait de s'établir entre les deux cachots disparut donc entièrement.
Puis il jeta son pourpoint sur une des deux chaises qui, avec la table cl la lampe, composaient son ameublement, s'éteudiisurson lit, et, toul bourrelé d'inquiétude qu'il était , s'endormit bientôt , la fatigue du corps l'emportant sur les tourments de l'esprit.
Quant à Aubry , au lieu de suivre l'exemple d'Ascanio, quoiqu'il eût au moins autant besoin que lui de sommeil, il se contenta de s'asseoir sur son escabeau et se mit à réfléchir profondément, ce qui , comme le sait le lecteur, était si parfaitement contre ses habitudes, qu'il était évident qu'il méditait quelque grand coup.
L'immobilité de l'écolier dura un quart d'heure à peu près, après quoi il se leva lentement , cl du pas
UNIO. 707
d'un homme dont toutes les irrésolutions sont fixées , il s'avança vers son trou , où il se glissa de nouveau , mais avec lanl de précautions el en observant un si profond silence cette fois , qu'au moment où , arrivé de l'autre côté , il souleva la natte avec 8a tôle , il s'aperçut avec joie que l'opération qu'il venait d'accomplir n'avait pas réveillé son ami.
C'était toul ce que demandait l'écolier; aussi, avec des précautions plus grandes encore que celles qu'il avait prises jusque-là, il sortit lentement de sa galerie souterraine , s'approcha en retenant son souffle de la chaise où élail déposé le pourpoint d'Ascanio , el l'œil fixé sur le dormeur, l'oreille lendue à tout bruit, prit dans la poche la précieuse lettre tant ambitionnée parCellini , el mit dans l'enveloppe un simple billet de Gervaisc qu'il plia exactement de la même façon que l'était la lettre de la duchesse, pouvant, tant qu'A8canio ne l'ouvrirail pas , lui faire croire que c'était toujours la missive de' la belle Anne d'Heilly qui étail restée en sa possession.
Puis, avec le môme silence, il regagna la natte, »e glissa de nouveau dans le trou et disparut comme les fantômes qui s'abîment dans les trappes de l'Opéra.
11 était temps , car à peine rentré dans son cachot , il cnlendii la porte de celui d'Ascanio roulant sur ses gonds cl la voix de son ami qui criait avec l'accent d'un homme qui s'éveille en sursaut : i Qui va là ?
— Moi ! répondit une voix douce , ne craignez rien , c'est une amie, i
Ascanio , à moitié velu , comme nous l'avons dit , 8e souleva a l'accent de celle voix qu'il croyait reconnaître , el à la lueur de sa lampe il vit une femme voilée. Celle femme s'approcha lentement de lui et leva son voile. Il ne s'était pas trompé , celle femme c'était Mm# d'Eiampe*.
OU IL EST PROUVÉ QUE LA LETTRE d'UNECRISETTE, QUAND ON LA BRULE, FAIT AUTANT DE FLAMME ET DE CENDRE QUE LA LETTRE D'UNE DUCHESSE.
Il y avait sur le visage mobile de la belle Anne d'Heilly un mélange de compassion et de trisiesse auquel Ascanio se laissa prendre et qui le confirma, avanl même que la duchesse n'eût ouvert la bouche,
708 ASC
dans l'idée qu'elle élait entièrement innocente de la catastrophe dont lui el Colombe venaient d'être victimes.
« Vous ici , Ascanio ? dit-elle d'une voix mélodieuse; vous à qui je voulais donner des palais et que je retrouve dans une prison !
— Ah î madame, s'écria le jeune homme , il est donc vrai que vous êtes étrangère à la persécution qui nous atteint !
— M'avez-vous soupçonnée un instant, Ascanio? dit la duchesse ; alors vous avez raison de me haïr , et je n'ai , moi , qu'à me plaindre en silence d'ôlrc si mal connue de celui que je connais si bien.
— Non , madame , non , dit Ascanio : on m'a dit que c'était vous qui aviez tout conduit, mais je n'ai pas voulu le croire.
— Bien , Ascanio. Vous ne m'aimez pas , je le sais ; mais au moins chez vous la haine n'est point de l'injustice. Vous aviez raison, Ascanio: non-seulement je n'ai rien conduit , mais encore j'ignorais tout; c'est le prévôt , M. d'Eslourvillc , qui, ayant tout appris , je ne sais comment , est venu tout dire au roi el qui a obtenu de lui l'ordre de vous arrêter et de reprendre Colombe.
— El Colombe est chez son père? demanda vivement Ascanio.
— Non, dit la duchesse, Colombe est chez moi.
— Chez vous, madame! s'écria le jeune homme. Pourquoi chez vous?
— Elle est bien belle, Ascanio, murmura la duchesse , et je comprends que vous la préfériez à toutes les femmes du monde , la plus aimante de ces femmes vous ofirll-ellc le plus riche des duchés.
— J'aime Colombe, madame, dit Ascanio, et vous savez qu'on préfère l'amour, ce bien du ciel, à tous les biens de la terre.
