LE NÉGRIER
Le lendemain matin, ce fui Pierre Munier qui en ira le premier chez son fils.
Depuis son arrivée, George avait parcouru plusieurs fois la magnifique habitation que son père possédait, el, avec ses idées d'industrie européenne, il avait émis plusieurs idées d'amélioration que dans sa capacité pratique le père avait comprises à l'instant même ; mais ces idées nécessitaient l'application d'une augmentation de bras, el l'abolition de la traite publique avait tellement fait renchérir les esclaves, qu'il n'y avait pas moyen , sans d'énormes sacrifices, de se procurer dans l'Ile les cinquante on soixante nègres dont le père el le fils voulaient augroenler leur maison. Pierre Munier avait donc la veille , en l'absence de George , accueilli avec joie la nouvelle qu'il y avait un navire négrier en vue, et, selon l'habitude adoptée alors parmi les colons el les commerçants de chair noire, il était allé pendant la nuit sur la côte, afin de répondre aux signanx du négrier par d'autres signaux qui indiquassent qu'on était dans l'intention de traiter avec lui. Les signaux avaient été échangés, et Pierre Munier venait annoncer à George celle bonne nouvelle. Il fut donc convenu que, le soir, le père et le fils se trouveraient vers neuf heures à la Pointe-aux-Caves, au-dessous du Pelil-Malabar. Celle convention arrêtée, Pierre Munier sortit pour aller inspecter, selon son habitude, les travaux de la plantation, et, selon son habitude aussi, George prit son fusil el gagna les bois pour s'abandonner à ses rêveries.
Ce que George avait dit la veille à lord Murrey, en le quittant, n'était pas une forfanterie, mais, au contraire , une résolution bien arrêtée ; l'étude de la vie loul entière du jeune mulâtre s'était, comme nous l'avons vu, portée vers ce poinl, de donner à sa volonté la force et la persistance du génie. Arrivé à une supériorité en toute chose, qui, appuyée de sa fortune, lui eût assuré en France ou en Angleterre, à Londres ou à Paris, une existence distinguée, George, avide de lutte, avaii voulu revenir a Pile de France. C'était là qu'existait le préjugé que son courage se croyait destiné à combattre, et que son orgueil croyait pouvoir vaincre. Il revenait donc ayant pour lui l'avantage de l'incognito , pouvant étudier son ennemi sans que son ennemi sûi quelle guerre
il lui avaii déclarée au fond de son àme, et prêt qu'il était à le saisir au moment où il s'y attendrait le moins, et a commencer celle lutle dans laquelle devait succomber ou un homme ou une idée.
En posant te pied sur le port, en retrouvant au retour les mômes hommes qu'il avait laissés a son départ, George avait compris une vérité dont plusieurs fois il avait douté en Europe, c'est que toutes eboses étaient les mêmes à l'Ile de France, quoique quatorze ans se fussent passés, quoique l'Ile de France, au lieu d'être française, fût anglaise, et au lieu de s'appeler l'Ile de France, s'appelait Maurice. Alors, et de ce jour, il s'était mis sur ses gardes; alors il s'était préparé à ce duel moral , qu'il était venu chercher, comme un autre se prépare à un duel physique, si on peut parler ainsi, et l'épée à la main, il avait attendu l'occasion qui se présenterait de porter le premier coup à son adversaire.
Mais comme César Borgia, qui dans son génie avait, lors de la mort de son père, tout prévu pour la conquête de l'Italie, excepté qu'à celte époque il serait mourant lui-même, George se trouva engagé d'une façon qu'il n'avait pas pu prévoir, et frappé en même temps qu'il voulait frapper. Le jour de sou arrivée à Port-Louis, le hasard avait mis sur son chemin une belle jeune fille, dont, malgré lui, il avait gardé le souvenir. Puis, la Providence l'avait amené juste à point pour sauver la vie à celle-là même à laquelle il rêvait vaguement depuis qu'il l'avait vue, de sorte que ce rêve élail entré plus profondément dans son existence. Enfin, la fatalité les avait réunis la veille, et là un coup d'oeil, au moment même où il s'apercevait qu'il aimait, lui avait dit qu'il était aimé. Dès lors, la lutle prenait pour lui un nouvel intérêt, inlérêt auquel son bonheur se trouvait doublement lié, puisque désormais celle lutte avait lieu non-seulement au profit de son orgueil, mais encore à celui de son amour.
Seulement , comme nous l'avons dit, blessé luimême au moment du combat, George perdait l'avantage du sang-froid ; il est vrai qu'en échange , il gagnait la véhémence de la passion.
Mais, si dans une existence blasée, si sur un cœur flétri comme ceux de George , la vue de la jeune tille avait produit l'impression que nous avons dite, l'aspect du jeune homme et les circonstances dans lesquelles il lui était successivement apparu, avaient dû produire une bien autre impression sur l'existence juvénile et sur l'àme vierge de Sara. Élevée depuis
RGE. 367
! le jour où elle avait perdu ses parents dans la maison de M. de Malmédie ; destinée dès celle époque à doubler par sa dot la fortune de l'héritier de la maison , elle s'était habituée dès lors à regarder Henri comme son futur mari , et elle s'était d'aillant plus facilement soumise à celle perspective, que
j Henri était un beau et brave garçon , cité parmi les plus riches et les plus élégants colons non-seulement de Port-Louis, mais de toute l'Ile. Quant aux autres jeunes gens amis de Henri, ses cavaliers à la chasse , ses danseurs au bal , elle les connaissait depuis trop longtemps pour que l'idée lui vint jamais de distinguer aucun d'eux ; c'était, pour Sara, des amis de sa jeunesse, qui devaient l'accompagner tranquillement de leur amitié pendant le reste de sa vie, et voilà tout.
Sara élail donc dans celle parfaite quiétude d'âme, lorsque, pour la première fois, elle avait aperçu George. Dans la vie d'une jeune fille, un beau jeune homme inconnu, à l'air distingué, aux formes élégantes , est partout un événement , et à bien plus forte raison , comme on le comprend bien , à l'Ile
; de France.
La figure du jeune étranger, le timbre de sa voix, les paroles qu'il avait dites étaient donc demeurées, sans qu'elle sût pourquoi, dans la mémoire de Sara, comme demeure un air qu'on n'a entendu qu'une fois, cl que cependant on répèle dans sa pensée. Sans douic Sara, au bout de quelques jours , eûi oublié ce petit événement, si elle eût revu ce jeune homme dans des circonstances ordinaires ; peut-être
; même un examen plus approfondi, comme celui qu'amène une seconde rencontre , au lieu de mêler ce jeune homme plus profondément à sa vie , l'en eût-il éloigné tout à fait. Mais il n'en avait point été ainsi. Dieu avait décidé que George et Sara se revenaient dans un moment suprême : la scène de la rivière Noire avait eu lieu. A la curiosité qui
' avait accompagné la première apparition , s'étaient jointes la poésie et la reconnaissance, qui entouraient la seconde. En un instant, George s'était transformé aux yeux de la jeune fille.
