‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 29 sur 212 · RIGOLO · texte numérisé non relu

RIGOLO

! heureusement don Gregorio avait la vue basse : aussi à côté de sa montre n'otibliait-il jamais de poser ses lunettes, d'abord pour regarder l'heure , ensuite pour surveiller ses fidèles ; car je ne sais pas si je vous ni dit, Excellence, que don Gregorio était curé de Porlici, cl que les habitants de Porlici avaient une dévotion particulière pour le mauvais larron.

— Oui, oui, continue...

— Or, comme c'est l'habitude à la campagne de s'agenouiller tout près de l'autel pour mieux entendre le Mémento...

— Ah ! je ne savais pas cela...

— C'est tout simple , Excellence ; chacun donne quelque chose au prêtre pour qu'il recommande à Dieu roii affaire , celui-ci sa récolle, celui-là ses troupeaux, un troisième ses vendanges ; de sorte que l'on n'est pas ftehé de savoir comment il s'acquitte de sa commission...

— Eh bien ! que faisait don Gregorio?

— Don Gregorio, tout en lisant son missel cl en regardant son heure, jetait de temps en temps un petit coup d'œil à ses voisins pour voir s'ils ne s'approchaient pas trop de sa montre.

— Je comprends.

— Vous voyez donc, Excellence, que ce n'était pas chose facile que de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui eut été un obstacle insurmontable pour tout le monde, ne fut qu'un jeu pour le neveu du curé. Son oncle était myope ; il s'agissait de le rendre aveugle, voilà loul. Que fail donc le petit brigand ? Au moment où don Gregorio passait sa chasuble , il colle deux grands pains à cacheter sur les deux verres des lunettes, avec une telle rapidité cl une telle adresse, que le digne curé, ne le croyant pas même dans la sacristie, l'appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie précédé de son neveu, il monie à l'autel , ouvre son Évangile, relève sa chasuble el sa soutane , tire la montre de son gousset el la pose devanl lui , toul en priant ses ouailles de ne pas trop se presser; en même temps il fouille dans l'autre poche , prend ses lunettes , cl les enfourche majestueusement sur son nez.

— Jésus-Maria! »'écria le pauvre curé dans son latin , je n'y vois pas clair, je n'y vois plus du tout , je suis aveugle !

Le lour était fait : la montre était passée de l'oncle au neveu. Où chercher le voleur quand on a

l'avantage d'êirc curé de Porlici , ei que soupçonner un seul c'est évidemment faire tort à tous les autres?

— En effet , la chose doit être embarrassante. Mais par quel enchaînement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu le capucin de Résina ?

— Depuis son premier vol , sa vie entière n'a été qu'un pillage continuel de couvents, de monastères et d'églises. Le diable en personne n'aurait pu imaginer toutes les abominations qu'il a su mettre en œuvre , et toujours avec un succès qui tenait du miracle. Croiriez-vous enfin, Excellence, qu'il s'est servi des choses les plus saintes pour commettre ses crimes les plus audacieux? Autant de cérémonies religieuses , autant de prétextes d'effraction et d'escalade ; autant de baptêmes , d'enterrements , de mariages, autant de primes prélevées sur la bourse du prochain ; autant de sacrements , auianl de vols. Pour vous conter un seul de ses tours : il va se confesser un jour au trésorier de la chapelle de Saint- Janvier, qui a le privilège de donner l'absolution des péchés les plus énormes :

— Mon père, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j'ai commis un crime horrible.

— Mon fils, la miséricorde de Dieu est sans bornes , et je liens de notre saint-père le pape «les pouvoirs illimités pour vous absoudre ; avouez-moi donc votre crime , et ayez toute confiance dans la bonté du Seigneur...

— J'ai volé un bon prêtre au moment même où j'étais agenouillé humblement a ses pieds pour me confesser.

— C'est très-grave, mon fils, cl vous avez encouru l'excommunication...

— Vous le voyez, mon père...

— Cependant Dieu est miséricordieux , et il veut la conversion , non pas la mort du pécheur.

— Vous croyez donc , mon père , qu'il me le pardonnera ?

— Je l'espère ; vous repentez-vous, mon fils?

— De lotit mon cœur.

— Alors je vous absous , au nom du Père , du Fils et du S i i -Esprit.

— Ainsi 8oil-il, répondit le voleur en se relevant; et il s'éloigna d'un air humble et contrit.

Lorsque le brave trésorier voulut se lever à son tour pour monter dans sa chambre , il s'aperçut que les boucles d'argent qui retenaient ses souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prêtre en dut

LE CORRICOLO

être furieux , et si l'archevêque de Naplcs a dû solliciter du roi l'arrestation du bandit.

— El jamais on n'en esl venu à bout?

— Jamais ; le diable lui-même y eût perdu sa peine. Enfin le ministre de la police, désespéra*! de le faire arrêter, l'amnistia , à la condition qu'il eût à choisir un élat, et à se conduire désormais en honnête homme. Ce fut alors qu'il demanda impudemment à se faire capucin. Mais ce n'était pas assez de la parole du ministre ; il fallait l'autorisation de l'archevêque pour revêtir l'habit religieux, et l'archevêque élail irop bien renseigné sur ses faits cl gestes pour lui accorder une pareille autorisation.

— Diable ! El comment se lira-t-il de celle nouvelle difficulté?

