‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 23 sur 212 · I(X)LO · texte numérisé non relu

I(X)LO

Ce qui fui dit fui fait , cl le même soir le prince cl la princesse parlirenl pour Casertc, assez préoccupés tous deux des observations qu'ils avaient faites séparément, mais dont cependant ils n'ouvrirent pas la bouche pendant tout le voyage.

Trois jours après , au moment où le prince el la princesse déjeunaient en tête à tête, on entendit le roulement d'une voilure dans la cour du château. Cinq minutes après, un domestique arriva tout courant annoncer que la jeune comtesse venait d'arriver.

Derrière lui Elena parut ; mais, au contraire de ce qu'on aurait pu attendre d'une mariée de la semaine, sa figure était toute bouleversée , et elle se jeta en pleurant dans les bras do sa mère.

Le prince adorait sa fille ; il voulut donc connaître la cause de son chagrin ; mais plus il l'interrogeait, plus Elena , tout en gardant le silence , versait d'abondantes larmes. Enfin une idée terrible traversa l'esprit du prince.

— Oh! le malheureux ! s'écria-t-il, il l'aura fait quelque infidélité.

— Hélas! plût au ciel, répondit la jeune fille.

— Comment, plût au ciel? Mais qu'est-il donc arrivé? continua le prince.

— Une chose que je ne puis dire qu'à ma mère , répondit Elena.

— Viens donc, mon enfant, viens donc avec moi, s'écria la princesse , el conte-moi tes chagrins.

— Ma mère ! ma mère ! dit la jeune femme , je ne sais si j'oserai.

— Mais c'est donc bien terrible? demanda le prince.

— Oh ! mon père, c'est affreux!

— Je l'avais bien dit, murmura le prince, que ecl homme ferait ion malheur !

— Hélas ! que ne vous ai-je cru ! répondit Elena.

— Viens , mon enfant , viens , dit la princesse , cl nous verrons à arranger loul cela.

— Ah ! ma mère, ma mère, répondit la jeune mariée en se laissant entraîner presque malgré elle , ah ! je crains bien qu'il n'y ail pas de remède.

El les deux femmes disparurent dans la chambre à coucher de la princesse.

Là fut révélé un secrel inattendu , miraculeux , inouï : le comte de F"*, le Lovclace de [\aples, ce héros aux mille et une aventures, cet homme dont les précoces paternités avaient causé de si grandes cl de si longues terreurs au prince de"*, le comte de F'" n'était pas plus avancé près de sa femme au

boul de six jours de mariage que 11. de Lignolle , de charadique mémoire, ne Vêlait près de sa femme au boul d'un an.

El ce qu'il y avait de plus extraordinaire , c'esT que la réputation antérieure du comte de F**', loin d'être usurpée, était encore resiée au-dessous de la réalité.

M ii- la bénédiction paternelle portait ses fruits. Aussi , comme l'avait laissé craindre l'cxclamalion d'Elcna , il n'y avait pas de remède.

Trois ans s'écoulèrent sans que rien au monde pût conjurer le maléfice dont le pauvre comte de F"* élait victime ; puis au boul de trois ans un bruit singulier se répandit : c'est que madame la comtesse de F"', aux termes des articles du concile de Trente, demandait le divorce pour cause d'impuissance de son mari.

Une pareille nouvelle , comme on le comprend bien, ne pouvait avoir grande croyance dans la ville de Naplcs; les femmes surtout l'accueillaient en haussant les épaules et en assurant que de pareils bruits n'avaient pas le sens commun. Cependant un jour il fallut bien y croire : la comtesse de F*" venait de faire assigner son mari devant le tribunal de la Rota à Rome.

Alors chacun voulut entrer dans les moindres détails des événements qui avaient suivi le bal de noces; mais nul ne pensa à révéler la fatale bénédiction du prince de*" et les termes bibliques dans lesquels il l'avait formulée, de sorte que toutes choses restèrent dans le doute, tous les hommes prenant parti pour la comtesse , toutes les femmes se rangeant du côté du comte.

Pendant trois mois, Naples fut aussi pleine de division qu'elle l'avait été aux époques des plus grandes discordes civiles. C'étaient, à propos du comte et de la comtesse de F"*, d'éternelles discussions entre les maris cl les femmes ; les maris soutenaient à leurs femmes que non-seulement le comte de F'" était impuissant, mais encore qu'il l'avait toujours été ; les femmes répondaient à leurs maris qu'ils étaicnl des imbéciles, cl qu'ils ne savaient ce qu'ils disaient.

Enfin la comtesse comparut devant un tribunal de docteurs cl de sages-femmes. Les sages-femmes el les docteurs déclarèrent à l'unanimité qu'il était fort malheureux qu'Elena , comme Jeanne d'Arc , ne lûi pas née dans les marches de Lorraine , attendu que, comme l'héroïne de Vaucouleurs , elle

j avait, en cas d'invasion , tout ce qu'il fallait pour chasser les Anglais de France.

Les maris triomphèrent ; mais les femmes ne se rendirent point pour si peu : elles prétendirent que les sages-femmes ne savaient pas leur métier, el que les médecins ne s'y connaissaient pas.

Les querelles conjugales s'envenimèrent ainsi , et une partie de ces daines , n'ayant pas le bonheur de pouvoir demander le divorce pour cause d'impuissance, demandèrent la séparation de corps pour incompatibilité d'humeur.

Le comte de F"" demanda le congrès : c'était son droit. Le congrès fut donc ordonné : c'était sa dernière espérance.

Nous sommes trop chastes pour entrer dans les détails de celle singulière coutume, fort usitée au moyen âge, mais fort tombée en désuétude au m* siècle. Au reste, si nos lecteurs avaient quelque curiosité à ce sujet, nous les renverrions à Tallemanl des Réaux, Historicité de H. 'de Langeais. Contentons-nous de dire que, contre toute croyance, le résultat tourna à la plus grande honte du pauvre comte de F***.

Les maris napolitains se prirent par la main et \ dansèrent en rond , ni plus ni moins qu'on assure j que le Grent depuis au foyer du Théâtre-Français MM. les romantiques autour du buste de Racine; ce qui ne me parut jamais bien prouvé, attendu que le buste de Racine csl appuyé contre le mur.

On crut les femmes anéanties ; mais comme on le sait , lorsque les femmes ont une chose dans la téle, il esl assez difficile de la leur ôter. Ces dames répondirent qu'elles demeureraient dans leur première opinion sur l'excellent caractère du comte jusqu'à preuve directe du contraire.

Mais comme le tribunal de la Rota n'est pas composé de femmes , le tribunal décida que le mariage, n'ayant point été consommé, était comme nul elnon avenu.

Moyennant lequel jugement les deux époux ren irèrenl dans la liberté de se tourner le dos et de contracter, si bon leur semblait , chacun de 6on côté, un nouvel hyménéc.

Elena ne larda point à profiter de la permission qui lui était donnée. Pendant ces trois ans d'étrange veuvage, le chevalier de T'" lui avait fait une cour des plus assidues ; mais, moitié par vertu, moitié dans la crainte de fournir au comte de F"* de légitimes griefs , Elena n'avait jamais avoué au chevalier qu'elle partageait son amour. Il était résulté de

LE CORMCOLO.

celle réserve une grande admiration de la part du monde» et un profond amour de la pari du chevalier de T"\

mai», superstition ou non, ne nous bénissez pas.