L'étranger inconnu élail devenu un ange libérateur. Tout ce que celle mon dont Sara avait été menacée promettait de douleurs, George le lui avait épargné ; lout ce que la vie à seize ans promet de plaisir , de bonheur et d'avenir, George , au moment où elle allait le perdre , le lui avait rendu. Enfin , quand l'ayant vu à peine , quand lui ayant à peine
adressé la parole, elle allait se retrouver en face de lui, quand elle allait épancher tout ce que son àme contenait de reconnaissance, on lui défendait d'accorder à cet homme ce qu'elle eût accordé au premier étranger venu : cl plus encore, on lui
qu'au fond de son cœur il sonlll une grande il tience de revoir Sara. Voilà donc comment il était sorii son fusil sur l'épaule, espérant trouver dans la chasse , sa passion favorite , une distraction qui l'aiderait à tuer sa journée. Mais George s'était
plus longtemps à son désir, je ne dirai pas de i la jeune fille , car ne pouvant se présenter chez elle , ce n'était que par hasard qu'il pouvait la rencontrer, mais au besoin de se rapprocher d'elle , il fil seller Yambo , puis lâchant les rênes au léger enfant de l'Arabie , en moins d'une heure il se trouva dans la capitale de l'Ile.
George ne venait à Port-Louis que dans un seul
espoir; mais,
l'avons dit , cet
ordonnait de faire à cet homme une insulte qu'elle ; trompé ; son amour pour Sara parlait déjà dans son n'eût pas faite au dernier des hommes. Alors la | cœur plus haut que tous les autres sentiments, reconnaissance refoulée en son cœur s'était changée | Aussi, vers les quatre heures, ne pouvant résister en amour ; un regard avait tout dit à George, et un mot de George avait tout dit à Sara. Sara n'avait rien pu nier , George avait donc le droit de tout croire ; puis après l'impression était venue la réflexion. Sara n'avait pu s'empêcher de comparer la conduite de Henri , son futur époux, à celle de cet étranger qui n'était pas même pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les railleries de Henri sur l'inconnu avaient blessé son esprit. L'indiflérence de Henri courant à l'hallali du cerf quand sa fiancée échappait à peine à un danger mortel , avait froissé son cœur ; enfin ce ton de maitre dont. Henri lui avait parlé le jour du bal avait offensé son orgueil : si bien que pendant celte longue nuit qui devait être une nuit joyeuse , cl dont Henri avait fait une nuit triste et solitaire, Sara s'était interrogée pour la première fois peut-être, et pour la première fois elle avait reconnu qu'elle n'aimait pas son cousin. De là à savoir qu'elle en aimait un autre, il n'y avait qu'un pas.
Alors il arriva ce qui arrive en pareil cas : Sara, après avoir porté les yeux sur elle, les reporta autour d'elle; elle pesa à la balance de l'intérêt la conduite de son oncle envers elle : elle se souvint qu'elle avait un million et demi de fortune à peu près , c'est à-dire qu'elle était près de deux fois riche comme son cousin : elle se demanda si son oncle eût eu pour elle, pauvre cl orpheline, les mêmes soins, les mêmes attentions , les mêmes tendresses qu'il avait eues pour elle, opulente héritière, cl elle ne vit plus dans l'adoption de M. de Malmédie que ce qui y était réellement, c'est-à-dire le calcul d'un père qui prépare un beau mariage à son fils : loulcela était bien sans doute un peu sévère, mais les cœurs blessés sonl ainsi faits, la reconnaissance s'en va par la blessure, et la douleur qui reste devient un juge rigoureux.
George avait prévu tout cela , el il avait compté là-dessus pour plaider sa cause cl empirer celle de son rival. Aussi après avoir bien réfléchi, résolut-il de ne rien entreprendre encore ce jour-là , quoi-
étail entièrement soumis au hasard. Or le hasard fut celle fois inflexible : George cul beau passer par louies les rues qui avoisinaienl la maison de M. de Malmédie ; il eut beau traverser deux fois le jardin de la compagnie, promenade habituelle des habitants de Port-Louis; il eut beau faire trois fois le tour du Champ-de-Mars où tout se préparait pour les courses prochaines , nulle part , même de loin , il ne vil une femme dont la tournure pût lui faire illusion.
A sept heures , George perdit tout espoir , el le cœur serré comme s'il eût subi un malheur, le corps brisé comme s'il eûl éprouvé une fatigue , il reprit le chemin de la Grande-Rivière , mais celle fois au pas cl retenant son cheval, car celte fois il s'éloignait de Sara qui n'avait pas deviné sans doute que dix fois George était passé dans la rue de la Gomédie et dans la rue du Gouvernement, c'est-à-dire à peine à cent pas d'elle. Il traversait donc le camp des noirs libres , situé en dehors de la ville , el retenant toujours Yambo qui ne comprenait rien à celte allure inaccoutumée , lorsqu'un homme sortit tout à coup de l'une des baraques et vint se jeter à lé trier de son cheval , serrant ses genoux et lui baisanl la main. C'était le marchand chinois , c'était l'homme à l'éventail, c'était Miko-Miko.
A l'instant George comprit vaguement le parti qu'il pouvait lircr de cet homme , à qui son négoce permettait de s'introduire dans toutes les maisons , cl qui, par son ignorance de la langue, n'inspirail aucune inquiétude.
George descendit el entra dans la bouti jue de
GEORGE
Miko-Miko, lequel lui fit à l'instant même voir tous i ses trésors. Il n'y avait pas à se tromper au sentiment que le pauvre diable avait voué à George , et qui s'échappait du Tond de son cœur à chaque parole. C'était tout simple; Miko-Miko, à part deux ou trois de ses compatriotes marchands comme lui et par conséquent , sinon ses ennemis, du moins ses rivaux , n'avait pas encore trouvé à Port-Louis une personne à qui parler sa langue. Aussi dcmanda-t-il à George de quelle façon il pouvait s'acquitter envers lui du bonheur qu'il lui devait.
Ce que George avait à lui demander était bien simple : c'était un plan intérieur de la maison de M. de Malmédic , afin , le cas échéant , de savoir comment parvenir jusqu'à Sara.
Aux 'premiers mots que dit George, Miko-Miko comprit tout : nous avons dit que les Chinois étaient les juifs de l'île de France.
Seulement, pour faciliter les négociations de Miko-Miko avec Sara , et peut-être aussi dans une autre intention, George écrivit sur une de ses cartes de visite les prix des différents objets qui pouvaient tenter la jeune fille, recommandant à Miko-Miko de ne laisser voir cette carte qu'à Sara.
Puis , il donna au marchand un second quadruple, lui recommandant d'être le lendemain vers les trois heures de l'après-midi à Moka.
Miko-Miko promit de se trouver au rendez-vous et s'engagea à apporter dans sa tête un plan aussi exact de la maison que celui qu'aurait pu tracer un ingénieur.
Après quoi, attendu qu'il était huit heures, et qu'à neuf heures George devait, comme nous l'avons dit, se trouver avec son père à la Pointe-aux-Cavcs, il remonta à cheval et reprit le chemin de la Petite- Rivière, le cœur plus léger, tant il faut peu de chose en amour pour changer la couleur de l'horizon.