— Oui , Ascanio , oui , vous l'aimez par-dessus toute chose. Un instant j'ai espéré que votre passion pour elle n'était qu'un amour ordinaire. Je me suis trompée. Oui, je le vois bien maintenant, ajouta-l-elle avec un soupir. Vous séparer plus longtemps l'un de l'autre serait s'opposer aux volontés de Dieu.
— Ah ! madame, s'écria Ascanio en joignant les mains, Dieu vous a donné le pouvoir de nous réunir. Soyez grande et généreuse jusqu'au bout, madame, cl faites le bonheur de deux enfants qui vous aimeront et qui vous béniront toute leur vie.
— Eh bien ! oui, dit la duchesse, je suis vaincue, Ascanio ; oui, je suis prèle à vous proléger, à vous défendre; mais, hélas! peut-être, a celle heure, est-il trop lard !
— Trop lard ! que voulez - vous dire ? «'écria Ascanio
— Peut-être, à cette heure, Ascanio, peul-ètre suis-je perdue moi-môme.
— Perdue ! et pourquoi cela , madame ?
— Pour vous avoir aimé.
— Pour m avoir aimé ! Vous perdue à cauw de moi ?
— ■ Oui , imprudente que je suis , oui , perdue à cause de vous ; perdue pour vous avoir écril.
— Comment cela? je ne vous comprends pas, madame.
— Vous ne comprenez pas que le prévôl , muni de l'ordre du roi, a ordonné une perquisition générale à l'hôtel de Nesle? Vous ne comprenez pas que cette perquisition, dans laquelle on recherche toules les preuves de voire amour avec Colombe , s'exercera principalement dans votre chambre?
— Eh bien? demanda Ascanio impatient.
— Eh bien ! continua la duchesse, si dans votre chambre on retrouve cette lellre que, dans un moment de délire, je vous ai écrite, si celle lettre est reconnue pour êlre de moi , si celte lettre est mise sous les yeux du roi que je trompais déjà el que bientôt je voulais trahir pour vous, ne comprenezvous pas que mon pouvoir tombe à l'instant même? ne comprenez-vous pas que je ne puis plus rien pour vous ni pour Colombe? ne coin prenez- vous pas en6n que je suis perdue ?
— Oh ! s'écria Ascanio, tranquillisez-vous , madame, il n'y a pas de danger ; cette lettre n'est point dans ma chambre, celle lellre esl ici, elle est là, elle ne m'a point quitté. >
La duchesse respira , el sa figure passa de l'expression de l'anxiélé à celle de la joie.
c Elle ne vous a pas quitté, Ascanio ! s'écria -t-el le à son tour ; elle ne vous a pas quitté ! Et à quel sentiment, dites, dois-je que cette heureuse lettre ne vous ait pas quitté?
— A la prudence , madame , murmura Ascanio.
— A la prudence. Je me trompais donc encore , mon Dieu ! mon Dieu ! Je devrais cependant être bien certaine , bien couvancue. A la prudence! Eh bien! alors, ajouia-t-elle en ayant l'air de faire un effort sur elle-même , puisque je n'si
ii vous remercier que île votre prudence, Ascanio , croyez-vous bien prudent , dites-moi , de garder ici sur voua , quand on peut descendre a tout moment dans votre prison, quand ou peut vous fouiller de force , trouvez-vous bien prudent , dis-je, de garder une lettre qui doit, si elle est connue, mettre hors d'étal de vous proléger , vous cl Colombe , la seule personne qui puisse vous sauver?
— Madame, dit Ascanio de sa voix douce et avec cette teinte de mélancolie que ressentent toujours les cœurs purs lorsqu'ils sont forcés de douter, j'ignore si l'intention de nous sauver, Colombe et moi, est au fond de votre cœur comme elle est sur vos lèvres; j'ignore si le désir seul de ravoir celle lettre, qui, ainsi que vous l avez dit, peul vous perdre, ne vous a pas conduite ici; j'ignore enfin si une fois que vous la tiendrez en votre pouvoir, de protectrice que vous vous faites, vous ne nous redeviendrez pas ennemie ; mais ce que je sais, madame, c'est que cette lettre est à vous, c'est qu'elle vous appartient, c'est que, du moment où vous la venez réclamer, je n'ai pas, moi, le droit de la retenir. »
Ascanio se leva , alla droit à la chaise sur laquelle était son pourpoint , fouilla dans la poche, et en tirant une lettre dont la duchesse au premier coup d'œil reconnut l'enveloppe :
t Voilà , dil-il , madame , ce papier tant désiré par vous , el qui , sans pouvoir m'étre utile , peut vous être si nuisible; reprenez-le, déchirez-le, anéaolisscz-le. J'ai fait ce que je dois; vous ferez, vous, ce que vous voudrez.
— Ah ! vous êtes vraiment un noble cœur, Ascanio, s'écria la duchesse emportée par ce premier mouvement qu'on retrouve parfois encore môme au fond des âmes les plus corrompues.
— On vient , madame , prenez garde ! s'écria Ascanio.
— Vous avez raison, » dit la duchesse.
Et , au bruil des pas , qui effectivement se rapprochaient , elle étendit vivement la main vers la lampe , présentant le papier à la flamme, qui s'y attacha et le dévora en un instant. La duchesse ne le lâcha cependant que lorsque le feu fui près d'atteindre ses doigts , el la lettre aux trois quarts consumée descendit en tournoyant ; lorsqu'elle loucha le sol elle élail complètement réduite en cendres ; cependant, sur ces cendres, la duchesse mil encore le pied.
