LE YAMSÉ
Les courses, comme nous l'avons dit, n'étaient qu'un épisode des fêtes du second jour ; aussi les courses finies , et vers les trois heures de l'après midi , toute la population barrioléc qui couvrait la
' petite montagne s'achemina vers la plaine verte,
I tandis que les élégants cl les élégantes qui avaient assisté au sport, tant en voiture qu'à cheval , rentraient dîner chezeux, pour en ressortir aussitôt après le repas et aller assister aux exercices des lascars. Ces exercices consistent en une gymnastique sym-
1 bolique , se composant de courses, de danses et de
; luîtes, accompagnés de chants discords et de musique barbare, auxquels se mêlent dans la foule les clameurs des nègres industriels qui trafiquent pour leur compte ou pour celui de leurs maîtres, et qui vont criant les uns :t Bananes, bananes! les autres : Cannes, cannes! ceux-ci : Caillé, caillé! bon lait
! caillé! ceux-là : Kalou, kalou, bon kalou ! i
Ces exercices durent jusqu'à six heures du soir
i à peu près , puis à six heures du soir la petite procession, ainsi appelée pour la distinguer de la grande procession du lendemain, commence.
Alors, entre deux haies de spectateurs, les lascars s'avancent, les uns à moitié cachés sous des espèces de petites pagodes pointues, faites comme
I le grand gotihn et qu'ils appellent aîdorés ; les autres armés de bâtons et de sabres émoussés, d'autres enfin, à moitié nus, sous des vêtements déchirés. Puis à un certain signe tous s'élancent : ceux qui portent les aîdorés se mettent à tourner sur euxmêmes en dansant ; ceux qui portent les sabres et les bâtons Commencent à combattre en voltigeant les uns autour des autres, portant cl parant les coup» avec une adresse merveilleuse ; enfin les derniers se frappeni la poitrine et se roulent à terre avec l'apparence du désespoir, tous criant à la fois on tour à tour : < Yamsé ! yamli ! 0 Hoscin, 6 Ali ! »
Pendant qu'ils se livrent à cette gymnastique religieuse, quelques-uns d'entre eux s'en vont offrant à tout venant du riz bouilli avec des plantes aromatiques.
Celle promenade dure jusqu'à minuit , puis à minuit, ils rentrent au camp malabar dans le même ordre qu'ils en sont soi lis, pour n'en plus sortir que
le lendemain à la mémo heure.
G El
Mais le lendemain la scène changea ei s'agrandit : après avoir fait dans la ville la même promenade que la veille, les lascars, à la nuit venue, rentrèrent au camp, mais pour aller chercher le gouhn, résultat de la réunion de* deux bandes ; il était celle année plus grand et plus splendide que tous les précédents. Couvert des papiers les plus riches, les plus éclatants et les plus disparates, éclairé au dedans par de grandes masses de feu, au dehors par de* lanternes de papiers de toutes couleurs suspendue» à tous les angles et a toutes les anfractuosilés , faisaient ruisseler sur ses vastes flancs des torrents de lumière changeante. Il s'avança porté par un grand nombre d'hommes , les uns placés dans l'intérieur , les autres à l'extérieur et qui tous chantaient une sorte de psalmodie monotone et lugubre; devant le gouhn marchaient des éclaireurs, balançant au bout d'une perche d'une dizaine de pieds de» lanternes, des torches, des soleils cl d'autres pièces d'arliûce. Alors la danse des aïdorcs et les combats corps à corps reprirent de plus belle, l^es dévots aux robes déchirées recommencèrent à se frapper la poitrine en poussant des cris de douleur.auxquels toute la masse des lascars répondait par les cris alternés de : «Yamsé! Yamli! 0 Hosein! 0 ali ! i cris encore plus prolongés et plus déchirants que les mêmes cris poussés la veille.
C'est que le gouhn qu'ils accompagnent cette fois est destiné à représenter à la fois la ville de Kcrbclo près de laquelle périt Hosein, et le tombeau dans lequel furent enfermés ses restes : en outre un homme nu, peint en tigre, Uguranl le lion miraculeux qui, pendant plusieurs jours, veilla sur les dépouilles de Sainl-lman. De temps en temps il s'ébnçail sur les speclateurs en poussant des rugissements comme s'il eût voulu les dévorer. Mais un homme représentant son gardien, et qui marchait derrière lui, l'arrêtait au moyen d'une corde, tandis qu'un mollah placé devant lui le calmait par des paroles mystérieuses et par des gestes magnétiques.
Pendant plusieurs heures ou promena le gouhn procession ncllcmcnt dans la ville et autour de la ville, puis ceux qui le portaient prirent le chemin delà rivière des Lataniers, suivis de toute la population de Port-Louis. La fête tirait à sa fin , on allait enterrer le gouhn , et chacun voulait, après l'avoir accompagné dans son triomphe , l'accompagner aussi dans sa ruine.
Arrivés à la rivière des Lataniers , ceux qui pnr-
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taienl l'immense machine s'arrêtèrent sur le bord • puis, à minuit sonnant , quatre hommes s'approchèrent avec quatre torches et mirent le feu aux quatre coins. A l'instant même les porteurs laissèrent tomber le gouhn dans la rivière.
Mais comme la rivière des Lataniers n'est qu'un torrent , cl que le bras du gouhn trempait à peine [ dans l'eau , la flamme gagna rapidement toutes les I parties supérieures, s'élança comme une immense spirale, cl monta en tournoyant vers le ciel. Alors il y eut un moment étrangement fantastique , ce fut celui pendant lequel , à la clarté de cette lumière éphémère, mais vive, on vit ces irenle mille speclateurs de toutes les races, poussant des cris daus toutes les langues ei agitani leurs mouchoirs cl leurs chapeaux. Groupés les uns sur la rive même, les autres sur les rochers environnant* , ceux-ci s'enfonçant par masse plus sombre , à mesure qu'elle s'éloignait sous le couvert de la forêl ; ceux-là fermant l'immense cercle et montés dans leurs palanquins, dans leurs voilures, sur leurs chevaux. Peu- I dant un moment, les eaux reflétèrent les feux qu'elles allaient éteindre ; pendant un moment , toute celle multitude boula comme une mer. Pendant un moment, les arbres s'allongèrent dans l'ombre comme des géauls qui se lèvent. Pendant uu moment enfin , on n'aperçut plus le ciel qu'à travers une vapeur rouge qui faisait ressembler chaque nuage qui passait à une vague de sang.