— Oh! ce n'en fut pas une pour lui. — Ali! s'écria-l-il en souriant , monseigneur ne veul pas me donner la permission; eh bien! je la volerai.— Comme il savait contrefaire différentes écritures , il se fabriqua d'abord un certificat en toule règle , et imita parfaitement la signature de l'archevêque. Restait le point le plus difficile : le certificat était nul sans le sceau pontifical , el ce sceau , monseigneur l'appliquait lui-même et le portait nuit el jour à son doigt , dans une bague enrichie de diamanis magnifiques. Il s'agissait donc de voler celle bague. Le brigand ne fut pas longtemps à prendre son parti : il loua une petite chambre à deux pas de l'archevêché , s'étendit sur un grabat comme un homme prêt à rendre son aiuc , fil appeler un confesseur, cl, après avoir reçu avec humilité profonde et une dévotion exemplaire les sacrements de l'Église, il demanda en grâce que l'archevêque en personne vint lui administrer l'extrême - onction , ajoutant qu'il avait à lui confier un secret duquel dépendait le salut de son âme. Comme le cas était urgenl et que le moribond paraissait n'avoir plus que quelques instants à vivre, l'archevêque s'empressa de se rendre à la prière du bandit ; et , après avoir signé son fronl , sa bouche el sa poitrine de l'huile bénile , se baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupées déjà par le râle de l'agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprême effort , et , prenant la main de l'archevêque , murmura ces mots à l'oreille du prélat: — Courez chez vous, monseigneur; tandis que j'expire ici, mes complices niellent le feu à votre palais.

L'archevêque n'en voulut pas entendre davantage; il sauta l'escalier eu trois bonds, traversa la

LE CGRIUCOLO.

rue d'un seul pas, el lit sonner la cloche d'alarme. < Il n'y avait ni feu , ni complot , ni voleur ; seulement , lorsque Son Eminence fut revenue de son eflroi , elle «'aperçut que sa bague avait disparu.

i reçut une lettre conçue

< Monseigneur, j'ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague à la condition que vous ne vous opposerez pas plus longtemps à ma vocation.

c Signé: Frère Pif.tro , le bandit. »

A dater de ce jour, personne ne songea plus à s'opposer à la vocation de Piclro : il peignit luimême sa petite chapelle des âmes du purgatoire , cl il demanda l'aumône aux voyageurs en leur mettant le couteau ou le pistolet sous la gorge.

— Mais la peur le fait divaguer, mon pauvre Francesco ; cet homme me parait vieux el infirme , et

rme il ne nous a montré que sa bourse. j! le scélérat ! s'écria Francesco avec un noufrisson ; mais c'est là son poignard , ce sont là ses pistolets , c'est là sa carabine. D'abord âge , infirmités, dévotion, tout cela n'est que comédie. Il vous avalerait en irois bouchées un régiment de dragons. Ensuite , rien qu'eu vous montrant sa i , il vous dit : L'argenl ou la vie ; c'est sa Il vous la présente d'abord du côlé des du purgatoire. Si vous lui faites l'aumône à première sommation, tout esl dit, il vous remercie el vous laisse aller en paix ; mais si vous le refusez, il tourne la bourse de l'autre côlé : el savez- vous ce qu'il y a de l'autre côlé? Son propre poriraii dans son ancien cosiurae de brigand, armé d'un énorme couteau , et au bas du poriraii on lit en lettres rouges : Pietro le Ba.idit.

— El si on ne lient pas compte des deux avis?

— Alors on peut faire son paquet el se préparer à partir pour l'autre monde. Mais cela n'est jamais arrivé. Il est trop connu dans le pays.

A ma grande satisfaction , Francesco, toujours l'impression de sa terreur, n'osa plus railler les que nous rencontrâmes sur noire roule, se découvrit respeclucusemenl devant la croix de Portici , et récita une double prière en repassant devant les statues de saint Janvier el de saint Antoine.

Honneur au capucin de Résina ! Il venait de convertir le dernier voliairicn de notre époque.

saint joskpii.

Nous avons vu le lazzaronc dans sa vie publique el dans sa vie privée ; nous l'avons vu dans ses rapports avec l'étranger cl dans ses rapports avec ses compatriotes ; or comme l'incrédulité de Francesco pourrait fausser le jugement de nos lecteurs à l'cndroii de ses confrères, montrons maintenant le lazzaronc dans ses relaiions avec l'Église.

Un moine prend un baiclier au Môle.

— Où allons-nous, mon père?

— Au Pausilippe, dit le moine.

El le batelier se met à ramer de mauvaise humeur; le moine ne paye jamais son passage. Par hasard il offre une prise de tabac , voilà (oui. Cependant il esl inouï qu'un balelier ail refusé le passage à un moine.

Au bout de dix minutes , le moine seul quelque chose qui grouille dans ses jambes.

— Qu'est cela ? demande-l-il.

— Un enfant, répond le balelier.

— A loi?

— Ou le dit.

— Mais tu n'en es pas sur?

— Qui esl sûr de cela ?

— Vous autres moins que personne.

— Pourquoi nous autres moins que personne?

— Vous n'élcs jamais à la maison.

— Cest vrai : heureusement que nous avons un moyen de nous assurer de la vérité si l'enfant esl de

— Lequel?

— Nous le gardons jusqu'à cinq ans.

— Après?

— A cinq ans nous lui faisons faire une promenade eu mer.

— El puis ?

— El puis , quand nous sommes à la hauteur de Capri ou dans le golfe de Baya, nous le jelousà l'eau.

— Eh bien ?

— Eh bien ! s'il nage tout seul , il n'y a pas de doute sur la paternité.

— Mais s'il ne nage pas?