Il était nuit close quand George arriva au rendezvous. Son père, selon l'habitude qu'il avait prise avec les blancs d'être toujours en avance, s'y trouvait depuis dix minutes. A neuf heures et demie la lune se leva.
C'était le moment qu'attendaient George et son père. Leurs yeux se portèrent aussitôt entre l'Ile Bourbon et Plie de Sable , et là , par trois fois, ils virent élinceler un éclair. C'était comme de coutume un miroir qui réfléchissait les rayons de la lune. A ce signal bien connu des colons, Télémaqne, qui avait accompagné ses maîtres, alluma sur le
ALFVOnHR Dt'MAS. — TOME VII.
rivage un feu qu'il éteignit cinq minutes après, puis l'on attendit.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée, qu'on vit poindre sur la mer une ligne noire, pareille à quelque poisson qui nagerait à la surface de l'eau, puis cette ligne grandit et prit l'apparence d'une pirogue. Bientôt après on reconnut une grande chaloupe et l'on commença à voir, au tremblement des rayons de la lune dans la mer, l'action des rames qui battaient l'eau, quoiqu'on n'entendit pas encore leur bruit. Enfin cette chaloupe entra dans l'anse de la Petite-Rivière et vint aborder dans la crique qui se trouve en avant du petit Fortin.
George et son père s'avancèrent sur le rivage. De son côté, l'homme que de loin on avait pu voir assis à la poupe, avait déjà mis pied à terre.
Derrière lui descendirent une douzaine de matelots armés de mousquets et de haches. C'étaient les mêmes qui avaient ramé le fusil sur l'épaule. Celui qui était descendu le premier leur fil un signe, et ils commencèrent à débarquer les nègres. Il y en avait trente de couchés au fond de la barque ; une seconde chaloupe devait en amener encore autant.
Alors les deux mulâtres et l'homme qui était descendu le premier s'abordèrent et échangèrent quelques paroles. U en résulta que George et son père furent convaincus de ce dont ils s'étaient déjà douté, c'est qu'ils avaient devant les yeux le capitaine négrier lui-même.
C'était un homme de trente à trente-deux ans à peu près, de haute taille et ayant tous les signes de la force physique arrivée à ce degré qui commande naturellement le respect : il avait les cheveux noirs et crépus, des favoris passant sous le cou et des moustaches joignant ses favoris ; son visage et ses mains, hâlés par le soleil des tropiques, étaient arrivés jusqu'à la teinte des Indiens de Timor ou de Pégn. Il était vêtu de la veste et du pantalon de toile bleue particulière aux chasseurs de l'île de France, et portait, comme eux encore, un large chapeau de paille et un fusil jeté sur l'épaule; seulement, de plus qu'eux, un sabre recourbé , de la forme des sabres arabes, mais plus large et ayani une poignée à la manière des claymorcs écossaises, pendait à sa ceinture.
Si le capitaine négrier avait été l'objet d'un examen approfondi de la part des deux habitants de Moka , ceux-ci , de leur côté , avaient eu à subir de sa part une investigation non moins complète. Le»
GEORGE
yeux du commerçant en chair noire se portaient de I navaienl paru remarquer «on affectation a ne pas les l'un à l'autre avec une égale curiosité, et semblaient, perdre on instant de vue. Enfin , le moment vint de à mesure qu'il les examinait davantage, s'en pou- régulariser le marché. George demanda au négrier
voir moins détacher. Sans doute George et son père , ou ne s'aperçurent pas de celte persistance , ou ne pensèrent pas qu'elle dût autrement les inquiéter , car ils entamèrent le marché pour lequel ils étaient venus, examinant les uns après les autres les nègres que la première chaloupe avait amenés et qui étaient presque tous de la côte occidentale d'Afrique, c'est-à-dire de la Sénégambie et de la Guidrie, circonstance qui leur donne toujours une valeur plus grande , attendu que n'ayant pas , comme les Madéeasses , les Mozambiqucs et les Gafres , l'espoir de regagner leur pays , ils n'essayent presque jamais de s'enfuir. Or , comme malgré cette cause de hausse , le capitaine fut très-raisonnable sur les prix , lorsqu'arriva la seconde chaloupe , le marché était déjà fait pour la première.
Il en fut de celle-ci comme de l'autre ; le capitaine était admirablement assorti et indiquait un profond connaisseur dans la partie. C'était une véritable bonne fortune pour l'Ile de France , dans laquelle il venait exercer son commerce pour la première fois , ayant jusque-là plus particulièrement chargé pour les Antilles.
Quand tous les nègres furent débarqués, et quand le marché fut conclu , Télémaque , qui était luimême du Congo , s'approcha d'eux et leur fit un discours dans sa langue maternelle qui était la leur : ce discours avait pour but de leur vanter les douceurs de leur vie à venir , comparée à la vie que leurs compatriotes menaient chez les autres planteurs de l'Ile , et de leur dire qu'ils avaient eu de la chance de tomber à MM. Pierre cl George Munier, c'est-à-dire aux deux meilleurs maîtres de l'Ile. Les nègres s'approchèrent alors des deux mulâtres, et tombant à genoux, promirent par l'organe de Télémaque de se rendre dignes eux-mêmes du bonheur que leur avait gardé la Providence.
Au nom de Pierre et de George Munier , le capitaine négrier, qui avait suivi le discours de Télémaque avec une attention qui prouvait qu'il avait fait une élude particulière des différent* dialectes de l'Afrique, avait tressailli, el avait regardé plus attentivement encore qu'auparavant les deux hommes avec lesquels il venait de traiter si rondement une affaire de près de cent cinquante mille francs. Mais , pas plus qu'auparavant , George et son père
de quelle façon il désirait être payé , el si c'était en or ou en traites , son père ayant apporté de l'or dans les sacoches de son cheval , et des traites dans son portefeuille , afin de faire face à toutes les exigences. Le négrier préféra l'or. La somme , en conséquence, lui fut comptée à l'instant même el transportée dans la seconde chaloupe ; puis les matelots se rembarquèrent. Mais, au grand élonnemenl de George et de son père , le capitaine ne descendit point avec eux dans les chaloupes qui s'éloignèrent sur un ordre de lui cl l'abandonnèrent sur le rivage.
Le capitaine les suivit quelque temps des yeux, puis lorsqu'elles furent hors de la portée du regard et de la voix , il se retourna vers les deux mulâtre? étonnés , s'avança vers eux et leur tendant la main s tous deux :
i Bonjour , père ; bonjour , frère , i dit-il ; puis comme ils hésitaient : « Eh bienlajoula-t-il, ne reconnaissez-vous pas votre Jacques? >
Tous deux jetèrent un cri de surprise et lui tendirent les bras. Jacques se précipita dans ceux de son père ; puis des bras de son père , il passa dans ceux de George ; après quoi Télémaque eut aussi son tour , quoique , il faut le dire , ce ne fût qu'en tremblant qu'il osai toucher les mains d'un négrier.