Le prince , qui ne connaissait pas la véritable cause du refus de sa fille, insisla pour accomplir ce

Aussi , le prononcé du jugement à peine connu , qu'il regardait comme un devoir ; mais la peur Ternie chevalier de T"\ qui n'attendait que ce moment ' portant sur le respect, Elena, au grand élonuemenl [tour se substituer aux lieu cl place du premier mari, j du prince , entraîna son mari dans son appartement accourut- il offrir son cœur et sa main à la belle pour lesouslraire à la redoutable bénédiction, eld'un Elena : l'un et l'autre furent acceptes, et la nouvelle des noces à venir se répandit en même temps que la rupture du mariage passé.

dette fois, le prince ne mil aucune opposition aux vœux de sa fille , qui , au reste , étant devenue majeure, avait le droit de se gouverner elle-même. Le chevalier de T"* n'avait jamais fait parler de lui que de la façon la plus avantageuse : il était d'une de» premières familles de Naplcs , assez riche pour qu'on ne pût pas supposer que son amour pour Elena fut le résultatd'un calcul, et en outre attaché comme

mouvement rapide comme la pensée, en faisant des cornes de ses deux mains, afin, s'il était besoin, de conjurer doublement l'influence perturbatrice de son père, elle referma la porte entre elle et lui et la barricada en dedans à deux verrous.

Le souvenir des orages qui avaient éclaté dès le premier jour dans le jeune ménage inspira d'abord de vives inquiétudes à la princesse, qui craignit que le maléfice de son époux troublai également ce second ménage. Ses appréhensions ne se calmèrent que lorsque le Iruisième jour sa fille vint

aide de camp à l'un des princes de la famille ré- rendre visite comme la première fois a ses parents ,

gnante : le parti était donc sorlable de tout point.

On décida qu'on laisserait trois mois s'écouler pour les convenances ; que pendant ces trois mois le chevalier de T*** acceptcrail une mission que le prince lui avait offerte pour Vienne ; enfin que , ces trois mois expirés , il reviendrait à Naples , où les noces seraient célébrées.

Tout se passa selon les conventions faites : au jour dit, le chevalier de T*" fut de retour, plus amoureux qu'il n'était parti : de son côté, Elena lui avait gardé dans toute sa force le secoud amour aussi profond cl aussi pur que le premier. Toutes les formalités d'usage avaient été remplies pendant cet intervalle, rien ne pouvait donc relarder le bonheur des deux amants. Le mariage fut célébré huit jours après l'arrivée du chevalier.

Cette fois , il n'y cul ni dincr ni bal ; on se maria à la campagne et dans la chapelle du château : quatre témoins, le prince et ht princesse assistèrent seuls au bonheur des nouveaux époux. Comme la première fois, après la célébration du mariage, le prince les arrêta pour leur faire une petite exhortation qu'Elcna et le chevalier écoutèrent avec toui le recueillement et Je respect possible. Puis, l'allocution terminée, il voulut les bénir. Mais Elena , qui savait ce qu'avait coûté à son bonheur la première bénédiction paternelle, fit un bond en arrière, et étendant les mains vers son père :

— Au nom du ciel, mon père, lui dit-elle , pas un mot de plus! C'est une superstition peui-êire,

qui s'étaient retirés à la campagne. I i jeune fille avail la figure si radieuse que les craintes de la mère s'évanouirent aussitôt.

En effet , Elena dit à sa mère que son nouvel époux n'avait pas eessé un seul instant de l'aimer ; qu'il était bon, d'un charmant caractère, prévenant, docile même el plein d'attentions délicates pour elle ; en un mol , qu'elle était parfaitement heureuse.

Le bonheur si chèrement acheté de la jeune femme s'augmenta bientôt du titre de mère. Elle donna le jour à un gros garçon. On choisit pour allaiter le nouveau-né une belle nourrice de Proi cida , aux boucles d'oreilles à rosettes de perles , au justaucorps écarlaie galonné d'or , à l'ample jupon plissé à franges d'argent, qu'on installa dans la maison el à qui tous les domestiques reçurent l'ordre d'obéir comme à une seconde maîtresse. Le bambino était l'idole de toute la maison. La princesse l'adorait , le prince en était fou ; nous ne parlons pas du père el de la mère : tous les deux semblaient avoir concentré leur existence dans cellede celte pauvre petite créature.

Quinze mois s'écouièrcnl : l'enfant était on ne peut plus avancé pour son âge, connaissant et aimant tout le monde , cl surtout le bon papa, auquel il rendait force gentils sourires en échange de ses agaceries. De son côté , hou papa ne pouvail se passer de lui. Il se le faisait apporter à toute heure du jour, si bien que, pour ne pas quitter l'enfant ,

LE COWUCOLO.

le prince fut sur le point de refuser une mission de la plus haute importance que le roi de Naptes lui avait confiée pour le roi de France. Il s'agissait d'aller complimenter Charles X sur la prise d'Alger.

Cependant tous les amis du prince lui remontrèrent si bien le tort qu'il se ferait dans l'esprit du roi par un pareil refus, sa famille le supplia tellement de considérer que l'avenir de son gendre pourrait éternellement souffrir de son obstination , que le prince consentit enfin à remplir une mission que tant d'autres lui eussent enviée. Il partit de Naples dans le» premiers jours de juillet 1830, arriva à Paris le 24 , se rendit aussitôt au ministère des allaires étrangères pour demander son audience , et fut reçu solennellement deux jours après par le roi Charles X.

Le lendemain de cette réception la révolution de juillet éclata.

Trois jours suffirent, comme on sait, pour renverser un trône, huit pour en élever un autre. Mais le prince n'était point accrédité près du nouveau monarque. Aussi ne jugca-t-il pas à propos de rester près de la nouvelle cour ; il quitta la France , sans même mettre le pied aux Tuileries , circonstance à laquelle le roi Louis-Philippe dut , selon toute probabilité, les heureux et faciles commencements de son règne.

Le prince était guéri des voyages par mer : les combats n'étaient plus à craindre , mais les tempêtes étaient toujours à redouter. Aussi prit-il par les Alpes, et traversa-t-il la Toscane pour se rendre à Naples par Rome.

En passant par la capitale du monde , il s'arrêta pour présenter ses hommages au pape Pie VIII , qui, sachant de quelle mission de confiance le prince avait été chargé par son souverain, le reçut avec tous les houneurs dus à son rang, c'est-à-dire qu'au lieu de lui donner sa mule à baiser, comme Sa Sainteté fait pour le commun des martyrs, le pape lui donna sa main.

Trois jours après , le pape était mort. Le prince était parti de Home aussitôt son audience obtenue , tant il avait haie de revenir à Naples ; il voyagea jour et nuit, et arriva en vue de son palais le surlendemain à onze heures du malin , précédé de dix minutes seulement par le courrier qui lui faisait préparer de» chevaux sur la route ; dix minute» suffirent à toute la famille pour

accourir sur le balcon du premier étage , élevé , comme tous les premiers étages de» palais napolitains, de plus de vingt-cinq pieds de hauteur.

La nourrice y accourut comme les autre», tenant l'enfant dans ses bras.