— Ah! s'il ne nage pas , c esl toui le contraire. Nous sommes sûrs de la chose comme si nous l'avions vue de nos deux yeux.

m LE COI

— Alors que faites-vous de l'enfant ?

— Ce que nous en faisons ?

-Oui.

— Que voulez-vous , mon père ! comme au bout du compte ce n'est pas sa faute , à ce pauvre petit , cl qu'il n'a pas demandé à venir au monde , nous plongeons après lui et nous le relirons de l'eau.

— Ensuite?

— Ensuite nous le rapportons à la maison.

— Et puis?

— El puis nous lui donnons sa nourriture; c'est ce que nous lui devons. Mais quant à son éducation, c'est autre chose ; cela ne nous regarde pas. De sorte que , vous comprenez , mon père , il devient un affreux garnement sans foi ni loi , ne croyant ni à Dieu ni aux saints, maugréant , jurant, blasphémant ; mais lorsqu'il a atteint sa quinzième année , quand il n'est plus bon à rien au monde , nous en faisons...

— Vous en faile8 quoi? Voyons , achève.

— Nous en faisons un moine , mon père.

Il ne faut cependant pas croire que le lazzaronc Koitvollairicn, matérialisleou athée; le lazzarone croit en Dieu, espère en l'immortalité de l'âme, cl , toul en raillant le mauvais moine, il respecte le bon prêtre.

H y en avait un qui faisait faire aux lazzaroni toul te qu'il voulait. Ce prêtre , c'était le célèbre padre Rocco , dont nous avons déjà parlé a propos de la prédication sur les crabes.

Padre Rocco est plus populaire à Naplcs que Rossuet, Fénélon cl Fléchier tout ensemble ne le sont à Paris.

Padre Hocco avait trois moyens d'arriver à son but : la persuasion , la menace, les coups. D'abord il parlait avec une onction toute particulière des récompenses du paradis; puis, si le moyen échouait, il passait au tableau des soulfrauces de l'enfer; enfin , si la menace n'avait pas plus de succès que la persuasion, il lirait un nerf de bœuf de dessous sa robe, et frappait à tour de bras sur son auditoire. Il fallait qu'un pécheur fùl bien endurci pour résister à un pareil argument.

Ce fut Padre Rocco qui réussit à faire éclairer IVaples. Cette ville , resplendissante aujourd'hui d'huile et de gaz, de réverhères et de lanlernes, de ( ierges el de veilleuses, était, il y a cinquante ans, plongée dans les plus profondes ténèbres. Ceux qui étaient riches se faisaient éclairer la nuit par un porteur de torches; ceux qui étaient pauvres lâchaient

de se trouver sur le chemin des riches , et s'ils suivaient la même roule qu'eux ils profilaient de leur fanal.

Il résultait de cette obscurité que les vols étaient du double plus fréquents à celle époque qu'ils ne \0> sont aujourd'hui ; ce qui parait impossible, mais ce qui n'en est pas moins l'exacte vérité.

Aussi la police décida-t-elle un beau malin qu'on éclairerait les trois principales rues de Naples : Chiaja, Toledo cl Forcella.

Ce n'était peul-êlre pas ces trois rues qu'il était urgent d'éclairer, attendu que ces trois rues étaient justement celles qui pouvaient le mieux se passer d'éclairage ; mais on n'arrive pas du premier coup à la perfection, el quelque tendance naturelle qu'ait la police à cire infaillible, clic est, comme toutes les autres choses de ce monde, soumise au tâtonnement du progrès.

Une cinquantaine de réverbères furent donc éparpillés dans les trois rues susdites, el allumes un beau soir, sans qu'où eùl demandé aux lazzaroni si cela leur convenait.

Le lendemain il n'en restait pas un seul ; les lazzaroni les avaient cassés depuis le premier jusqu'au dernier.

On renouvela l'expérience trois fois. Trois foi* elle amena les mêmes résultats.

La police en fut pour ses cent cinquante réverbèreSi

On fit venir padre Rocco , cl on lui expliqua l'embarras dans lequel se trouvait le gouvernement.

Padre Hocco se chargea de faire entendre raison aux récalcitrants, pourvu qu'on lui permit d'opérer sur eux à sa manière.

Le gouvernement, enchanté d'élre débarrassé de ce soin, donna carte blanche à padre Hocco, lequel se mit incontinent à l'œuvre.

Padre Hocco avait compris que c'étaient les rues étroites et tortueuses qu'il fallait éclairer d'abord ; et il avait avisé comme un centre la rue de Saint- Joseph , qui doune d'un côté dans la rue de Tolède, el de l'autre sur la place de Santa-Mcdina. Il fit donc peindre sur un beau mur blanc qui se trouvait au milieu de la rue à peu près un magnifique saint Joseph.

Les lazzaroni suivirent les progrès de la peinture sur la muraille avec un plaisir visible. Nous avons oublié de dire que le lazzarone est artiste.

Quand la fresque fut achevée , padre Hocco

le con

alluma un cierge devant la fresque ; il était dévot à saint Joseph, il brûlait un cierge en l'honneur du saint : il n'y avait rien à dire. D'ailleurs le cierge jetait uoe fort médiocre clarté. A dix pas du cierge, on pouvait voler, tuer, assassiner; il fallait des yeux de lynx pour distinguer le voleur du volé , l'assassin de la victime, le meurtrissant du meurtri.

Le lendemain padre Rocco alluma un second cierge ; sa dévotion s'accroissait : il n'y avait rien à dire. Seulement deux cierges produisirent le double de la lumière que produisait un seul ; les lazzaroni commencèrent à remarquer qu'il faisait un peu bien clair dans la rue de Saint-Joseph.

