‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 30 sur 212 · FIN DE LA PREMIÈRE PARTIR · texte numérisé non relu

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIR

SYLVAIN DIRE

SYLVANDIRE

CE QUE C'ÉTAIT QUE LE CHEVALIER ROGER-TAN- CRÈDE d'aKGUILHEM ET SA FAMILLE, EN l'aN DE GRACE 1708.

Dan* un ouvrage beaucoup plus sérieux que celuici n'a la prétention de l'être , nous avons expliqué comment la noblesse de France fut mise en coupe réglée par trois hommes : Louis XI , Richelieu , Robespierre.

Louis XI abattit les grands vassaux , Richelieu décima les grands seigneurs, Robespierre faucha l'aristocratie.

Le premier préparait la monarchie unitaire, le second la monarchie absolue , le troisième la monarchie constitutionnelle.

Mais comme les événements que nous allons raconter se passent de l'an 1708 à Tan 1716, nous laisserons l'histoire apprécier, sous leur rapport social, les actes du roi bûcheron et les faits et gestes du tribun guillotioeur, pour jeter seulement un coup d'œil rapide sur ce qu'étaient Paris et la province soixante et dix ans après la mort de Richelieu, c'est-à dire vers le commencement du xvui* siècle.

(1) n'ecplnribus impur.

Quand nous disons Paris, nous nous trompons, et c'est Versailles qu'il nous faut dire, car, à celte époque , il n'y avait plus de Paris. Louis XIV n'avait pu pardonner à Ut capitale de l'avoir tout enfant rejeté de son sein, pendant une des orageuses journées do la Fronde , et comme dans toute sa puissance il trouvait le même plaisir à se venger des choses que des hommes , il avait créé Versailles , ce favori sans mérite comme on l'appelait dans ce temps-là, cette gigantesque folie , comme on l'appellera dans tous les temps, pour punir, en lui retirant sa présence royale , le vieux Louvre de sa vieille rébellion.

Aussi Versailles, depuis le jour où Louis XIV y avait transporté sa résidence, était-il le point lumineux du royaume, le flambeau où venaient brûler leurs ailes tous ces papillons dorés qu'on appelle des courtisans , ce soleil , qui s'élevait sur le monde , non moins resplendissant que les autres (i) , et qui devait doubler de force et de lumière , à mesure qu'il s'avancerait (i).

Aussi , celte immense clarté concentrée sur Versailles laissait-elle le reste du royaume dans l'obscurité ; tout ce qui ne gravitait pas autour de l'astre suprême semblait appartenir à quelque système infé-

{1} l'iriet acquirit eunde. Double dc»i»c du soleil que Lonii XIV ata:l pour irmii.

SYLVANDIRB.

rieur , à quelque tourbillon inconnu , qui ne valait pas la peine d'être étudié par les astronomes politiques du temps ; de là vient que pendant les soixante et treize années que dura le règne de Louis XIV, l'histoire de Versailles est , à peu de chose près , l'histoire de toute la France.

Il en résulte que dans cette galerie splendidc que les mémoires du temps ouvrent à la curiosité des lecteurs, on ne voit passer que les grandes fortunes cl les grandes disgrâces; on ne suit que l'élévation des Louvois , des Villars , des d'Argcnson, des Colbert , et l'abaissement des Kohan , des Richelieu , des Lauzun ci des Guise ; mais quant à cette brave el loyale noblesse de province qui autrefois faisait la force de la monarchie , qui avec Duguesclin avail chassé le prince Noir de la Guicnne, et avec Jeanne d'Arc le roi Henri IV de la France, elle n'existait plus , ou plutôt , comme éloignée du centre du mouvement , elle ne donnait aucun signe de vie; on eût dit qu'elle avait cessé d'exister.

Le fait est que , loin du soleil et par conséquent de la lumière, elle végétait dans l'obscurité cl dans l'oubli.

Si nous avions élé le maître de notre sujet , nous eussions , sans aucun doute , élé choisir notre héros au milieu de ces beaux courtisans que Saini-Simon nous montre assistant régulièrement tous les jours au lever et au coucher du roi, s'inquiélanl d'un froncement de sourcil , s'épanouissant à un sourire, se laissant mourir de douleur pour un mot amer; mais nous sommes historien avant tout , il nous faut donc aller prendre notre héros où il se trouve ; d'ailleurs peul-êlre viendra i il un moment où, attaché que nous sommes à sa suite, nous nous verrons bien forcé de l'accompagner hors de son obscurité provinciale , pour apparaître un instant avec lui dans ce cercle de lumières que Versailles, mémo à celte époque de décadence , répandait encore autour de lui.

Mais, pour le moment, nous prions le lecteur d'abandonner Versailles que la présence de Mme de Maintcnon rend d'ailleurs depuis quelque lemps déjà un assez maussade séjour, et de nous accompagner à deux cent trente-deux kilomètres de Paris, comme nous force à le dire la loi sur les nouvelles mesures ; quatre kilomètres formant une lieue, nos lecteurs n'auront qu'à diviser deux cent trente-deux par quatre , s'ils tiennent à savoir à quelle distance ils se trouvent précisément de la capitale. Nous

voudrions bien leur épargner celte peine, mai» comme on nous fait payer cinquante francs d'amende par chaque fois que nous employons les anciennes dénominations, nous sommes forcés, par mesure d'économie, de les renvoyer à la quatrième règle arilhméticale; c'est fort slupide, mais c'est ainsi.

Nous sommes donc sur le rivage gauche de la Loire, aux environs de la ville de Loches, dans une belle plaine située entre l'Indre et le Cher, coupée de bois qu'on appelle majestueusement des forêts , el d'étangs qu'on nomme fastueusement des lacs.

Cette plaine était un véritable nid de gentilhommières, où végétaient les restes de toutes ces grandes familles que Louis XI avait tranchées par les pieds el Richelieu par la tôle ; aussi, grâce aux châteaux abalius, aux terres confisquées, aux privilèges restreints , tous ces braves campagnards , nobles comme Charlemagne, étaient-ils pauvres comme Gauthier sans Argent. Jadis détrousseurs de passants, sous Philippe-Auguste et Louis IX ; chefs des partisans sous Philippe le Rel et Charles V; capitaines sous François Ier et Henri H, ils avaient fini par ôlrc enseignes ou sergents dans les armées de Henri IV et de Louis XIII ; puis enfin ne trouvant plus même à employer dans les derniers rangs de l'armée les vieilles épées de leurs ancêtres, dont la rouille avait peu à peu effacé la dorure , Us étaient revenus aux temps primitifs dont parle la Bible et s'étaient faits, comme Nemrod, de grands chasseurs devant Dieu. Bref, c'étaient, comme on le voit , les descendants des plus nobles, des plus vieilles et des plus riches familles de France; mais, il le faut dire, c'étaient , sous tous les rapports, des descendants bien descendus.

En effet, comme nous l'avons dit, les grands propriétaires s'étaient peu à peu rapprochés de Versailles, et l'ancienne Touraine aux châteaux magnifiques avait émigré corps et bien pour se transporter dans les environs de Chartres et de Maintenon. Loches, subissant la décadence universelle, avait cessé d'êlre ville royale, cl les hobereaux d'alentour habitant un pays riche, tranquille, mais perdu, avaient, quelque bruit qu'ils eussent fait pour disputer les dernier» jours de la suzeraineté au silence eià l'oubli , senti peser peu à peu, sur leurs têtes, le linceul de l'obscurité.

On se soumet à un pareil élal de choses, maison n'en prend point son parli. 11 en résultait qu'il y

avait par toute la province a cette époque une sourde réaction contre le gouvernement du grand roi. Aussi nos gentilshommes , entraînés, par leur amour-propre blessé, dans le mouvement d'opposition générale que nous venons de signaler, suppléaient-ils aux choses absentes par des noms qui les rappelaient; leur maison continuait de se nommer le château , les murs extérieurs le rempart, et le ruisseau boueux où barbotaient une douzaine de canards , les fossés : il y avait la cour d'honneur qui était la seule et unique cour de la maison ; il y avait la salle d'armes qui était d'ordinaire le fruitier ou la laiterie ; il y avait enfin la chapelle qui n'était rien autre chose que l'église du village le plus voisin , et à laquelle on n'arrivait, le plus souvent, qu'après une heure de marche à travers les terres.