En effet, par une coïncidence étrange, le hasard réunissait dans la même famille, l'homme qui avait loutesa viepliésousle préjugédela couleur, l'homme qui faisait sa fortune en l'exploitant, et Phomme qui élail prêt à risquer sa vie pour le <
PHILOSOPHIE NÉGRIÈRE.
Cet homme, c'é ques que son père n'avait pas vu depuis ans, et son frère depuis douze.
Jacques, comme nous l'avons dit, était parti à bord d'un de ces corsaires, qui, munis de lettres de marque de la France, sorlaienl à celle époque tout à coup de nos ports, comme des aigles de leurs aires, el couraient sus aux Anglais.
C'était une rude écolo que celle-là et qui valait
GEORGE
bien celle de la marine impériale qui, à cette époque, bloquée dans nos porls, était aussi souvent à l'ancre que celle autre marine, vive, légère et indépendante, élaii souvent en course. Chaque jour, en eflet.c'étaii quelque nouveau combat.non pas que nos corsaires, tout hardis qu'ils fussent, allassent chercher noise aux vaisseaux de guerre; mais, friands qu'ils étaient de marchandises de l'Inde et de la Chine, ils s'attaquaient à tous ces bons gros bâtiments à ventres rebondis, qui revenaient soit de Calcutta, soit de Buenos- Ayres, soit de la Vera-Cruz. Or, ou ces bâtiments à la démarche respectable étaient convoyés par quelque frégate anglaise ayant bec et ongle, ou ils avaient pris eux-mêmes le parti de s'armer et de se défendre pour leur propre compte. Dans ce dernier cas, ce n'était qu'un jeu, une escarmouche de deux heures, et tout était fini ; mais, dans l'autre, les choses changeaient de face; cela devenait plus grave ; on échangeait bon nombre de boulet* ; on se tuait bon nombre d'hommes ; on se brisait bon nombre d'agrès ; puis on venait à l'abordage ; et après s'être foudroyé de bien loin, on s'exterminait de près.
Pendant ce temps-là le navire marchand filait, et s'il ne rencontrait pas, comme l'âne de la fable , quelque autre corsaire qui lui mit la main dessus, il rentrait dans quelque port de l'Angleterre, à la grande satisfaction de la compagnie des Indes, qui volait des rentes à ses défenseurs. Voilà comme les choses se passaient à celte époque. Sur trente ou irente et un jours dont se composaient les mois, on se battait pendant vingt ou vingt-cinq jours ; puis, pour se reposer des jours de combat , on avait les jours de tempête.
Or, nous le répétons, on apprenait vite à pareille école. D'abord, comme on n'avaii pas la conscription pour se recruter, et que celle petite guerre d'amateurs ne laissait pas que de consommer à la longue une assez grande quantité d'hommes, les équipages ne se trouvaient jamais au grand complet. Il est vrai que comme les matelots étaient tous des volontaires, la qualité, dans ce cas, remplaçait avantageusement la quantité; aussi, au jour de la bataille ou de la tempête, personne n'avaii d'allributions fixes ; chacun était bon à tout. Du reste, obéissance passive au capitaine, quand le capitaine était là, et au second, en l'absence du capitaine ; il y avait bien eu, comme il y en a partout, à bord de la Calypso, c'était ainsi que te nommait le bâtiment qu'avait choisi Jacques
pour faire son apprentissage nautique ; il y avait bien eu , depuis six années, deux récalcitrants , l'un Normand et l'autre Gascon, l'un contre l'autorité du capitaine et l'autre contre l'autorité du lieutenant. Mais le capitaine avait fendu la tête de l'un d'un coup de hache et le lieutenant avait crevé la poitrine du second d'un coup de pistolet; tous deux étaient morts sur le coup. Puis, comme rien n'embarrasse la manœuvre comme un cadavre, on avait jeté le cadavre par-dessus bord et il n'en avait plus été question. Seulement ces deux événements, pour n'avoir laissé de trace que dans le souvenir des habitants, n'en avaient pas moins exercé sur les esprits une salutaire influence. Personne depuis ce temps n'avait eu l'idée de chercher querelle au capitaine Bertrand ni au lieutenant Rébard. C'étaient les noms de ces deux braves, et ils avaient dès lors joui d'une autorité parfaitement autocratique à bord de la Calypso.
Jacques avait toujours eu une vocation décidée pour la mer : tout enfant, il était sans cesse à bord des bâtiments en rade à Port-Louis, montant dans les haubans, grimpant dans les hunes, se balançant sur les vergues, se laissant glisser le long des cordages : comme c'était surtout à bord des navires en relation de commerce avec son père que Jacques se livrait à ses exercices gymnastique*, les capilaines avaient une grande complaisance à son égard, satisfaisant sa curiosité enfantine , lui donnant l'explication de toute chose elle laissant monter de la cale aux mâts de perroquets et descendre des mâts de perroquets à la cale. 11 en résultait qu'à dix ans Jacques était un mousse de première force, attendu qu'à défaut de bâtiment, comme tout pour lui représentait un navire, il grimpait sur les arbres dent il faisait des mâts et le long des lianes, dont il faisait des cordages, et qu'à douze ans, comme il savait les noms de toutes les parties d'un bâtiment, commeil savait toutes les manœuvres qui s'exécutent à bord d'un vaisseau, il eût pu entrer comme aspirant de première classe sur le premier bâtiment venu.
Mais, comme nous l'avons vu, son père en avait décidé autrement, cl au lieu de l'envoyer à l'école d'Angoulème , où l'appelait sa vocation , il l'avait envoyé au collège Napoléon. Ce fut alors que se présenta une nouvelle confirmation du proverbe : L'homme propose et Dieu dispose. Jacques, après avoir passé deux ans à dessiner des bricks sur ses cahiers de composition et à lancer des frégate* sur
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le grand bassin du Luxembourg, Jacques profita de la première occasion qui s'offrit de passer de la théorie à la pratique, cl ayant, dans un voyage à Brest, été visiter le brick la Calypso, il déclara à son frère, qui l'avait accompagné, qu'il pouvait retourner seul à terre, mais que, quant à lui, il était décidé à se faire marin.
Il en fut de tous deux comme Pavait décidé Jacques, et George revint seul, ainsi que nous l'avons dit en son lieu, au collège Napoléon.
Quant à Jacques, dont la figure franche et l'allure hardie avaient tout d'abord séduit le capitaine Bertrand, il fut élevé du premier coup au grade de matelot, ce qui fil beaucoup crier les camarades.
Jacques bissa crier; il avait dans l'esprit des notions très-exactes du juste et de l'injuste : ceux dont on venait de le faire l'égal ignoraient ce qu'il valait; il était donc tout simple qu'ils trouvassent mauvais que l'on fil un tel passe-droit à un novice ; mais à la première tempête, il alla couper une voile de perroquet qu'un nœud mal fait empêchait de glisser cl qui menaçait de briser le mil auquel elle était attachée, et au premier abordage il sauta sur le vaisseau ennemi avant le capitaine, cequi lui valut delaparlde celui-ci un si merveilleux coup de poing, qu'il en demeura étourdi pendant trois jours, la règle étant à bord de la Calypso que le capitaine devait toujours loucher le pont ennemi avant qui que ce fût de son équipage. Cependant, comme c'était une de ces fautes de discipline qu'un brave pardonne facilement à un brave, le capitaine admit les excuses que Jacques fil valoir, et lui répondit qu'à l'avenir, après lui el le lieutenant, il était libre en pareille circonstance de prendre le rang qui lui conviendrait. Au second abordage, Jacques passa le troisième.