En ce momenl le prévôt parut sur la porte.
« On me prévient que vous ôles ici , madame, dit il d'un air inquiet, en regardant alternativement Ascanio et la duchesse, cl je m'empresse de descendre pour me mettre à vos ordres. Avez vous en quelque chose besoin de moi ou des gens qui sont sous mes ordres ?
— Non , messire , dit la duchesse , ne pouvant dissimuler le sentiment de profonde joie qui débordait de son cœur sur son visage. Non, mais je ne vous en rends pas moins grâce de voire empressement et de votre bonne volonté. J'étais venue seulement pour interroger ce jeune homme que vous avez fait arrêter, et pour m'assurer s'il élail véritablement aussi coupable qu'on le disait.
— El le résultai de cet examen? demanda le prévôt d'un ton où il ne pouvait s'empôcher de laisser percer une légère teinte d'ironie.
— Est qu'Ascanio est moins coupable que je ne le pensais. Je vous recommande donc, messire, les plus grands soins pour lui. En attendant, le pauvre enfant est bien mal logé. Ne pourriez-vous lui donner une autre chambre?
— On y avisera dès demain , madame , car vous le savez, pour mof vos désirs sont des ordres. Avezvous autre chose à commander? et voulez-vous continuer votre interrogatoire ?
— Non, messire , répondit Anne, je sais loul ce que je désirais savoir, i
A ces mois, la duchesse sortit du cachot en jetant à Ascanio un dernier coup d'œil mêlé de reconnaissance el de passion.
Le prévôt la suivit el la porte se referma derrière eux.
« Pardieu ! murmura Jacques Aubry, qui n'avait pas perdu un mol de la conversation de la duchesse et d'Aseanio, pardieu ! il était temps. »
En effet, le premier soin de Marmagnc en revenant à lui avait été de faire dire à la duchesse qu'il venait de recevoir une blessure qui pourrait bien être mortelle, mais qu'avant de mourir il voudrait lui révéler un secret de la plus haute importance pour elle. A cet eflet, la duchesse était accourue. Marmagne lui avait dit alors qu'il avait été attaqué el blessé par un certain écolier nommé Jacques Aubry, lequel cherchait à entrer au Chatclet pour pénétrer jusqu'à Ascanio cl rapporter à Ccllini une lettre dont Ascanio élail porlcur.
A ces mots, la duchesse avait toui compris, el tout en maudissant la passion qui l'avait celle fois encore
fait sortir des limites de sa prudence ordinaire, elle était, quoiqu'il fût deux heures du malin, accourue au Chàielet, s'était fait ouvrir le cachot du prisonnier, et là avait joué avec Ascanio la scène que nous venons de raconter, et qui avait eu, du moins la duchesse le pensait ainsi , le dénoûmenl qu'elle désirait, quoi |ue Ascanio n'en eût pas été entièrement la dupe.
Comme l'avait dit Jacques Aubry, il était temps.
Mais la moitié de la besogne seulement était faite, et certes la plus difficile moitié restait à faire. L'écolier tenait la lettre qui avait si bien manqué d'être anéantie à jamais ; mais pour que cette lettre eût sa valeur réelle , ce n'était pas entre les mains de Jacques qu'elle devait être , c'était entre les mains de Cellini.
Or Jacques Aubry était prisonnier, bien prisonnier, et il avait appris de son prédécesseur que ce n'était pas chose facile que de sortir du Chàielet , une fois qu'on y était entré. Il était donc, nous devons le dire, comme ce coq qui a trouvé une perle, dans le plus grand embarras de ce qu'il devait faire de sa richesse.
Essayer de fuir par la violence était impossible. Armé de son poignard, Jacques Aubry pouvait bien tuer le gardien qui lui apportait son repas, prendre ses clefs et 6es habits. Mais, outre que ce moyen extrême répugnait à l'excellente nature de l'écolier, il ne lui offrait pas encore, il faut le dire, une sécurité suffisante. Il y avait dix ebances contre une qu'il fût reconnu , fouillé, dépouillé de sa précieuse lettre et réintégré dans son cachot.
Essayer de fuir par adresse était moins certain encore. Le cachot était creusé à huit ou dix pieds souk terre , des barres de fer énormes croisaient le soupirail par lequel pénétrait le 8«ul rayon de jour qui descendit dans le cachot. Il fallait des mois pour desceller un de ces barreaux; puis d'ailleurs ce barreau descellé , où se trouverait le fugitif? dans quelque cour aux murs infranchissables où l'on ne manquerait pas de le retrouver le lendemain malin.
Hesiail la corruption ; mais grâce au jugement rendu par le lieutenant criminel et qui attribuait à Gervaise vingt sous parisis pour la perte de son honneur, le prisonnier ne possédait plus pour toute fortune que la somme de dix sous parisis , somme insuffisante pour leuler le plus mauvais geôlier de la plus mauvaise prison, cl qui ne pouvait décemmenl s'offrir à un poric-clefs d'une forteresse royale.
ASCAMO.