Cependant, orgueil à part et abstraction faite du rapport des noms avec la valeur des choses, toutes ces gentilhommières eussent été des nids de bonheur, si leurs habitants ne se fussent pas trouvés humiliés d'avouer qu'ils élaient heureux. 11 est vrai que leur vanité était mise à couvert sous le mécontentement ; que trop pauvres pour aller à Versailles, ils disaient tout haut qu'ils boudaient la cour. A chaque instant c'étaient des avances qui leur élaient faites et qu'ils repoussaient. Or, comme tous disaient la même chose , ils étaient bien forcés d'avoir l'air de se croire mutuellement. Il va sans dire que toute celte pauvre petite opposition ne franchissait pas les limite* de la province, et depuis cinquante ou soixante ans qu'elle se perpétuait en se léguant de père en Ois, elle n'était jamais parvenue aux oreille» du roi.

Au reste , dans ce petit coin de terre , qui fait partie de ce qu'on appelle le jardin de la France, un gentilhomme passait pour opulent avec deux mille écus de rente ; aussi y en avait-il bien peu qui atteignissent à ce chiffre envié. I,e commun des martyrs possédait une moyenne de deux mille cinq cents à trois mille livres de revenu, et quelques-uns qui en étaient réduits de cent cinquante à deux cents pistolcs par an , trouvaient encore moyen , malgré l'exiguïté de cette fortune, de ne pas Ggurer trop désavaniageuscment , eux et leur famille , quelquefois nombreuse , aux réunions des gentilhommières voisines.

En outre, tous ces braves seigneurs, ou plutôt leurs ancêtres, jouissaient autrefois de droits magnifiques et fort étendus, qui peu à peu étaient tombés

ALEXAMDRE DUMAS. — TOME VII

en désuétude, ce qui ne les empêchait pas , lorsque par hasard ils relisaient leurs chartes et secouaient leurs parchemins, d'éprouver un certain orgueil de ce qu'ils pouvaient faire des choses incroyables, cl de ce qu'ils possédaient les privilèges d'un Produite, d'un Geryon ou d'un Phalaris. Aussi, certain métayer du baron Agénor-Palamèdc d'Angnilhcm , fut-il un jour bien épouvanté en entendant son maître et seigneur dire tout haut, en ballant la semelle à une chasse au loup :

i Les d'Anguilhem ont , par une charte du « xiii" siècle, le droit , une fois par an, ù lâchasse, « de se réchauffer les pieds dans le ventre d'un t de leurs vassaux ouvert par leur écuyer tran- « chant. »

Il va sans dire que le digne gentilhomme , ni aucun de ses ancêtres , ne s'étaient jamais senli tellemont froid aux pieds, qu'il eût eu besoin de recourir à cel étrange moyen.

Puisque le nom du baron d'Anguilhem vient de se présenter sous notre plume , profilons de l'occasion pour dire qui il était et ce qu'il était.

Le baron Agénor-Palamède d'Anguilhem était un de ces propriétaires suzerains dont nous venons de rhilïrer la fortune et d'énumérer les privilèges ; il habitait un château dans la partie supérieure de la vallée , possédait soixante brebis et six vaches , vendait pour deux cents livres de laine par an , récoltait trois cents livres de chanvre dans le même espace de temps , en loul cinq cents livres qu'il abandonnait généreusement a Mœo la baronne d'Anguilhem pour les dépenses de sa toilette et l'entretien de son fils.

M™" la baronne Cornélie-Athénaîs d'Anguilhem n'avait que six robes , mais elles étaient toutes , sinon d'une parfaite élégance , du moins d'une suprême beauté ; l'une datait de son mariage , l'autre de la naissance de son lits , qu'on appelait baronnet par courtoisie, quoique, dans la hiérarchie aristocratique, il n'eiU droit qu'au litre de chevalier, que nous lui donnerons purement et simplement, n'ayant, pour le flatter, aucun des motifs qui faisaient parler ceux qui l'entouraient. Quant aux quatre aulrcs robes de la baronne , elles dataient d'une époque plus récente et étaient d'un goul plus moderne ; ce qui n'empêchait pas qu'elles n'eussent vu deux lustres au moins , ce qui leur avait ôtc quelque peu du leur , comme le disait dans un jeu I de mots plein de goût et de nouveauté , un gogue-

SYLVANDIRE

uard marquis de Cbeiuillé, leur voisin à deux lieues en plain.

Le baronnet . ou plutôt le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem , héritier présomptif des domaines d'Anguilhem , de la Pintade et de la Guérite, c'est-à-dire d'une soixantaine d'arpents de terre , d'une vingtaine d'arpents de bois , et d'un verger planté de choux , entrait dans sa quinzième année. C'était un beau grand garçon qui savait fort joliment courre un lièvre sur ses propres jambes; qui tirait un coup de fusil comme maître Lajeunesse , garde de la baronic , lequel avait la réputation de tuer dix-neuf bécassines sur vingt ; qui montait a poil nu les chevaux les plus rétifs de la province , ce qui lui avait fait, à dix lieues à la roude, la réputation d'un véritable centaure ; enfin qui, depuis l'âge de cinq ans , époque de sa vie à laquelle le baron Agénor lui avait mis une petite breite entre les mains , n'avait jamais manqué un seul jour de

Celte partie si essentielle de l'éducation d'un homme destiné à l'honneur de soutenir et de perpétuer le nom d'Anguilhem , avait été , depuis le moment où la bonté de Dieu leur avait accordé un fils , la préoccupation suprême du baron et de la baronne. M""' d'Anguilhem avait donné à l'enfant les premières leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Le curé du village voisin lui avait appris à décliner les noms et à conjuguer les verbes , mais là s'était bornée sa science , et il avait avoué avec une franchise qui faisait plus d'honneur à sa lovante qu'à son instruction , qu'il n'osait pas pousser son élève jusqu'en septième. Le baron et la baronne étaient donc fort embarrassés pour continuer l'éducation de leur fils, dont ils tenaient tous deux à ne pas 6C séparer dans un âge si tendre , lorsqu'un de leurs amis leur avait donné avis qu'un certain abbé Dubuquoi, qui venait d'achever l'éducation d'un des plus riches héritiers de Loches , cherchait une

faire pendant une heure ou deux des armes avec nouvelle éducation à perfectionner. C'était parfai

monsieur son père , une des plus rudes lames de la province, bien que, grâce à sa haute renommée, il n'eut jamais l'occasion de tirer l'épée au sérieux; de sorte que de leçons en leçons, de pcrfeclioimccn perfectionnements, d'inventions en inven- , la petite brette était devenue une longue rapière ; le jarret débile , un ressort d'acier ; le bras vacillant , une barre de fer, et l'enfant un gaillard qui aurait pu sans broncher se tenir tout une journée en garde , le corps appuyé sur la jambe gauche , et le poignet à la hauteur du sein droit , ce qui était le premier principe de la méthode du temps, laquelle, disons-le en passant, en valait bien une autre.

Outre ces avantages acquis, le chevalier possédait, comme dons naturels, de beaux cheveux blonds , une taille de cinq pieds cinq pouces qui promettait de ne pas s'arrêter en si beau chemin ; deux yeux bleus au regard franc et limpide , deux bonnes grosses joues roses sur lesquelles commençait à poindre un léger duvet , et une jambe admirablement bien prise. Aussi toutes les femmes des hobereaux d'alentour , usant du bénéfice que leur donnait encore son extrême jeunesse, l'appelaient presque toujours en souriant, ou le beau Roger , ou le beau Tancrèdc , selon que leur esprit romanesquo leur avait fait choisir pour héros le conquérant delà Sicile , ou l'amant de Cloriudc.

Voilà pour Je physique , maintenant passons au moral.

lemcni l'affaire du baron et de la baronne d'Anguilhem. De sévères informations furent prises qui toutes se trouvèrent favorables au professeur ; de sorte que l'abbé Dubuquoi fut installe au château avec cent cinquante livres d'appointements, la nourriture et le titre pompeux de précepteur du chevalier d'Anguilhem.

Maintenant disons quelques mots du château qu'habitaient les quatre personnages que venons de passer en revue et dont l'un , voulons pas en faire plus longtemps un secret à no* lecteurs , est destiné à devenir le héros principal de celle histoire. On devine que nous voulons parler de celui que les dames, ainsi que nous Pavons dit, avaient pris l'habitude de désigner sous le nom du beau Tancrède ou du beau Roger.