Le surlendemain padre Hocco alluma un troisième cierge. Celle fois les lazzaroni se plaignirent tout haut. Padre Hocco ne tint aucun compte de leurs plaintes; et comme sa dévotion à saint Joseph allait toujours croissant, le quatrième jour il alluma un réverbère.

Celle fois il n'y avait pas à se tromper aux intentions de padre Rocco; il faisait, à minuit, clair dans la rue Sainl-Joseph comme en plein jour.

Les lazzaroni cassèrent le réverbère de padre Rocco comme ils avaient cassé les réverbères du gouvernement.

Padre Hocco annonça qu'il prêcherait le dimanche suivant sur la puissance de saint Joseph.

C'était une grande alîairc qu'un sermon de padre Hocco.

Padre Hocco prêchait rarement, et toujours dans des circonstances suprêmes ; ce n'était pas un faiseur de phrases, celait un diseur de faits.

Or, comme les faits racontés par padre Hocco étaient toujours à la hauteur de l'intelligence de son auditoire, les sermons de padre Hocco produisaient habituellement une profonde impression sur ses ouailles.

Aussi, dès que le bruit se répandit que padre Rocco prêcherait, tous les lazzaroni se répétèrent-ils les uns aux autres celle importante nouvelle, de sorte qu'à l'heure indiquée pour le sermon , nonseulement l'église Sainl-Joseph était pleine, mais encore il y avait une queue qui bifurquait sur les marches de l'église et qui remontait d'un côté jusqu'au Mercatello, cl descendait de l'autre jusqu'à la place du Palais-Royal.

Les derniers, comme on le comprend bien , ne pouvaient rien entendre, mais ils comptaient sur

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l'obligeance de ceux qui entendraient pour leur répéter ce qu'ils auraient entendu.

Padre Hocco monta en chaire : il ouvrit la bouche, on fil silence.

— Mes enfants, dit-il, il csl bon de vous apprendre que c'est moi qui ai fait peindre le saint Joseph que vous avez pu admirer dans la rue qui porte le nom de ce grand saint.

— i\ous le savons, nous le savons! dirent en cliœur les lazzaroni.

Padre Hocco, au contraire d'une foule de prédicateurs qui postât d'avance la condition qu'on ne les interrompra point, padre Hocco, dis-je, provoquait ordinairement le dialogue.

— Mes enfants, conlinua-l-il , il csl bon de vous apprendre que c'est moi qui ai mis un cierge devant saint Joseph.

— Nous le savons, reprirent les lazzaroni.

— Que c'est moi qui ai mis deux cierges devant saint Joseph.

— Nous le savons encore.

— Que c'est moi qui ai mis trois cierges devant fiai ni Joseph.

— Nous le savons toujours.

— Enfin, que c'est moi qui ai mis un réverbère devant saint Joseph.

— Mais pourquoi avez-vous mis un réverbère devant saint Joseph, puisqu'on ne met pas de réverbère devant les autres saints ?

— Parce que saint Joseph , ayant plus de puissance que tout autre au ciel, doit plus que tout autre cire honoré sur la terre.

— Oh! firent les lazzaroni, un instant, padre Rocco ; nous avons d'abord le bon Dieu qui passe avant lui.

— J'en conviens, dit padre Rocco.

— La Madone !

— Pardon, la Madone csl sa femme.

— Jésus-Clirisl.

— Jésus-Christ est son fils.

— Ce qui veul dire?...

— Que le mari et le père passent avant la mère cl l'enfant.

- — Ainsi , saint Joseph a plus de pouvoir que la Madone ! •

— Oui.

— Il a plus de pouvoir que Jésus-Chrisl !

— Quel pouvoir a-t-il donc?

— Il a le |M>uvoir de faire entrer au ciel (ous ceux qui lui furent dévols sur la terre.

— Quelque chose qu'ils aient faite?

— Oli ! mon Dieu oui.

— Môme les voleurs !

— Même les voleurs.

— Même les brigands !

— Même les brigands.

— Même les assassins?

— Même les assassins.

11 se fit un grand murmure de doute dans l'assemblée. Padre Itocco se croisa les bras cl laissa le murmure monter, décroître et s'éteindre.

— Vous douiez? dit padrc Rocco.

— Hum ! firent les lazzaroni.

— Eh bien ! voulez-vous que je vous raconte ce qui est arrivé, pas plus tard qu'il y a huit jours,! Maslrilla?

— A Maslrilla le bandit?

— Oui.

— Quia élé jugéàGaële?

— El pendu à Terracine?

— Oui.

— Racontez, padrc Rocco, racontez! s'écrièrent ions les lazzaroni.

Padre Rocco n'allcndail que celte invitation, aussi ne se fit-il point prier.

— Comme vous le savez , Maslrilla était un brigand s, mis. fui ni loi; mais ce que vous ne savez pas, c'est que Maslrilla élail dévot à saint Joseph.

— Mon, c'est vrai, nous ne le savions pas, dirent les lazzaroni.

— Eh bien ! je vous l'apprends, moi.

Les lazzaroni se répétèrent les uns aux autres :

— Maslrilla élail dévot à saint Joseph.

— Tous les jours Maslrilla laisail sa prière à saint Joseph, cl lui disail : « Grand saint , je suis un si formidable pécheur que je ne compte que sur vous pour me sauver à l'heure de ma mort, car il n'y a que vous qui puissiez obtenir du bon Dieu qu'un réprouvé comme moi puisse entrer dans le paradis. Tout autre élu y perdrait son latin. Je ne compte donc que sur vous , ô grand saint Joseph I » Voilà la prière qu'il faisait tous les jours.