Puis bientôt la lumière décrut , toutes ces tètes ' se confondirent les unes avec les autres , les arbres parurent s'éloigner d'eux-mêmes et rentrer dans l'ombre. Le ciel pâlit, reprenant peu à peu sa leinte plombée ; les nuages se succédèrent de plus en plus sombres. De temps en temps quelque partie ' épargnée jusque-là par l'incendie s'enflammait à sou tour , cl jetait sur le paysage et sur les spectateurs qui le peuplaient un éclair tremblant , puis s'éleignail pendant l'obscurité, plus grande qu'avant qu'il ne s'enflammât. Peu à peu loule l'ossature tomba en charbons ardents , faisant frissonner l'eau de la rivière ; enfiu les dernières clartés s'éteignirent , et comme le ciel , ainsi que nous l'avons dil , était chargé de nuages , chacun se retrouva dans une obscurité d'autant plus profonde que la lumière qui l'avait précédée avail été plus grande.
Alors il arriva ce qui arrive toujours à la fin des fêtes publiques , el surtout après les illuminations ou les feux d'artifice : une grande rumeur se fil en-
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tendre, cl chacun parlant , riant , raillant , tira au plus vile vers la ville, le* voilures parlant au galop de leurs chevaux et les palanquins au trot de leurs nègres, tandis que les piétons, réunis par groupes babillards , marchaient à leur suile de leur pas le plus rapide.
Soit curiosité plus vive , soit flânerie naturelle à l'espèce , les nègres et les hommes de couleur restèrent les derniers: mais enfin, ils s'éloignèrent aussi à leur tour, les uns reprenant la roule du camp malabar, les autres remontant la rivière, ceux-ci s'enfonçani dans la forêt, ceux-là suivant le bord de la mer.
Au bout de quelques instants la place fui entièrement déserte, et un quart d'heure s'écoula pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que celui du murmure de l'eau roulant entre les rochers, et où l'on ne vit autre chose pendant les éclaircics des nuages que des chauves-souris gigantesques et au vol pesant, qui s'abattaient vers la rivière, comme pour éteindre du houl de leurs ailes les quelques charbons i limants encore à sa surface, cl qui remontaient ensuite pour aller se perdre dans la forêt.
Bientôt cependant on entendit un léger bruit, et l'on vit s'avancer en rampant vers la rivière deux hommes , marchant l'un au-devant de l'autre , et venant, l'un du côté de la batterie Dumas, et l'autre du côté de la montagne Longue : quand ils ne furent plus séparés que par le torrent , ils se levèrent lous deux, échangèrent des signes, cl landis que l'un frappa trois coups dans ses mains, l'autre siflla trois fois.
Alors des profondeurs des bois, des angles des fortifications, des roches qui bordent le torrent, des inangliers qui s'inclinent sur le rivage de la mer, on vil sortir toute une population de nègres el d'Indiens , dont cinq minutes auparavant il eût été impossible de soupçonner la présence ; seulement loute celte population était divisée en deux bandes bien distinctes , l'une composée rien que d'Indiens , l'autre composée tout entière de nègres.
Les Indiens se rangèrent autour de l'un des deux ' chefs arrivés les premiers : ce chef était un homme au teint olivâtre parlant l'idiome malaï.
Les nègres se rangèrent amour de l'autre chef , qui était un nègre comme eux , et qui parlait tour à tour l'idiome madécasse cl mozambique.
L'un des deux chefs se promenait dans la foule , babillant , grondant , déclamant, gesticulant, type '
de l'ambitieux de bas étage , de l'intrigant vulgaire : c'était Antonio le Malaï.
L'autre, calme , immobile , presque muet, avare de paroles, sobre de gestes, semblait attirer les regards sans les chercher, véritable image de la force qui contient et du génie qui commande : c'était Lalza, le Lion d'Anjouan.
Ces deux hommes , c'étaient les chefs de la révolte ; les dix mille métis qui les entouraient , c'étaient les conspirateurs.
Antonio parla le premier.
« Il y avait une fois, dit-il, une Ile gouvernée par des singes et habitée par des éléphants , par de* lions . par des tigres, par des panthères et par des serpents. Le nombre des gouvernés était dix fois plus considérable que celui des gouvernants ; mais les gouvernants avaient eu le talent , les rusés babouins qu'ils étaient , de désunir les gouvernés , de façon que les éléphants vivaient en haine avec les lions , les tigres , avec les panthères cl les serpents , avec lous. Il en résultait que lorsque les éléplanls levaient la trompe, les singes faisaient marcher contre eux les serpents , les panthères , les ligres et les lions ; el si forts que fussent les éléphants , ils finissaient toujours par être vaincus. Si c'étaient les lions qui rugissaient , les singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les serpents, les panthères cl les tigres , de sorte que si courageux que fussent les lions , ils finissaient toujours par être enchaînés ; si c'étaient les ligres qui montraient les dents , les singes faisaient marcher contre eu* les éléphant! , les lions , les serpents el les panthères , de sorte que si forts que fussent les ligres , ils finissaient toujours par être mis en cage. Si c'étaient les panthères qui bondissaient , les singes faisaient marcher contre elles les éléphants , les lions , les tigres el les serpents, de sorte que si agiles que fussent les panthères , elles finissaient toujours par être domptées; enfin si c'étaient les serpents qui sifflaient , les singes faisaient marcher contre eux les éléphants , les lions , les tigres et les panthères , et les serpents , si rusés qu'ils fussent , finissaient toujours par être soumis. Il en résultait que les gouvernants, à qui cette ruse avait réussi cent fois, riaient sous cape toutes les fois qu'ils entendaient parler de quelque révolte, cl employant aussitôt leur tactique habituelle, étouffaient les révoltés. Cela dura ainsi longtemps , bien longtemps , très-longtemps.
Mais un jour il arriva qu'un serpent , plus fin que
les autres, réfléchit; c'était un serpent qui savait ses quatre règles d'arithmétique , ni plus ni moins que le caissier de M.'"; il calcula que les singes étaient, relativement aux autres animaux, comme un est à huit. Il réunit donc les éléphants , les lions, les tigres , les panthères et les serpents sous le prétexte d'une fêle, et leur dit : < Combien êles-vous? »
Les animaux se comptèrent, et répondirent : < Nous sommes quatre-vingt mille.
