‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 50 sur 212 · GI · texte numérisé non relu

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l.e jeune mulâtre était vêlu avec une simplicité, mai» en même temps avec un goût extrême. Son habit noir admirablement pris sur lui, et à la boutonnière duquel pendaient au bout d'une chaîne d or les deux petites croix dont il riait décoré, faisait ressortir toute l'élégance de sa taille. Son pantalon à demi collant indiquait les formes élégantes cl sveltes particulières aux hommes de couleur, et contre l'habitude de ceux-ci , il ne portait d'autres bijoux qu'une fine chaîne d'or pareille à celle de sa bouton • nière et dont l'extrémité qui paraissait seule , allait se perdre dans la poche de son gilet de piqué blanc. En outre une cravate noire, nouée avec celle négligence étudiée que donne seule la parfaite habitude du fashion, et sur laquelle se rabaitait un col de chemise arrondi, encadrait sa belle figure, dont sa moustache et ses cheveux noirs faisaient ressortir la mate pâleur.

Lord Murrey alla plus loin au-devant de George qu'il n'avait été au-devant de personne, el l'ayant pris par la main, il le présenta aux trois ou quatre dames elaux cinq ou six officiers anglais qui se trouvaient dans le salon, comme un compagnon de voyage de la société duquel il n'avail eu qu'à se louer pendant toute la traversée, puis se retournant vers le reste de la compagnie :

f Messieurs , dil-il , je ne vous présente pas M. George Munier. M. George Munier est votre compatriote, elle retour d'un homme aussi distingué que lui doil presque être une fêle nationale. »

George s'inclina en signe de remerclment, mais quelque déférence que l'on dût avoir pour le gouverneur, fût-ce chez lui, une ou deux voix à peine trouvèrent la force de balbutier quelques mots en réponse à la présentation que lord Murrey venait de faire.

Lord Murrey n'y fitpoiniou ne parul point y faire attention ; et comme le domestique annonça qu'on était servi, lord Murrey prit le bras de Sara et l'on passa dans la salle à manger.

Avec le caractère bien connu de George, on devinera facilement que ce n'était pas sans intenlion qu'il s'était fait attendre; sur le point d'entrer en lutte avec le préjugé qu'il était résolu de combattre, il avait voulu, du premier coup, voir face à face son ennemi ; il avait donc été servi à souhait , l'annonce de son nom et son entrée avaient produit tout l'effet qu'il pouvait attendre.

Mais la personne la plus émue de tonte celte honorable assemblée, était sans contredit Sara. Sachant

« i \ ■ • RE 01 MA*. — TOME VII.

que le jeune chasseur de la rivière Noire était arrivé au Port-Louis avec lord Murrey , elle s'était attendue d'avance à le voir, et peut-èlre était ce à l'intention de ce nouvel arrivé d'Europe , qu'elle avait mis dans sa toilette celle simplicité élégante, si appréciée chez nous, el que remplace trop souvent, il faut l'avouer , dans les colonies , un luxe exagéré. Aussi, en enlranl, elle avait partout cherché des yeux le jeune inconnu. Un regard lui avait suffi pour lui apprendre qu'il n'était pas là ; elle avait alors songé qu'il allait venir, cl que , comme on l'annoncerait , sans doute , elle apprendrait ainsi , et sans faire de question , son nom, el qui il était. , Les prévisionsde Sara s'étaient accomplies : à peine, comme nous l'avons vu, avait-elle pris place dans le cercle des femmes, et MM. deMalmédie s'élaienti I s mêlés au groupe des hommes, qu'on avait annoncé M. George Munier.

A ce nom si connu dans l'Ile, mais qu'on n'était pas habitué à entendre prononcer en pareille circonstance, Sara avait pressentimenlalemeni tressailli et s'était retournée pleine d'anxiété : en effet, elle avait vu apparaître le jeune étranger de Port-Louis, avec sa démarche ferme, son front calme, son regard hautain, ses lèvres dédaigneusement relevées, et, hàtonsnous de le dire , à celle troisième apparition , il lui avaii semblé encore plus beau et plus poétique qu'aux deux premières.

Alors , elle avait suivi non-seulement des yeux , mais encore du cœur, la présentation que lord Murrey avait faite de George à la société , el son cœur s'était serré quand kt répulsion inspirée par la naissance du jeune mulâtre s'était traduite par le silence, et c'étaient presque voilés de larmes que ses yeux avaient répondu au regard rapide et pénétrant que George avait jeté sur elle.