— Eh bien? demandèrent les lazzaroni.

— Eh bien ! répondit le prédicateur, lorsqu'il fut dans les mains du bourreau , qu'il fut sur l'échelle, qu'il eut la corde au cou , il demanda la permission de dire deux lignes de prières. On la lui accorda.

ICOLO.

Il répéta alors son oraison habituelle , et , au dernier mot de son oraison , sans attendre que le bourreau le poussât, il saula de l'échelle en l'air. Cinq minutes après il élait pendu.

— Je l'ai vu pendre , dit un des assistant.

— Eh bien! ce que je dis est-il vrai? demanda le prédicateur.

— C'est la vérité pure , répondit le lazzaronc.

— Après ? après ? crièrent les lazzaroni , qui commençaient à prendre un vif intérêt à la narration de padrc Rocco.

— A peine Maslrilla fut-il mort qu'il vit deux roules ouvcrles devant lui , une qui allait en moulant, l'autre qui allait en descendant. Quand on vient d'élrc pendu , il est permis de ne pas trop savoir ce qu'on fait. Maslrilla prit la roule qui allait en descendant.

Maslrilla descendit, descendit , descendit , pendant un jour, une nuit, et encore un jour ; enfin , il trouva une porte. C'était la porie de l'enfer. Maslrilla frappa à la porte. Plutôt) parut.

— D'où viens-tu ? demanda Plulon.

— Je viens de la terre, répondit Maslrilla.

— Que veux lu ?

— Je veux entrer.

— Qui es-tu ?

— Je suis Maslrilla.

— Il n'y a pas de place ici pour loi ; lu as passé la vie à prier saint Joseph ; va-l'en trouver ton saint.

— Où est saint Joseph ?

— Il est au ciel.

— Par où va-t-on au ciel ?

— Retourne par où lu es venu , lu trouveras un chemin qui monte ; une fois que lu seras sur ce chemin , va toujours tout droil : le ciel est au boni.

— Il n'y a pas à se tromper ?

— Non"

— Bien obligé.

— 11 n'y a pas de quoi.

Pluton referma la porte , cl Maslrilla prit le chemin du ciel.

11 monta pendant un jour, une nuit et un jour ; puis monta encore pendant une nuit , un jour et une nuit, et il trouva une porte. C'était la porte du ciel. Maslrilla frappa à la porte. Saint Pierre parut.

— D'où viens-tu ? demanda saint Pierre.

— Je viens de l'enfer, répondit Maslrilla.

— Que veux-tu?

— Je veux enlrcr.

— Qui es- tu ?

— Je suis Masirilla.

— Comment ! s'écria saint Pierre , tn es Masirilla le bandit, Masirilla le voleur, Mastrilla l'assassin , et tu demandes à entrer au ciel !

— Dame ! on ne veut pas de moi en enfer, dit Masirilla ; il faut bien que j'aille quelque part.

— El pourquoi ne veut-on pas de toi en enfer?

— Parce que j'ai été toute ma vie dévot à saint Joseph.

— En voilà encore un ! dit saint Pierre ; cela ne finira donc pas ! Mais tant pis , ma foi ! Je suis las d'entendre toujours la même chanson. Tu n'entreras pas!

— Comment ! je n'entrerai pas?

— i\on.

— Et où voulez- vous que j'aille ?

— Va-l'en au diable !

— J'en viens.

— Eh bien ! retournes-y.

— Ah ! non , non ! Merci ! Il y a trop loin ; je suis fatigué. Me voilà ici , j'y reste.

— Commenl, lu y restes?

— Oui.

— Et tu comptes entrer malgré moi?

— Je l'espère bien.

— El sur qui coinples-lu pour cela?

— Sur saint Joseph.

— Qui se réclame de moi? demanda une voix.

— Moi, moi! cria Mastrilla, qui reconnut saint Joseph , lequel , passant par hasard , avait entendu prononcer son nom.

— Allons, bon! dit saint Pierre, il ne manquait plus que cela !

— Qu'y a-t-il donc? demanda saint Joseph.

— Rien , dit saint Pierre ; absolument rien.

— Comment, rien ! s'écria Mastrilla ; vous appelez cela rien , vous ! Vous m'envoyez en enfer, et vous ne voulez pas que je crie !

— Pourquoi envoyez-vous cet homme en enfer? demanda saint Joseph.

— Parce que c'est un bandit , répondit saint Pierre.

— Mais peut-être s'est-il repenti à l'heure de sa mon?

— Il est mort impénitent !

— Ce n'est pas vrai ! s'écria Mastrilla.

— A quel saint l'es-lu voué en mourant? demanda saint Joseph.

LE CORRICOLO

iris

— Mais à vous, grand saint, à vous en personne, à vous , et pas à un autre. Mais c'est par jalousie ce que saint Pierre en fait.

— Qui es-tu ? demanda saint Joseph.

— Je suis Mastrilla.

— Comment! lu es Mastrilla ! mon bon Mastrilla, qui tous les jours me faisais sa prière?

— C'est moi-même en personne.

— El qui au moment de ta mort t'es adressé à moi , directement à moi?

— A vous seul.

— Et il veut t'em pécher d'entrer?

— Si vous n'étiez pas passé là , c'était fini.

— Mon cher saint Pierre , dit Joseph prenant un air digne , j'espère que vous allez laisser passer ecl homme?