Ce château n'était pas précisément un château ; il est vrai que ce n'était pas tout à fait une maison. Non. C'était une bàlisse qui tenait le milieu entre ces deux constructions , et qui pouvait passer pour une belle ferme. Celle ferme , nous adoptons celle dernière dénomination, sauf le respect que nous devons à ses nobles commensaux , contenait huit pièces par le bas. Ces pièces étaient une laiterie décorée du nom de salle d'armes, une salle à manger, un salon orné de irois vieux portraits à peu près méconnaissables , cl d'un portrait moderne représentant un olficier de la marine du roi , dans son costume de capitaine de vaisseau. Nous reviendrons

à ce portrait. Une salle des gardes sans gardes , mais I ornée de cinq armures qui avaient appartenu aux j gardes au temps où il y en avait , et qui était devenue la chambre commune; c'était dans cette salle ! qu'avaient lieu les réunions de famille. Quatre chambres à coucher. La cuisine et ses dépendances situées sous terre , et fa cave et les caveaux situés sous la cuisine s'étendaient dans toute la longueur de ces huit pièces ; enfin , à l'un des quatre angles de la bâtisse , surgissait une tour de douze mètres d'élévation , qu'on appelait la Guérite. M. le baron Agénor d'Ànguilhem couchait dans cette tour, et c'était sur elle particulièrement qu'il appuyait sa prétention de baptiser son manoir du nom pompeux tle château ; nom , qu'au reste , soit par habitude , soit par politesse , on lui donnait généralement dans la contrée, et que nous seuls avons le mauvais esprit de lui contester.

Ce château n'était pas un des plus riches des environs. Le baron d'Anguilhem tirait des métayers auxquels étaient affermées ses dépendances , la somme de douze cents livres : or, comme en province les revenus de chacun sont connus de tous , il fallait se résoudre à paraître un gentilhomme peu fortuné , ou mentir.

Le baron mentit sans remords : il prétendit avoir cent louis de rente sur la caisse des guerres , et cent autres louis sur la cassette du roi. Nous n'oserions assurer cependant qu'il l'affirmât, mais il-le lit dire et le laissa croire. 11 en fut pourtant de cela comme des mécontentements dont nous parlions tout à l'heure : personne ne fut dupe de ces deux cents louis de rente ; de sorte que le chevalier Roger Tancrède ne passait pas dans la province pour un magnifique parti.

Cela , au reste , comme on le comprend bien , inquiétait fort peu le jeune homme ; il était grartd, il était fort ; à défaut de chevaux à lui , il avait les chevaux de tout le monde; sa chasse était magnifique, car, par une convention passée tacitement entre tous ces dignes gentilshommes, chacun d'eux , trop restreint s'il eût été contraint de s'en tenir â ses propres terres , pouvait chasser sur les terres de Ions ; il expliquait Cornélius Nepos à livre ouvert , et n'ayant pas encore eu de besoins , ne s'était pas encore aperçu qu'il était pauvre.

En effet , que lui manquait-il? Il avait un gouverneur qu'il ne détestait pas précisément , mais que . cependant il regardait comme une grande super-

Huilé. En revenant de la chasse, il trouvait toujours, grâce à la prévoyance maternelle de la baronne , un copieux dincrdonl il donnait les restes à son chien. Puis, après ce repas, un lit l'attendait dans lequel il pouvait, si cela lui faisait plaisir, dormir douze heures de suite. C'était là de l'opulence, ou je me trompe fort.

Quand Roger Tancrède sortait du château, soit à cheval, soit à pied , soit son fusil sur l'épaule , soit l'abbé Dubuquoi an bras , les paysans qui travaillaient dans les champs se retournaient pour le saluer, et les jeunes gentilshommes du voisinage s'arrêtaient en lui tendant la main. C'est là toute la puissance à laquelle peut aspirer un cœur simple et un esprit philosophe, ou je ne m'y connais pas.

Lorsqu'on recevait au château , Roger Tancrède se mettait à la besogne, ni plus ni moins que les deux serviteurs qui composaient tout le domestique de la maison. C'était lui qui polissait la vieille argenterie massive aux armes de la famille, cl qui aidait la baronne à préparer la pâtisserie , que , pareille à une châtelaine du moyen âge, elle ne dédaignait pas de pétrir de ses mains. Depuis, comme il était aussi adroit que fori , il était spécialement chargé d'essuyer certaines porcelaines du Japon , conservées depuis trois générations comme des reliques. Une fois les convives arrivés , Roger Tancrède passait son habit neuf qui datait toujours au moins de deux ou trois années, donnait un coup de peigne à ses beaux cheveux qui bouclaient naturellement , et offrait la main aux dames.

Le baron et la baronne pensaient souvent à l'avenir de ce fils chéri , et les deux époux avaient plu» d'une fois passé en revue toutes les carrières qui lui étaient ouvertes. Le père avait proposé la carrière militaire ; mais la baronne avait fait observer à son mari qu'à moins de se résigner à ensevelir le nom des d'Anguilhem dans les derniers rangs de l'armée , il n'y avait pas d'espérance à concevoir de ce côté, attendu que le héros futur n'était pas assez riche pour entretenir un régiment. Il y avait bien des cas exceptionnels où le roi levait cet obstacle , en faisant don d'un brevet de colonel et en ajoutant à ce brevet cent mille écus de gratification ; mais le roi Louis XIV avait tant fait de dons de cette espèce, qu'il avait déclaré n'en pouvoir plus faire que bien rarement. Or le roi n'avait aucun motif pour déroger en faveur du chevalier Roger-Tancrède à cette sage détermination. Voilà ce que disait tout haut la

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baronne a son mari , lorsque son mari remettait la conversation sur ce sujet. Quant à ce qu'elle se disait tout bas , c'est quelle ne voulait pas que son pauvre enfant fût militaire , attendu que le dernier des d'Anguilhem pouvait fort bien , comme un simple manant , recevoir un coup de hallebarde en Flandre , ou un coup de mousquet nus bords du Rbin , ainsi que cela se pratiquait vulgairement parmi les gentilshommes que leur grandeur n'attachait pas au rivage.

Le baron se retournait alors vers un bon emploi dans les finances. Les finances étaient déjà à celle époque une carrière dans laquelle on pouvait entrer, sans trop déroger. Mais où le prendre cet emploi qui coûtait à acheter le double d'un régiment , attendu qu'un régiment ne rapportait à son propriétaire que de l'honneur cl des coups, tandis qu'un emploi rapportait a son propriétaire de beaux et bons louis d'or? Il fallait donc renoncer encore a celle carrière, restreinte aux favoris de Mm0 de Mainlenon , du père Lachaise , et de M. du Maine. Or le baron d'Anguilhem , en brave et loyal gentilhomme campagnard qu'il était , exécrait cordialement la vieille , le jésuite, cl le bàlard. Il n'y avait donc pas encore grande chance de ce côlé , el la baronne elle-même , quelque désir qu'elle eût de voir son fils bien-aimé occuper une place qui n'exposai aucunement ses jours , était forcée d'avouer en soupirant el en sccouanl la tète, que ce serait folie insigne de s'arrêter à un pareil projet.

Le baron en revenait donc à une idée favorite dont il se bercail dans ses jours de rêveries, c'était de faire de son fils un officier de marine. La marine était une belle el noble carrière , cl en tout poinl digne d'un gentilhomme. Louis XIV avait fait de la France une puissance maritime qui commençait à conlre-balancer l'influence de l'Angleterre cl de la Hollande , ces deux reines de la mer, qu il était parvenu plus d'une fois à affaiblir l'une par l'autre , tandis que lui s'agrandissait aux dépens de toutes deux; mais sur ce point surtout, le baron rencontrait dans sa femme une très-vive opposition. Si elle craignait pour son fils la carrière d'un soldat , à plus forte raison devail-ellc craindre celle d'un marin , qui a chaque jour à luller, non-seulement contre la force des hommes, mais contre tous les caprices des éléments; une seule fois, dans le commencement de leur mariage, le baron cl la baronne avaient visite un port de mer.

C'était à Bresl que la chose s'était passée , et

dans une promenade qu'ils avaient faite, ils avaient été assaillis par un grain si violent, que la barque qui les portait avait manqué cent fois de chavirer , cl qu'elle n'avait regagné le port que par un miracle du ciel. Depuis ce temps, M"0 d'Anguilhem .qui . au fond, toute campagnarde qu'elle était, avait autant de nerfs qu'une marquise parisienne, ne pouvait plus entendre parler de la mer ; elle voyait sans cease , à la lueur des éclairs et au grondement de la foudre , son pauvre chevalier ballotté par le vent . menacé par les vagues , prêt à s'engloutir dans le» profondeurs de cet abîme liquide dont la voix prophétique l'avait avertie ; si bien que dès que le baron, après mille circonstances, abordait ce sujet, la baronne commençait par pousser les hauts cris , et demandait h son mari si son intention était pour In récompenser de la conduite exemplaire qu'elle avait toujours tenue à son égard , de la faire mourir de chagrin.