Puis lord Murrey lui avait offert le bras , et elle n'avait plus rien vu , car sous le regard de George elle s'était seniie rougir cl pâlir presqnc en même temps; et convaincue que tous les yeux étaient fixés

j sur elle, elle s'était empressée de se dérober momentanément à la curiosité générale. Sur ce point , Sara se trompait : personne n'avait songé à elle, car tout le monde, excepté M. de Malmédie et son fils, ignorait les deux événements qui avaient précédemment mis en contact le jeune homme el la jeune fille , et nul ne pouvait penser qu'il dût y avoir quelque chose de commun entre M* Sara de Malmédie el M . George

| Munier.

Une fois à table, Sara se hasarda de jeter les yeux autour d'elle. Elle était assise à la droite du gouverneur, qui avait à sa gauche la femme du commandant militaire de l'Ile; en face d'elle était ce commandant placé lui-même entre deux femmes appartenant aux familles les plus considérables de l'Ile. Puis, à droite et à gauche de ces deux dames, MM. de Malmédie

unie par le lien des intérêts; puis, au milieu de celle conversation tronquée, avaient jailli avec éclai les noms de tous ceux qui, en France, en Angleterre ou en Espagne, occupaient une haute position, soit dans la politique , soit dans l'aristocratie, soit dans les arts , accompagnés chacun d'une de ces remarques qui indiquent , d'un seul trait , que celui qui parle

père cl 61s, et ainsi de suite; quant à George , soit j parle avec une entière connaissance du caractère,

hasard, soit gracieuse prévoyance de lord Murrey , il était placé entre deux Anglaises.

Sara respira : elle savait que le préjugé qui poursuivait George n'avait pas d'influence sur l'esprildes étrangers, el qu'il fallait qu'un habitant de la métropole fût resté longtemps aux colonies pour arriver à le partager; aussi vit-elle George remplissant de la façon la plus dégagée son rôle de galant convive, entre le sourire croisé des deux compatriotes de lord Murrey, enchantées d'avoir trouvé un voisin qui parlait leur langue comme si lui-môme fût né en Angleterre.

En ramenant ses regards vers le centre de la table, Sara s'aperçut que les yeux de Henri étaient fixés sur elle. Elle comprit parfaitement ce qui pouvait se passer dans l'esprit de son fiancé, cl, par un jvemenl indépendant de sa volonté, elle baissa

les siens en

Lord Murrey était un grand seigneur dans toule la force du terme , sachant admirablement jouer ce rôle de maître de maison , si difficile à apprendre lorsqu'on ne le remplit pas instinctivement et, pour ainsi dire, de naissance : aussi, lorsque la contrainte et la gêne qui pèsenl ordinairement sur le premier service d'un dîner d'apparat furent dissipés , commença-l-il à adresser la parole à ses convives, parlant à chacun de la spécialité qui pouvait lui fournir les plus faciles réponses, rappelant aux ofGciers anglais quelque belle bataille, aux négociants quelque haute spéculation, puis au milieu de tout cela jetant de temps en temps a George un mol qui prouvait qu'à lui il pouvait parler de toule chose, el que c'était à une généralité intellectuelle, et non à une spécialité commerciale ou guerrière qu'il s'adressait.

Le dîner se passa ainsi. Quoique d'une modestie parfaite, George, avec sa rapide intelligence, avait répondu à chaque mot, à chaque question du gouverneur de manière à prouver aux officiers qu'il avait fait la guerre comme eux, cl aux négociants qu'il n'était point resté étranger aux grands intérêts commerciaux qui font du monde entier une seule famille,