Jacques Aubry était donc , nous sommes forcé d'en convenir , plongé dans le plus cruel embarras.
De lemps en temps une idée libératrice paraissait bien cependant se présenter à son esprit , mais cette idée sans douie entraînait avec elle de bien graves conséquences , car chaque fois qu'elle revenait, avec la persistance des bonnes idées, le visage d'Aubry se rembrunissait visiblement , et il poussait des soupirs qui prouvaient que le pauvre garçon subissait une lutte intérieure des plus violentes.
Celle 1 ni te fui si violente et si prolongée que de toute la nuit Jacques ne songea pas même à dormir : il passa le temps à se promener de long co large , à s'asseoir , à se lever. C'élait la première fois qu'il lui arrivait de veiller pour réfléchir : Jacques n'avait jamais veillé que comme buveur, comme joueur ou comme amoureux.
Au point du jour cependant la lutte parut apaisée par la victoire sans doute d'une des forces opposées, car Jacques Aubry poussa un soupir plus lamentable encore qu'aucun de ceux qu'il eût poussés jusquelà , et se jeta sur son lit comme un homme complètement abattu.
A peine était-il couché qu'il entendit des pas itans l'escalier. Ces pas s'approchèrent ; la clef grinça dans la serrure , les verrous crièrent , la porte tourna sur ses gonds, et deux hommes de justice apparurent sur le seuil ; l'un était le lieutenant criminel , l'autre son greffier.
Le désagrément de la visite fui tempéré par le plaisir qu'eut Jacques Aubry à reconnaître deux anciennes connaissances.
c Ah ! ah ! mon jeune homme , dit le lieuienant criminel en reconnaissant Jacques Aubry , c'est donc encore vous que je retrouve , et vous êtei donc parvenu à vous faire mettre au Chàielet ? Todieu ! quel gaillard vous faites ! Vous séduisez les jeunes Biles el vous perforez les jeunes seigneurs! Mais , prenez-y garde, cette fois-ci , peste ! la >ie d'un gentilhomme , c'est plus cher que l'honneur d'une grisette , et vous n'en serez pas quille poar vingt sous parisis. >
Si formidables que fussent les paroles du juge , le ton avec lequel elles étaient prononcées raturait quelque peu le prisonnier. Cet homme à la face joviale, enlre les mains duquel il avait eu la chance de tomber , paraissait si bon garçon , qu'il semblait que rien de fatal ne pût venir de lui. 11 est \rai de dire qu'il n'en était pas de môme de son greffier, q«i.
ii chaque menace que faisait le lieutenant criminel , secouait approbalivcmeni la téte. C'était la seconde fois que Jacques Aubry voyait ces deux hommes à côté l'un de l'autre , et quelque préoccupation que lui inspirât la situation précaire dans laquelle il se trouvait , il ne pouvait s'empêcher de faire intérieurement les réfleiions les plus philosophiques sur le caprice du hasard , qui avait dans un moment de fantaisie accolé l'un a l'autre deux individus aussi opposés de physique et de caractère.
L'interrogatoire commença. Jacques Aubry ne cacha rien : il déclara qu'avant reconnu dans le vicomte de Marmagnc un gentilhomme qui l'avait déjà trahi plusieurs fois, il avait saule sur l'épée d'un |iage et l'avait défié. Marmagnc avait accepté le défi ; le vicomte et l'écolier avaient ferraillé un instant , puis le vicomte était tombé. Il n'en savait pas davantage.
— Vous n'en savez pas davantage , vous n'en savez pas davantage, murmurait le juge, tout en dictant l'inlerrogaloire au greffier. Pesle ! il y Cn a bien assez comme cela , ce me semble , et votre affaire est claire comme le jour, d'autant plus que le vicomie de Marmagne est un des grands favoris deMœod'Élampes. Aussi il parait qu'elle vous a recommandé au prône , mon brave garçon.
— Diable ! fil l'écolier qui commençait à s'inquiéter. Dites moi donc, monsieur le juge , est-ce que l'affaire est aussi mauvaise que vous le dites ?
— Plus mauvaise , mon cher ami, plus mauvaise; attendu que je n'ai pas l'hahilude d'intimider mes clients. Mais je vous préviens de cela alin que si vous aviez quelques dispositions à prendre...
— Des dispositions à prendre ? s'écria l'écolier. Dites donc, dites donc , monsieur le lieutenant criminel , est-ce que vous croyez qu'il y a danger d'existence ?
— Certainement , dit le juge , certainement. Comment ! vous attaquez en pleine rue un gentilhomme, vous le forcez à se balire , vous lui passez voire épée au travers du corps, et vous demandez s'il y a danger d'exisience ? Oui , mon cher ami, oui , et très-grand danger même.
— Mais enfin , cesrenconires-là arrivent tous les jours , et je ne vois pas qu'on poursuive bien les coupables.
— Oui , entre gentilshommes , mon jeune ami. Oh ! quand il plaît à deux gentilshommes de se couper la gorge , c'est un droit de leur condition , et le
roi n'a rien à y voir ; mais s'il allait prendre un jour l'idée aux vilains de «e battre avec des gentilshommes , comme les vilains sont vingt fois plus nombreux que les gentilshommes , il n'y aurait bientôt plus de gentilshommes, ce qui serait dommage.