« — C'est bien, dit le serpent; maintenant comptez vos maîtres , et dites-moi combien ils sont. >
Les animaux comptèrent les singes, et répondirent : < Ils sont huit mille. >
c Alors vous êtes bien bûtes, dit le serpent, de ne pas exterminer les singes, puisque vous êtes huit contre un. >
Les animaux se réunirent, exterminèrent les singes, et ils furent maîtres de l'Ile, et les plus beaux fruits furent pour eux, les plus beaux champs furent pour eux, les plus belles forêts furent pour eux, les plus belles maisons furent pour eux , sans compter les singes dont ils firent leurs esclaves et les guenons dont ils firent leurs maîtresses.
— Avez-vous compris ? > dit Antonio.
De grands cris retentirent, des hourras cl des bravos se firent entendre; Antonio avait produit avec sa fable non moins d'effet que le consul Mcncniiis, deux nulle deux cents ans auparavant , en avait produit avec la sienne.
Laïza attendit tranquillement que ce moment d'enthousiasme fut passé; puis, étendant le bras pour commander le silence, il dit'ces simples paroles :
« Il y avait une fois une île où les esclaves voulurent être libres; ils se levèrent tous ensemble et ils le furent. Celte lie s'appelait autrefois Saint-Dominique, elle s'appelle à celle heure Haïti.
« Faisons comme eux, et nous serons libres comme eux. >
De grands cris retentirent de nouveau , cl des bravos et des hourras se firent entendre pour la seconde fois. Quoique, il faut l'avouer, ce discours était trop simple pour émouvoir la multitude ainsi qu'avait lait celui d'Antonio, Antonio s'en aperçut, et conçut un espoir.
Il fil signe qu'il voulait parler et l'on se lut.
i Oui, dit-il, oui, Laïza a dit vrai; j'ai entendu raconter qu'il y a au delà de l'Afrique, bien loin, bien loin du côté où le soleil se couche , une grande île où tous les nègres sont rois. Mais dans mon Ile à moi,
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comme dans l'Ile de Laïza , dans l'Ile des animaux comme dans l'Ile des hommes, il y eut un chef élu, mais un seul.
— C'est juste, dil Laïza, cl Antonio a raison, tout pouvoir partagé s'affaiblit; je suis donc de son avis, il faut un chef, mais un seul.
— El quel sera ce chef? demanda Anlonio.
— C'est à ceux qui sont rassemblés ici de décider, répondit Laïza.
— L'homme qui est digne d'être notre chef, dit Antonio , est celui qui pourra opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au courage.
— C'est juste, dit Laïza.
— Celui qui est digne d'être notre chef, continua Anlonio, c'est l'homme qui a vécu avec les blancs et avec les noirs, l'homme qui lient par le sang aux uns cl aux autres, l'homme qui, libre, fera le sacrifice de sa liherlé , l'homme qui a une case et un champ, et qui risque «le perdre sa case et son champ. Voilà l'homme qui est digne d'être notre chef.
— C'est juste, dit Laïza.
— Je ne connais qu'un homme qui réunisse toutes ces conditions, dit Anlonio.
— Et moi aussi, dil Laïza.
— Veux-tu dire que c'est toi ? demanda Antonio.
— Non, répondit Laïza.
— Tu conviens donc que c'est moi ?
— Ce n'est pas toi non plus.
— Et qui est-ce donc ? s'écria Antonio.
— Oui, qui est-ce, où est-il? qu'il vienne, qu'il paraisse,» crièrent à la fois les nègres et les Indiens.
Laïza frappa trois fois dans ses mains ; au même instant, on entendit retentir le galop d'un cheval, et aux premières lueurs du jour naissant, on vit sortir de la forêl un cavalier qui, arrivant à toutes brides, entra jusqu'au cœur du groupe, et là, par un simple mouvement de la main, arrêta son cheval si court que de la secousse il plia sur 8C8 jarrets.
Laïza étendit la main avec un geste de suprême dignité vers le cavalier.
< Votre chef, dit-il, le voilà!
— George Hunier! s'écrièrent dix mille voix.
— Oui, George Munier, dit Laïza. Vous avez demandé un chef qui puisse opposer la ruse à la ruse.
la force à la force, le courage au courage : le voilà ! Vous avez demandé un chef qui ait vécu avec les blancs cl avec les noirs, qui tint par le sang aux uns et aux autres : le voilà ! Vous avez demandé un chef qui fût libre, et qui fit le sacrifice de sa liberté; qui
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eût une case cl un champ, cl qui risquât de perdre sa case et son champ; ch hien ! ce chef, le voilà ! Oii en chereherez-vous nn autre , où en trouverez-vous un pareil ? »
Antonio demeura confondu ; tous les regards se tournèrent vers George,ct il se fil une grande rumeur dans la multitude.
George connaissait les hommes auxquels il avait affaire, el il avait compris qu'il devait avant loul parler aux yeux; il était donc revêlu d'un magnifique burnous tout brodé d or , el sons son burnous il portait le cafetan d'honneur qu'il tenait d'Ibrahim- Pacha, et sur lequel brillaient les croix de la Légion d'honneur el de Charles III ; de son côté, Antrim , couvert d'une magnifique housse rouge , frémissait sous son maître, impatient et orgueilleux à la fois.
< Mais , s'écria Antonio , qui nou8 répondra de lui?
— Moi, dit Laïza.
— A-l-il vécu avec nous , connall-il nos désirs , connall-il nos besoins?
— Non, il n'a pas vécu avec nous, mais il a vécu avec les blancs dont il a étudié les sciences. Oui , il connaît nos désirs et nos besoins , car nous n'avons qu'un besoin cl qu'un désir : la liberté.
— Qu'il commence donc par la rendre à ses trois cents esclaves, la liberté.
— C'est déjà fait depuis ce matin, dit George.
— Oui, oui, crièrent des voix dans la foule, oui, nous libres, maître George a donné liberté à nous.
— Mais il est lié avec les blancs, dit Antonio.
— En face de vous tous, répondit George, j'ai rompu avec eux hier.
— Mais il aime une fille blanche, dil Antonio.
— Et c'est un triomphe de plus pour nous autres hommes de couleur , répondit George , car la fille blanche m'aime.
— Mais si on vient la lui ofTrir pour femme, reprit Anlonio, il nous trahira, nous, et pactisera avec les blancs.
— Si on vient me l'offrir pour femme, je la refuserai , répondil George , car je veux la lenir d'elle seule, el n'ai besoin de personne pour me la donner. »
Antonio voulut faire une nouvelle objection, mais les cris de : * Vive George ! vive noire chef! » retentirent de lous côtés el couvrirent sa voix de telle façon qu'il ne put prononcer une parole.
George fil signe qu'il voulait parler; chacun se lui.