Malgré sa vue basse, grâce à d'excellentes lunettes qu'il avait achetée» à Pari», le prince aperçut son petit-fils et lui lit de sa voiture un signe de la main. De son côlé, le bambino le reconnut; et comme, ainsi que nous l'avons dit , il adorait son bon papa , dans la joie de le revoir, le pauvre petit fil un mouvement si brusque , en tendant ses deux petits bras ver» lui et en cherchant à s'élancer à »a rencontre , que le malheureux enfant «'échappa des bra* de sa nourrice, et, se précipitant du balcon, se brisa la tête sur le pavé.

Le père et la mère faillirent mourir de douleur; le prince fut prè» de six moi» comme un fou; ses cheveux blanchirent, puis tombèrent ; de sorte qu'il fut forcé de prendre perruque, ce qui compléta ainsi en lui la triple et terrible réunion de la perruque, delà tabatièreet des lunettes.

C'est ainsi que je le vis en passant à fyaples ; mais j'étais heureusement prévenu. Du plus loin que je l'aperçus, je lui fis des cornes, si bien que, quoiqu'il me fit l'honneur de causer avec moi près de vingt minutes, il ne m'arri vif d'autre malheur, grâce à la précaution que j'avais prise, que d'être arrêté le lendemain.

Je raconterai celte arrestation en son lieu et place, attendu qu'elle fut accompagnée de circonstances assez curieuses pour que je ne craigne pas , le moment venu , de m'étendre quelque peu sur ses détail».

Le jour même de mon départ, le prince avait été nommé président du comité sanitaire du royaume des Deux-Siciles.

Huit jours après, j'appris à Home que le lendemain de celle nomination le choléra avait éclaté à Naples.

Depuis, j'ai su que le comte de F**', le premier époux de belle Elena, ayant suivi l'exemple qu'elle lui avait donné, s'était remarié comme elle, avait été parfaitement heureux de son côlé avec sa nouvelle épouse, cl comme mari, et comme père, car il avait eu de ce second mariage cinq enfant» : trois garçons et deux filles.

Au mois de mars dernier, le prince de *" est entré dans sa soixante et dix-huitième année ; mais,

LE CORRIGOLO.

loin que l'âge lui ail rien fait perdre de sa terrible influence, on prétend, au contraire, qu'il devient

plu» formidable au fur et à mesure qu'il vieillit. El maintenant que nous eu avons fini avec Ari-

niane, passons ù Oromaze.

SAINT JANVIER, MARTYR DR l'ÉGLISR.

Saint Janvier n'est pas un saint de création moderne ; ce n'est pas un patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les clients, accordant sa protection au premier venu , et se chargeant des intérêt* de tout le monde ; son corps n'a pas été recomposé dans les catacombes aux dépens d'autres martyrs plus ou moins inconnus , comme celui de sainte l'bilomèle ; son sang n'a pas jailli d'une image de pierre comme celui de la madone de l'Arc; enfin les autres saints ont bien fait quelques miracles pendant leur vie , miracles qui sont parvenus jusqu'à nous par la tradition et par l'histoire ; tandis que le miracle de saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours, et se renouvelle deux fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande confusion des athées.

Saint Janvier remonte par son origine aux premiers siècles de l'Église. Évêque, il a prêché la parole du Christel a converti au véritable culte des milliers de païens; martyr, il a enduré toutes les tortures inventées par la cruauté de ses bourreaux, et a répandu son sang pour la foi ; élu du ciel, avant de quitter ce monde où il avait tant souffert, il a adressé à Dieu une prière suprême pour faire cesser la persécution des empereurs.

Mais là se bornent ses devoirs de chrétien et sa charité de cosmopolite.

Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie ; il la protège contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis: Civi patrono, vindici, comme le dit une vieille tradition . napolitaine. Le monde entier serait menacé d'un second déluge que saint Janvier ne lèverait pas le

du petit doigt pour l'empêcher; mais que la moindre goutte d'eau puisse nuire aux récoltes de sa î, saint Janvier remuera ciel et terre pour le beau temps.

Saint Janvier n'aurait pas existé sans Naples, et Naples ne pourrait plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu'il n'y a pas de ville au monde qui ait été plus de fois conquise el dominée par l'étranger; mais, grâce à l'intervention active el vigilante de son protecteur, les conquérants ont disparu, el Naples est restée.

Les Normands ont régné sur' Naples, mais saint Janvier les a chassés.

Les Souabcs ont régné sur Naples , mais saint Janvier les a chassés.

Les Angevins ont régné 6ur Naples , mais saint Janvier les a chassés.

Les Aragonais ont usurpé le trône à leur tour, mais saint Janvier les a punis.

Les Espagnols ont tyrannisé Naples , mais saint Janvier les a battus.

Enfin les Français ont occupé Naples, mais saini Janvier les a éconduits.

Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie?

Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une croyance au fond du cœur de tous les Napolitains , croyance qui les rend paiients jusqu'au stoïcisme : c'est que tous les rois el tous les gouvernements passeront, el qu'il ne restera en définitive que le peuple et saint Janvier.

L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, cl ne finira, selon toute probabilité, qu'avec elle : toutes deux se côtoient sans cesse, et à chaque grand événement heureux ou malheureux elles se touchent el se confondent. Au premier abord, on peut bien se tromper sur les causes el les effets de ces événements, el les attribuer, sur la foi d'historiens ignoranls ou prévenus, à telle ou telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source ; mais en approfondissant le sujet , on verra que depuis le commencement du ive siècle jusqu'à nos jours , saint Janvier est le principe ou la fin de toutes choses ; si bien qu'aucun changement ne s'y est accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de son puissant protecteur.

Aussi celle histoire présentc-l-ellc trois phases bien distinctes, et doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différents. Dans les premiers siècles , elle revêt l'allure simple et naïve d'une légende de Grégoire de Tours; au moyen âge, elle prend la marche poétique el pittoresque d une chronique de

IOJ LE CORRICOLO.

Fi oissard ; enfin , de no» jour» , elle offre l'aspect railleur el sceptique d'un conie de Voltaire.

Nous allons commencer par la légende.

Comme tle raison , la famille de saint Janvier appartient à la plus haute noblesse de l'antiquité ; le peuple, qui en idil donnait à sa république le litre de sérénissime royale république napolitaine, el qui en \ 799 poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir osé abolir le litre d'Excellence, n'aurait jamais consenti à se choisir un protecteur d'origine plébéienne : le lazzarone est essentiellement aristocrate.

La famille de saint Janvier descend en droite ligne des Januari de Rome , dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières années du saint sont restées ensevelies dans l'obscurité la plus profonde ; il ne parait en public qu'à la dernière époque de sa vie, pour prêcher el souffrir, pour confesser sa croyance el mourir pour elle. Il fut nommé à l'évêché de Bénévcnl vers l'an de grâce 304 , sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l'évôché bénévenlin , qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de Tallcyrand !

