‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 22 sur 212 · LA BÉNÉDICTION PATERNELLE · texte numérisé non relu

LA BÉNÉDICTION PATERNELLE

Pendant cinq ans , on ignora complètement ce que le prince de*" était devenu. Son banquier seulement lui faisait régulièrement passer des sommes considérables , tantôt en France , tantôt en Angleterre , tantôt en Allemagne. Enfin, un beau jour on le vil reparaître à Naples , mari d'une jeune Anglaise qu'il avait épousée, et père de deux jolis enfants que le ciel, dans son étemel sourire pour lui, avait faits l'un garçon et l'autre 611e.

Nous ne dirons qu'un mol du garçon ; puis nous le quitterons pour revenir à la fille, dont les malheurs vont faire à peu près à eux seuls les frais de cet intéressant chapitre.

Le garçon était le portrait vivant de son père. Aussi, à la première vue , n'y eut-il pas de doute à tapies que le don fatal de la jellalure ne dût se continuer dans la ligne masculine du prince.

Quant à la fille , c'était une délicieuse personne , qui réunissait en elle seule les deux types des beautés italienne et anglaise : elle avait de longs cheveux noirs , de beaux yeux bleus , le teint blanc cl mal comme un lis, des dents petilcs et brillantes comme des perles, les lèvres rouges comme une cerise.

l .i mère seule se chargea de l'éducation de cette ravissante enfant; elle grandit à son ombre, gracieuse et fraîche comme une fleur de printemps.

A quinze ans, c'était le miracle de Naples; la première chose qu'on demandait aux étrangers était s'ils avaient vu la charmante princesse de"'.

Il va sans dire que pendant ces quinze ans l'étoile funeste du prince était constamment restée la même ; seulement a ses besicles il avait joint une énorme tabatière , ce qui doublait encore , s'il faut en croire les traditions, la maligne influence à laquelle étaient constamment soumis ceux qui se trouvaient en contact avec lui.

Au milieu de tous les jeunes seigneurs qui bourdonnaient autour d'elle, la belle Elena (c'était ainsi que se nommait la fille du prince de"*) avait remarqué le comte de F"* , second fils d'un des plus riches et des plus aristocratiques patriciens de la ville de Naples. Or, comme le droit d'aînesse était aboli dans le royaume des Dcux-Siciles , le comte de F"' ne se trouvait pas moins , tout puîné qu'il était, un parti fort sortahle pour notre héroïne, puisqu'il apportait en mariage quelque chose comme cent cinquante mille livres de rente, un noble nom, vingt-cinq ans et une belle figure.

Chose difficile à croire, c'était cette belle figure qui se trouvait le principal obstacle au mariage, non pas de la part de la jeune princesse , Dieu merci 1 elle , au contraire, appréciait ce don de la nature à sa valeur, et même au delà ; mais celle belle figure avait tant fait des siennes , elle avait tourné tant de têtes cl elle avait causé tant de scandale par la ville, que toutes les fois qu'il élail question du comte de F*"' devant le prince de"', il s'empressait de manifester son opinion sur les jeunes dissipés , et particulièrement sur celui-ci , lequel , au dire du prince, avait autant de bonnes fortunes que le roi Salomon.

Malheureusement, il arriva ce qui arrive toujours : ce fut du seul homme que n'aurait pas dû aimer Elena que la belle Elena devint amoureuse. Élail -ce par sympathie ou par esprilde contrariété? Je l'ignore. Élaii-ce parce qu'elle en pensait beaucoup de bien ou parce qu'on lui en avait dit beaucoup de mal ? Je ne sais. Mais tant il y a qu'elle en devint amoureuse, non pas de cet amour éphémère qu'un léger caprice fait nallre cl que la moindre opposition fait mourir, maisde cetamour ardent, profond, éternel, qui s'augmenlcdes difficultés qu'on lui oppose, qui se nourril des larmes qu'il répand, et qui , comme celui de Juliette et de Koméo, ne voit d'autre dénouaient à sa durée que l'autel ou la

Mais quoique le prince adorât sa fille , et justement même parce qu'il l'adorail , il se montrait de

plus en plus opposé a une union qui, selon lui, devait faire son malheur. Chaque jour il venail raconter à la pauvre Elena quelque tour nouveau à la manière de Faublas ou de Richelieu, dont le comte de F*" était le héros; mais, à^on grand étonneincul , celte nomenclature de méfaits , au lieu de diminuer l'amour de la jeune tille, ne faisait que l'augmenter.

Cet amour arriva bientôt à un point que ses belles joues pâlirent , que ses yeux , conservant le jour la trace des larmes de la nuit , commencèrent à perdre de leur éclat ; enfin qu'une mélancolie profonde s'emparanl d'elle, ses lèvres ne laissèrent plus passer que de ses rares sourires pareils aux pales rayons d'un soleil d'hiver. Une maladie de langueur se déclara.

l.c prince , horriblement inquiet du changement survenu chez Elena, attendit le médecin au moment où il sortait de la chambre de sa fille , et le supplia de lui dire ce qu'il pensait de son étal ; le médecin répondit qu'en celle circonstance moins qu'en toute autre la médecine pouvait se permettre de prédire l'avenir, attendu que la maladie de la jeune fille lui paraissait amenée par des causes purement morales, causes sur lesquelles la malade avait obstinément refusé de s'expliquer ; mais que, malgré ce refus, il n'en était pas moins sur qu'il y avait au fond de cette langueur, qui pouvait devenir mortelle , quelque secret dans lequel était sa guérison.