du génie ou de la position des hommes qu'il vient de

Quoique ces bribes de conversation eussent, si l'on peut s'exprimer ainsi , passé par-dessus la tôle du commun des convives, il y avail parmi les invités plusieurs hommes assez distingués pour comprendre la supériorité avec laquelle George avail effleuré toutes choses; aussi, quoique le sentiment de répulsion qu'on avait manifesté pour le jeune mulâtre restât à peu près le môme, l'élonnemenl avait grandi, et avec lui , dans le cœur de quelques-uns, la jalousie était entrée. Henri surtout, préoccupé de l'idée que Sara avait remarqué George , plus que dans sa position de fiancée et dans sa dignité de femme blanche elle n'eût dû le faire , Henri se sentait remuer au fond du cœur un sentiment d'amertume dont il n'était pas le maître ; puis , au nom de Munier , ses souvenirs d'enfance s'étaient réveillés; il s'était rappelé le jour où , en voulant arracher le drapeau des mains de George, son frère Jacques lui avait donné un si violent coup de poing au milieu du visage. Tous ces anciens méfaits des deux frères grondaient sourdement dans sa poitrine, et l'idée que Sara avail la veille été sauvée par ce même homme, au lieu d'effacer le murmure accusateur du passé, augmentait encore sa haine pour lui. Quant à M. de Malmédie père, il était resté pendant tout le dîner plongé avec son voisin dans une dissertation profonde sur une nouvelle manière de raffiner le sucre qui devait donner au produit de ses terres un tiers de valeur de plus qu'elles n'avaient. Il en résulte que le premier étonnemenl de trouver dans George le sauveur de sa nièce , et de rencontrer George chez lord Murrey , passé, il n'avait plus fait attention à lui.

Mais, comme nous l'avons dit, il n'en était pas de même de Henri ; Henri n'avait pas perdu une parole des interpellations de lord Murrey et des réponses de George. Dans chacune de ses réponses, il avait reconnu un sens droit el une pensée supérieure ; il avail étudié le regard ferme, interprèle de la volonté absolue de George, et il avait compris que ce n'était

GEORGE

plus, comme au jour du dépari, un enfant opprimé qui se présentait à ses regards , mais un antagoniste puissant qui venait braver ses coups.

Si George, de retour à l'Ile de France, fût rentré humblement dans la condition qu'aux yeux des blancs la nature lui avait faite, cl se fût ainsi perdu dans Tobscurité de sa naissance , Henri ne l'eût point remarqué , ou dans ce cas ne lui eût point gardé rancune des torts que quatorze ans auparavant Henri avait eus envers lui. Mais il n'en était point ainsi ; l'orgueilleux jeune homme avait fait sa rentrée au grand jour, s'était mêlé, par un service rendu, à la vie de sa famille ; il venait, comme son égal de rang et comme son supérieur en intelligence, s'asseoir à la même lablc que lui : c'était plus que Henri n'en pouvait supporter. Henri lui déclara intérieurement la guerre.

Aussi , en sortant de table, et comme on venait de passer au jardin , Henri s'approcha de Sara qui , avec plusieurs autres femmes , s'était assise sous un berceau parallèle à celui sous lequel les hommes prenaient le café. Sara tressaillit, car elle sentit instinctivement que dans ce que son cousin avait à lui dire il serait indubitablement question de George.

i Eh bien ! ma belle cousine , dit le jeune homme en 8'appuyanl sur le dossier de la chaise de bambou qui servait de siège à la jeune fille , comment avezvous trouvé le dîner?

— Ce n'est pas , je le présume , sous le rapport j matériel que vous me faites celte question, répondit en souriant Sara.

— Non, ma chère cousine, quoique peut-être, pour quelques-uns de nos convives qui ne vivent pas comme vous de rosée , d'air et de parfums , ce ne soit pas une question déplacée. Non , je vous demande cela sous le rapport social , si je puis le dire.

— Eh bien! mais, plein de bon goût, ce me semble; lordMurrey m'a paru faire admirablement les honneurs de sa table , et il a été , à ce qu'il m'a paru, aussi aimable que possible avec toul le monde.

— Oui, certes! Aussi, je m'étonne profondément qu'un homme aussi distingué que lui ait risqué envers nous l'inconvenance qu'il a commise.

— Laquelle? demanda Sara, qui comprenait où son cousin en voulait venir, et qui, puisant une force inconnue à elle-même dans le fond de son cœur, regarda fixement son cousin en lui adressant celte question.

— Mais, répondit Henri, quelque peu embarrassé non-seulement de la fixité de ce regard , mais encore de la voix qui murmurait au fond de sa conscience; mais en invitant à la même table que nous M. George Munier.

— Et moi , il y a une chose qui ne m'étonne pas moins , Henri , c'est que vous n'ayez pas laissé à tout autre qu'à vous le soin de faire, surtout à moi, cette observation.

— Et pourquoi celte observation m'est-elle interdite à moi seul , ma chère cousine , je vous prie?

— Parce que, sans ce M. George Munier, dont la présence vous parait si inconvenanle ici , vous seriez, en supposant quon pleure une cousine, et qu'on porte le deuil d'une nièce, vous seriez , votre père et vous, dans le deuil et dans les larmes.