— Ma foi , non , dit saint Pierre ; je suis concierge ou je ne le suis pas. Si l'on n'est pas content de moi qu'on me destitue ; mais je veux être maître à ma porte, et ne tirer le cordon que quand il me platt.

— Eh bien! alors, dit saint Joseph, vous trouverez lion que nous référions de la chose an bon Dieu. Vous ne lui contesterez pas le droil d'ouvrir le paradis à qui bon lui semble.

— Soit ! allons au bon Dieu.

— Mais laissez entrer cet homme , au moins.

— Qu'il attende à la porte.

— Que i i ^aiiii .' d. •manda Mastrilla. Faut-il qu je fort'»' la consigne ou I «ni il que j'obéisse ?

— > Attends, mon ami, dit sainl Joseph , et m lu n'entres pas, c'est moi qui sortirai ; entends-tu?

— J'attendrai , dit Mastrilla.

Sainl Pierre referma la porte , et Masirilla s'assit sur le seuil.

Les deux saints se mirent à la recherche du hou Dieu. Au bout d'un instant , ils le trouvèrent occupé à dire l'office de la Vierge.

— Encore ! dit le bon Dieu en entendant le bruit que faisaient les deux saints en entrant ; mais on ne peut donc pas être tranquille dix minutes ! Que me veut-on? leur dit-il.

— Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph... — Seigneur, dit sainl Joseph, c'csl saint Pierre...

— .Mais vous vous querellerez donc toujours ! Mais je serai donc éternellement occupé à mettre la paix entre vous !

— Seigneur , dit Raint Joseph , c'est sainl Pierre qui ne veut pas laisser entrer mes dévots.

— Seigneur, dil saint Pierre ,* c'est saint Joseph qui veut faire entrer tout le monde.

— Et moi je vous dis que vous été* un égoïste ! reprit saint Joseph.

— El vous un.ambitieux ! reprit saint Pierre.

— Silence! dit le bon Dieu. Voyons, de quoi s'agit-il ?

— Seigneur, demanda saint Pierre, suis je concierge du paradis ou non?

— Vous l eics. On pourrait en trouver un meilleur ; mais enfin vous l'êtes.

— Ai-je le droit d'ouvrir ou de fermer la porte à ceux qui se présentent ?

— Vous l'avez ; mais , vous comprenez , il faut élre juste. Qui est-ce qui se présente?

— Un bandit, un voleur, un assassin.

— Oh! fil le bon Dieu.

— Qui vicnl d'être pendu.

— Oh ! oh ! Est-ce vrai , saint- Joseph ?

— Seigneur... répondit saint Joseph un peu embarrassé.

— Est-ce vrai ? oui ou non ? répondez.

— Il y a du vrai , dit sainl Joseph.

— Ali ! fil saint Pierre triomphant.

— Mais cet homme m'a toujours été particulièrement dévot , cl je ne puis pas abandonner mes amis dans le malheur.

— Comment s'appt-laii-ii '! demanda le bon Dieu.

— Masirilla , répondît saint Joseph avec une certaine hésitation.

— Attendez donc! attendez donc ! fit le bon Dieu cherchant dans sa mémoire ; Masirilla , Masirilla , mais je connais cela, moi.

— Un voleur, dil sainl Pierre.

— Oui.

— Un brigand , un assassin.

— Oui , oui.

— Qui 6e tenait sur la roule de Rome à Naple» , entre Terracine cl Gaêle.

— Oui , oui , oui.

— Et qui pillait loules les églises.

— Comment ! et c'est cet homme-là que lu veux faire entrer ici? demanda le bon Dieu à sainl Joseph.

— Pourquoi pas? dit sainl Joseph ; le bon larron y est bien.

— Ah ! lu le prend» sur ce ton-là ! dit le bon Dieu, à qui ce reproche était d'autant plus sensible que c'était toujours celui que lui faisaient les saints lors-

qu'on leur refusait de laisser entrer quelqu'un de leurs protégés.

— C'est celui qui me convient, dit sainl Joseph.

— Bon ! nous allons voir ! Sainl Pierre !...

— Seigneur !

— Je vous défends de laisser entrer Mastrilla.

— Faites bien attention à ce que vous ordonnezlà, Seigneur, reprit saint-Joseph.

— Saint Pierre , je vous défends de laisser entrer Mastrilla , dit le bon Dieu. Vous entendez?

— Parfaitement, Seigneur. Il n'entrera pas, soyez tranquille.

— Ah ! il n'entrera pas? dil saint Joseph.

— Non , dil le bon Dieu.

— C'est votre dernier mol?

— Oui.

— Vous y tenez?

— J'y tiens.

— Il est encore temps de revenir là-dessus.

— J'ai dit.

— En ce cas-là , adieu , Seigneur.

— Comment! adieu?

— Oui , je m'en vais.

— Où?

— Je retourne à Nazareth.

— Vous retournez à Nazareth , vous !

— Certainement. Je n'ai pas envie de rester dans un endroit où l'on me traite comme vous le faites.

— Mon cher , dil le bon Dieu , voilà déjà la dixième fois que vous me faite» la môme menace.

— Eh bien ! je ne vous la ferai pas une onzième.

— Tant mieux 1

— Ah ! tani mieux ! Alors vous me laissez partir?

— De grand cœur.

— Vous ne me retenez pas ?

— Je m'en garde.

— Vous vous en repentirez.

— Je ne crois pas.

— C'est ce que nous allons voir.

— Eh bien , voyons !

— Réfléchissez-y .

— C'est réfléchi.

— Adieu , Seigneur.

— Adieu, sainl Joseph.