( Mes amis , dit-il, voilà le jour, et par conséquent
l'heure de nous séparer. Jeudi est jour de fêle; jeudi vous ÔIC8 lous libres ; jeudi , à huit heures du soir , ici, au môme endroit, j'y serai, je me mettrai à votre lôte, et nous marcherons sur la ville.
— Oui, oui ! crièrent toutes les voix.
— Un mot encore : s'il y avait un traître parmi nous, décidons que, lorsque sa trahison sera prouvée, chacun de nous pourra le mettre à mort à l'instant même, de la mort qui lui conviendra , prompte ou lenic , douce ou cruelle. Vous soumettez-vous d'avance à son jugement ? Quant à moi, je m'y soumets le premier.
— Oui, oui, crièrent toutes les voix : s'il y a un trailre, que le tratlrc soit mis à mort, à mort le trailre !
— C'est bien. El maintenant, combien êles-vous?
— Nous sommes dix mille, dit Laïza.
— Mes troiscents serviicurs sont chargés de vous remettre à chacun quatre piastres , car il faut que pour jeudi soir chacun ait une arme quelconque. A jeudi. »
El George, saluant de la main , repartit comme il élail venu, tandis que les trois cents nègres ouvraient chacun un sac rempli d'or , el donnaient à chaque homme les quatre piastres promises.
Cette magnificence royale coûtait , il est vrai , à George Municr deux cent mille francs. Mais qu'étaitce que celte somme pour un homme riche à millions , et qui eût sacrifié toute sa fortune à l'accomplissement du projet arrêté depuis si longtemps dans sa volonté.
Enfin ce projet allait s'accomplir ; le ganl jeté.
LE RENnEZ-VOlS.
George rentra chez lui beaucoup plus calme et beaucoup plus tranquille qu'on n'aurait pu le croire. Celait un de ces hommes que l'inaelion lue ci que la lune grandit : il se conlenia de préparer ses armes, en cas d'attaque imprévue , tout en se réservant une retraite vers les grands bois , qu'il avait parcourus dans sa jeunesse, et dont le murmure et l'immensité mêlés au murmure cl à l'immensité de la mer, avaient fait de lui l'enfanl rêveur que avons vu.
GEORGE
Mais celui sur qui retombait réellement le poids de tous ces événements imprévus, c'était le pauvre père : le désir de sa vie depuis quatorze ans avait été de revoir ses enfants. Ce désir avait été accompli , il les avait revus tous deux ; mais leur présence n'avait fait que changer l'atonie habituelle de sa vie en une inquiétude sans cesse renaissante : l'un, capitaine négrier, en lutte éternelle avec les éléments et les lois; l'autre , conspirateur idéologue, en lutte avec les préjuges et les hommes; tous deux luttant contre ce qu'il y a de plus puissant au monde , tous deux pouvant être d'un moment à l'autre brisés par la tempête ; tandis que lui , enchaîné par cette habitude d'obéissance passive , les voyait tous deux marcher au gouflre sans avoir la force de les retenir , et n'ayant pour toute consolation que ces mots qu'il répétait sans cesse : < Au moins je suis sûr d'une chose , c'est de mourir avec eux. >
Au reste, le temps qui devait décider de la destinée de George était court : deux jours le séparaient seulement de la catastrophe qui devait faire de lui un autre Toussaint-Louverture ou un nouveau IVlion. Son seul regret pendant ces deux jours était de ne pas pouvoir communiquer avec Sara. Il eût été imprudent à lui d'aller chercher à la ville son messager ordinaire , Miko-Miko. Mais , d'un autre côté, il était rassuré par celte conviction que la jeuno fille était sûre de lui comme il était sûr d'elle. Il y a des âmes qui n'ont besoin que de croiser un regard et d'échanger une parole pour comprendre ce qu'elles valent , et qui , de ce moment , se reposent l'une sur l'autre avec la sécurité de la conviction. Puis il souriait à l'idée de cette grande vengeance qu'il allait tirer de la société , et de celle grande réparation que le son allait lui faire. Il dirait en revoyant Sara : c Voilà huit jours que je ne vous ai vue ; mais ces huit jours m'ont suffi comme à un volcan pour changer la face d'une Ile. Dieu a voulu tout anéantir par un ouragan , et il n'a pas pu. Moi , j'ai voulu faire disparaître dans une tempête hommes, lois , préjugés, et, plus puissant que Dieu, moi , j'ai réussi. »
Il y a dans les dangers politiques et sociaux , du genre de celui auquel s'exposait George , un enivrement qui éternisera les conspirations et les conspirateurs. Le mobile le plus puissant des actions humaines est sans contredit la satisfaction de l'orgueil ; or qu'y a-t-il de plus caressant pour nous autres fils du péché que l'idée de renouveler cette lutte des Salans avec le dieu des Titans , avec Jupiter. Dans
cette lutte , on le sait bien , Satan a été foudroyé cl Enccladc enseveli. MaisEncelade enseveli remue une moniagne , toutes les fois qu'il se retourne. Satan foudroyé esl devenu roi des enfers.
Mais c'étaient la de ces choses que ne comprenait pas le pauvre Pierre Munier.
Aussi , tandis que George , après avoir laissé sa fenêtre enlr'ouvertc , avoir suspendu ses pistolets à son chevet et mis son sabre sous son oreiller, se fut endormi aussi tranquille que s'il ne dormait pas sur une poudrière , Pierre Munier , armanl cinq ou six nègres dont il était sûr, les avaii placés en vcdeltes tout autour de l'habitation , et s'était mis lui-même en sentinelle sur la roule de Moka. De celle façon une retraite momentanée était du moins assurée à son George, et il ne courait plus le risque d'être surpris.
La nuit se passa sans alerte aucune. Au reste , c'est le propre des conspirations qui s'ourdissent entre les nègres que le secret soit toujours scrupuleusement gardé. Les pauvres gens ne sont pas encore assez civilisés pour calculer ce que peul rapporter une trahison.
La journée du lendemain s'écoula comme la nuit précédente , et la nuit suivante comme la journée : rien n'arriva qui pût faire croire à George qu'il avait été trahi. Quelques heures le séparaient donc seulement encore de l'accomplissement de son dessein.
Vers les neuf heures du matin Laîza arriva. George le fit entrer dans sa chambre : rien n'était changé aux dispositions générales ; seulement l'enthousiasme produit par la générosité de George allait croissant. A neuf heures les dix mille conspirateurs devaient être réunis en armes sur les bords de la rivière des Latanicrs ; à dix heures la conspiralion devait éclater.