Une des plus terribles persécutions que l'Église ail endurées est, comme on sait, celle des empereurs Dioctétien et Maximien ; les chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que dans l'espace d'un seul mois dix-sept mille martyrs tombèrent sous le glaive de ces deux lyrans. Cependant, deux ans après la promulgation de ledit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles, hommes el femmes, enfants et vieillards, l'Église naissante parut respirer un instant. Aux empereurs Dioctétien et Maximien, qui venaient d'abdiquer, avaient succédé Constance cl Galère ; il était résulté de celle substitution que, par ricochet, un changement pareil s'était opéré dans les proconsuls de la Campante , cl qu'à Dragonlius avait succédé ïimothée.-

Au nombre des chrétiens entassés dans les prisons dcCuraes parDragoutius, se trouvaienlSosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzolcs. Pcn-

rayon d'espoir passe à travers les barreaux des prisonniers de l'autre règne; il en fut ainsi à l'avénement au Irène de Constance el de Galère. Sosius el Proculus se crurent sauvés. Saint Janvier , qui avait partagé leur douleur, se bâta de venir partager leur joie. Après avoir récité si longtemps avec ses chers fidèles les psaumes de la captivité, il entonna le premier avec eux le cantique de la délivrance.

Les chrétiens, relâchés provisoirement, rendaient grâces au Seigneur dans une petite église située aux environs de Pouzzoles, el le saint évêque, assisté par les deux diacres Sosius el Proculus * s'apprêtait à offrir à Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout à coup il se fit au dehors un grand bruit, suivi d'un long silence. Les prisonniers, rendus il y avait peu d'instants à la liberté, prêtèrent l'oreille; les deux diacres se regardèrent l'un l'autre , el saint Janvier allendil ce qui allait se passer, immobile et debout dcvanl la première marche de l'autel qu'il allait franchir, les mains jointes , le sourire aux lèvres, et le regard fixé sur la croix avec une indicible expression de confiance.

Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le décret de Dioclétien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timolhéc ; el ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent à l'oreille des chrétiens prosternés dans l'église :

« Dioclétien , trois fois grand , toujours juste , empereur éternel , à lous les préfets cl proconsul» du romain empire , salut.

f Unbruilquinc nous a pas médiocrement déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent chrétiens, hérésie de la plus grande impiété (valde impiam) , reprend de nouvelles forces; que lesdils chrétiens honorent comme Dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive , insultant par îles injures et des malédictions le grand Apollon el Mercure , et Hercule , et Jupilcr lui-même , tandis qu'ils vénè-

dant tout le temps qu'avait duré la persécution, saint rent ce même Christ, que les Juifs ont cloué sur une

Janvier n'avait jamais manqué, au risque de sa vie, de leur apporter des consolations cl des secours ; et quittant son diocèse de Bénévent pour accourir là où il croyail sa présence nécessaire, il avait bravé mainte et mainte fois les fatigues d'un long voyage el la colère du proconsul.

croix comme un sorcier; à cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes ou femmes, dans toutes les villes et contrées, subissent le* supplices les plus atroces s'ils refusent de sacrifier à nos dieux cl d'abjurer leur erreur. Si cependant quelques uns parmi eux se montrent obéissants.

A chaque nouveau soleil politique qui 8e lève, un | nous voulons bien leur accorder leur pardon ; au

cas contraire , nous exigeons qu'ils soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus cruelle (morte petsimd punire). Sachez enfin que si vous négligez nos divins décrets, nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables. •

Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononcé, saint Janvier adressa à Dieu une muette prière pour le supplier de faire descendre sur tous les fidèles qui l'entouraient la grâce nécessaire pour braver le* tortures et la mort; puis, sentant que l'heure de son martyre venait de sonner, il sortit de l'église accompagné par les deux diacres et suivi de la foule des chrétiens, qui bénissaient à haute voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats cl de bourreaux étonnés de tant de courage, et, chantant toujours au milieu des populations ameutées qui se pressaient pour voir le saint évoque, il arriva àNola après une marche qui parut un triomphe.

Tiiuolhée l'attendait du haut de son tribunal, élevé, dit la chronique, comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans éprouver le moindre trouble à la vue de son juge , s'avança d'un pas ferme et sûr dans l'enceinte , ayant toujours à sa droite Sosius , diacre de Misène , et à sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres chrétiens se rangèrent en cercle et attendirent en silence l'interrogatoire de leur chef.

Timoihée n'était pas sans savoir la grande naissance de sainl Janvier. Aussi, par égard pour le civis romanus, poussa-t-il la complaisance jusqu'à l inlerroger, tandis qu'il aurait parfaitement pu , dit le père Antonio Carracciolo , le condamner sans l'enlendre.

Quanta Yîmothée, tous les écrivains s'accordent i le peindre comme un païen fort cruel , comme un tyran exécrable, comme un préfet impie, comme on juge insensé. A ces traits, déjà passablement caractéristiques , un chroniqueur ajoute qu'il était tellement altéré de sang que Dieu , pour le punir , couvrait parfois ses yeux d'un voile sanglant qui le privait momentanément de la vue, et, tout le temps que durait sa cécité, lui causait les plus atroces douleurs.

Tels étaient les deux hommes que la Providence amenait en face l'un de l'autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi.

— Quel est ton nom? demanda Timoihée.

— Janvier, répondit le sainl.

ICOLO. 10*

— Ton âge ?

— Trcnlc-lrois ans.

— Ta patrie?

— Naples.

— Ta religion ?

— Celle du Christ.

— Kt lous ceux qui t'accompagnent sont aussi chrétiens?

— Lorsque tu les interrogeras , j'espére en Dieu qu'ils répondront comme moi qu'ils sont tous chrétiens.

— Connais-tu les ordres de notre divin empereur ?

— Je ne connais que les ordres de Dieu.

— Tu es noble?

— Je suis le plus humble des serviteurs du Christ.

— El lu ne veux pas renier ion Dieu ?

— Je renie et je maudis vos idoles, qui ne soûl que du bois fragile ou de la bouc pétrie.

— Tu sais les supplices qui te sont réservés?

— Je les attends avec calme.

— Et tu le crois assez fort pour braver ma puissance ?

— Je ne suis qu'un faible instrument que le moindre choc peut briser; mais mon Dieu tout-puissant peut me défendre de la fureur et le réduire en cendres au même instanl où lu blasphèmes son nom.

— Nous verrons , lorsque tu seras jeté dans une fournaise ardente, si ton Dieu viendra l'en tirer.

— Dieu n'a-t-ilpas sauvé de la fournaise Ananias. Azarias cl Mizaél?

— Je te jetterai aux hèles dans le cirque.

— Dieu n'a-t-il pas tiré Daniel de la fosse aux I ions ?

— Je le ferai trancher la tôle par l'épée du bourreau.

. — Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite.

— Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit , ce sang que tu déshonores en trahissant la religion de tes ancêtres pour un culte d'esclaves.

— 0 malheureux insensé ! s'écria le saint avec un inexprimable accent de compassion cl de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu le promets. Dieu te frappera de la cécité la plus affreuse , et la vue ne le sera rendue qu'à ma prière , afin que lu puisses être témoin du courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ !

— Eh bien ! si c'est un défi , je l'accepte, répon-

LE CORRICOLO

dit le proconsul; nous verrons si, comme lu le dis, la foi sera plus puissante que la douleur.

Puis , se tournanl vers ses licteurs , il ordonna que le sainl fût lié cl jeté dans une fournaise ardente.

Les deux diacres pâlirent à cet ordre, cl tous les chrétiens qui l'entendirent poussèrent un long et douloureux gémissement ; car quoique chacun d'eux fût personnellement prêt à subir le martyre , cependant le cœur leur manquait à tous du moment qu'il s'agissait d'assister au supplice de leur saint évèque.