Alors le baron , qui était un excellent homme , soupirail à son tour profondément, el murmurait :

i Madame , madame, vous n'êtes pas digne du nom de Cornélie que vous portez ! i

A quoi la baronne répondait : « Monsieur , nous ne sommes pas au temps des Gracques , et je ne miîs pas une Romaine, i En eflet, la pauvre femme n'était qu'une bonne , qu'une tendre , qu'une excellente mère , ce qui vaut peut-élrc moins aux yeux des philosophes, mais ce qui vaut certes bien autant aux regards de Dieu. On retombait donc dans une éternelle indécision à l'endroit du chevalier Roger- Tancrèdc, auquel, en attendant, on donnait la meilleure éducation possible , quoiqu'on ne vil pas dans l'avenir autre chose à en faire qu'un gentilhomme campagnard à quatre cents écus de rente , comme était monsieur son père. La chose était triste.

Cependant, au fond de ce ciel ténébreux , brillait sournoisement une petite étoile, laquelle lançait de temps en temps aux d'Anguilhem les éphémères rayons de sa lumière intermittente. Celte constellation protectrice était un héritage , sinon probable , du moins possible ; c'était la fortune d'un arrièrecousin, chevalier des ordres du roi, capitaine de frégate retraité, espècede loup de merayant navigué sousJean Barl, et s'appelanl de son nom le vicomte de Boulenois.

Ce portrait moderne , qui brillait au salon parmi les vieux portraits de famille, c'était le sien.

Quelquefois on parlait au château de celte illustra

SYLVANMRE.

I iO

lion contemporaine qui était venue joindre sa lumière aux illustrations passées , mais on en parlait avec une retenue singulière. C'est qu'en ellet cette forlune était si considérable , celte espérance était si précaire , qu'on regardait les projets qu'on pouvait kiiir sur elle comme des châteaux en Espagne , comme des chimères, comme des rêves ; on n'osait donc pas songer sérieusement à cet héritage, et l'on avait raison ; mais dans l'occasion on disait avec une certaine fierté : « Nous avons un parent à Yersailles, M. de Bouzenois , capitaine d'un vaisseau du roi. > Puis on ajoutait en étendant la main vers le tableau : f Voici son portrait en grand uniforme. >

Or toutes les idées de marine que le baron d'Anguilbem avait eues et que nous avons exposées à nos lecteurs , lui étaient venues en face de ce portrait et lui avaient été suggérées par celte bienheureuse parenté.

i Au bout du compte, se disait le baron, le vicomte Rouzenois est mon arrière-cousin ; je suis môme le seul parent qui lui reste , à telle preuve que j'en hériterais s'il venait à mourir intestat ; donc si je lui demandais une recommandation pour le chevalier Roger-Tancrède, il ne pourrait pas me la refuser: or une recommandation d'un capitaine de frégate peut ouvrir la carrière de la marine à mon fils, et une fois celle carrière ouverte, qui sait où le chevalier s'arrêtera. »

Ces idées étaient encore corroborées chez le baron par la vie mystérieuse du vicomte de Rouzenois. Les récits les plus excentriques circulaient sur la source de cette fortune colossale qui éblouissait les yeux de toute la famille. Cependant, au milieu de ces récits, il y en avait un auquel on s'arrêtait comme au plus vraisemblable, cl le voici :

Le vicomte de Rouzenois était parti à l'âge de seize ans sur la frégate française la Thélis, 11 avait d'abord gagné de la gloire en canotinanl tour à lotir

nommé gouverneur d'une petite colonie que nous possédions alors sur les côtes du Malabar.

Vous connaissez la coutume des hommes de la susdite conlrée. Notre confrère Lcmicrre, qui mourut sans avoir pu comprendre que le ministère de la marine ne lui eût pas donné une récompense de six mille livres en faveur du fameux vers :

• Le Iridcnl de Mrptutic est te scqilrc du mumle, ■

notre confrère Lemierre, dis-je, a popularisé celle coutume dans un drame d'un immortrl ennui. Or celte coutume qui , grâce à la philanthropique surveillance des Anglais, commence à tomber en désuétude, celle coutume était alors dans sa plus grande vigueur. Il arriva donc qu'un jour mourut un des plus riches et des plus puissants chefs malabars, et que, selon la coutume, sa femme qui n'avait pas encore vingt ans et qui était belle comme le jour, annonça l'intention bien positive de se brûler sur son tombeau.

M. de Rouzenois , qui , à cette époque , était un homme de trente-cinq ans à peine , par conséquent jeune encore, M. de Rouzenois qui était beau , qui était brave , et de plus gouverneur de la colonie , M. de Rouzenois, disons-nous, fut averti de ce projet. Comme, du vivant du mari, l'cx-capitainc do la frégate la Thélis avait plus d'une fois jeté un regard d'amateur sur celle qui aujourd'hui était veuve, il résolut, si la chose lui était possible, «l'empêcher le sacrilice qui se préparait, el se rendit en conséquence dans la maison du défunt, où il trouva la veuve se parant de ses plus beaux babils, se parfumaul de ses plus suaves odeurs , se faisant belle enfin pour la mort, comme une autre se serait faite belle pour une fête. Il exposa alors à la charmante alalabarc le motif de sa visite, lui affirma que c 'était un crime de quitter ainsi la vie sans regret, quand d'un seul regard on peut rendre aux autres la vie

les Anglais el les Hollandais ; puis enfin , pendant I si précieuse. Il lui rappela qu'avant d'être veuve

la seconde guerre de Flandre , il avait armé pour son compte le brick le Marsouin, el avait couru sus aux vaisseaux de la compagnie hollandaise venant de Chandernagor, et aux vaisseaux de la compagnie hollandaise venant de Ratavia, ce qui lui avait valu, outre une part considérable dans les bénéfices, le grade de capitaine de frégate sur celle même Thélis qu'il avait déjà montée. Enfin le traité de Nimèguc avait été signé, et SI. le vicomte de Rouzenois, eu récompense de ses bons el loyaux services, avaii été

elle était mère, et qu'elle se devait d'une façon bien autrement sacrée à son fils vivant qu'à son mari mort. Enfin, il fut galanl, lendrc, éloquent, pathétique; mais tout cela inutilement. La victime convenait qu'elle avait quelque regret d'abandonner »i jeune celte existence qu'elle avait effleurée à peine ; mais elle n'en persistait pas moins dans son projet, laissant cependant entrevoir au milieu de «es relus obstinés que c'était moins à l'amour du utorl qu'elle ko sacrifiait qu'au préjuge des vivants, jurant enfin

SYLVANMRB.

par Wïschnou Shiwen et Brama, qu'elle serait à tout jamais déshonorée si elle avait la faiblesse de se (soustraire à la coutume générale , si bien qu'il fut visible aux yeux du vicomte de Bouzcnois que la pauvre veuve n'avait pas un enthousiasme profond pour les flammes , mais faisait la chose parce que la chose se faisait, parce que c'était l'habitude, parce que c'était la mode enfin, et qu'à toute force et dans ions les pays du monde , une femme lient à suivre la mode.

Dès lors son parti fut pris. 11 laissa toute la cérémonie aller son train, comme si la cérémonie devait s'accomplir , puis au moment où la belle veuve faisait ses adieux à sa famille, il tira son épee , fil un signe à une vingtaine de soldats qu'il avait placés on haie autour du bûcher 60us prétexte de donner plus de solennité au spectacle ; cl , tandis que la moitié de la petite troupe dispersait la paille, les rondins ei les autres matières combustibles, avec l'autre moitié il enleva la belle veuve et la transporta dans le palais du gouvernement.

Une fois arrivé là , nous ne savons pas quel genre de raisonnement le vicomte de Bouzcnois employa vit-à-vis de la Vénus malabarc.

Mais ce que nous savons, c'est que le lendemain elle avait non-sculcmcnl renoncé au bûcher, mais encore elle paraissait déjà toute consolée de ne pas

mourir.

Un an après , M. de Bouzenois épousa la veuve , et lousdeux s'étaient fait, disait-on, en se mariant, une donation de leurs biens au dernier vivant. Or le dernier vivant était à celle heure le vicomte de Bouzenois , lequel , comme nous l'avons relaté plus haut , grâce aux roupies de la belle défunte , jointes à ses propres piastres , jouissait d'une fortune de nabab.

El maintenant dans le cas où le vicomte de Bouzcnois mourrait intestat, celle fortune devait revenir en totalité aux d'Anguilhcm, ses plus proches parents , le fils de la Malabare ayant été , selon toute probabilité, désintéressé lors du mariage de sa mère.

Cependant cette possibilité était soumise à trop de chances , pour que la famille la fit entrer en aucune façon dans les calculs qu'elle faisait sur l'avenir du chevalier Boger-Tancrède.