Tandis que George questionnait Laîza sur les dispositions de chacun cl établissait avec lui les chances de celle périlleuse cm reprise , il aperçut de loin son messager Miko-Miko, qui , portant toujours sur son épaule son bambou cl ses paniers, marchait de son pas habituel , et s'avançait vers l'hahilalion. Or il était impossible que l'apparition arrivai plus à point. Depuis le jour des courses. George n'avait pas même aperçu Sara.
Si maître que fûl le jeune homme de lui-même , il ne put s'empêcher d'ouvrir la fenôlre et de faire signe à Miko-Miko de doubler le pas , ce que l'honnête Chinois fit aussitôt. Laîza voulait se retirer ,
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mais George le relinlen lui disant qu'il avait encoro quelque chose à lui dire.
En ciïet, comme lavait prévu George, Miko- Miko n'élail pas venu à Moka de son propre mouvement ; à peine entré , il lira un charmant billet plié de la façon la plus aristocratique, c'est-à-dire j étroit et long , où une fine écriture de femme avait écrit pour toute adresse son prénom. A la seule vus de ce billet , le cœur battit violemment à George. Il le prit des mains du messager, et pour cacher sonémotion , pauvre philosophe qui n'osait pas être homme , il alla le lire dans un angle de la fenêtre.
Xa lettre était effectivement de Sara, et voici ce qu'elle disait :
« Mon ami,
< Trouvez-vous aujourd'hui vers les deux heures de l'après-midi chez lord Williams Murrcy, et vous y apprendrez des choses que je n'ose vous dire lant elles me rendent heureuse ; puis en sortant de chez lui, venez me voir, je vous attendrai dans notre pavillon.
» Votre Saiu. »
George relut deux fois cette lettre : il ne comprenait rien à ce double rendez-vous; comment lord Murrey pouvait-il lui dire des choses qui rendaient Sara heureuse , et comment lui en sortant de chez lord Murrey , c'est-à-dire vers trois heures de l'après-midi, en plein jour, à la vue de tous, pouvait-il se présenter chez M. de Malmédie.
Miko-.Miko seul pouvait lui donner l'explication de tout cela ; il appela donc le Chinois cl commença de l'interroger; mais le digne négociant ne savait rien autre chose, sinon que M"c Sara l'avait envoyé chercher par Bijou qu'il n'avait pas reconnu d'abord, attendu que dans sa lutte avec Télémaque le pauvre diable avait perdu une partie de son nez déjà fort camard : il l'avait suivi , il avait été introduit près de la jeune fille , dans le. pavillon où il était déjà entré deux fois , et là elle avait écrit la lettre qu'il venait de remettre à George et que l'intelligent messager avait bien vite deviné être adressée à lui.
Puis elle lui avait donné une pièce d'or , et il ne savait rien de plus.
George cependant continua d'interroger Miko- Miko , lui demandant si la jeune fille avait bien écrit devant lui, si elle était bien seule en écrivant, et si sa figure paraissait triste ou joyeuse. La jeune fille avait
écrit en sa présence, personne n'était là. Sa figure annonçait la sérénité la plus entière et le bonheur le plus parfait.
Pendant que George procédait à l'interrogatoire, on entendit le galop d'un cheval : c'était un courrier à la livrée du gouverneur ; un instant après il entra dans la chambre de George et lui remit une lettre de lord Williams. Cette lettre était conçue en ces termes ;
« Mon cher compagnon de voyage ,
c Je me suis fort occupé de vous depuis que je ne vous ai vu , et crois ne pas avoir trop mal arrangé toutes vos petites affaires. Soyez assez aimable pour vous rendre chez moi aujourd'hui à deux heures. J'aurai, je l'espère, de bonnes nouvelles à vous apprendre.
« Tout à vous,
< Lord W. Mcbrcy. ►
Ces deux lettres coïncidaient parfaitement l'une avec l'autre. Aussi, quelque danger qu'il y eût pour George à se présenter à la ville dans la situation où il se trouvait ; quoique la prudeuce lui soufflât que s'aventurer au Port-Louis , et surtout chez le gouverneur , était chose téméraire , George n'écouta que son orgueil, qui lui disait que refuser ce double rendez-vous était presque une lâcheté , surtout ce double rendez-vous lui étant donné par les deux seules personnes qui eussent répondu , l'une à son amour, l'autre à son amitié. Aussi se rctouruaut vers le courrier, lui ordonna-t-il de présenter ses respects à milord, et de lui dire qu'il serait chez lui à l'heure convenue.
Le courrier partit avec celle réponse.
Alors il se mit à une table et écrivit à Sara.
Regardons par-dessus son épaule et suivons des yeux les quelques lignes qu'il traçait :
i Chère Sara ,
< D'abord , que voire lettre soit bénie. C'est la première que je reçois de vous , et , quoique bien courte , elle me dil tout ce que je voulais savoir , c'est que vous ne m'avez pas oublié , c'est que vous m'aimez toujours, c'est que vous êtes mienne comme je suis voire.
« J'irai chez lord Murrey à l'heure que vous m'indiquez. Y serez-vous ? Vous ne me le dites pas. Hélas ! les seules nouvelles heureuses que je puisse
attendre ne peuvent venir que de votre bouche, puisque Ip seul bonheur auquel j'aspire au monde , c'est celui d'être voire mari. Jusqu'ici, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour cela ; tout ce que je ferai encore sera dans le même but. Restez donc forte et fidèle, Sara , comme je serai fidèle et fort, car si près de nous que vous apparaisse le bonheur , j'ai bien pour que nous n'ayons encore l'un et l'autre, avant de l'atteindre, de terribles épreuves à traverser.
« N'importe , Sara , ma conviction est que rien ne résiste au monde à une volonté puissante et immuable, et à un amour profond et dévoué; ayez cet amour, Sara, et moi j'aurai cette volonté.
t Voire C.EoncF. 1
Celte lettre ccrile , George la remit à Miko-Miko qui reprit son bambou et ses paniers, et, de son pas habituel, repartit pour Port-Louis; il va sans dire que ce ne fut pas sans avoir reçu la nouvelle rétribution que ses fidèles services méritaient si bien.
George resla seul avec Laîza. Laîza avait à peu près tout entendu, et avait loul compris.
« Vous allez à la ville ? demanda-l-il à George.
— Oui , répondit celui-ci.
— G'esl imprudent , reprit le nègre.
— Je le sais ; mais je dois y aller ; et , à mes propres yeux, je serais un lâche si je n'y allais pas.
— G'esl bien, allez-y donc ; mais si à dix heures vous n'êtes pas arrivé à la rivière des Luaniers...