A ce cri de pitié cl de douleur qui s'éleva tout à coup dans la foule , sainl Janvier se tourna d'un air grave et sévère , cl étendant la main droite pour imposer silence :

— Eh Lien ! mes frères , dit-il, que faites-vous? Voulez- vous par vos plaintes réjouir l'àme des impies 1 En vérité je vous le dis , rassurez-vous , car l'heure de ma mort n'est pas venue, cl le Seigneur ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre. Prosternez-vous et prier cependant, non pas pour moi, que la flamme du brasier ne saurait atteindre , mais pour mon persécuteur, qui est voué au feu éternel de l'enfer.

Timothée écoula les paroles du saint avec un sourire de mépris , et fit signe aux bourreaux d'exécuter son arrêt.

Sainl Janvier fui jeté dans la fournaise, cl aussitôt l'ouverture par laquelle on l'avait poussé fut murée au dehors aux yeux de la population entière, qui assistait à ce spectacle. avoir mis sous les yeux les restes carbonisés du

Quelques minutes après , des tourbillons de flam- j martyr, ces faux rapporleurs qui venaient le déranger mes cl de fumée s'élevanl vers le ciel avertirent le i pour lui faire de pareils récits, proconsul que ses ordres étaient exécutés ; cl se Lorsque le préfet arriva sur la place , il la trouva croyant vengé à tout jamais de l'homme qui avait | de nouveau tellement encombrée par le peuple qu'il osé le braver, il rentra chez lui plein de l'orgueil du eut peine à se frayer un passage.

rêlanl tout à coup au milieu de la phrase commencée, fit signe à son interlocuteur de se taire el d'écouter. Celui-ci écoula en effet el imposa silence à son lour à son voisin ; si bien que , le geste se répétant de proche en proche, tout le monde demeura immobile et attentif. Alors des chants célestes , partant de l'intérieur de la fournaise , frap|>èrenl les oreilles des soldais, et la chose leur parut si extraordinaire qu'ils se crurent un instant le jouet d'un rêve.

Cependant le* chants devenaient plus et bientôt ils purent reconnaître la voix de Janvier au milieu d'un chœur angélique.

'Celle fois ce ne fui plus l'étonncmcnt , mais bien la frayeur qui les saisit; el voyant qu'il devenait urgent d'avertir le préfet de l'événement inattendu , quoique prédit , qui se passait sur la place, ils coururent chez lui , pâles el effarés , el lui racontèrent avec l'éloquence de la peur l'incroyable miracle dont ils venaient d'élrc témoins.

Timoihéc haussa les épaules à cet étrange récit, et menaça ses soldats de les faire battre de verges s'ils se laissaient dominer par de si puériles frayeurs. Mais alors ils jurèrent par tous leurs dieux , nonseulement d'avoir reconnu distinctement la vois de sainl Janvier cl l'air qu'il chantait dans la fournaise, mais encore d'avoir retenu les paroles du cantique el les actions de grâces qu'il rendait au Seigneur.

Le proconsul , irrité , mais non pas convaincu par une telle obstination , donna l'ordre immédiatement que la fournaise fût ouverte en sa présence, se réservant de châtier avec la dernière rigueur, après leur

triomphe.

Quant aux autres chrétiens , ils furent ramenés

Le bruit du miracle ayant rapidement circulé dans la ville, les habitants de Nota, se pressant en tumulte

leur prison pour y attendre le jour de leur sur le lieu du supplice, demandaient à grands cris

supplice, et la foule se dissipa sous l'impression d'une pitié profonde el d'une sombre lerreur.

la démolition de la fournaise, et menaçaient le proconsul , non point encore par des paroles ou des

Les soldats, occupes jusqu'alors à écarter les faits, mais par ces clameurs sourdes qui précèdent curieux et à maintenir le bon ordre , n'ayant plus l'émeute comme le roulement du tonnerre précède rien a faire dès que le peuple se fut écoulé , se rap- l'ouragan.

prochèrenl leulement de la fournaise et se mirent à causer enlre eux des événements du jour cl du calme étrange qu'avait mon n é le patient au moment de

Timoihée demanda la parole , cl lorsque le calme fut suffisamment réiabli pour qu'il pûl se faire entendre, il répondit que le désir du peuple allait

subir une mort si terrible . lorsque l'un deux, l'ar- être satisfait sur-le-champ, el qu'il venait précise -

lk conmcoi/).

«or;

ment donner l'ordre d'ouvrir la fournaise, pour offrir pour s'assurer qu'il élail bien de chair el d'os, U le fit un éclatant démenti aux bruits absurdes répandus dépouiller de ses vêlements sacerdotaux, le fil lier

parmi la foule.

A ces mot» les cris cessent, la colère s'apaise et

place à une curiosité haletante.

Toutes les respirations sont suspendues , tous les yeux sont fixés sur un point,

A nn signe de Timothéc les soldats s'avancent vers la fournaise , armés de marteaux el de pioches ; mais aux premières briques qui tombent sous leurs coups, un tourbillon de flamme s'échappe subitement «lu foyer el les? réduit en cendres.

A l'instant même les murs tombent comme par enchantement , el au milieu d'une clarté éblouissante le saint évêque apparaît dans toute sa gloire. Le feu n'avait pas touché un seul cheveu de son front, la fumée n'avait pas terni la blancheur de ses vêtements. Un essaim de petits chérubins soutenaient au-dessus de sa tète une auréole éclatante, et une musique invisible, dont les accords célestes étaient réglés par la harpe des séraphins, accompagnait son chant.

Alors saint Janvier se mil à marcher de loua en large sur les charbons ardcnls, afin de bien convaincre les incrédules que le feu de la terre ne pouvait rien sur les élus du Soigneur; puis comme on aurait pu douter encore de la réalité du miracle, voulant prouver sans réplique que c'était bien lui, homme de cliairctde sang, el non pas un esprit, pas un fantôme, pas une apparition surhumaine que l'on venait de voir, saint Janvier rentra lui-même dans sa prison et se remit à la disposition du préfet.

A la vue de ce qui venait de se passer , Timolhée l'était senti pris d'une telle frayeur que, craignant quelque révolle, il s'était réfugié dans le temple de Jupiter; ce fut là qu'il apprit que le saint, qui pouvait, au milieu de l'enthousiasme général dont ce miracle l'avait fait l'objet, s'éloigner el se soustraire à son pouvoir, élail au contraire rentré dans sa prison, el y attendait le nouveau supplice qu'il lui plairait de lui infliger.

Celle nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance toute sa colère.

Il descendit dans la prison du martyr pour acquérir la certitude qu'il avait bien affaire à l'évêque de Bénévenl lui même, et non point à quelque spectre que la magie eiU fait survivre à sou corps.

En conséquence, et pour qu'il ne lui restai aucun doute à ce sujet, après avoir tàté saint Janvier

ALEXANDRE DrMAS.— TOME VII.

à une colonne que la vénération des fidèles a conservée jusqu'à nos jours comme un nouveau témoin du martyre du saint, cl le fit foueiter par ses licteurs jusqu'à ce que le sang jaillit. Alors il trempa dans ce sang le coin de sa loge, el s'assura que c'était bien du sang humain el non quelque liqueur rouge qui en avait l'apparence; pui«, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient fût appliqué à la torlure.