— Et combien de jours croyez-vous que mou procès puisse durer?
— Cinq ou six jours à peu près.
— Comment ! s'écria l'écolier, cinq ou six jours , voilà tout.
— Sans doute. Le fait est clair : il y a un homme qui se meurt , vous avouez que vous l'avez tué, la justice est satisfaite ; cependant , ajouta le juge en donnant à son visage un caractère plus profond encore de mansuétude , si deux ou trois jours de plus peuvent vous être agréables...
— Très- a gréa h les.
— Eh bien ! nous allongerons les écritures cl nous gagnerons du temps. Vous ôles bon garçon au fond, ei je serai enchanté de faire quelque chose pour vous.
— Merci , dit l'écolier.
— Et maintenant, reprit le juge en se levant, avez-vous quelque chose à demander ?
— Je voudrais voir un prêtre , est-ce impossible?
— Mon pas , et vous ôles dans votre droit.
— Eh bien ! alors , monsieur le juge , priez qu'on m'en envoie un.
— Je vais m'acquitta de votre commission. Sans rancune , mon jeune ami.
— Comment donc! au contraire, bien reconnaissant.
— Monsieur l'écolier, dit alors à demi-voix et en s'approcha» i de Jacques Aubry le greffier , voudrez-vous bien m'accorder une grâce?
— Volontiers , dit Aubry ; laquelle?
— Mais c'est que vous avez peut-être des amis , des parenls, à qui vous comptez laisser tout ce que vous possédez.
— Des amis ? je n'en ai qu'un , et il est en prison comme moi. Des parenls ? je n'ai que des cousins , el même des cousins fort éloignés. Ainsi , . parlez, monsieur le greffier, parlez.
— Monsieur, je suis un pauvre père de famille ayant cinq enfants.
— Eh bien ?...
— Eh bien ! je n'ai jamais eu de chance dans mon emploi , que je remplis pourtant , vous pouvez le dire, avec scrupule et probité. Tous mes confrères me (tassent sur le corps.
ASCANIO
— Et pourquoi cela?
— Pourquoi ? Ah ! pourquoi ? je vais vous le dire.
— Dites...
— Parce qu'ils onl du bonheur.
— Ah !
— Mai» pourquoi ont-ils du bonheur?
— Voilà ce que je vous demanderai , monsieur le greffier.
— El voilà ce que je vais vous dire , monsieur l'écolier.
— Vous me ferez plaisir.
— Ils uni du bonheur...» Le greffier baissa encore la voix d'un demi-ton. < Ils ont du bonheur, parce qu'ils ont de la corde de pendu dansleurpoche, comprenez-vous?
— Non.
— Vous avez l'intelligence difficile. Vous faites un testament, n'est-ce pas?
— Un testament, moi? Pourquoi faire?
— Dame ! pour qu'il n'y ait pas de procès parmi vos héritiers. Eh bien ! mettez sur ce testament que vous autorisez Marc- Boni face Grimoineau , greffier près de monsieur le lieutenant criminel, à réclamer du bourreau un petit bout de votre corde.
— Ah ! fit Aubry d'une voix étranglée , oui , je comprends.
— El vous m'accordez ma demande?
— Comment donc !
— Jeune homme ! rappelez-vous ce que vous venez de me promettre. Beaucoup ont pris le même engagement que vous; mais les uns sont morts intestats , les autres ont mal écrit mon nom , M m - Boniface Grimoineau, de sorte qu'il y a eu chicane ; d'autres enfin , qui étaient coupables , monsieur, parole d'honneur, bien coupables , ont été acquittés et sont allés se faire pendre ailleurs ; de sorte que je désespérais véritablement quand vous nous êtes tombé entre les mains.
— C'est bien , monsieur le greffier, c'est bien , dit Jacques; celte fois, soyez tranquille, si je suis pendu vous aurez votre affaire.
— Vous le serez , monsieur, vous le serez, n'en faites pas de doute.
— Eh bien ?... Grimoineau, dit le juge.
— Me voilà, monsieur le lieutenant criminel, me voilà. Ainsi, c'est convenu, monsieur l'écolier?
— C'est convenu.
— Parole d'honneur?
— Foi de vilain !
— Minus , murmura le greffier en s'en allant , je crois que celle fois-ci enfin j'aurai mon affaire. Je vais annoncer celte bonne nouvelle à ma femme et à mes enfants. »
El il suivit le lieulenant criminel qui sorlii lout en le grondant gaiement de s'être tant fait aiiendre.
OU L'ON VOIT QU'UNE VERITABLE AMITIÉ EST CA- PABLE DE POUSSER LE DÉVOUEMENT JCSQC'AU MARIAGE.
Aubry , resté seul , retomba dans des réflexions encore plus profondes qu'auparavant ; el Von en conviendra , il y avail dans son entretien avec l« lieulenant criminel ample matière à méditation. Cependant, hàlons-nous de dire que celui qui aurait pu lire dans son esprit aurait vu que la situation d'Ascanio el de Colombe , situation qui dépendait de la lettre qu'il avail entre les mains , prenait h première place dans ses préoccupations, el qu'avant de songer à lui , chose de laquelle il comptait bien s'occuper en son tour, il allait songer à eux.