— Oui , certes , répondit Henri en rougissant ; oui , je comprends toule la reconnaissance que nous devons à M. George, pour avoir sauvé une vie aussi précieuse que la vôire ; et vous avez bien vu hier, que lorsqu'il a désiré acheter ces deux nègres, que mon père voulait faire punir, je me suis empressé de les lui donner.

— Et moyennant le don de ces deux nègres , vous vous croyez quitte envers lui. Je vous remercie, mon cousin , d'estimer la vie de Sara de Malmédie à la somme de mille piastres.

— Mon Dieu! ma chère Sara, dit Henri, quelle étrange façon d'interpréter les choses vous avez aujourd'hui ! Ai-je eu un instant l'idée de mettre un prix à une existence pour laquelle je donnerais la mienne? Non. J'ai eu seulement l'intention de vous faire observer dans quelle fausse position , par exemple, lord Murrey mettrait une femme que M. George Munier inviterait à danser.

— A votre avis donc, mon cher Henri, celle femme devrait refuser?

— Sans aucun doute.

— Sans réfléchir qu'en refusant elle commet envers un homme qui ne lui a rien fait, et qui même peut-être lui a rendu quelque pelii service, une de ces offenses dont il doit nécessairement demander raison à son père, à son frère, ou à son mari?

— Je présume que, le cas échéant, M. George j ferait un retour sur lui-même, et se rendrait la juslice de croire qu'un blanc ne descend pas jusqu'à es mesurer avec un mulâire.

— Pardon, mon cousin, d'oser émcitre une opinion en pareille matière , reprit Sara ; mais , ou

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d'après le peu que j'ai vu, j'ai mal compris M. George, ou je rie pense pas que s'il s'agissait de venger son honneur, un homme qui, comme lui, porle deux croix sur sa poitrine, sérail arrêté par le sentiment d'humilité intérieure que vous lui prêtez, j'en ai peur, hien gratuitement.

— En tout cas, j'espère, ma chère Sara, reprit à son tour Henri , le rouge de la colère sur le visage, que la crainte de nous exposer, mon père ou moi, à la colère de M. George, ne vous fera pas commettre l'imprudence de danser avec lui s'il avait la hardiesse de vous inviter?

— Je ne danserai avec personne, monsieur, » répondit froidement Sara en se levant et en allaul s'appuyer au hras de la dame anglaise qui s'était trouvée a table à côté de George et qui était une de ses amies.

Henri resta un instant tout étourdi de cette fermeté à laquelle il ne s'attendait pas, puis il alla se mêler a un groupe de jeunes créoles, dans lequel il trouva, pour ses idées aristocratiques, sans doute plus de sympathie qu'il n'en avait trouvé chez sa cousine.

Pendant ce temps George, centre d'un autre groupe, causait avec quelques officiers et quelques négociants anglais, qui ne partageaient pas ou qui partageaient, à un moindre degré, le préjugé de ses compatriotes.

Une heure s'écoula ainsi pendant laquelle s'accomplirent tous 1rs préparatifs du bal : puis, cette heure écoulée , les portes se rouvrirent et donnèrent entrée aux appartements délaissés de leurs meubles et étincelants de lumières. Au même instant l'orchestre préluda , donnant le signal de la contredanse.

Sara avait fait un violent effort sur elle-même en se condamnant à voir danser ses compagnes, car, ainsi que nous l'avons dit, elle aimait le bal avec passion; mais toute l'amertume du sacrifice qu'elle faisait, retomba sur celui qui le lui avait imposé, tandis qu'au contraire, un sentiment plus tendre et plus profond qu'aucun de ceux qu'elle eût jamais éprouvés, commençait à naître dans son âme en faveur de celui pour lequel elle se l'imposait, car c'est une des sublimes qualités des femmes, que la nature et la société ont faites faibles, d'une double faiblesse, de porter un puissant intérêt à tout ce qu'on opprime, comme une haute admiration à tout ce qui ne se laisse pas opprimer.

Aussi, lorsque Henri, espérant que sa cousine ne résisterait pas a l'entraînement d'une première ritournelle, vint, malgré sa réponse, l'inviter à danser comme d'habitude la première contredanse avec lui, Sara se contenta celle fois de lui répondre :

c Vous savez que je ne danse pas ce soir, mon cousin, i

Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang, et par un mouvement instinctif chercha des yeux George. George avait pris place cl dansait avec l'Anglaise à laquelle il avait donné le bras pour la conduire à table. Par un sentiment qui n'avait cependant rien de sympathique les yeux de Sara avaient pris la même direction que son cousin. Son cœur se serra.