A partir de ce moment, les matelots cessèrent de murmurer contre Jacques , et les vieux mômes se rapprochèrent de lui et furent les- premiers à lui tendre la main.
Cela marcha ainsi jusqu'en 1815 : nous disons jusqu'en 1815, parce que le capitaine Bertrand, qui avait l'esprit très-sceptique, n'avait jamais voulu prendre au sérieux la chute de Napoléon ; peul-èire aussi cela lenail-il à ce que, n'ayant rien à faire, il avait fait deux voyages à l'Ile d'Elbe, et que, dans I un de ces deux voyages, il avait eu l'honneur d'être reçu par l'ex-malire du monde. Ce que l'empereur cl le pirate s'étaient dit dans celte entrevue, personne ne le sut jamais ; ce que l'on remarqua
seulement, c'est que le capitaine Bertrand revint à bord en sifflollant :
ll.iii tan plan tirelire, Comme nom allons rire!
ce qui était chez le capitaine Bertrand le signe de la satisfaction intérieure portée au plus haut degré ; puis le capitaine Bertrand s'en revint à Brest, où , sans rien dire à personne, il commença à remettre la Calypso en état, à faire sa provision de poudre et de boulets, et à recruter les quelques hommes qui lui manquaient pour que son équipage se trouvai ao grand complet.
De sorte qu'il aurait fallu ne pas connaître son capitaine Bertrand le moins du monde, pour ne pas comprendre qu'il se mitonnait derrière la toile quelque spectacle qui allait bien étonuer le parierre.
En effet , six semaines après le dernier voyage du capitaine Bertrand à Porio-Ferrajo , Napoléon débarquait au golfe Juan. Vingt-quairc heures après son débarquement au golfe Juan , Napoléon entrait à Paris, et soixante el douze heures après l'entrée de Napoléon à Paris, le capitaine Bertrand sortait de Brest toutes voiles dehors et le pavillon tricolore à sa corne.
Huit jours ne s'étaient pas encore écoulés, que le capitaine Bertrand rentrait , traînant à la remorque un magnifique trois-màls anglais , chargé des plus fines épices de l'Inde , lequel avait éprouvé on si merveilleux élonnemeiil en voyant le drapeau tricolore, qu'il croyait disparu à tout jamais de la surface du globe , qu'il n'avait pas même eu l'idée de faire la plus petite résistance.
Cette prise avait fait venir l'eau à la bouche du capitaine Bertrand. Aussi il ne se* fui pas plutôt défait de sa prise à un prix convenable , et n'eut pas plutôt partagé les parts entre l'équipage , qui se reposait depuis près d'un an et qui s'ennuyait fort de ce repos, qu'il se remit en quête d'un second troismâts. Mais comme on sait , on ne rencontre pas toujours ce qu'on cherche : un beau malin , après une nuit fort noire : la Calypso se trouva nez à nez avec une frégate. Celte frégate , c'était le Leyccsur, c'est-à-dire le même bâtiment que nous avons vu amener à Port-Louis le gouverneur et George.
Le Leycesler avait dix canons et soixante hommes d'équipage de plus que la Calypso. En outre, pas la moindre cargaison de cannelle, de sucre ou de café ; mais en échange une sainte-barbe parfaitement garnie et un arsenal de mitraille et de boulets ramé*
au grand complet. A peine eut-il vu au reste, à quelle paroisse appartenait la Calypso , que sans le moins du monde crier : Gare ! il lui envoya un ëchanlillon de sa marchandise : c'était un joli boulet de trente-six qui vint s'enfoncer dans la carène.
LaCalypso , tout au contraire de sa sœur Galatée qui fuyait pour être vue , aurait bien voulu elle , fuir sans être vue. Il n'y avait rien à gagner avec le Leyeester , fût-on même vainqueur , ce qui n'était pas le moindrement probable. Malheureusement il n'était guère plus probable de supposer qu'on lui échapperait , son capitaine étant ce même Williams Murrey , qui n'avait pas encore quitté le service de la marine à cette époque, et qui, avec ces apparences charmantes auxquelles depuis ses travaux diplomatiques avaient encore donné une nouvelle couche , était un des plus intrépides loups de mer qui existassent du détroit de Magellan à la baie de Baffin.
Le capitaine Bertrand fil donc traîner ses deux plus grosses pièces à l'arrière et prit chasse.
La Calypso était un véritable navire de proie , taillé pour la course , avec une carène étroite et allongée , mais la pauvre hirondelle de mer avait à faire à l'aigle de l'Océan , de sorte que , malgré sa légèreté , il fut bientôt visible que la frégate gagnait sur la goélette.
Cette supériorité de marche devint bientôt d'autant plus sensible , que de cinq minutes en cinq minutes le Leyeester envoyait des huissiers de bronze pour sommer la Calypso de s'arrêter. Ce à quoi, au reste , la Calypso , tout en fuyant , répondit avec ses pièces de chasse par des messagers de même nature.
Pendant ce temps, Jacques examinait avec la plus grande attention la mâture du brick, et faisait au lieutenant Rébard des observations pleines de sens sur les améliorations à faire dans le gréage des bâtiments destinés , comme l'était la Calypso , à poursuivre ou à être poursuivis. Il y avait surtout un changement radical à opérer dans les màls de perroquets , et Jacques , les yeux fixés sur la partie faible du navire , venait d'achever sa démonstration, lorsque ne recevant aucune réponse approbative du lieutenant, il ramena les yeux du ciel à la terre , et reconnut la cause du silence de son interlocuteur; le lieutenant Rébard venait d'être coupé en deux par un boulet de canon.
La situation devenait grave ; il était évident qu'avant une demi-heure on serait bord à bord, et qu'il
faudrait, comme on dit en terme d'art, en découdre avec un équipage d'uu tiers plus fort que soi. Jacques communiquait à part lui celle réflexion peu rassurante au pointeur d'une des deux pièces de chasse, lorsque le pointeur en se baissant pour pointer, parut faire un faux pas et tomba le nez sur la culasse de son canon. Voyant qu'il lardait à se remettre sur ses jambes plus qu'il ne convenait de le faire en pareille circonstance à un homme chargé d'un soin si important, Jacques le prit par le collet de son habit et le ramena dans une li^nc verticale. Mais alors il s'aperçut que le pauvre diable venait d'avaler un biscayen ; seulement, au lieu de suivre la perpendiculaire, le biscayen avait pris l'horizontale. De là était venu l'accident. Le pauvre pointeur était mort , comme on dit, d'une indigestion de fer fondu.