La lorlurc fui longue el douloureuse ; saint Janvier en sortit les chairs meurtries el les os disloqués, mais pendant tout le temps qu'elle dura les bourreaux ne purent lui arracher une plainte. Lorsque les souffrances devenaient insupportables , saint Janvier louait le Seigneur.

Timolhée, voyant que la question n'avait d'autre résultat pour lui que de le faire souffrir, décida que saint Janvier serait jeté dans le cirque et exposé aux tigres et aux lions; seulement il hésita quelque temps pour savoir si l'exécution aurait lieu dans le cirque de Pouzzolcs ou de Nola, enfin il se décida pour celui de Pouzzoles.

Un double calcul présida à cette décision : d'abord le cirque de Pouzzoles était plus vaste que celui de Nola, et par conséquent pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs ; et puis, une telle fermcnlalion sciait manifestée à la suite du premier miracle, qu'il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout à craindre si le martyr sortait triomphant d'une seconde épreuve.

Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sûr cl le plus cruel de transporter le saint d'une ville à l'autre, on vint lut dire que saint Janvier, parfaitement guéri de la torture de la veille, pouvait faire le voyage à pied.

A celle nouvelle, une idée infernale traversa l'esprit de Timolhée : il avisa que ce serail faire merveille que d'ajouler la honte à la douleur, el imagina de faire traîner son char, de Nola à Pouzzoles, par le sainl évêque el par ses deux compagnons, les diacres Sosius et Proculus.

Il espérait ainsi , ou quelles trois martyrs tomberaient d'épuisement ou de douleur au milieu de la roule, ou qu'ils arriveraient au lieu de leur supplice tellement humiliés el fléu is par les huées de la populace que leur sort n'inspirerait plus ni pitié ni rcgrels.

La chose fut donc exécutée comme l'avait décidé le proconsul.

On atlcla saint Janvier au char consulaire , entre ! Sosius et Proculus ; et Timolhée s'y étant assis, inlima à ses licteurs l'injonction de frapper de verges les troi8patieni8 chaque fois qu'ils s'arrêteraient ou seulement ralentiraient le pas ; puis il donna l'ordre du départ en levant sur eux le fouet dont lui-même était armé.

Mais Dieu ne permit même pas que le fouet levé sur les martyrs retombât sur eux. Saint Janvier, 8'élançant d'un bond, cniralnaavec lui ces deux compagnons renversant sur son passage soldats, licteurs et curieux.

Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les épaules des trois hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangéliques à l'aide desquelles les messagers du ciel traversent l'Empirée avec la rapidité de l'éclair ; mais la vérité est que le char s'éloigna , emporté par une telle rapidité , qu'il laissa bientôt derrière lui non-seulement la foule des piétons, mais les cavaliers romains , qui lancèrent inutilement leurs montures à sa poursuite , cl le virent bientôt disparaître au milieu d'un nuage de poussière.

Ce n'était pas â cela que s'était attendu le proconsul ; il ne s'était occupé que des moyens de pousser son saint attelage en avant cl non de le retenir; aussi, se trouvant emporté avec une rapidité dont les oiseaux de l'air pouvaient à peine donner une idée, il ne songea qu'à se cramponner aux rebords du char pour ne point être renversé ; mais bientôt un vertige le prit ; il lui sembla que le char cessait de loucher la terre, que lous les objets, emportés d'une course égale à la sienne , fuyaient en arrière, tandis que lui s'élançail en avant, ha lumière manqua à ses yeux, le souffle à sa bouche, l'équilibre à son corps ; il se laissa tomber à genoux au fond du char, pale, haletant, les mains jointes.

Mais les irois saints ne pouvaient le voir, emportés qu'ils semblaient être eux-mêmes par une puissance surhumaine. Enfin, arrivé à la colline d'Antignano, à l'endroit même où Ton trouve encore aujourd'hui une petite chapelle élevée en mémoire de ce miraculeux événement, le proconsul , rassemblant toutes les forces ifc son agonie, poussa un tel cri de détresse cl de douleur, que saint Janvier l'entendit malgré le bruissement des roues, et que, s'arrêlanl avec ses deux compagnons cl se retournant vers son juge, il lui demanda d'une voix fraîche cl reposée qui ne trahissait point la moindre lassitude :

— Qu'y a-t-il, malire?

UCOLO.

Mais Timolhée resta quelque lemps sans pouvoir articuler une seule parole, tandis que les deux diacres profitaient de cel instant de halle pour respirer à pleine poitrine.

Saint Janvier au bout de quelques secondes renouvela sa question.

— Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul.

— Relayons, répondit saint Janvier.

Timolhée descendit de son char , mais les trois

saints restèrent attachés a leur chaîne, et cependant, h l'émotion* du proconsul , à la sueur qui coulait de son front , au souffle précipité qui sortait de sa poitrine, on eût pu croire que c'était lui qui avait jusqu'alors été allelé h la place des chevaux , et que c'étaient les trois saints qui avaienl tenu la place du maître.

Mais dès que le proconsul senlil son pied affermi sur la terre, el que, par conséquent , il se vit hors de danger, sa haine et sa colère le reprirent, et s'avançant vers saint Janvier, le fouet levé :

— Pourquoi, lui dit-il, m'a 8- lu conduit de Nola ici avec une si grande rapidité?

— Ne m'avais-tu pas commandé d'aller le plus vite que je pourrais?

— Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de mes cavaliers qui étaient les mieux montés cl qui n'onl pu le suivre?

— J'ignorais moi-même de quel pas j'irais, quand les anges m'onl prêté leurs ailes.

— Ainsi lu crois que l'assistance que lu as reçue vient de ton Dieu?

— Tout vient de lui.

— Et tu persistes dans ton hérésie?

— La religion du Christ est la seule vraie , la seule pure, la seule digne du Seigneur.

— Tu sais quelle mort t'attend à l'autre bout de la route, reprit le proconsul.

— Ce n'est pas moi qui ai demandé à m'arrèler, répondit saint Janvier.

— C'est juste, répondit Timolhée; aussi allonsnous repartir.

— A tes ordres, maître.

— Ainsi, je vais remonter dans mon char.

— Remonte.

— Mais écoute-moi bien.

— J'écoute.

— C'est à la condition que tu n'iras plus du train que tu as été.

i.e cor

— J'irai du train que lu voudras.

— Le promets-tu ?

— Je le promets.

— Sur la parole de noble ?

— Sur ma foi de clirélien.

— C'est bien.

— Es-lu prêt, maître?

— Allons, dil le proconsul.

— Allons, mes frères, dit sainl Janvier a ses compagnons, faisons ce qui nous esl ordonné.

El le ebar reparlil de nouveau; mais le sainl, observant scrupuleusement la promesse qu'il avait faite, ne mareba plus qu'au pas, ou tout au plus au petil irol; encore se lournait-il de temps en temps vers Timolbée pour lui demander si c'était là l'allure qui lui convenait.

Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent sur la place de Pouzzoles, où pas une âme n'attendait le proconsul, car ils avaient marebé d'un tel train que la nouvelle de leur arrivée n'avait pu les précéder. Aucun ordre n'était donc donné pour le supplice : aussi force fut à Timolbée de le remettre à un autre moment ; il se la donc purement et simplement conduire à son palais, et , appelant ses esclaves , il ordonna que les trois sainls fussent dételés et conduits dans les prisons de Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Après quoi, brisé de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits.