Il méditait ainsi depuis une demi-heure à peu près , lorsque la porte de son cachot s'ouvrit de nouveau el que le porte-clefs parut sur le seuil.
< Est-ce vous qui avez fait venir un prêtre? demanda-l-il en grommelant.
— Certainement c'est moi , dit Jacques.
— Le diable m'emporte si je sais ce qu'ils ont tous à faire avec un moine damné ! murmura le guichetier ; mais ce que je sais, c'est qu'ils ne peuvent pas laisser cinq minutes un pauvre bomnw tranquille. Voyons, entrez, mon père, continua i il en se rangeant pour faire place au prélre, et faite* vite.»
Puis il referma la porte en grommelant toujours , laissant en lètc-à-tètc le nouveau venu avec le prisonnier.
« C'est vous qui m'avez fait demander, mon fils ? demanda le prêtre.
— Oui, mou père, répondit l'écolier.
— Vous désirez vous confesser ?
— Non , pas encore précisément, je désire m'enireienir avec vous d'un simple cas de conscience.
— Dites , mon fils , réjHindil le prêtre en »'*-
ASCANIO
, el si mes faibles lumières
seyant sur Pi peuvent vous guider...
— Justement. C'est pour vous demander conseil que je vous ai fait venir.
— Je vous écoute.
— Mon père , dit Aubry, je suis un grand pécheur.
— Hélas! fit le prêtre, heureux du moins celui qui le reconnaît.
— Mais ce n'est pas le tout ; non-seulement je suis un grand pécheur, comme je vous le disais, mais encore j'ai fait tomber les autres dans le péché.
— Y a-t-il réparation au dommage que vous avez commis?
— Je le pense, mon père, je le pense. Celle que j'ai entraînée avec moi dans l'abîme était une jeune fille innocente.
— Alors, vous Pavez séduite? demanda le prêtre.
— Séduite, oui, mon père, c'est le mot.
— El vous voulez réparer votre faute ?
— J'en ai l'intention , du moins.
— Il n'y a qu'une façon de le faire.
— Je le sais bien, et c'est pour cela que j'ai été si longtemps indécis. S'il y en avait eu deux , j'eusse
si l'autre.
— Alors, vous désirez l'épouser?
— Un instant ! non, je ne veux pas mentir ; non, père, je ne désire pas, je me résigne.
— Mieux vaudrait un sentiment plus pur, plus dévoué.
— Que voulez-vous, mon père, il y a des gens qui sont nés pour épouser et d'autres pour rester garçons. Le célibat était ma vocation , à moi , et il ne fallait, je vous le jure, rien moins que la circonstance où je me trouve...
— Eh bien ! mon fils, comme vous pourriez reve uir sur vos bonnes intentions , je vous dirai que le plus tôt serait le mieux.
— Et quand ce plus tôt peut-il être? demanda Aubry.
— Damel dit le prêtre, comme c'est un mariage in extremis, on obtiendra toutes les dispenses nécessaires, et je pense bien qu'après-demain...
— Va donc pour après-demain , fil l'écolier en ml un soupir.
— Mais elle , la jeune fille ?
— Eh bien !
— Consentira-t-elle ?
— A quoi ?
ALEXANDRE DUMAS. — T. VU
— Au mariage.
— Pardieu ! si elle y consentira? avec reconnaissance. On ne lui fait pas de ces proposilions-là tous les jours.
— Alors il n'y aura aucun empêchement.
— Aucun.
— Les parents de votre côlé ?
— Absents.
— Du sien ?
— Inconnus.
— Son nom ?
— Gervaise- Perret te Popinot.
— Me chargez- vous de lui porter celle nouvelle?
— Si vous voulez prendre celte peine, mon père, je vous en serai véritablement reconnaissant.
— Aujourd'hui même clic sera prévenue.
— Dites-moi donc, dites-moi donc, mon père, est-ce que vous pourriez, par exemple, lui remettre une leltre ?
— Non , mon fils , nous autres qui nous sommes dévoués au service des prisonniers , nous avons fait le serment de ne remettre aucun message de leur part à personne qu'après leur mort. Ce moment venu, tout ce que vous désirerez.
— Merci, cela serait inutile ; tenons-nous-en donc au mariage, murmura Aubry.
— Vous n'avez rien autre chose à médire?
— Rien ; sinon que si l'on doutait de la vérité de ce que j'avance, et que si l'on faisait quelque difficulté à m'accorder ma demande , on trouverait à l'appui , chez monsieur le lieutenant criminel , une plainte de ladite Gervaise- Perrclle Popinot, laquelle prouverait à la juslicc que je n'avance rien qui ne soit l'exacte vérité.
— Rapportez-vous-en à moi d'aplanir toutes les difficultés , répondit le prêtre, qui avait cru remarquer que dans l'action qu'il se proposait d'accomplir, Jacques Aubry ne procédait pas d'enthousiasme , m. us cédait à une nécessité, et d'ici à deux jours...
— D'ici à deux jours?...
— Vous aurez rendu l'honneur à cello à qui vous l'avez enlevé.
— Hélas ! murmura l'écolier en poussant un profond soupir.