Jacques, qui pour le moment n'avait rien de mieux à faire , se baissa à son tour vers la pièce, rectifia d'une ligne ou deux le point de mire, el cria : Feu ! Au même instant le canon tonna, et comme Jacques était curieux de voir le résultat de son adresse , il sauta sur le bastingage pour suivre autant qu'il était en lui l'effet du projectile qu'il venait d'adresser à son ennemi.
L'effet fut prompt. Le mât de misaine, coupé un peu au-dessus de la grande hune , plia comme un arbre que le vent courbe, puis, avec un craquement eflroyable, tomba, encombrant le pont de voiles et d'agrès et brisant une partie de la muraille de tribord.
Un grand cri de joie retentit a bord de la Calypso. La frégate s'était arrêtée au milieu de sa course, trempant dans la mer son aile brisée , tandis que le brick, sain et sauf, à quelques cordages près, continuait son chemin , débarrassé de la poursuite de son ennemi.
Le premier soin du capitaine, en se voyant hors de danger, fut de nommer Jacques lieutenant à la place de Rébard : il y avait longtemps, au reste, qu'en cas de vacance, ce grade lui était dévolu dans l'esprit de tous ses camarades. L'annonce de sa promotion fut donc accueillie par des acclamations générales.
Le soir, il y eut messe générale pour les morts. On avait jeté les cadavres à la mer à mesure qu'ils passaient de vie à trépas, et l'on n'avait gardé que celui du second pour lui rendro les honneurs dus à son rang. Ces honneurs consistaient à être cousu
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dans uu hamac avec un boulet de trente-six a chaque pied. Le cérémonial fut exactement suivi, et le pauvre Rébard alla rejoindre ses compagnons, n'ayant conservé sur eux que le très-médiocre avantage de s'enfoncer au plus profond de la mer, au lieu de flotter à sa surface.
Le soir, le capitaine Bertrand profita de l'obscurité pour faire fausse route, c'est-à-dire que, grâce à une saute de vent, il revint sur ses pas, de sorte qu'il rentrait à Brest , tandis que le Leycester, qui s'était empressé de substituer à son mût cassé un màt de rechange, courait après lui du côté du Cap- Vert.
Ce qui fil faire beaucoup de mauvais sang au capitaine Murrey, lequel jura que si jamais la Calypso retombait sous la main du Leycester, elle ne s'en tirerait pas à aussi bon marché la seconde fois qu'elle s'en était tirée la première.
Aussitôt ses avaries réparées , le capitaine Bertrand s'était remis en chasse, et, secondé par Jacques, il avait fait merveille : malheureusement Wa terloo arriva ; après Waterloo la seconde abdication, et après la seconde abdication, la paix. Celle fois, il n'y avait plus à douter de rien. Le capitaine vil passer à bord du Bcllérophon le prisonnier de l'Europe ; cl comme il connaissait Sainle-Hélène pour y avoir relâché deux fois, il comprit du premier coup qu'on ne se sauve pas de là comme on se sauve de Hic d'Elbe.
L'avenir du capitaine Bertrand se trouvait bien compromis dans ce grand cataclysme qui brisa tant de choses. Il lui fallut donc se créer une nouvelle industrie : il avait une jolie goélette marchant bien, cent hommes d'équipage disposés à suivre sa bonne' ou sa mauvaise fortune ; il pensa tout naturellement à faire la traite.
En effet, c'était un joli étal avant qu'on eût gâté le métier, avec un las de déclamations philosophiques auxquelles personne ne songeait alors, el il y avait une belle fortune à faire pour les premiers qui s'y remettraient. La guerre parfois éteinte en Europe, esl éternelle en Afrique; il y a toujours quelque peuplade qui a soif, et comme les habitants de ce beau pays ont remarqué une fois pour toutes que le plu» sûr moyen de se procurer de l'eau-de-vie, était de faire beaucoup de prisonniers, il n'y avait à celle époque qu'à suivre les côtes de Sénégambie, de Congo, de Mozambique ou de Zanguubar une bouteille de cognac à chaque main , cl l'on était sur
do revenir à son bâtiment un nègre sous < Quand les prisonniers manquaient, les mères daient leurs enfants pour un petit verre; il esl que toule cette marmaille n'avait pas grand mais on se retirait sur la quantité.
Le capitaine Bertrand exerça ce commerce avec honneur el profit pendant cinq ans, c'est-à-dire depuis 1815 jusqu'à 1820, el il comptait bien exercer encore bon nombre d'années, lorsqu'un événement inattendu mit fin à son existence : un jour qu'il remontait la rivière des Poissons, située sur la côte occidentale d'Afrique avec un chef holtenlot qui devait lui livrer, moyennant deux pipes de rhum, une partie de grands Namaquois pour laquelle il venait de traiter cl dont il avait d'avance le placement à la Martinique el à la Guadeloupe, il posa par hasard le pied sur la qifeue d'un boqueira qui se chauffait an soleil. Ces sortes de reptiles sont, comme on le sait, si sensibles à l'endroit de la queue, que la nature leur a posé à cet endroit une quantité indéfinie de sonnettes, afin qu'averti par le bruit, le voyageur ne leur marche pas dessus. Le boqueira se redressa donc rapide comme un éclair et mordit le capitaine Bertrand à la main. Le capitaine Bertrand, quoique fort dur à la douleur, poussa un cri. Le chef houentat se retourna, vit de quoi il s'agissait , et dil gravement :
« Homme mordu, homme mort.
— - Je le sais pardieu bien , répondit le capitaine, et c'est pour cela que je crie. »
Puis, soit pour sa satisfaction personnelle, soit par philanthropie el pour que le serpent qui l'avait mordu n'en mordit plus d'autre, il empoigna le boqueira à belles mains el lui tordit le cou. Mais cette exécution était à peine faite, que les forces manquèrent au brave capitaine et qu'il tomba près de lui.
Tout cela s'était passé si rapidement , que lorsque Jacques, qui était à vingt-cinq pas à peu près en arrière du capitaine , arriva près de lui, ce dernier était déjà vert comme un lézard. Il voulut parler, mais à peine put-il balbutier quelques mots sans suite, el il expira. Dix minutes après, son corps était barriolé de taches noires et jaunes, ni plus ni moins qu'un champignon vénéneux.
Il n'y avail pas à songer ^rapporter le corps du capitaine à bord de la Calypso, tant, grâce à l'admirable subtilité du poison, la décomposition était rapide. Jacques et les douze matelots qui l'accoro-
pagnaicnt creusèrent une fosse, couchèrent le capitaine dedans et le recouvrirent de toutes les pierres qu'on put trouver dans les environs, aûn de le garantir, si la chose était possible, de la dent des hyènes et des chacals. Quant au serpent à sonnettes , un de» matelots s'en chargea, s'élant rappelé que son oncle, qui était pharmacien à Brest, lui avait fort recommandé, s'il rencontrait jamais un de ces reptile», de tacher de le lui apporter mort ou vivant pour le mettre dans un Local à la porte de sa boutique.