Le matin du quatrième jour, la foule se pressait sur les gradins de l'amphithéâtre : elle y était accourue sur tous les points de la Campanie , car cet amphithéâtre était un des plus beaux de la province, et c 'était pour lui qu'on réservait les ligres et les lions les plus féroces qui, envoyés d'Afrique à Rome, abordaient et se reposaient un instant à Naples.

C'élail dans ce même ampbilbéàire, dont les ruines existent encore aujourd'hui , que Néron, deux cent irenle ans auparavant, avail donné une fêle à Tiridale. Toul avait été préparé pour frapper d'élonnemenl le roi d'Arménie : les animaux les plus puissants et les gladiateurs les plus adroits s'étaient exercés devanl lui ; mais lui était resté impassible et froid à ce spcclacle , et lorsque Néron lui demanda ce qu'il pensait de ces bomuics dont les ellorls surbuinains avaient forcé le cirque d'éclater en tonnerres d'applaudissements, Tiridale, sans rien répondre, s'était levé en souriant, cl, lançanlson javelot dans le cirque, il avail percé de pari eu part deux taureaux d'un seul coup.

ICOEO. 107

A peine le proconsul y cui-il pris place sur son trône au milieu de ses licteurs, que les trois saints , amenés par son ordre , furent placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient ôlre introduits. A un signe du proconsul , la grille s'ouvrit et les animaux de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente mille spectateurs battirent des maint avec joie; de leur côté, les animaux étonnés répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes les voix et tous les applaudissements. Puis, excités par les cris de la multitude , dévorés par la faim à laquelle depuis trois jours leurs gardiens les condamnaient , allécbés par l'odeur de la ebair bumainc dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à secouer leurs crinières , les ligres à bondir ei les hyènes à lécber leurs lèvres. Mais l'étonnemcnl du proconsul fut grand lorsqu'il vil les lions , lesfigreset les byènes se coueberaux pieds des trois martyrs, pleins de respect cl d'obéissance, tandis que saint Janvier, toujours calme, toujours souriant, levait la main droite el bénissait les spectateurs.

Au même instanl , le proconsul senlit descendre sur ses yeux comme un nuage ; l'anipbiihéàirc se déroba à sa vue, ses paupières se collèrent, cl il fut plongé tout à coup dans les ténèbres. Mais l'aveuglement n'élail rien en comparaison de la souffrance, car à ebaque pulsation de l'artère il semblait au malbeurcux qu'un fer rouge perçait 8es prunelles. La prédiction de saint Janvier s'accomplissait.

Timolbée essaya d'abord de dompter sa douleur cl d étouffer ses plaintes devanl la multitude; mais, oubliant bientôt sa fierté el sa haine , il lendit les mains vers le saint, et le supplia à haute voix de lui rendre la vue el'de le délivrer de ses atroces souffrances.

Saint Janvier s'avança doucement vers lui au milieu de l'allenlion générale , el prononça celle courlc prière :

— Mon Seigneur Jésus-Christ , pardonnez à cet homme tout le mal qu'il m'a fait, et rendez-lui la lumière, afin que ce dernier miracle que vous daignerez opérer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son esprit et le retenir encore sur le bord de l'abîme où le malheureux va tomber sans retour. En même temps , je vous supplie , ô mon Dieu ! de loucher le cœur de tous les hommes de bonne volonlé qui se trouvent dans cette enceinte; que

m LE COI

voire grâce descende sur eus et les arrache aux ténèbres du paganisme.

Puis élevant la voix et touchant de l'index les paupières du proconsul , il ajouta :

— Timoihée , préfet de la Campanie , ouvre les yeux et sois délivré de les souffrances, au nom du l'ère , du Fils ei du Saint-Esprit !

— Amen! répondirent les deux diacres.

ElTiinoiliée ouvrit les yeux, et sa guérison s'opéra

d'une manière si prompte et si complète qu'il ne se souvenait même plus d'avoir éprouvé aucune douleur.

A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levèrent, cl d'une seule voix , d'un seul cri, d'un seul élan , demandèrent à recevoir le baptême.

Quant à Timolliée, il rentra au palais, et, voyant que le feu était impuissant cl les animaux indociles, il ordonna que les trois saints fussent mis à mort par le glaive.

Ce fut par une belle matinée d'automne, le 1 9 septembre de l'année 305, que saint Janvier, accompagné des deux diacres Proculus et Sosius, fut conduit au forum de Yulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier supplice. Près de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains une large épée à deux irauchanls, et deux légions romaines, armées de fortes pièces , précédaient ou suivaient le cortège, pour ôter au peuple de Pouzzoles louie velléité de résistance. Pas un cri, pas une plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblante ; un silence de mort planait sur la ville entière, silence qui n'élait interrompu que par le piétinement des chevaux et par le bruit des armures.

Saint Janvier n'avait pas fait une cinquantaine de pas dans la direction du forum , où son exécution devait avoir lieu, lorsque, au tournant d'une rue, il fut abordé par un pauvre mendiant qui avait ou toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu'à lui , accablé qu'il était par le double malheur de la cécité et de la vieillesse. Le vieillard s'avançait en levant le menton et en étendant les bras devant lui, se dirigeant vers la personne qu'il cherchait avec cet instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sûreté que le regard le plus clairvoyant. Dès qu'il se crut assez près de saint

Janvier pour être entendu, le malheureux, redoublant d'efforlselde zèle, s'écria d'une voix haute et perçante :

— Mon père! mon père! où èles-vous , que je puisse me jeter à vos genoux?

— Par ici , mon fils , répondit saint Janvier en s'arrêlant pour écouler le vieillard.

— Mon père! mon père! pourrais-je être assez heureux pour baiser la poussière que vos pieds ont foulée?

— Cet homme est fou , dit le bourreau en haussant les épaules.

— Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la grâce de Dieu est avec lui.

Le bourreau s'écarla, el l'aveugle put enfin s'agenouiller devant le saint.

— Que me veux-tu, mon fils? demanda saint Janvier.

— Mon père , je vous prie de me donner un souvenir de vous ; je le garderai jusqu'à la fin de ni-'S jours, cl cela me portera bonheur dans celle vie et dans l'autre.

— Cet homme est fou ! dit le bourreau avec un sourire de mépris. Comment! lui dit-il, ne sais-iu pas qu'il n'a plus rien à lui ? Tu demandes I aumône à un homme qui va mourir !

— Cela n'est pas bien sûr , dit le vieillard en secouant la tête , ce n'est pas la première fois qu'il vous échappe.

— Sois tranquille , répondit le bourreau , celle fois il aura affaire à moi.

— Serait-il vrai , mon père ? Vous qui avez triomphé du feu, de la torture el des animaux féroces, vous laisscrez-vous tuer par cet homme ?

— Mon heure est venue, répondit le martyr avec joie ; mon exil est fini , il est lemps que je retourne dans ma patrie. Écoute, mon lils, interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec lequel on doit me bander les yeux à mon dernier moment : je te le laisserai après ma mort.

— Et comment irai-je le chercher? dit le vieillard , les soldats ne me laisseront pas approcher de vous.

— Eh bien ! répondit saint Jauvicr, je te l'apporterai moi-même.

— Merci , mon père.

— Adieu , mou lils.