George dansait avec une autre. George ne pensait peut-être pas même à Sara, qui venait cependant de lui faire un de ces sacrifices duquel, la veille encore, elle se serait crue incapable pour qui que ce fût au monde. Le temps que dura celte contredanse fut un des momenl8 les plus douloureux que Sara eût encore passés.

La contredanse finie, Sara, malgré elle, ne pot s'empêcher de suivre des yeux George. Il alla reconduire l'Anglaise à sa place; puis parul chercher quelqu'un des yeux. Gelui qu'il cherchait était lord Murrey. A peine Peut-il aperçu, qu'il alla à lui, lui dit quelques mois, et que tous deux s'avancèrent vers Sara.

Sara sentit tout son sang se porter vers son cœur.

« Mademoiselle, dit lord Murrey, voici un compagnon de voyage à moi, qui, peut-être un peu trop révérentieux envers nos usages d'Europe, n'ose point vous inviter à danser avanl d'avoir eu l'honneur de Taire votre connaissance. Veuillez donc me permettre de vous présenter M. George Munier, un des hommes les plus distingués que je connaisse.

— Gomme vous le dites , milord , reprit Sara d'une voix qu'à force de puissance sur elle-même elle élait parvenue à rendre presque assurée , c'est de la part de M. George une crainte bien exagérée, car nous sommes déjà d'anciennes connaissances. Le jour de son arrivée , M. George m'a rendu un service ; hier, il a fait mieux que cela , il m'a sauvé la vie.

— Gommeni! ce jeune chasseur qui a eu le bonheur de se trouver là à point pour tirer sur cet affreux requin pendant que vous vous baigniez, c'est M. George?

— C'est lui-même , milord , repril Sara louie

GEORGE

rouge de honte en pensant seulement alors que George l'avait vue dans son costume de natation ; et hier j'étais si émue et si troublée encore , qu'à peine si j'ai eu la force de présenter mes actions de grâces a M. George. Mais aujourd'hui je les lui renouvelle doutant plus vives , que c'est à son adresse et à son sang-froid que je dois le bonheur d'assister à votre belle fête, mi lord.

— El nous y joignons les nôtres , ajouta Henri qui s'était approché du petit groupe dont sa cousine formait le centre, car nous aussi , hier, nous étions si émus et si préoccupés de cet accident, qu'à peine avons-nous eu l'honneur de dire quelques mots à M. George. »

George , qui n'avait pas encore dit une parole , mais dont les yèux pénétrants avaient lu jusqu'au fond du cœur de Sara, s'inclina en signe de remerciaient, mais sans répondre autrement a Henri.

« Alors j'espère que la requête que voulait vous présenter M. George ira maintenant tonte seule , dit lord Murrey , et je laisse mon protégé s'expliquer lui-même.

— MUt de Malmédie m'accordera t elle l'honneur d'une contredanse , dit George en s'inclinant une seconde fois.

— Oh ! monsieur, dit Sara, je suis vraiment aux regrets, et vous m'excuserez, je l'espère. J'ai refusé tout à l'heure la même demande à mon cousin , ne comptant pas danser ce soir. »

George sourit de l'air d'un homme qui devine tout, et se releva en couvrant Henri d'un regard si parfaitement dédaigneux que lord Murrey comprit à ce regard et à celui par lequel répondit M. de Malmédie, qu'il y avait une haine profonde et invétérée entre ces deux hommes. Mais il garda cette observation dans le fond de son cœur, et comme s'il n'eût rien remarqué :

« Serait-ce un reste de votre terreur d'hier , dit-il à Sara, qui réagit sur vos plaisirsd'aujourd'hui ?

— Oui , milord , répondit Sara , je me sens même assez souffrante pour prier mon cousin de prévenir M. de Malmédie que je désirerais me retirer , et que je compte sur lui pour me ramener à la maison. >

Henri et lord Murrey firent ensemble un mouvement pour obéir au désir de la jeune fdle. George se pencha vivement :

« Vous avez un noble cœur, mademoiselle , ditil à demi voix , et je vous remercie. »

Sara tressaillit et voulut répondre , mais déjà lord Murrey s'était rapproché. Elle ne fit qu'échanger presque malgré elle un regard avec George.