Il y a un adage commercial qui dit : Les affaires avant tout. En vertu de cet adage, il fut donc décidé entre le chef holtentot et Jacques que cette catastrophe n'empêcherait pas le marché conclu de s'exécuter. Jacques alla donc chercher au kraal voisin les cinquante grands Namaquois vendus, après quoi le chef holtentot vint prendre au hrick les deux pipes de rhum promises. Cet échange fait, les deux négociants se séparèrent enchanté» l'un de l'autre, se promettant de ne pas en rester là à l'avenir de leurs relations commerciales.
Le soir même, Jacques rassembla tous les matelots sur le pont, depuis le contre-maître jusqu'au dernier mousse ; et après un discours concis , mais éloquent sur le» vertus sans nombre qui ornaient le capitaine Bertrand, il proposa à l'équipage deux choses : la première, de vendre la cargaison qui était complète, puis le bâtiment, qui était d'une défaite facile, et après avoir partagé les prix de tout, selon les droits établis , de se séparer bons amis et d'aller chercher fortune chacun de son côté. La seconde, de nommer un remplaçant au capitaine Bertrand et de continuer le négoce sous la raison Calypso el compagnie, déclarant d'avance que tout lieutenant qu'il était, il se soumettait d'avance à une réélection , et serait le premier à reconnaître le nouveau capitaine qui sortirait du scrutin. A ces paroles, il arriva ce qui devait arriver : Jacques fut élu capitaine par accla-
Jacques choisit aussitôt pour second, son contremaître, brave Breton, natif de Lorient, et que, par allusion à la dureté remarquable de son crâne, on appelait généralement Tétc de Fer.
Le même soir, la Calypso, plus oublieuse que la nymphe dont elle portait le nom, fil voile pour les Antilles, déjà consolée, en apparence du moins, non pas du départ du roi Ulysse, mais de la mort du capitaine Bertrand.
En effet, si elle avait perdu un maître, elle en avait trouvé un autre, et qui certes le valait bien. Le défunt était un de ces vieux loups de mer qui font toutes choses, selon la routine , et non pas selon l'inspiration. Or il n'en était pas ainsi de Jacques. Jacques était éternellement l'homme de la circonstance, universel en ce qui concernait l'art nautique ; sachant dans une bataille ou dans une tempête commander la manœuvre comme le premier amiral venu , et faisant dans l'occasion un nœud à la marinière, aussi bien que le dernier mousse. Avec Jacques, jamais de repos et par conséquent jamais d'ennui. Chaque jour amenait une amélioration dan» l'arrimage ou dans legrécraenl du brick. Jacques aimait la Calypso comme on aime une maîtresse ; aussi était-il éternellement préoccupé d'ajouter quelque chose à sa toilette. Tantôt c'était une bonnette dont il changeait la forme, tantôt c'était une vergue dont il simplifiait le mouvement. Aussi, la coquette qu'elle était, obéissaitelle à son nouveau seigneur comme elle n'avait encore obéi à personne , s'animant à sa voix , so courbant et se redressant sous sa main, bondissant sous son pied comme un cheval qui sent l'éperon, si bien que Jacques et la Calypso semblaient tellement faits l'un pour l'autre que Ton n'aurait jamais eu l'idée que désormais ils pouvaient vivre l'un sans l'autre.
Aussi, à part le souvenir de son père cl de son frère qui passait de temps en temps comme un nuage sur son front, Jacques était-il l'homme le plu» heureux de la terre et de la mer. Ce n'était pas un de ces négriers avide» qui perdent la moitié de leur» profits en voulant trop gagner et pour qui le mal qu'ils font, après avoir passé en habitude, est devenu un plaisir. Non, c'était un bon négociant faisant son commerce en conscience, ayant pour se» Cafres , ses Hollcntots, ses Sénégambiens ou ses Mnzambiques presque autant de soins que si c'étaient des sacs de sucre, des caisses de riz ou des balle» de coton. Ils étaient bien nourris, ils avaient de la paille pour se coucher; ils prenaient deux fois par jour l'air sur le pont. On n'enchaînait que les récalcitrants; et, en général, on tachait, autant que possible, de vendre les maris avec les femmes et les enfants avec les mères , ce qui était une délicatesse inouïe el qui avait fort peu d'imitateurs parmi les confrères de Jacques. Aussi, les nègres de Jacques arrivaient-ils généralement à leur destination bien
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portants cl gais, ce qui faisait que presque toujours Jacques s'en défaisait à un prix supérieur.
Il va sans dire que Jacques ne s'arrêtait jamais assez longtemps à terre pour s'y créer un attachement sérieux . Comme il nageait dans l'or et roulait sur l'argent, les belles créoles de la Jamaïque, de la Guadeloupe et de Cuba, lui avaient fait plus d'une fois 1rs doux yeux ; il y avait même des pères qui, ignorant que Jacques était un mulâtre, et le prenant pour un honnête négrier européen , lui faisaient de temps en temps des ouvertures sur le mariage. Mais Jacques avait ses idées à l'endroit de l'amour. Jacques connaissait sa mythologie et son histoire sainte à fond ; il savait l'apologue d'Hercule et d'Omphalc et l'anecdote de Samson et de Dalila. Aussi avait-il décidé qu'il n'aurait pas d'autre femme que la Calypso. Quant à de* maîtresses, Dieu merci! il n'en manquait pas ; il en avait de noires, de rouges, de jaunes et de chocolat, selon qu'il chargeait au Congo, aux Florides, au Bengale ou à Madagascar. A chaque voyage, il en prenait une nouvellcv qu'il donnait en arrivant à quelque ami, chez lequel il était sûr qu'elle serait bien traitée, «'étant fait un système de ne jamais garder la même, de crainte , quelle que fût sa couleur, qu'elle ne prit une influence quelconque sur son esprit ; car, il faut le dire, ce que Jacques aimait avant toutes choses, c'était sa liberté.
Puis, ajoutons que Jacques avait encore une foule d'autres plaisirs. Jacques était sensuel comme un créole. Toutes les grandes choses de la nature l'affectaient agréablement ; seulement, au lieu d'impressionner son esprit, elles agissaient sur ses sens. 11 aimait l'immensité , non pas parce que l'immensité fait rêver à Dieu , mais parce que plus il y a d'espace, mieux on respire; il aimait les étoiles, non pas parce qu'il pensait que c'étaient autant de mondes roulants dans l'espace, mais parce qu'il trouvait doux d'avoir au-dessus de sa tête un dais d'azur brodé de diamants ; il aimait les hautes forêts, non pas parce que leurs profondeurs sont pleines de voix mystérieuses et poétiques, mais parce que leur voûte épaisse projette une ombre que ne peuvent pas percer les rayons du soleil.
Quant à son opinion sur l'état qu'il exerçait, son opinion était que c'était une industrie parfaitement légale. Il avait toute sa vie vu vendre et acheter des nègres ; il pensait donc, dans sa conscience, que les nègres étaient faits pour être vendus et achetés.