— Il csl encore temps , dil saint Joseph en revenant.

— Vous n'êtes pas parti ? dit le bon Dieu.

— Non, mais cette fois je pars.

— Bon voyage !

— Merci. »

Le bon Dieu se remit à ses affaires , saint Pierre retourna à sa porte , saint Joseph rentra chez lui , ceignit ses reins , prit son bâton de voyage et passa chez la Madone.

La Madone ebantait le Slabat Mater de Pcrgolèse, qui venait d'arriver au ciel. Les onze mille vierges lui servaient de chœur ; les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les archanges lui serd' instrumentistes ; l ange Gabriel conduisait

LE CORMCOLO.

— Mais enfin ?.

i Psitt ! fil saint Joseph.

— Qu'y a-t-il? demanda la

— Il y a qu'il faut me suivre.

— Où cela?

— Que vous importe !

— Êtes-vous ma femme , oui ou non ?

— Eh bien! la femme doit obéissance à son époux.

— Je suis votre servante , monseigneur, et j'irai où vous voudrez , dit la Madone.

— C'est bien , dit saint Joseph ; venez. »

La Madone suivit saint Joseph les yeux baissés cl avec sa résignation habituelle , toujours prêle qu'elle était à donner l'exemple du devoir et de la vertu au ciel comme sur la terre.

« Eb bien ! demanda saint Joseph , que faitesvous ?

— Je vous obéis , monseigneur.

— Vous me suivez seule?

— Je m'en vais comme je suis venue.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit : emmenez votre cour, emmenez ! >

La Madone fit un signe , et les onze mille vierges marchèrent derrière elle en chantant ; elle fit un autre signe, et les séraphins, les chérubins, les dominations , les anges cl les archanges l'accompagnèrent en jouant de la viole, de la harpe et du luth.

i C'est bien , dit saint Joseph, » et il entra chez Jésus-Chrisi.

Jésus-Christ revoyait l'évangile de sainl Matthieu, dans lequel s'étaient glissées quelques erreurs de topographie.

c Psitt ! fit saint Joseph.

— Qu'y a-t-il? demanda Jésus-Christ.

— Il y a qu'il faut me suivre.

— Où cela ?

— Que vous importe !

ALEXANDRE DV M AS. — TOMf VU.

— Êtes-vous mon fils , oui ou non?

-Oui, dit Jésus-Christ.

— Le fils doit obéissance à son père.

— Je suis votre serviteur, mon père, dit le Christ, et j'irai où vous voudrez.

— C'est bien , dit saint Joseph ; venez. »

Le Christ suivit saint Joseph avec celte douceur qui l'a fait si fort , et celte humilité qui l'a fait si grand.

< Eb bien ! demanda saint Joseph , que faitesvous?

— Je vous obéis , mon père.

— Vous me suivez seul ?

— Je m'en vais comme je suis venu.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit : emmenez votre cour, emmenez. »

Jésus fit un signe : les apôtres se rangèrent autour de lui ; Jésus éleva la voix , et les saints, les saintes et les martyrs accoururent.

c Suivez-moi, > dit le Christ.

Et les apôtres, les saints , les saintes et les martyrs marchèrent à sa suite.

Il prit la téte du cortège et s'achemina vers la porte. Derrière lui venaient la Madone et toute la population du ciel. *

Ils rencontrèrent ! Suiui £*prit qui causait avec la colombe de l'arche.

« Où donc allez-vous romme cH« ? doinu.ida le Saint-Esprit.

— Nous allons faire un autre paradis , dit saint Joseph.

— Et pourquoi cela?

— Parce que nous ne sommes pas contents de celui-ci.

— Mais le bon Dieu?...

— Le bon Dieu , nous le laissons.

— Obi il y a quelque erreur là-dessous, dit le Saint-Esprit. Voulez-vous permettre que j'aille en conférer avec le Seigneur?

— Allez, dit saint Joseph, mais dépèchez-vous , nous sommes pressés.

— J'y vole et je reviens, » dil le Saint-Esprit. l,e Saint-Esprit entra dans l'oraloire du bon Dieu

cl alla s'abattre sur son épaule.

i Ah ! c'est vous? dit le bon Dieu. Quelle nouvelle?

— Mais , une nouvelle terrible !

— Laquelle ?

— Vous ne savez donc pas?

IH

— Non.

— Saini Joseph s'en va.

— C'est moi qui l'ai mis à la porte.

— Vous , Seigneur ?

— Oui , moi. Il n'y avait plus moyen de vivre avec lui ; c'étaient tous les jours de nouvelles prétentions , de nouvelles exigences. On aurait dit qu'il était le maître ici.

— Eh bien ! vous avez fait là une belle chose !

— Comment ?

— Il emmène la Madone.

— Bah!

— Il emmène Jésus-Christ.

— Impossible 1

— La Madone emmène les onze mille vierges , les séraphins , les chérubins, les dominations, les anges , les archanges.

— Que me dites-vous là !

— Le Christ emmène les apôtres , les saints , le* saintes et les martyrs.

— Mais c'est donc une défection !

— Générale.

— Que va-t-il donc me rester, à moi ?

— Les prophètes haïe , Ézéchiel , Jérémie.

— Mais je vais m enuuyer à mourir, moi !

— C'est comme cela.

— Vous vous serez lr ^rapé

— Regard*" 1

' .. Partis par retto même fenêtre où

~ grand po g». >t vit , et il aperçut une

oule unneoi se pressait du côté de la porte du

— dis ; tout le reste du ciel était vide, à l'exception d'un petit coin où causaient les trois prophètes.