L'aveugle s'éloigna cl le cortège reprit sa marche. Arrivés au forum de Vulcano , les trois saints s'age-

le cor

nonillèreni , cl saint Janvier, d'une voix ferme et sonore, prononça ce» paroles :

— Dieu de miséricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous allons verser calmer voire colère et faire cesser les persécutions des lyrans conlre votre sainte Église.

Puis il se leva , et après avoir embrassé tendrement ses deux compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son œuvre de sang, l.e bourreau trancha d'abord les lêles de. Proculus et de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du Seigneur. Mais comme il s'approchait de saint Janvier, un tremblement convulsiflc saisit tout à coup, el Cépée lui tomba des mains sans qu'il eût la force de se courber pour la ramasser.

Alors saint Janvier se banda lui-même les yeux ; puis, portant la main à son cou :

— Eh bien ! dit-il au bourreau , qu'atlcnds-lu , mon frère?

— Je ne pourrai jamais relever cette épée, dit le bourreau, si lu ne m'en donnes pas la permission.

— Non-seulement je le le permets , frère , mais je t'en prie.

A ces mots; , le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et levant l'épée h deux mains, il en frappa le saint avec lanl de vigueur, que non-seulement la tète , mais un doigl aussi furent emportés •lu même coup.

Quant à la prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de mourir , elle fut sans doute agréée par le Seigneur, car, la môme année , Constantin , «échappant de Rome , alla trouver son père el fut nommé par lui son héritier et son successeur dans l'empire. Si donc tout elïci doit se reporter à sa cause, c'est de la mort de saint Janvier et de ses deux diacres Proculus el Sosius que date le triomphe de l'Église.

Après Texécuiion , comme les soldais cl le bourreau «acheminaient vers la maison de Timothée pour lui rendre compte de la mort de «on ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrèrent le mendiant à la môme place où ils l'avaient laissé. Le» soldats s'arrètèrcnl pour s'amuser un peu aux dépens du vieillard , el le bourreau lui demanda en ricanant :

— Eh bien ! l'aveugle, a«-lu reçu le souvenir qu'on t'avait promis?

— 0 impies que vous êtes ! s'écria le vieillard en ouvrant les yeux brusquement el fixant sur tous ceux

ICOLO. 100

qui l'entouraient un regard clair et limpide , nonseulement j'ai reçu le bandeau des mains du saint lui-même, qui vient de m'apparaitre tout à l'heure, mais en appliquant ce bandeau sur mes yeux j'ai recouvré la vue, moi qui étais aveugle de naissance. Et maintenant, malheur à loi qui as osé porter la main sur le martyr du Cbrisl ! Malheur à celui qui a ordonné sa morl ! Malheur à tous ceux qui s'en sont rendus complices ! Malheur à vous, malheur !

Les soldats se hâtèrent de quitter le vieillard , el le bourreau les devançait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au tyran. Mais la maison du proconsul était vide el déserte, les enclaves l'avaient pillée , les femmes l'avaienl abandonnée avec horreur. Tout le monde s'éloignait de ce lieu de désolation comme si la main de Dieu l'eût marqué d'un signe maudit, l.e bourreau cl son escorte , m; comprenant rien à ce qui se passait, résolurent d'avancer hardiment; mais au premier pas qu'ils firent dans l'intérieur de la maison , ils tombèrent roides inorls. Timothée n'était plus qu'un cadavre informe cl pourri , cl les émanation! pestilentielles qui s'exhalaient de son corps avaient suffi pour asphyxier d'un seul coup les misérables complices de ses iniquités.

Cependant , dès que la nuit fui venue , le mendiant s'en alla au forum de Vulcano pour recueillir les restes sacrés du saint évèque. La lune, qui venait de se lever, répandit sa lumière argcniée sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de telle sorte qu'on pouvait distinguer le moindre objel dans tous ses détails.

Comme. le vieillard marchait lentement et regardait amour de lui pour voir s'il n'était pas suivi par quelque espion , il aperçut à l'autre bout du forum une vieille femme à peu près de «on âge qui s'avançait avec les mômes précautions.

— Bonjour, mon frère, dit la femme.

— Bonjour, ma sœur, répondit le vieillard.

— Qui ètes-vous, mon frère?

— Je suis un ami de saint Janvier. Et vous , ma sœur?

— Moi, je suis sa parente.

— De quel pays êlcs-vous?

— De Naples. El vous ?

— De Pouzzoles.

— Puis-jc savoir quel motif vous amène ici à celle heure?

— Je vous le dirai quand vous m'aurez expliqué le but de votre voyage nocturne.

MO

— Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier.

— El moi je viens pour enterrer «on corps.

— El qui vous a chargé de remplir ce devoir, qui n'appartient d'ordinaire qu'aux parents du défunt !

— Ccst saint Janvier lui-même, qui m'esl apparu peu d'instants après sa mort.

— Quelle heure pouvail-il dire lorsque le saint vous est apparu ?

— A peu près la troisième heure du jour.

— Cela m'étonne, mon frère, car à la même heure il csl venu me voir el m'a ordonné de me rendre ici à la nuit tombante.

— Il y a miracle, ma sœur, il y a miracle. Ecoutez-moi , et je vous raconterai ce que le saint a fait en ma faveur.

— Je vous écoute, puis je vous raconterai à mon tour ce qu'il a fait en la mienne; car, ainsi que vous le dilcs, il y a miracle, mon frère, il y a miracle.

— Sachez, d'ahord que j étais aveugle.

— El moi percluse.

— Il a commencé par me rendre la vue.

— Il m'a rendu l'usage des jambes.

— J'étais mendiant.

— J'étais mendiante.

— Il m'a assure que je ne manquerai de rien jusqu'à la lin de mes jours.

— Il m'a promis que je ne souffrirai plus icibas.

— J'ai osé lut demander un souvenir de son affection.

— Je l'ai prié de me donner un gage de son amiiié.

— Voici le même linge qui a servi à bander ses yeux au moment de sa mort.

— Voici les deux liolcs qui ont servi a célébrer sa dernière messe.

— Soyez bénie , ma sœur, car je vois bien maintenant que vous êtes sa parente.

— Soyez héni , mon frère , car je ne doute plus que vous étiez son ami.

— A propos, j'oubliais une chose.

— Laquelle, mon frère?

— Il m'a recommande de chercher un doigt qui a dû lui être coupé en même temps que sa tête, el de le réunir à ses saintes reliques.

— Il m'a bien dit de môme que je trouverai dans son sang un petit fétu de paille, el m'a ordonné de le garder avec soin daus la plus petite des deux fioles.

— Cherchons.

LE CORRICOLO

— Cela ne doit pas être bien loin.

— Heureusement la lune nous éclaire.

— C'esl encore un bienfait du saint , car depuis un mois le ciel élail couvert de nuages.

— Voici le doigt que je cherchais.

— Voici le fétu dont il m'a parlé.

El tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait

dans un coffre le corps et la lète du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, recueillait avec une éponge jusqu'à la dernière goutte de son sang précieux , el en remplissait les deux fioles que le saint lui avait données lui-même à cet effet.

C'esl ce même sang qui , depuis quinze siècles , se met en ébullilion toutes les fois qu'on le rapproche de la lêle du saint , el c'esl dans celle ébullilion prodigieuse el inexplicable que consiste le miracle de saint Janvier.

Voilà ce que Dieu fil de saint Janvier ; maintenant voyons ce qu'en fireul les hommes.

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