Seulement , pendant ces longues soirées d'hiver où , réunis autour d'une large cheminée , les gentilshommes des environs du château d'Anguilhcm causaient tantôt chez l'un tantôt chez l'autre , des

exploits de leurs alcnx ou des faits d'armes de leurs allies, M. de Chemillé, qui avait eu un grand-oncle mesire de camp, parlait cavalerie, M. de Birgaron, qui était cousin d'une filleule de Vauban, parlait sièges, M. Gantry, qui était beau-frère d'un aide aux gabelles , parlait finances, el l'abbé Dubuquoi parlait Église.

Quant au baron Agénor d'Anguilhcm , grâce à sa parenté avec le vicomte de Bouzenois , dans le congrès où chaque arme avail son mandataire, il représentait la marine. Tant il y a cependant , que les aventures héroïques cl amoureuses du capitaine de frégate jetaient un certain éclat sur ses parenU de Loches : la gloire n'est pas un apanage bien productif, chacun le sait, mais lorsqu'elle arrive à défaut d'autre chose, elle vaut toujours mieux que rien.

COMMENT LE < HEVALIF.H D ANCUlLnEM , QUE LES DAMES DE LOCHES ET DE SES ENVIRONS APPE- LAIENT , LES UNES, LE BEAU ROGER, ET LES AUTRES, LE BEAU TANCRÈDE, S'APERÇUT QTj'lL AVAIT UN COEUR.

Les jours, cl par les jours on sous-entend les muts , les jours s'écoulaient donc ainsi pour celte bonne famille , sans qu'elle arrêtât rien sur la carrière à venir de son héritier qui , pendant ces irrésolutions , atteignait sa quinzième année , prenant le temps comme il venait, chassant et chevauchant, que c'était un plaisir , travaillant à ses moments perdus, prétendant que le grand air élail très-favorable au développement de sa pensée, cl lorsqu'il était au grand air, ne pensant presque jamais , mais sifflotant presque toujours.

Au reste le chevalier Boger-Tancrède , qui était la terreur des lièvres et des chevreuils, n'avait pas encore eu l'idée de pourchasser la moindre berge rclte. 11 tenait bien, il est vrai, de sa mère , un grand fonds de sensibilité, mais rien à Anguilhcm n'en avail encore développé les germes. Beaucoup d'exercice , peu de romans et presque pas d'occasions d'aimer, voilà de quoi se composait la moyenne deson existence.

Cependant une occasion se présenta. Racontons

SYLVAND1RE.

rommeni le chevalier Roger- Tancrède s'empressa de la saisir aux cheveux.

Le baron et la baronne donnaient un grand souper de Pâques (Pâques était à celle époque-là une occasion de réunion), cl toute la noblesse des environs , à six lieues à la ronde , était conviée au château d'Anguilbem. Le chevalier Roger-Tancrède , après avoir rendu à sa mère les services familiers qui étaient de son ressort et que nous avons détaillés plus baul , fil une toilette remarquable et entra au salon où se trouvaient déjà réunis tous les convives.

La conversation roulait sur les coupes de bois , sur les dernières semailles, sur la chasse prochaine; et , comme ce triple sujet éiait essentiellement intéressant pour des gentilshommes campagnards , on ne fit pas trop attention au retard prolongé d'un des convives : ce convive celait le vicomte de Beuzeric, reconnu dans toute la province pour être d'une telle exactitude , que cette exactitude était devenue proverbiale. Cependant , comme huit heures venaient de sonner à la pendule, que les invitations portaient qu'on se mettrait à table à sept heures et demie trèsprécises , les estomacs commencèrent à réclamer , et, sur cette réclamation, leurs propriétaires se demandèrent tout bas entre eux ce que pouvait être devenu le retardataire.

Cette question était d'aulanl moins inconvenante , que, depuis le moment où avait sonné l'heure indiquée , on avait pu voir le baron suivre des yeux , avec anxiété , la marche de la pendule , et que deux ou trois fois la baronne, demandée à la porte du salon pour savoir s'il fallait servir , avait répondu tout haut : c Un peu de patience , Catherine , M. de Beuzerie ne peut larder à arriver maintenant. >

La pendule marquait huit heures un quart ; il était évident qu'un accident avait pu seul retarder M. de Beuzerie. La baronne d'Anguilbem commença donc à s'inquiéter beaucoup pour la vicomtesse, avec laquelle elle était liée de quelque amitié, et pour M<1,e Constance sa fille qui, sortie de son couvent, était venue passer la semaine de Pâques dans sa famille, et devait accompagner à Anguilhem ses respectables parents.

Le chevalier Roger-Tancrède reçut alors l'ordre tlu baron de seller Christophe, et d'aller à la découverte sur le chemin de Beuzerie. Au retour du jeune homme , et si après une heure , il revenait sans avoir rien vu , on se mettrait à table , au risque de ce qui pourrait arriver.

Roger-Tancrède accepta la mission sans se faire prier : c'était un de ces joyeux garçons toujours prêts à tout ; il boutonna une longue paire de guêtres par-dessus ses bas de soie, sella Christophe qui élait un bon bidet de trois ou quatre ans, sauta sur son dos, rassembla les rênes, et grâce à une badine de houx dont il s'était muni et qui était destinée à remplacer les éperons absents, il parviut à lancer au galop le pacifique animal.

Le temps était beau pour un poêle , une lune blafarde, ensevelie dans de grus nuages cotonneux , une bise aigre qui sifflait entre les branches encoro dépouillées de feuilles , les hurlements des oiseaux de nuit , tout cela eût enchanté René, Werther ou Hamlel ; mais Roger était peu sensible à ces nocturnes enchantements: d'ailleurs, Roger avait grand'faim , et quand Roger avait faim , il y avait peu de choses dans la nature, à l'exception d'une table bien servie , qu'il jugeai dignes d'attirer son attention . Aussi maugréait-il tout en galopant, envoyant au diable les gens inexacts, calculant que, grâce à ce relard, les ragoûls tiendraient aux casseroles, et que le filet serait brûlé, et rejetant toute la faute de celle inexactitude sur M,le de Beuzerie , qui , sans doute, pour faire une loilclle plus complète , avait retenu ses parents. El tout en faisant ces réflexions le jeune messager foucliail Christophe qui , habitué même avec le chevalier à une allure plus modeste, galopait de plus belle, soufflant la fumée par ses naseaux comme le cheval fantastique de l'amant de Léonorc.

Mais quoique Roger-Tancrède continuât d'avancer, il ne voyait toujours rien, que l'ombre des nuages qui passaient sur la lune et qui , pour un moment alors, s'étendaient comme un voile do crêpe sur le chemin. De temps en temps il s'arrêtait pour écouter et n'entendait que le frissonnement du vent dans les arbres ; alors il retournait , en soupirant , la tête vers Anguilhem et apercevait dans le lointain, à travers les branches, les fenêtres enflammées du château. A cette vue il lui prenait de vives tentations de tourner bride et de revenir en disant qu'il n'avait rien aperçu ; mais il songeait qu'il y avait dix minutes à peine qu'il était parti , et que son père lui avait dit de marcher un quart d'heure. Il reprenait donc courage, et fouettant de nouveau Christophe , il reparlait au galop , au grand élonnement de la pauvre bêle qui , servant d'ordinaire de moulure au baron , avait pris avec lui

152 SYLVANI

l'habitude d'une allure infiniment plus tempérée.

Tout à coup il sembla à Roger qu'il entendait ù deux ou trois cents pns en avant de lui un cri de détresse ; à ce cri, son cheval s'arrêta de lui-même , aspirant bruyamment l'air par ses naseaux fumants. Le chevalier jeta les yeux autour de lui ; il se trouvait dans un endroit creux , désert et marécageux , une chaussée étroite sur des marnières profondes , le cri était lugubre , la nuit sinistre : Roger frissonna.

Cependant , il faut le dire à la louange de l'hcritier du nom des d'Anguilhem , le sentiment d'effroi qu'éprouva le chevalier fut court et cessa aussitôt à la réflexion qu'il pouvait être utile à ceux qui avaient poussé cette lamentable clameur. Il remit Christophe au galop , tout en criant de toute sa force :

» Ohé ! de quel côté èlcs-vous, vous qui appelez ?

— Par ici , par ici , dit une voix plus rapprochée que la première fois, et qui parut sortir des profondeurs de la terre.

— Où, par ici? demanda Roger, en s'avançanl toujours.

— A gauche du chemin, dans la marnière; là, là , ici , au-dessous de l'endroit où vous êtes. »

Roger arrêta Christophe et plongea son regard dans les ténèbres devenues plus épaisses par la disparition de la lune sous les nuages. Il crut voir s'agiter quelque chose à quinze pieds au-dessous de lui.

« Est-ce que c'est vous , M. de Reuzeric? dcmanda-t-il.