— C'est que je serai prisonnier on mort : alors marchez sur la ville et délivrez-moi, ou vengez-moi.
— C'est bien, dit Laïza ; comptez sur nous. » Et ces deux hommes qui s'étaient si bien compris,
qu'un seul mol , qu'un seul gesic, qu'un seul serrement de main leur suffisait pour être sûrs l'un de l'autre , se quittèrent sans échanger une promesse ou une recommandation de plus.
Il était dix heures du mutin ; on vint prévenir George que son père lui faisait demander s'il déjeunerait avec lui ; George répondit en passant dans la salle à manger; il était calme comme si rien ne s'était passé.
Pierre Hunier jeta sur lui un regard où loute la sollicitude paternelle était peinte; mais voyant le visage de son fils le même qu'il élail d'habitude, reconnaissant sur ses lèvres le même sourire avec lequel il le saluait lous les jours , il se rassura.
« Dieu soit loué, mon cher enfant ! dit le brave homme : en voyant ces mess.ig. rs se succéder si
Al JtlAKDai 01 MAS. — TOME t II.
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rapidement, j'avais craint qu'ils ne l'apportassent de mauvaises nouvelles ; mais Ion air tranquille m'annonce que je m'étais trompe.
— Vous avez raison, mon père, répondit George, tout va bien : c'csl toujours pour ce soir , à la même heure, la révolte, et ces messagers m'apporlaienl deux lettres, l'une du gouverneur, qui me donne rendez-vous chez lui aujourd'hui à deux heures , l'autre de Sara , qui me dit qu'elle m'aime. »
Pierre Manier resla élourdi. C'était la première fois que George lui parlait de la révolie des noirs , de l'amitié du gouverneur et de l'amour de Sara ; il avait su toutes ces choses indirectement et il avait, le pauvre père , frissonné jusqu'au fond du cœur en voyant son cnfanl bien-aimé se jeler dans une pareille voie.
Il balbutia quelques observations , mais George l'arrêta.
« Mon père, lui dit-il en souriant, souvenez-vous du jour où , après avoir fait des prodiges de valeur, après avoir délivré les volontaires, après avoir conquis un drapeau , ce drapeau vous fut arrache par M. de Malmédie ; ce jour-là vous aviez élé devant l'ennemi, grand, noble, sublime, ce que vous serez toujours enfin devant le danger; ce jour-là, je jurai qu'un jour , hommes et choses seraient remis à leur place ; ce jour esl arrivé, je ne reculerai pas devant mon serment. Dieu jugera entre les esclaves et les maîtres, entra les faibles et les forts, cuire les martyrs et les bourreaux ; voilà loul. >
Puis comme Pierre Munier, sans force, sans puissance, sans objeclion contre une pareille volonlé , s'affaissait sur lui-même , comme si le poids du monde eût pesé sur lui, George ordonna à Ali de seller les chevaux, et après avoir achevé tranquillement son déjeuner , en fixant de temps en temps un regard triste sur son père , il se leva pour sortir.
Pierre Munier tressaillit et se dressa loul debout les bras tendus vers son fils.
George s'avança vers lui , pril sa tète entre ses deux mains, cl avec une expression d'amour filial qu'il n'avait jamais laissé paraître , il rapprocha oclie léte vénérable de lui , el baisa rapidement cinq ou six fuis ses cheveux blancs.
c Mon fils ! mon fils ! s'écria Pierre Munier.
— Mon père , dit George , vous aurez une vieillesse respectée ou j'aurai une lombe sanglante. Adieu ! »
George «'élança hore de la chambre , cl le vieillard retomba sur sa chaise en poussant un profond gémissement.
LE REFI S.
A deux lieues à peu près de l'habitation de son père, George rejoignit Miko-Miko, qui revenait au Port-Louis ; il arrêta sou cheval , iit signe au Chinois de s'approcher de lui , lui dit à l'oreille quelques mois, auxquels Miko-Miko répondit par un signe d'intelligence , et il continua son chemin.
En arrivant au pied de la montagne de la Découverte, George commença à rencontrer des personnes de la ville ; il interrogea des yeux avec soin le visage de ces promeneurs , mais il n'aperçut sur les différcnlcs physionomii'8 que le hasard amenait sur son chemin aucun symptôme qui put lui faire croire que le projet de révolte qui devait être mis par lui à exécution le soir , eût le moins du monde transpiré. Il continua sa roule, traversa le camp des noirs , cl entra dans la ville.
La ville était calme ; chacun paraissait occupé de ses afi'aires personnelles ; aucune préoccupation générale ne planait sur la population. Lesbàtimenls se balançaient calmes et abrités dans le port. La Poinlc-aux-Blagucurs élail garnie de ses flâneurs habituels; un navire américain, arrivant de Calcutta, jetait l'ancre devant le Chien-de-Plomb.
La présence de George parut cependant faire une certaine sensation; mais il était évident que cette sensation se rattachait à l'affaire des courses, cl à l'insulte inouïe faite par un mulâtre à un blanc. Plusieurs groupes cessèrent même évidemment, à l'aspect du jeune homme , de causer des affaires en ce moment sur le lapis pour suivre George du regard , cl échanger tout bas quelques paroles d'élouuemcnl sur cette audace qu'il avait de reparaître dans, la ville; mais George répondit à leurs regards par un regard si hautain, à leurs chuchotements par un sourire si dédaigneux , que les chuchotements et les yeux se baissaient, ne pouvant supporter le rayou d'amère supériorité qui tombait de ses yeux.
D'ailleurs, la crosse ciselée d'une paire de pisto-
GRORGE.
leis à deux coups sortait de chacune de ses fonlei.
Ce furent les soldats cl les officiers que George rencontra sur sa route qui furent surtout l'objet de sou attention. Mais soldais et officiers avaient cette physionomie tranquillement ennuyée de gens tramportés d'un monde à un autre et condamné» à «n exil de quatre mille lieues. Certes , si les uns cl la autres eussent su que George leur ménageait de l'occupation pour la nuit , ils eussent eu l'air, sinon plus joyeux , du moins plus affairés.
Toutes les apparences rassuraient donc George. Il arriva ainsi à la porte du Gouvernement, jeu la bride de son cheval aux mains d'Ali, et M recommanda de ne point quitter la place. Pow il traversa la cour, moula le perron cl entra das$ l'antichambre.
L'ordre avait été donné d'avance aux domestique» d'introduire M. George Munier aussitôt qu'il sepre sèmerait. Un domestique marcha donc devant h jeune homme , ouvrit la porte du salon et Psnnstfl. George en ira.