Le bon Dieu comprit d'un seul coup d'œil la situation critique dans laquelle il se trouvait.

« Que faut-il faire? demanda le bon Dieu au Saint-Esprit.

— Dame ! dit celui-ci , je ne connais pas l'état de la question.

— Le bon Dieu lui raconta tout ce qui s'était passe entre lui et saint Joseph à propos de Mastrilla, et comme quoi il avait donné raison à saint Pierre.

— C'est une faute , dit le Saint-Esprit.

— Comment, c'est une faute ! s'écria le bon Dieu.

— Eh! mon Dieu, oui. Il ne s'agit point ici du plus ou moins de mérite du protégé ; il s'agit du plus ou moins de puissance du protecteur.

— Un malheureux charpentier !

atleii-

LE CORRICOLO

— Voilà ce que c'est de lui avoir fait une position ' il en abuse.

-Mais que faire?

— Il n'y a pas deux moyens : il faut en | ce qu'il voudra.

— Mais il est capable de m'imposer de* i nouvelles !

— Il faut le* accepter de «uite. Plus drez , plus il deviendra exigeant.

— Allez donc me le chercher, dit le bon Dieu.

— J'y vais , i dit le Saint-Esprit.

En un coup d'aile le Saint-Esprit fut à la porte du

paradis : rien n'était changé; saint Joseph avait la main sur la clef, et tout le monde attendait qu'il ouvrit la porte pour sortir avec lui. Quant à saint Pierre , en sa qualité d'apôtre il avait été forcé de se mettre à la suite du Christ.

< Le bon Dieu vous demande , dit le Saint-Esprit à saint Joseph.

— Ah! c'est bien heureux I dit celui-ci.

— 11 e*t disposé à faire tout ce que vous voulez.

— Je savais bien qu'il en viendrait là.

— Vous pouvez renvoyer chacun à son poste.

— Non pas , non pas ; je prie au contraire tout le monde de m attendre ici. Si nous ne nous entendions pas , ce serait à recommencer.

— Nous attendrons, dirent la Madone et le Christ.

— C'est bien , > dit saint Joseph.

Et, précédé du Saint-Esprit, il alla retrouver le

bon Dieu.

i Seigneur , dit le Saint-Esprit entrant le premier, voici saint Joseph.

— Ah ! c'est bien heureux ! dit le bon Dieu.

— Je vous avais prévenu, répondit saint Joseph.

— Mauvaise tête !

— Écoutez , on est saint ou on ne l'est pas ; si on e*t saint, il faut avoir le droit de faire entrer dans le paradis ceux qui se réclament de vous ; si on ne l'est pas, il faut s'en aller autre part.

— C'est bien , c'est bien ; n'en parlons plus.

— Mais, au contraire, parlons-en ; c'est fini pour aujourd'hui , mais cela recommencera demain.

— Que veux-tu? voyons.

— Je veux que tous ceux qui auront eu confiance en moi pendant leur vie puissent compter sur moi après leur mort.

— Diable ! Sais-tu ce que tu demandes là ?

— Parfaitement.

LE CORRICOLO

— Si je donnais un pareil privilège à tout le monde.

— D'abord je ne suis pas tout le monde , moi.

— Cest à prendre ou à

— Le quart ?

— Je m'en vais. »

El saint Joseph lit un pas.

« La moitié?

— Adieu, i

Et saint Joseph gagna la porte.

» Les trois qnarU ?

— Bonsoir ! »

Et saint Joseph sortit.

« Est-ce qu'il s'en va tout de bon? demanda le bon Dieu.

— Tout de bon ! répondit le Saint-Esprit.

— Il ne se retourne point?

— Pas le moins du monde.

— Il ne ralentit pas sa marche ?

— Il se met à courir.

— Volez après lui , et dites-lui qu'il revienne. > Le Saint-Esprit vola après saint Joseph , et le

ramena à grand' peine.

i Eh bien! dit le bon Dietf, puisque le maître ici c'est vous et non pas moi , il sera fait comme le voulez.

— Envoyez chercher le notaire , dit saint Joseph.

— Comment , le notaire ! s'écria le bon Dieu ;

vous ne vous en rapportez pas à ma parole !

— Verba volant, dit saint Joseph.

— Appelez un notaire , > dit le bon Dieu.

Le notaire fut appelé , et saint Joseph est possesseur aujourd'hui d'un acte parfaitement en règle qui l'autorise à faire entrer dans le paradis quiconque lui est dévot.

Or, je vous le demande maintenant, un saint comme saint Joseph peut -il se contenter d'un mauvais cierge comme un saint de troisième ou de quatrième ordre , et ne inériie-t-il pas un réverbère ?

< Il en mérite dix , il en mérite vingt , il en mérite cent! crièrent les lazzaroni. Vive saint Joseph ! vive le père du Christ ! vive le mari de la Madone ! à bas saint Pierre I >

Le môme soir, padre Rocco ht allumer dix réverbères dans la rue Saint-Joseph. Le lendemain il en fit allumer vingt dans les rues adjacentes ; le surlendemain il en fit allumer cent dans les environs ; le tout à la plus grande gloire du saint auquel l'histoire qu'il venait de raconter avait improvisé une si grande popularité.

Ce fut ainsi que les réverbères de la rue Saint- Joseph , débordant d'un côté dans la rue de Tolède et de l'autre sur la place de Sanla-Medina , finirent peu à peu par se glisser, grâce au pieux stratagème de padre Rocco , dans les rues les plus sombres et les plus désertes de Naples.

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