— Oui , oui , c'est moi , chevalier , répondit la voix ; tirez-nous d'ici au nom du ciel ! notre voilure a versé, en suivant le talus de trop près, cl nous sommes enfoncés dans la lourbe.

—Au secours ! M. Roger, dît une voix de femme.

— Au secours ! répéta une voix de jeune fille.

— Ah! pauvre M. de Reuzerie, s'écria Roger, attendez, attendez , me voilà. >

El il sauta en bas de Christophe. Alors il entendit un affreux tapage , que les piétinements de sa monture lavaient empêché jusque là de saisir, cl qui du moment où elle était arrêtée arrivait à lui distinctement. Un cheval battait à grands coups de pied l'eau bourbeuse de la marnière dans laquelle il était enseveli jusqu'au ventre. L'antique carrosse, comme l'avait dil M. de Bcuzerie, avait roulé de la chaussée en bas cl était tombé tout à plat ; mais | yrâee à l'épaisseur de la belle cl au moelleux de '

la tourbe , la chute n'avail élé dangereuse pour

personne.

Mmc de Beuzcrie avail d'abord trouvé convenable de s'évanouir ; mais à la voix de Roger, elle était revenue à elle. Quant à sa fille Constance , elle avait supporté celte chute avec le plus grand courage; il va sans dire que M. de Reuzeric. qui n'avait éprouvé aucun mal , n'avail ressenti de craintes que pour sa femme cl sa fille.

Le chevalier Roger-Tancrède , jugeant qu'il n'y avail pas de temps à perdre , se laissa glisser le long du talus et se trouva sur le coche. Il appela alors le cocher pour qu'il vint à son aide ; mais le cocher était allé chercher du secours dans les environs, cl il l'appela vainement. Le jeune homme résolut donc de lirer de là , loul seul , M., M"" et M"e de Bcuzerie ; le mérite en sérail plus grand. Il commença, en conséquence, par ouvrir la portière cl par faire sortir de l'intérieur de la voiture M"* Constance , que sa mère lui tendit comme celle mère du déluge qui soulève son enfant au-dessus des eaux. Roger prit MlIedc Bcuzerie, cl la déposa sur la berge avec aulanlde facilité qu'il eût fait d'un oiseau. Puis vint le tour de la vicomtesse ; c'était chose plus difficile. La vicomtesse était , en style de province , ce qu'on appelle une belle femme . c'est-à-dire une grosse mère encore fort appétissante , de cinq pieds un pouce de haut , grasse à l'avenant , qui pouvait peser cent soixante à cent soixanlecldix livres. Cependant, en réunissant toutes ses l'un i s, Roger parvint à la tirer en haut , tandis que le vicomte la poussait par en bas, et au boni de quelques instants il l'avait déposée saine et sauve près de sa fille. #

Restait M. de Bcuzerie, lequel éiail loin de présenter les mêmes difficultés que sa femme. C'était un grand vieillard maigre, encore vigoureux et ingambe, lequel en un instant fut hors de la voiture, cl qui sans l'aide de Boger sauta sur la berge où il se trouva réuni au reste de sa famille.

Boger , qui n'avail plus rien à faire sur le coche , suivit immédiatement M. de Beuzerie avec lequel il échangea force saluls , tandis que les deux dames se confondaient en remerciments el en révérences.

Cependant le cocher ne revenait toujours pas. On avail beau l'appeler , les cris se perdaient dans la solitude, et les clials-huanls cl les chouettes répondaient seuls comme pour se moquer des pauvres voyageurs.

Roger, que son estomac de plus en plus affamé rendait de plus en pins impatient, proposa de ne pas attendre le cocher qui, selon toute probabilité, se retrouverait tout seul, et se mil à dételer le cheval embourbé, qui au bout d'un instant se trouva à son lour sur la berge, à dix pas de ses maîtres.

Il ne s'agissait plus maintenant que de regagner le cbàlean. La chose qui paraissait des plus faciles au premier coup d'œil , se compliquait cependant , comme on va le voir , par 'les circonstances dans lesquelles on se trouvait. Il y avait deux chevaux pour accomplir le trajet ; car pour le coche, il n'en était plus question. Il eût fallu sept ou huit hommes pour le remettre, non pas sur ses pieds, mais sur ses roues. Il y avait donc deux chevaux, disons-nous ; mais un de ces deux chevaux était tout fangeux : Roger proposa d'abord à M. de Beuzerie de conduire Christophe par l.rbride, tandis que la vicomtesse et sa fille monteraient sur son dos, cl que lui, M. de Beuzerie, enfourcherait l'autre cheval. Mais Christophe , encore tout échauffé de sa course , hennissant et frappant du pied, paraissait un peu trop fringant aux deux femmes, et le moyen lut refusé.

Roger proposa alors de monter avec M"10 de Beuzerie sur Christophe, dont il répondait dès lors qu'il était 6ur son dos, tandis que le vicomte et sa fille monteraient sur l'autre cheval. Mais comme nous Pavons dit, l'autre cheval était couvert de boue, et la vicomtesse fil observer tout bas à son mari que si l'on adoptait cet avis. Constance sonillerait sa belle robe de pékhi neuve. Cet avis fui donc rejeté comme le premier.

Enfin il fut décidé que M™ de Beuzerie ayant moins à craindre pour sa robe que M"6 Constance, monterait avec son mari sur le cheval du coche, au dos duquel on transporterait la selle de Christophe, tandis que le chevalier Boger-Tancrèdc, qui était un écuyer de première force, monterait Christophe à nu et conduirait M"* Constance en cronpe.

On procéda à la mise à exécution de ce projet, lequel devait recevoir encore une légère modification. M. de Beuzerie monta le premier à cheval; pois Roger souleva Mm* de Beuzerie et l'assit majestueusement derrière son époux. Jusque-là tout allait à merveille ; mais arrivé a ce point, le reste du projet éprouvait une petite difficulté.

Si le chevalier Rogcr-Tancrède montait le premier à cheval , M1" Constance n'avait plus personne

AI.KX A>DRF. D1MAS. — TOMR VII.

pour l'aider à monter en croupe; tandis qu'au contraire, si le chevalier Rogcr-Tancrède plaçait d'abord M"e Constance en croupe, c'était lui qui à non tourne pouvait plus monter à cheval ; à moins de se livrer à quelque gymnastique exagérée et d'enfourcher Christophe par la tète au lieu de l'enfourcher par la queue. On chercha partout un banc, une borne, un tronc d'arbre, il n'y en avaii pas. Enfin, le chevalier Boger- Tancrède , que son estomac affamé talonnait toujours, avisa un moyen, c'était de monter lui-même en croupe derrière M11* Constance qu'il serrerait alors dans ses bras au lieu d'être serré dans les siens. La posture était sans doute un peu bien inconvenante, et à cette proposition, le vicomte et la vicomtesse froncèrent le sourcil ; mais la vicomtesse se pencha à l'oreille du vicomte cl lui dit :

< Que voulez-vous, mon ami? il le faut; et d'ailleurs ce sont deux enfants.

— Montez donc comme vous voudrez, dil M. de Beuzerie, car aussi bien, il faut en finir.

— Mademoiselle, voulez-vous permettre? » dit Roger.

Et il souleva comme une plume celte légère petite ombre qu'on appelait M 1 Constance, et presque aussitôt il se trouva en cronpe derrière elle.

M11* Constance jeta un joli petit cri bien effrayé ; mais forl peu effrayant, auquel le vicomte répondit par un : Qu'y a t-il ? plein de paternelles et pudibondes inquiétudes.

< Rien, monsieur, rien, répondit Roger ; au moment où je montais, mademoiselle a chancelé, mais maintenant je la tiens dans mes bras, il n'y a pas de danger.

— Dans vos bras, morbleu ! dans vos bras, murmura le vicomte.

— Silence , mon ami , dil la vicomtesse , vous feriez venir à ces enfants des idées qu'ils n'onl certes pas,

— N'en parlons plus, » dil le vicomte ; cl il s'escrima si bien des talons que son cheval prit le petit trot. Christophe le suivit par derrière.