Dans ce salon étaient lord Murrey, M. de Ma!médie cl Sara.
Au grand élonnemenl de Sara, dont les yeux m portèrent immédiatement sur le jeune homme, b figure de George exprima plutôt à sa vue une sensation pénible que joyeuse : son front se plissa légèrement, ses sourcils se rapprochèrent, cl un sourire presque amer glissa sur sa bouche.
Sara, qui s'était levée vivement, sentit ses genow plier sous elle , et retomba lentement sur son fau-
teuil.
M. de Malmédie se tint debout cl imniobileconnnf il élait, se contentant d'incliner légèrement la tète : lord Williams Murrey fil deux pas vers George et lui présenta la main.
« Mon jeune ami , lui dit-il , je suis heureux de vous annoncer une nouvelle qui, je l'espère, comble" tous vos désirs : M. de Malmédie, jaloux d'éteindre toutes ces distinctions de couleur et loulc* M rivalités de castes , qui depuis deux cents an» fonl le malheur, non-seulement de l'Ile de France, mai» des colonies en général , M. de Malmédie consent à vous accorder la main de sa nièce , M"e Sara < Malmédie. >
Sara rougit cl leva imperceptiblement le» je« sur le jeune homme ; mais George se coule"1* s'incliner sans répondre. M. de Malmédie cl W* Murrey le regardèrent avec éloniicineni.
GEORGE
i Mon cher II. de Malmédie , dil lord Murrey eu souriant, je vois bien que notre incrédule ami ne s'en rapporte pas à ma seule parole; dites-lui donc que vous lui accordez la demande qu'il vous a faite, cl que vous désirez que tout souvenir d'animosilé ancien et récent soit oublié entre vos deux familles.
— C'est vrai , monsieur , dil. M. de Malmédie en s'im posant visiblement un grand effort sur lui môme, et monsieur le gouverneur vient de vous faire part de tues sentiments. Si vous avez quelque rancune , do certain événement arrivé lors de la pièce de Port- Louis, oubliez-la, comme mon fils oubliera, je vous le promets en son nom, l'injure bien autrement grave que vous lui avez faite récemment. Quant à voire union avec ma nièce, monsieur le gouverneur vous Ta dit, j'y donne mon consentement, et à moins qu'aujourd'hui ce ne soit vous qui refusiez...
— Oh ! George , s'écria Sara emportée par un premier mouvement.
— Ne vous hâtez pas de méjuger sur ma réponse, Sara , répondit le jeune homme , car ma réponse m'est , croyez-le bien , imposée par d'impérieuses nécessites. Sara, devant Dieu et devant les hommes, Sara, depuis la soirée du pavillon, depuis la nuit du bal, depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois, Sara, vous êtes ma femme , aucune autre que vous ne portera un nom que vous n'avez pas dédaigné, malgré son abaissement ; tout ce que je vais dire est donc une question de forme et de temps. > George se retourna vers le gouverneur. « Merci, milord , conlinua-t-il , merci , je reconnais dans ce qui se passe aujourd'hui , l'appui de voire généreuse philanthropie, et de votre hienvcillante amitié; mais du jour où M. de Malmédie m'a refusé sa nièce , où M. Henri m'a insulté pour la seconde fois, cl où j'ai cru devoir me venger de ce refus ei de celte insulte par une injure publique, inellaçable, infamante, j'ai rompu avec les blancs : il n'y a plus de rapprochement possible entre nous; M. de Malmédie peut faire dans une combinaison, dans un calcul , dans une intention que je ne comprends pas, moitié du chemin ; mais je ne ferai pas l'autre. Si M"' Sara m'aime, MUe Sara est libre, mailrcssc de sa main, maitresse de sa fortune, c'est à elle de se grandir encore à mes propres yeux en descendant jusqu'à moi , cl non à moi de m'ahaisser aux siens eu essayant de mouler jusqu'à elle.
— Oh ! M. George, s'écria Sara, voussavez bien...
— Oui, je sais, dit George, que vous ôies une no-
ble jeune fille , un cœur dévoué, une Ame pure. Je saisque vous viendrez à moi, Sara, malgré tous les obstacles, tous les empêchements, tous les préjugés. Je sais que je n'ai qu'à vous attendre et que je von* verrai un jour apparaître, et je sais cela justement parce que le sacrifier étant de votre côté, vous avez déjà décidé, dans voire généreuse pensée, que vous me feriez ce sacrifice ; mais , quant à vous, M. de Malmédie, quant à voire fils, quant à M. Henri, qui consent à ne pas se ballre avec moi à la condition qu'il me fera fouelter par ses amis; oh ! entre nous, c'esi une guerre éternelle; eniendez-vous, c'est une haine mortelle , qui ne s'éteindra de ma part , que dans le sang ou dans le mépris; que votre fils choisisse donc !
— Monsieur le gouverneur, répondit alors M. de Malmédie avec plus de dignité qu'on n'aurail pu eu attendre de sa pari, vous le voyez, de mon côté j'ai fait ce que j'ai pu, j'ai sacrifié mon orgueil, j'ai oublié l'ancienne injure et l'injure nouvelle, mais je ne puis convenablement faire davantage, et il faut que je m'en Tienne à la déclaration de guerre que me fait monsieur. Seulement nous attendrons l'atlaque en nous tenant sur la défense. Maintenant, mademoiselle, continua M. de Malmédie en se tournant vers Sara, comme le dil monsieur, vous êtes libre, libre de voire cœur, lihre de votre main, libre «le voire forlune; faites donc à votre volonté; restez avec monsieur, ou suivez-moi.
— Mon oncle, dit Sara, il est de mon devoir de vous suivre. Adieu, George; je ne comprends rien à ce que vous avez fail aujourd'hui ; mais sans dotltC que vous avez fait ce que vous deviez faire. »
El faisant une révérence pleine de calme et de dignité au gouverneur, Sara sortit avec M. de Malmédie.
Lord Williams Murrey les accompagna jusqu'à la porte, sortit avec eux et rentra un instant après.
Son regard interrogateur rencontra le regard ferme de George, cl il y cm un instant de silence entre ces deux hommes qui , grâce à leur nature élevée , se comprenaient si bien l'un l'autre.
c Ainsi, dil le gouverneur, vous avez refusé.
— J'ai cru devoir agir ainsi, milord.
— Pardon , si j'ai l'air de vous interroger; mais puis-je savoir quel sentiment vous a dicté votre refus !