Ce secret n'en était pas un pour le prince. Aussi suivit-il les progrès du mal avec anxiété. Il tint bon encore deux ou trois mois ; mais au bout de ce temps, le médecin l'ayant prévenu que l'élat de la malade empirait de telle façon qu'il ne répondait plus d'elle, le prince, tout en demandant pardon à Dieu et à la morale de confier le bonheur de sa fille à un pareil homme, finit par dire un beau jour à Elena que , comme sa vie lui était plus chère que tout au monde , il consentait enfin à ce qu'elle épousât le comte de F*".

La pauvre Elena , qui ne s'attendait pas à cette bonne nouvelle , bondit de joie ; ses joues pâlies s'animèrent à l'instant du plus ravissant incarnat; ses yeux ternis lancèrent des éclairs ; enfin sa belle bouche attristée retrouva un de ses doux sourires qu'elle semblait à loul jamais avoir oubliés. Elle jeta ses bras amaigris autour du cou de son père, et, vu échange de son consentement , elle lui promit non-seulement de vivre, mais encore d'être heureuse.

Le prince secoua la tête tristement , la fatale réputation de son futur gendre lui revenant sans cesse à l'esprit.

Cependant , comme sa parole était donnée , il n'en consentit pas moins à ce qu'Elena fit connaître à Tinslant même à son prétendu, qui avait été sinon aussi malade, du moins aussi malheureux qu'elle, le changement inattendu qui s'opérait dans leur position.

Le comte de F"* accourut. En apprenant celle nouvelle inespérée, il avait failli devenir fou de joie.

Les deux amants, en se revoyant, ne purent pas échanger une seule parole : ils fondirent en larmes.

Le prince se relira tout en grommelant : cinq secondes de plus d'un pareil spectacle, il allait pleurer comme eux et avec eux.

Les refus du prince avaient fait tant de bruilqn'il comprit lui-même que, du moment où il cessait de s opposer à l'union des deux amants, mieux valait que le mariage eût lieu plus tél que plus lard. Le jour de la cérémonie fui donc fixé à trois semaines ; c'était juste le temps nécessaire à l'accomplissement des formalités d'usage.

Pendant ces trois semaines , le prince de*** reçut peut-être dix lettres anonymes , toutes remplies des plus graves accusations contre son futur gendre; c'étaient des Arianes délaissées qui le représentaient comme un amant sans foi ; c'étaient des mères éploréesqui l'accusaient d'être un père sans entrailles ; c'étaient enfin des deux parts des plainte* amèresqui venaient corroborer de plus en plus la première opinion que le prince avait conçue à l'endroit du comte de F"'. Mais le prince avait donné sa parole ; il voyait son heureuse enfant se reprendre chaque jour à la vie en se reprenant au bonheur. Il renferma toutes ses craintes au fond de son àmc, comprenant qu'après avoir cédé aux désirs d'Elena , ce serait la tuer maintenant que de lui retirer sa parole donnée.

Tout resta donc dans le stalu quo, et, le grand jour arrivé , l'auguste cérémonie eut lieu à la grande joie des jeunes époux et à l'admiration de tous les assistants , qui déclaraient à l'unanimité qu'on feraii inutilement loul le royaume des Deux-Sicile* pour trouver deux jeunes gens qui se convinssent davantage sous tous les rapports.

Le soir il y eut uu grand bal pendant lequel le jeune époux fut forl empressé et la belle épouse fori rougissante ; puis enfin vint l'heure de se retirer. Les

LE COF

invités disparurent le* uns après les autres : il ne resta plus dans le palais que les nouveaux mariés , le prince et la princesse. En voyant se rapprocher ainsi l'instant d'appartenir à un autre , Elena se jeta toute pleurante dans les bras de sa mère, tandis que le jeune comte secouait en riant la main du prince.

En ce moment celui-ci , oubliant tous ses préjugés contre son gendre , le prit dans un bras , prit sa fille dans l'autre , les embrassa tous les deux sur le front en s'écrianl : — Venez, cbers enfants, venez recevoir la bénédiction paternelle!

A ces mots tous deux , se laissant glisser de ses bras, tombèrent à ses genoux, et le prince, pour ne pas rester au-dessous de la situation, abaissa sur leurs têtes ses mains qu'il avait levées vers le ciel ; alors, ne trouvant rien de mieux à dire que les paroles que le Seigneur lui-même dit aux premiers époux :

— Croissez et multipliez! s'écria-l-il.

Puis, craignant de se laisser aller à une émotion qu'il regard-ail comme indigne d'un homme , il se retira dans son appartement , où au bout d'un quart d'heure la princesse vint le joindre, en lui annonçant que, selon toute probabilité, les deux jeunes époux étaient occupés à accomplir en ce moment même les paroles de la Genèse.

Le lendemain Elena, en revoyant son père, rougit prodigieusement ; de son côté le comte de F"* n'était pas exempt d'un certain embarras en abordant le prince; mais comme cet embarras et celte rougeur étaient assez naturels dans la position des parties, la princesse se contenta de répondre à cette rougeur par un baiser, et le prince à cet embarras par un sourire.

La journée se passa sans que le prince ni la princesse essayassent d'entrer dans aucun détail sur ce qui s'élaii passé entre les jeunes époux hors de leur présence; seulement, comme ils comprenaient leur situation , ils les laissèrent le plus qu'ils purent en téle à tète , et ne furent aucunement étonnés qu'ils passassent une partie de la journée renfermés dans leurs appartements. Néanmoins, on dina en famille , mais comme les époux paraissaient de plus en plus contraints et embarrassés, le prince et la princesse échangèrent un sourire d'intelligence ; et aussitôt le dessert achevé, ils annoncèrent à leurs enfants qu'ils avaient décidé d'aller passer quelques jours à la campagne, et que pendant ces quelques jours ils laissaient le palais de Naples à leur entière disposition.

ALKXANDHK Dl MAS. — TOME VII.

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