Cependant, hâtons-nous de le dire , les craintes du vicomte, pour être exagérées, ne manquaient cependant pas de fondement; à peine le chevalier Tancrèdc avait-il senti M1" Constance s'appuyer 6ur son cœur, que son cœur avait battu , comme jamais il ne l'avait scnii battre. De son côté, la jeune fille qui, élevée jusque-là au couvent, montait pour la première fois à cheval, était toute tremblante de

SYLVAND1BE.

peur, cl soit qu'elle y trouvât elle-même un plaisir inconnu, soil qu'effeclivcmcnl, dans son innocence primitive , la crainte l'emportât réellement sur les convenances, elle serrait contre sa poitrine la main dont le jeune homme l'embrassait, se retournant de temps en temps vers lui pour s'écrier : « Oh ! monsieur le chevalier, serrez-moi plus fort , plus fort encore ! Oh ! monsieur le chevalier, j'ai bien peur ; oh ! monsieur le chevalier, je vais tomber, > et à chaque fois qu'elle se retournait, ses blonds cheveux effleuraieiitlcfrontdu jeune hommc.Scs beaux jem confondaient leurs regards avec les siens ; sa fraîche haleine se mêlait à son haleine, si bien que le pauvre Roger oubliait sa faim croissante, et eût voulu que le voyage durai éternellement, tant il sentait un bien-être étranger, une béatitude inconnue, un bonheur inouï, se répandre dans toute sa personne, tanl sa poilrine se dilatait, lant chaque souffle de vent, chaque bruissement d'arbre, chaque rayon de la lune le caressait doucement et murmurait à son oreille < N'est-ce pas, Roger, que tu es heureux ! »

Oui , le chevalier était heureux ; et sans qu'elle sût pourquoi, M11* Constance aussi était heureuse. Il y avait dans sa crainte un charmant petit mélange de douceur dont clic ne se rendait pas compte, si bien qu'elle se disait à elle-même qu'elle n'avait jamais tremblé si agréablement, et que la peur était un sentiment plein de délicieuses émotions, enfin une chose mal connue jusqu'alors, et par conséquent calomniée comme toutes les choses mal connues.

Ce fut en jouissant de ce bonheur mal déGni par leur esprit, mais profondément apprécié par leur cœur, que les deux jeunes gens arrivèrent au château d'Anguilhem ; les pas des chevaux avaient été entendus par tous les convives. Ventre affamé n'a DM d'oreilles, dit-on, on se trompe étrangement. Ventre aflamé au contraire est tout oreille, même oreilles très-fines. Chacun accourut donc au perron, et le vicomte, la vicomtesse, M11' Constance cl Roger furent reçus aux lumières, ni plus ni moins que des souverains qui rentrent dans leurs Étals et pour lesquels on a illuminé la résidence royale.

Le baron tendit le bras à la vicomtesse, qui, grâce à ce soulien, mil assez convenablement pied à terre. Le vicomte descendit solennellement en trois temps comme doit descendre un écuyer; quant à Roger, il ne fil qu'un bond, prit des deux mains M,lc Constance par-dessous les bras, l'enleva comme une

plume, et la déposa sur le sol si doucement, si doucement , qu'on n'cniendit pas même le bruit que firent, en touchant le grès, les deux petits pieds de la jeune fille. Ce fui alors cl à la lueur de ces flambeaux seulement que Roger vit bien Constance qu'il avait devinée jusque-là. Que dire de Constance? Des yeux bleus ravissants ; des cheveux blonds qui semblaient des flocons de soie ; une bouche comme une cerise ; un cou de cygne , une taille de sylphide, voilà ce qu'était M1Ie de Beuzerie. Un nuage brûlant comme une flamme passa sur les yeux de Roger, et il lui sembla qu'il allait mourir de joie.

Il suivit, sans oser lui offrir la main. M11" Constance, qui à peine à bas de Christophe avait fait en rougissant une jolie révérence de couvent à son cavalier et élaii allée rejoindre sa mère ; mais chose étrange, déjà son cœur si joyeux, si dilaté tout à l'heure, venait de se serrer. Il lui semblait que la jeune fille élail séparée de lui ; ei Roger , le pauvre Roger, le jeune homme donl le robuste appétit était devenu proverbial , le pauvre Roger se mil à table s. uis avoir la moindre faim.

Cependant un grand triomphe attendait Roger. La haie qu'on avait de souper avaii immédiatement poussé les convives vers la salle à manger ; mais à peine le premier service enlevé, la conversation étoufléc par la faim commença à surgir par interrogations : l'on s'informa des causes qui avaient relardé M. de Beuzerie , et l'on demanda comment ce digne gentilhomme, qui devait faire la route dans sa voiture , était au lieu de cela arrivé à cheval.

Alors M. de Beuzerie raconta l'événement dans tous ses détails , présenta le chevalier Rogcr-Tancrède comme son sauveur, exalta le dévouement, la force et l'adresse dont, malgré son jeune âge, il avait fait preuve ; Mmc de Beuzerie renchérit sur les éloges de son mari. M11* Constance seule ne dil rien , mais elle rougit prodigieusement et regarda furtivement Roger; Roger qui ne la perdait pas de vue un instant , remarqua la rougeur et intercepta le regard ; et , sans qu'il sût pourquoi , il sentit que ce regard et cette rougeur lui faisaient du bien. Il ne fut plus question d'autre chose pendant le souper, et au dessert le chevalier Roger-Tancrède était regardé par les convives comme le libérateur de toute la famille en général , et comme le sauveur de M"* Constance en particulier.

M"8 Constance cl le chevalier Roger-Tancrède furcnl donc fêlés comme les deux héros de la soirée.

SYLVANDIKK.

cl fêlés comme on avail l'habitude de le faire cm cel heureux temps de politesse el de bonhomie ; en effet , à cette époque , il semblait que chacun voulût rendre le monde aimable et doux aux novices qui mettaient le pied sur le seuil de la société. Les femmes allaient au-devant de l'écolier encore aux mains de son précepteur ; les hommes cherchaient à plaire aux héritières encore captives derrière les grilles de leur couvent. On sortait du parloir ou du collège, les jeunes gens pour parler d'amour, et les jeunes filles pour en entendre parler.

Celait un heureux temps, où les hommes ne s'étaient point encore avisés de parler politique en jouant à la toupie, et où les femmes ne songeaient pas ii parler morale en habillant et*en déshabillant leurs poupées.

M. d'Anguilhcm fut ravi au fond du cœur de l'importance que donnait à son fils l'aventure du marais. Partout, dans ses plans d'avenir, le baron cherchait un établissement pour son fils ; et Ml,e Constance, qui pouvait, à la mort de ses parents, prétendre à six mille francs de revenu, était un parti plus que sortable pour le chevalier. On pourrait alors réunir Beuzcrie à Anguithem, en achetant trois ou quatre lieues de marais, charmants pour la chasse, mais parfaitement incultes du reste, que l'on aurait pour très-peu de chose, et qui, avec deux ou trois petits bois jetés çà cl là sur la roule et appartenant à de pauvres propriétaires qui les donneraient presque pour rien, formeraient une des plus majestueuses baronics de la Tourainc. Les enfanls qui naîtraient de ce mariage posséderaient ainsi la vallée et la montagne, comme les avaient possédées leurs aïeux aux temps de leur plus grande puissance. Ce sérail beau, ce serait magnifique, ce serait splendide; le digne baron fui d'une gaieté entraînante pendant lout le souper, et chanta au dessert.

Mais tout au contraire du baron, et comme s'il eut pu deviner les projets de cet ambitieux père, M. de Beuzeric, qui déjà s'était assis à table d'un air plein de dignité, se guinda de plus en plus, à mesure que le dîner tirait vers sa fin, faisant signe à sa femme de se tenir de son côté sur la défensive, manœuvre que la vicomtesse accomplit, il faut le dire, avec une intelligence conjugale digne des plus grands éloges. Il y eui plus : comme on avail placé les deux jeunes gens à côté l'un de l'autre, cl qu'au lieu de manger, comme devaient le faire des enfanls de douze à quinze ans, ils causaient (oui has comme auraient pu

faire des amoureux , M. et M™9 de Beuzcrie écrasèrent leur fille de coups d'oeil foudroyants, dont Constance, préoccupée qu'elle était de lout aulro chose, laissa passer les deux premiers tiers inaperçus, mais donl le dernier tiers, en arrivant enfin à son adresse, mil la jeune fille dans un étal d'angoisse d'autant plus terrible qu'elle ignorait entièrement la cause de la colère que ses parents paraissaient éprouver contre elle.

Aussi , à peine fut-on levé de table , que M" de Beuzeric prit sa fille par ta main et la fit asseoir près d'elle , tandis que M. de Beuzeric, après avoir déclaré qu'il désirait pariir le même soir, sortait pour aller demander des nouvelles du cocher. •

M. de Beuzerie entra désespéré; son cocher était revenu ivre mort , et le coche étail toujours couché délicatement dans le marais : alors , comme la politesse l'exigeait tout naturellement , le baron el la baronne offrirent à leurs voisins une chambre au château. Mais à cette proposition, qui n'avait cependant rien d'insolite, M. de Beuzeric fil un Ici bond, que le baron fut forcé de passer à une autre proposition. Celle proposition élail de mettre le cheval du vicomte à la carriole du baron ; de cette façon , M., M™ cl M"° de Beuzeric pourraient , comme ils paraissaient le désirer ardemment, regagner, la même nuit , leur château ; le lendemain, les gens do M. d'Anguilhem tireraient le coche du marais , on y attèlerail Christophe , Christophe reconduirait le coche à Beuzerie , el en ramènerait la carriole.