— Bien , mon fils , bien , dit le prêtre; plus un sacrifice nous coûte , plus il est agréable à Dieu.
— Ventre-Mahom ! s'écria l'écolier , en ce cas , Dieu doit m'êlre bien reconnaissant; allez, mon père, allez! i
ASCANIO
En effet, ce n'était pas sans une vive opposition à lui-même que Jacques Aubry avait pris une pareille résolution ; comme il l'avait dit àGervaise, il avait hérité de l'antipathie paternelle pour le mariage, et il ne lui avait rien moins fallu que son amitié pour Ascanio, que l'idée que c'était lui qui l'avait perdu, le tout corroboré des plus beaux exemples de dévouement que l'antiquité avait pu lui fournir, pour l'amener au degré d'abnégation auquel il était arrivé.
Mais, dira peut-être le lecteur, qu'a de commun le mariage de Ccrvaise et d'Aubry avec le bonheur d'Ascanio et de Colombe, et comment, en épousant sa maîtresse, Aubry sauvait-il son ami?
A' ceci, je pourrais dire au lecteur qu'il manque de pénétration. Il est vrai que, de son coté, le lecteur pourrait me ré|>ondre que ce n'est pas son étal d'en avoir.
Que le lecteur prenne donc la peine de lire la fin de ce chapitre, qu'il eût pu se donner la satisfaction de passer s'il avait eu l'esprit plus subtil.
Le prêtre parti, Aubry, dans l'impossibilité de reculer désormais, parut plus tranquille; c'est le propre des résolutions, même les plus terribles, que d'amener le calme après elles. L'esprit qui a lutté se repose, le cœur qui a combattu s'engourdit.
Jacques Aubry resta donc dans son repos et dans son engourdissement , jusqu'au moment, où après avoir entendu du bruit dans le cachot d'Ascanio, il crut que ce bruit, causé par l'entrée du geôlier qui lui apportait sou déjeuner, était une garantie de tranquillité pour plusieurs heures. En conséquence, il laissa s'écouler quelques minutes après lesquelles ayant reconnu qu'aucun bruit ne troublait le silence, il s'engagea dans son couloir, franchit comme d'habitude la distance , et souleva la natte avec sa tète.
Le cachot d'Ascanio était plongé dans l'obscurité la plus profonde.
Aubry appelai demi-voix ; personne ne répondit : le cachot était parfaitement solitaire.
Le premier sentiment d'Aubry fut un sentiment de joie. Ascanio était libre , cl si Ascanio était libre il n'avait pas besoin de lui... Mais presque aussitôt il se rappela la recommandation qu'il avait entendue la veille de mettre Ascanio dans une prison plus commode. On avait eu égard à la recommandation de Mma la duchesse d'Élampcs ; ce bruit que venait d'entendre l'écolier, c'était le déménagement de son ami.
L'espoir qu'avait eu Aubry fut donc mais rapide comme un éclair.
Il laissa retomber la natte et rentra à reculons dans son cachot. Tonte consolation lui était enlevée, même la présence de l'ami pour lequel il se sacrifiait.
Il ne lui restait plus d'autres ressources que de réfléchir. Mais Jacques Aubry avait déjà réfléchi si longtemps, et ses réflexions avaient eu un si douloureux résultat, qu'il préféra dormir.
Il se jeta donc sur sou lit, et comme il était fort en relard du côté du sommeil , il ne tarda point, malgré la préoccupation d'esprit où il se trouvait, à s'endormir profondément.
Il rêva qu'il était condamné à mort el pendu ; mais comme, par un mauvais procédé du bourreau, la corde avait été mal graissée, la pendaison était demeurée incomplète ; on ne l'en avait pas moins enterré bel el bien. El dans son rêve Jacques Aubry commençait à se dévorer les bras , comme cela se pratique , lorsque le greffier, qui tenait à ravoir sou boni de corde, élail venu pour le prendre, avait rouvert le caveau dans lequel il élail enfermé el lui avait rendu à la fois la vie el la liberté.
Hélas ! ce n'élaii qu'un rêve, et lorsque l'écolier se réveilla, sa vie élail fort compromise el sa liberté tout à fait perdue.
La soirée, la nuit et la journée se passèrent sans que Jacques reçût d'autre visite que celle de son geôlier. Il essaya de lui faire quelques questions , mais il n'y eut pas moyen d'en tirer une parole.
Au milieu de la uuit , cl comme Jacques Aubry élail dans son premier sommeil, il cntendil la porte rouler sur ses gonds cl se réveilla eu sursaut. Si bien que dormciil les prisonniers , le bruit d'une porle qui s'ouvre les réveille toujours.
L'écolier se dressa sur son séant.
« Levez-vous et habillez-vous , » dit la voix rude du geôlier, tandis que derrière lui élincelaient, à la lueur de la torche qu'il portail, les hallebardes de deux gardes de la prévôté.
La seconde injonction était inutile ; comme le lit de Jacques Aubry n'élaii orné d aucun drap el manquait complètement de couverture, il s'élail couché tout vêtu.
c Où voulez-vous donc me mener? demanda Jacques Aubry, dormant encore d'un œil.
— Vous clcs bien curieux , dit le geôlier.