( Êles-vous donc toujours décidée à nous quitter, mademoiselle? dit le gouverneur.

— Hélas! oui, répondit Sara. Je voudrais pouvoir rester, milord, mais... mais je souffre réellement.

— En ce cas , je comprends qu'il y aurait de l'égoïsmc à moi d'essayer de vous retenir; et comme la voiture de M. de Malmédie ne sera probablement point à la porte, je vais donner des ordres pour qu'on mette les chevaux à la mienne. >

Et lord Murrey s'éloigna aussitôt.

< Sara , dit George , quand j'ai quitté l'Europe pour revenir ici , mon seul désir était d'y trouver un cœur comme le vôtre , mais je ne l'espérais pas.

— Monsieur, murmura Sara dominée malgré elle par l'accent profond de la voix de George , je ne sais ce que vous voulez dire.

— Je veux dire que depuis le jour de mon arrivée, j'ai fait un rêve, et que si ce rêve se réalise jamais, je serai le plus heureux des hommes. >

Puis, sans attendre la réponse de Sara, George s'inclina respectueusement devant elle, et voyant s'approcher M. de Malmédie et son fils , laissa Sara avec son oncle et son cousin.

Ginq minutes après, lord Murrey revint annoncer à Sara que la voilure était prête , et lui offrit le bras pour traverser le salon. Arrivée à la porte, la jeune fille jeta un dernier regard de regret sur le bal où elle s'était promis tant de plaisir, et disparut.

Mais ce regard avait rencontré celui de George, qui semblait devoir désormais la poursuivre partout.

En revenant de conduire M,,a de Malmédie à sa voilure, le gouverneur rencontra dans l'antichambre George , qûi s'apprêtait à quitter te bal à son tour.

< Et vous aussi? dit lord, Murrey.

— Oui , milord ; vous n'ignorez pas que je demeure pour le moment à Moka , ei que j'ai, par conséquent, près de huit lieues à faire ; heureusement qu'avec Anlrim c'est l'affaire d'une heure.

— Vous n'avez rien eu de particulier avec M. Henri de Malmédie? demanda le gouverneur avec l'expression de l'intérêt.

— Non , milord , pas encore , répondit George en souriant ; mais, selon toute probabilité , cela ne tardera point.

— Ou je me trompe fort , mon jeune ami, dit le

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gouverneur, ou le* cause» de voire inimitié avec celte famille daleni de longtemps.

— Oui, milord; ce sont de petites taquineries d'enfant, qui se sont faites de belles et bonnes liaines d'hommes ; des coups d'épingle qui deviendront des coups d'épée.

— El il n'y a pas moyen d'arranger loul cela ? demanda le gouverneur.

— Je l'ai espéré un instant , milord ; j'ai cru que quatorze ans de domination anglaise avaient tué le préjugé que je revenais combattre ; je me trompais : il ne reste plus à l'athlète qu'à se frotter d'huile et à descendre dans le cirque.

— N'y renconlrerez-vous pas plus de moulins que de géanls , mon cher don Quichoite !

— Je vous en fais juge , dit George en souriant. Hier, j'ai sauvé la vie à M»' Sara de Malinédie !... Savez-vous comment son cousin m'en remercie aujourd'hui ?

— Non.

— En lui défendant de danser avec moi.

— Impossible!

— C'esl comme j'ai l'honneur de vous le dire , milord.

— Et pourquoi cela?

— Parce que je suis un mulâtre.

— Et que comptez-vous faire ?

— Moi?

— Pardon de mon indiscrétion , mais vous savez l'intérêt que je vous porte ; et d'ailleurs nous sommes de vieux amis.

— Ce que je compte faire? dil George en souriant.

— Oui. Vous avez bien conçu de votre côté quelque projet?...

— Ce soir même j'en ai arrêté un.

— Et lequel ? Voyons , je vous dirai si je l'approuve.

— C'est que dans trois mois je serai l'époux de M"* Sara de Malraédie. >

Et avant que lord Murrey eût eu le temps de lui donner son approbation ou sa désapprobation , George l'avait salué et était sorti. À la porte, sou domestique more l'aitendail avec ses deux chevaux arabes.

George saula sur Anlrim, el prit au galop le chemin de Moka.

En rentrant à l'habitation , le jeune homme s'informa de son père, mais il apprit qu'il était sorti à sept heures du soir, et n'était pas encore de retour.

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