Quant à la validité du droit que l'homme «'est arrogé de trafiquer de son semblable, cela ne le regardait aucunement; il achetait et payait, donc la chose était à lui, et, du moment où il avait acheté et payé , il avait le droit de revendre : aussi, jamais Jacques n'avait imité une seule fois l'exemple de ses confrères, qu'il avait vus faire la chasse aux nègres pour leur propre compte; Jacques aurait regardé comme une affreuse injustice, «oit par force, soit par ruse, de s'emparer personnellement d une créature libre pour en faire un esclave ; mais, du moment où cette créature libre était devenue esclave par une circonstance indépendante de sa volonté, à lui Jacques , il ne voyait aucune difficulté à traiter d'elle avec son propriétaire.
Or on comprend que la vie que menait Jacqoe* était une agréable vie, d'autant plus agréable qu'elle avait de temps à autres ses journée* de combat, comme du temps du capitaine Bertrand ; la traite des noirs avait été abolie par un congrès de gouvernants, qui avait probablement trouvé qu'elle nuisait à la traite des blancs ; de sorte qu'il arrivait parfois que quelques bâtiments qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, voulaient absolument savoir ce que la Calypso venait faire sur les côtes du Sénégal ou dans les mers de l'Inde. Alors, si le capitaine Jacques était dans ses jours de bonne humeur, il commençait à amuser le bâtiment trop curieux en lui montrant des pavillons de toutes couleurs ; puis, quand il était las de jouer avec lui des charades en action, il hissait son pavillon à lui, qui était trois têtes de noirs de sable posées deux et une sur champ de gueules ; alors la Calypso prenait chasse et la fêle commençait.
Outre les vingt canons qui ornaient ses sabords. la Calypso, pour ces occasions-la seulement, possédait à son arrière deux pièces de quarante-huit, dont la portée dépassait celle des bâtiments ordinaires; or, comme elle était excellente voilière, qu'elle obéissait à son maître au doigt cl à l'œil, elle engageait juste autant de voiles qu'il en fallait pour maintenir le bâtiment qui lui donnait la chasse à la portée de ses deux pièces. Il en résultait que tandis que les boulets ennemis venaient mourir dans son sillage, chacun de ses boulets à elle, et Jacques, croyez-le bien , n'avait pas. oublié son métier de pointeur, enfilait le navire négrophile de bout en bout. Cela durait le temps qu'il plaisait à Jacques de faire ce qu'il appelait sa partie de quilles ; puis,
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lorsqu'il trouvait le bâtiment indiscret suffisamment puni de son indiscrétion, il ajoutait quelques voiles de cacatoès, quelques bonnettes de perroquet, quelques briganlincs de son invention aux voiles déjà déployées, envoyait une couple de boulets rainés en signe d'adieu à sa partenaire, et filant sur l'eau comme quelque oiseau de mer attardé qui regagne son nid , elle la laissait bouclier ses trous , rajuster ses agrès et renouer ses cordages , et disparaissait à l'horizon.
Ces escapades, comme on le comprend bien, lui rendaient l'entrée des ports un peu plus difficile, mais la Calypso était une coquette qui savait changer de tournure et même de visage, selon l'occasion. Tantôt elle prenait quelque nom virginal et quelque allure naïve, s'appelait la Belle Jenny ou la Jeune Olympe, et se présentait avec un air d'innocence qui faisait plaisir à voir; alors elle venait, disait-elle, de charger du thé à Canton, du café à Moka, ou des épicéa à Ceylan. Elle donnait des échantillons de son chargement, elle recevait des commandes, elle demandait des passagers. Le capitaine Jacques était un bon paysan bas breton , avec sa grande veste, ses longs cheveux, son large chapeau, enfin toute la défroque de défunt Bertrand. Tantôt la Calypso changeait de sexe, elle s'appelait le Sphinx ou le Léonidas; son équipage révélait l'uniforme français, et elle rentrait dans la raile, drapeau blanc déployé, courtoisement le fort, qui lui rendait courson salut. Alors son capitaine était, selon son caprice , ou un vieux loup de mer maugréant , jurant, sacrant, ne parlant que par tribord et bâbord, et ne comprenant pas à quoi pouvait servir la terre, si ce n'était pour y aller de temps en temps renouveler son eau et faire sécher du poisson ; ou bien quelque bel officier fashionable, tout frais émoulu de l'école, à qui le gouvernement, pour récompenser les services de ses ancêtres, avait donné un commandement que sollicitaient dix anciens officiers. En ce cas, le capitaine Jacques se faisait appeler M. de Kcrgouran ou M. de Champ-Fleury ; il avait la vue basse, ne regardait qu'en clignant de l'œil, cl parlait en grasseyant. Tout cela eut été bien vite reconnu pour une comédie, dans un port de France ou d'Angleterre , mais cela avait un énorme succès à Cuba, à la Martinique, à la Guadeloupe ou à Java.
Quant au placement des fonds qui provenaient naerce, c'était pour Jacques, qui ne com-
M l a * M>ll K DUMAS. — - TOME VII.
prenait pas tous les mouvements de l'agiot et tous les calculs de l'escompte , la chose la plus simple : en échange de son or ou de ses traites, il prenait à Visaponr cl à Guzavatc les plus beaux diamants qu'il pouvait y trouver, si bien que Jacques avait fini par se connaître presque aussi bien en diamants qu'en nègres. Puis il mettait les nouveaux achetés près des anciens, dans une ceinture qu'il portail habituellement sur lui. N'avaii-il plus d'argent, il fouillait à sa ceinture , en lirait selon l'occasion un brillant gros comme un petit pois, ou un diamant de la taille d'une noisette, entrait chez un juif, le faisait peser et le lui cédait au prix du tarif. Puis, comme Cléopàtrc qui buvait les perles que lui donnait Anloino, lui buvait et mangeait son diamant. Seulement, an contraire de la reine d'Égyple, Jacques en faisait habituellement plusieurs repas.
Grâce à ce système d'économie , Jacques portait incessamment sur lui une valeur de deux ou trois millions , qui à la rigueur tenant dans le creux de la main , étaient faciles à cacher dans l'occasion ; car Jacques ne se dissimulait pas qu'une profession comme la sienne avait des chances opposées , que tout n'était pas roses dans le métier qu'il faisait , et qu'après des années de bonheur , il pourrait arriver un jour de revers.
Mais en attendant ce jour inconnu , Jacques , comme nous l'avons dit, menailune vie forl douce, et qu'il n'eût pas échangée contre un trône quelconque, vu que déjà à cette époque l'emploi de roi commençait à être d'un assez médiocre agrément ; notre aventurier eût donc été parfailcmenl heureux , si parfois le souvenir de son père cl de George n'était venu assombrir sa pensée; aussi un beau jour n'y put-il pas résister plus longtemps, et comme après avoir fait un chargement en Sénégambie et au Congo, il élail venu compléter sa cargaison sur les côles de Mozambique et dans le Zanguebar , il résolut de pousser jusqu'à l'Ile de France, cl de s'informer si son père ne l'avait pas quittée, ou si son frère n'y était pas revenu : il avait, en conséquence, en approchant de la côte, fait les signaux habituels aux négriers ; on y avait répondu par les signaux correspondants. Le hasard avait fait que ces signaux avaient été échangés entre le père et le fils; de sorte que le soir, Jacques s'était trouvé non-seulement sur le rivage natal , mais encore dans les bras de ceux qu'il était venu y
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