— Cependant je voudrais savoir,... reprit l'écolier.
—Allons, allons, pas de raisonnements, ei suivezmoi. >
Toute résistance était inutile, le prisonnier obéit.
Le geôlier marcha devant, puis Jacques Aubry vint après, puis les deux gardes fermèrent le cortège.
Jacques Aubry regardait autour de lui avec une inquiétude qu'il ne cherchait pas même à dissimuler; il craignait une exécution nocturne; cependant une chose le rassurait : il ne voyait ni prêtre ni bourreau.
Au bout de dix minutes, Jacques Aubry se retrouva dans la première salle où on l'avait conduit à «on entrée au Chàlelet; mais là, au lieu de le conduire au guichet , ce dont un instant il avait eu l'espérance, tant le malheur vous rend facile à l'illusion, son guide ouvrit une porte cachée dans un angle et «'engagea dans un corridor intérieur; ce corridor donnait dans une cour.
Le premier sentiment du prisonnier en arrivant dans cette cour, en se retrouvant à l'air et en revoyant le ciel, fut de respirer à pleine poitrine. C'était autant de pris ; il ne savait pas quand pareille aubaine se renouvellerait.
Puis, comme il aperçut de l'autre côté de la cour les fenêtres en ogives d'une chapelle du xiv* siècle, il commença à deviner ce dont il était question.
Notre véracité de conteur nous contraint à dire qu'à celte pensée les forces faillirent lui manquer.
Cependant le souvenir d'Ascanio et de Colombe se présenta à la fois à son esprit, et la grandeur de la belle action qu'il allait accomplir, le souliul dans sa délresle.
Il s'avança donc d'un pas assez ferme vers l'église ; en arrivant sur le seuil tout lui fut expliqué.
Le prêtre était à l'autel ; dans le chœur une femme l'attendait : celte femme c'était Cervaise.
A moitié chemin du chœur, il trouva le gouverneur du Chàlelet.
e Vous avez demandé à rendre , avant de mourir, l'honneur à la jeune fille à qui voua l'aviez ravi, dit le gouverneur ; la demande était juste et l'on vous l'accorde. »
Un nuage passa sur les yeux de l'écolier; mais il porta la main à la lellre de Mme d'Élampes el il reprit courage.
— Oh ! mon pauvre Jacques , «'écria Cervaise en venant se jeter dans les bras de l'écolier ; oh ! qui m'aurait dit que celle heure que je désirais sonnerait dans une pareille circonstance !
— Que veux-tu , ma chère Cervaise , s'écria l'écolier en recevant Cervaise sur sa poitrine ; Dieu sait ceux qu'il doit punir et ceux qu'il doit récompenser : soumellons-noiix à la volonté de Dieu ! »
Puis tout bas , et en lui glissant dans la main la lettre de Mme d'Élampes :
< Pour Bcnvenulo , dil-il , el à lui seul.
— Hein? murmura le gouverneur , s'approchant vivement des deux époux , qu'y a-t-il ?
— Rien : je dis à Cervaise que je l'aime.
— Comme elle n'aura , selon toute apparence , probablement pas le temps de s'apercevoir du contraire , les protestations sont inutiles : approchez de l'aulel et faites vile. »
Aubry et Cervaise s'avancèrent sans souffler mot vers le prêtre qui les attendait. Arrivés en face de lui, tous deux tombèrent à genoux. La messe commença.
Jacques aurait bien voulu échanger quelques paroles avec Cervaise , qui, de son côté, brûlait d'envie de peindre sa reconnaissance à Aubry ; mais deux garde» placés à leurs côtés surveillaient leurs gestes et épiaient leurs proies. Il était bien heureux que , dans un moment de compassion sans doute , le gouverneur les eût laissés échanger l'accolade à l'aide de laquelle la lellre était passée des mains de Jacques dans celles de Cervaise. Ce moment perdu, la surveillance exercée sur les deux époux eût rendu le dévouement de Jacques inutile.
Sans doute le prêtre avait reçu ses instructions , car il abrégea fort son discours. Peut-être aussi pensait-il à part lui qu'il était inutile de faire de grandes recommandations conjugales et paternelles à un homme qui allait être pendu dans deux ou trois jours.
Le discours fini , la bénédiction donnée , la messe dite , Aubry el Cervaise crurent au moins qu'on allait leur accorder un moment de tète-à-iête, mais il n'en fut rien. Malgré les pleurs de Gervaise , qui fondait littéralement en eau , les gardes les séparèrent.
Cependant ils eurent le temps d'échanger un coup d'œil. Celui d'Aubry voulait dire : « Songe à nia commission. »
Celui de Gervaise répondait : « Sois tranquille, elle sera faite cette nuit même ou demain malin au plus tard. »
Puis on les entraîna chacun d'un côté opposé. Gervaise fut remise galamment à la porte de la rue. Jacques fut reconduit |K>limenl à son cachot.
En y rentrant , l'écolier poussa un soupir plus
"16 ASC/
profond qu'aucun de ceux qu'il eût pousés encore depuis son entrée dans la prison ; il était marié !
Ce fut ainsi que, nouveau Curtius , Jacques Aubry, par dévouement, se précipita dans le gouffre de l'hyménée.