Celle proposition fui acceptée avec enthousiasme par le vicomte el la vicomtesse , au grand désespoir de MUe Constance et du chevalier Bogcr-Tancrède, lesquels échangèrent un pauvre petit regard plein de larmes, accompagné d'un soupir élouflé, qui ne furent heureusement pas surpris par les inflexibles parents de la jeune fille. Un quarl d'heure après celte résolution prise, on vint annoncer que le cheval du vicomte élail à la carriole du baron.

Il fallut se quitter : les pauvres enfants s'étaient vus il y avail deux heures pour la première fois, et il leur semblait qu'ils se connaissaient depuis leur enfance. Le baron et le vicomte échangèrent une poignée de mains ; Mm" d'Anguilhem et M"e de Beuzerie s'embrassèreni ; Constance fil une belle révérence à toute la société, et jeta un regard bien triste au chevalier Boger-Tancrède ; puis ils montèrent tous trois dans la carriole, puis le cheval partit , puis l'on entendit décroître le bruit des rouos

SYL VAN DIRE

ci drs grelots, puis ce bruit s'éteignit tout à fait.

Roger n'était pas rentré au salon avec le reste de la compagnie. Roger était resté sur le seuil de la porie de la maison; du seuil de la porte de la maison, il avait couru à la porte de la cour, et il était demeuré là, triste et immobile, les yeux fixés sur la carriole qui s'éloignait et dans la direction de laquelle il regardait encore , lorsque déjà on ne la voyait plus depuis longtemps. Sans doute on l'eût retrouvé là le lendemain malin , s'il n'eût senti que quelqu'un lui frappait sur l'épaule. C'était son précepteur, l'abbé Dubuquoi, qui venait lui dire qu'une plus longue absence du salon serait regardée par ceux qui étaient restés comme une impolitesse. Roger essuya furtivement deux grosses larmes qui tombaient de ses yeux , cl suivit son gouverneur.

COMMENT LK CHEVALIER D AKGUILHBM , s'ÉTANT APERÇU QU'IL AVAIT UN COEUR, VOULUT SAS- SIRER QUE Mllf DE REUZEHIE EN AVAIT IN AUSSI.

Heureusement pour le chevalier Roger-Tancrèdc qu'à celte époque les veillées, même celles de Pâques , n'étaient pas longues : à minuit tous les convives se séparèrent, les uns , et c'étaient les plus voisins, pour regagner leurs manoirs, soit à pied , soil à cheval; les autres, et c'étaient les plus éloignés , pour se retirer dans les appartements que le baron et la baronne, dans l'abandon de leur antique hospitalité, avaient mis à leur disposition.

Roger, avant de monter à sa chambre, alla comme d'habitude embrasser son père et sa mère qui s'enlre-regardèrcnt en souriant , puis il fit une révérence à l'abbé cl se relira à son tour, non pas pour dormir, il n'en avait pas la moindre envie, le sommeil lui était passé comme l'appétit , mais pour penser à M110 de Beuzcrie.

C'était la première fois que le chevalier pensait à autre chose qu'à une partie de chasse, qu'à une course à cheval, qu'à un assaut d'armes, ou qu'à un subterfuge ingénieux , pour ne pas expliquer son Salluste ou son Virgile.

Roger était profondément triste ; il avait compris que ce départ précipité n'avait d'autre but que de

i lui enlever Constance : mais il avait lu dans les yeux de la jeune fille qu'elle aurait eu aussi grande envie que lui de rester, et cela le consolait. D'ailleurs, il y a dans les premiers chagrins d'un premier amour quelque chose qui vous oppresse si doucement le cœur, qu'on les accepte comme de» sensations bien préférables encore à l'indifférence qui leur a fait place : ce qu'on désire avant toute chose, ce n'est pas précisément d'élue heureux , on ne sait pas encore ce que c'est que le bonheur, mais c'est de ne pas rentrer dans ce désert aride d'où l'on sort; c'est de rester sous ces beaux arbres verts, au rayon de ce doux soleil , au milieu de ces (leurs aux enivrants parfums dont les épines déjà vous ont ensanglanté les doigts, mais qu'à toute force on veut cueillir, qu'à tout risque on veut respirer; ce qu'on veut, c'csl la tempête plutôt que le calme , c'est la souffrance à défaul de la joie.

Roger s'endormit lard et d'un sommeil fiévreux, ce qui ne l'empêcha pas de se réveiller au point du jour, frais, dispos, et les yeux brillants. D'ailleurs, il avait son petit projet à lui, c'était de reconduire le coche avec Christophe, sous prélexlc de demander, au nom de son père et de sa mère, des nouvelles delà famille de Rcuzerie à laquelle, vu l'heure avancée où elle avaii quitté le château, le baron et la baronne pouvaient craindre qu'il ne fût arrivé quelque accident. Au reste, il avait eu une première idée qui rendait la seconde toute naturelle, c'était de donner un écu au cocher pour qu'il contrefit le malade et déclarât qu'il ne se sentait pas la force de retourner à Beuzerie.

Le chevalier , qui savait où étail le coche , guida le garde chasse et le garçon d'écurie , lesquels aidés du jardinier, du métayer cl de ses trois ou quatre garçons de charrue , parvinrent , à force de bras ci de cordes , à hisser le coche sur la chaussée. Par bonheur, la solidité de l'antique carrosse l'avait préservé d'aucune fracture , et une fois sur les essieux, il ne fit aucune difficulté de rouler vers Beuzerie. Quant à Christophe , aiguillonné par les coups de fouet réitérés de son jeune maître , il partit au grand (rot , regimbant et hennissant en signe qu'il ne comprenait plus rien à la façon dont depuis la veille on se conduisait avec lui.

Biais à mesure que Roger approchait de Beuzerie, ses instigations, à l'endroit de Christophe, devenaient moins pressantes , et profitant de celte intermittence de coups , l'intelligent animal étail passé

du grand trot au petit trot, et du petit trot au pas. En eflel , celle chose qui avait paru d'abord toute simple au jeune homme de ramener au vicomte son coche, et d'aller reprendre en échange la carriole paternelle , lui semblait maintenant une monstruosité d'audace; il se rappelait le front sévère de M. de Beuzerie, ses sourcils froncés, sa voix brève, et plus que tout cela son départ précipité , et il se demandait si celui qui avait mis si grande haie à sortir du château d'Anguilhem , éprouverait un bien grand plaisir à voir l'héritier de ce château dans celui de Beuzerie. Toutes ces réflexions rassuraient médiocrement le chevalier Roger-Tancrède , lequel n'avait pas reçu au milieu des qualités dont l'avait «loué le ciel, celte heureuse hardiesse , qui est l'enjeu presque certain du succès : il avait donc cessé , non-seulement de pousser Christophe en avant, et même il y a plus , si le cheval se fût arrêté ou eût tourné bride , peut être son maître n'eût-il pas eu le courage de lui faire reprendre sa course ou de lui retourner la tête; mais heureusement, il n'en fut pas ainsi. Christophe était un honnête animal incapable d'une pareille action, qui n'aimait pas à être surmené, voilà tout; mais qui, lorsqu'on s'en rapportait à lui-même, y menait une conscience provinciale, à laquelle on pouvait se fier en toute sécurité. 11 continua donc de s'avancer à son pas ordinaire vers Beuzerie, et bientôt Bogcr aperçut les deux tourelles couvertes d'ardoisesdu petit château, qui élevaient leurs girouettes criardes au-dessus des arbres du parc.

Roger continuait toujours d'avancer, mais il faut le dire , ce n'élail plus lui qui menait Christophe , c'était Christophe qui le menait. Il s'avançait donc plongé dans l'inquiétude la plus profonde , à l'endroit de la réception qu'on allait lui faire, quand tout à coup , à la fenêtre d'une des tourelles, apparut une petite tête blonde qui regardait de son côté, de toute la grandeur de ses beaux yeux bleus , tandis que la main qui obéissait à celte léle secouait un mouchoir en signe que le nouvel arrivant était reconnu. A celle vue, Roger arrêta Christophe , et les deux beaux enfants se mirent à échanger tous les signes de naïve tendresse que leur cœur en volant l'un à l'autre commençait à leur suggérer.

Cela durait depuis dix minutes et aurait duré probablement jusqu'au soir si , derrière Constance , Roger n'avait pas vu surgir une seconde personne, '.eue malencontreuse interruplrice n'élail autre que

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