— Le sentiment de ma propre dignité.
— Ge 8cnfunenl est le seul? demanda le gouverneur.
GEORGE
— S'il y en a un autre, miiord , permettez- moi de le tenir secrel.
— Écoulez, George , dit le gouverneur avec celte espèce d'abandon qui avait d'autant plus de charme chez lui qu'on sentait qu'il était complètement en dehors de sa nature froide et composée , écoulez : du moment où je vous ai rencontré à bord du Leycester, du momenl où j'ai pu apprécier les hautes qualités qui vous distinguent , mon désir a élé de l'aire de vous le lien qui réunirait dans celle île deux castes opposées l'une à l'autre. J'ai commencé par pénétrer vos sentiments , puis vous m'avez fait le confident de votre amour , el je me suis prêté à la demande que vous m'avez faite d'être votre intermédiaire , votre parrain , votre second. Pour ceci , George, repril lord Murrey répondant à l'inclinaison de lêle que lui faisait George, pour ceci, mon jeune ami, vous ne me devez aucun rcmerclmcnl, vous alliez vous-même au-devant de mes vœux ; vous secondiez mon plan de conciliation ; vous aplanissiez mes projets politiques. Je vous accompagnai donc chez .M. de Malmédie, el j'appuyai voire demande de touie l'autorité de ma présence, de [oui le poids de mon nom.
— Je le sais, milord, cl je vous remercie. Mais vous l'avez vu vous-même, ni le poids de voire nom, tout honorable qu'il soit, ni l'aulorilé de votre présence, quelque flatteuse qu'elle dut être, ne purent nf épargner un refus.
— J'en ai souffert autant que vous, George. J'ai admiré votre calme, el j'ai compris à voire sang-froid que vous vous ménagiez une terrible revanche.
Celle revanche, le jour des courses, vous l'avez prise , en face de tous , ci de ce jour j'ai compris que, selon toute probabilité, il me faudrait renoncer à mes projets de conciliation.
—Je vous avais prévenu en vous quittant , milord .
— Oui , je le sais , mais écoulez-moi. Je ne me suis pas regardé comme battu , je me suis présenté hier chez M. de Malmédie , el à force de prières et d'instances , el en abusant presque de l'influence que me donne ma position , j'ai obtenu du père qu'il oublierait sa vieille haine contre voire père, du iils qu'il oublierait sa jeune haine contre vous, de lous deux , qu'ils couscnliraicnl au mariage de M1" de Malmédie.
— Sara est libre , milord, interrompit vivemeni George , et pour devenu* ma femme, Dieu merci ! « Ile n'a besoin du consentement de personne.
— Oui, feu conviens, repril le gouverneur; mais quelle différence aux yeux de lous , je vous le demande , d'enlever furlivement une jeune fille de la maison de son tuteur, ou de la recevoir publique mcnlde la main desa famille. Consultez volrcorgueil, M. Munier, cl voyez si je ne lui avais patniéiuçe une suprême satisfaction, un triomphe auquel Umème ne s'attendait pas.
—C'est vrai , répondit George. Malheurcusemeoi ce consentement arrive Irop lard.
—Trop lard! el pourquoi cela, iroplard? repm le gouverneur.
— Dispensez-moi de vous répondre sur ce poiai. milord. C'est mon sccrel.
— Votre secrel, pauvre jeune homme. Ehbien voulez-vous que je vous le dise, moi, ce secr-.: que vous ne voulez pas me dire? i
George regarda le gouverneur avec un sourire d'incrédulité.
i Voire secret! continua le gouverneur, voit» un secrel bien sur el bien gardé, qu'un secrel cooIk à dix mille personnes. »
George continua de regarder le gouverneur, nu» celle fois sans sourire.
« Écoutez-moi , repril le gouverneur , vous von liez vous perdre , j'ai voulu vous sauver. J'ai étc trouver l'oncle de Sara , je l'ai pris à pari el jelw ai dit : Vous avez mal apprécié M. George Munier, vous l'avez repoussé insolemment, vous l'avez fow de rompre ouverleme'nt avec nous, el vous aveie« tort, car M. George Munier était un homme distingué , au cœur élevé , à l'àmc grande ; il y M* quelque chose à faire de celle organisalion-là, el ■ preuve , tenez , c'est que M. George Munier ne»' à celle heure notre vie à tous entre ses uiain*. c'est qu'il est le chef d'une vasie conspiration , c'est que demain, à dix heures du soir, c'était liier qif je lui parlais ainsi , M. George Munier marché sur Port-Louis à la lêle de dix mille nègres. Ce* que comme nous n'avons que dix -huit cents MU" mes de troupes, à moins que le hasard nemen- I voie une de ces idées préservatrices connue il » n [ arrive parfois aux hommes de génie, nous »om mes lous perdus; c'est qu'après -demain enfui- M. George Munier, que vous méprisez à celle heure comme descendant d'une race d'esclaves, sera noire maître peul-èlre, el peut-être ne voudra (as d«' vous pour esclaves à son lour. Eh bien ! vous pouvez empêcher loul cela, monsieur, hn ai-jcdi.
GEORGE
\otis pouvez sauver la colonie ; revenez sur le passé, accordez à M. George la main de voire nièce que vous lui avez refusée , el s'il accepie , s'il veut bien accepter, car les rôles étant changés, les prétentions peuvent être changées aussi , eh bien ! vous sauvez non-seulement voire vie, votre liberté, voire fortune , mais encore la liberté, la vie et la fortune de lotis. Voila ce que je lui ai dit ; et alors, sur mes prières, lur mes instances, sur mes ordres, il a consenti. Mais ce que j'avais prévu est arrivé , vous étiez engagé trop avant , vous n'avez pas pu reculer. »
George avait suivi le discours du gouverneur avec un clonnement progressif, mais cependant avec un calme parfait.
i Ainsi, lui dit-il quand il cul fini , vous savez tout, mi lord?
— Mais vous le voyez, ce me semble, et je ne crois pas avoir rien oublié.
— Non, reprit George en souriant, non, vos espion* «ont bien instruits, el je vous fais mon compliment sur la façon dont votre police est faite.
— Eli bien ! maintenant, dit le gouverneur, maintenant que vous connaissez le motif qui m'a fait agir, il M est temps encore, acceptez la main de Sara, réconciliez-vous avec sa famille , renoncez à vos projets insensés , et je ne sais rien, j'ignore tout, j'ai tout
c, dit George.
— Mais songez donc avec quelle espèce de gens êtes engagé !
— Vous oubliez, milord, que ces hommes dont vous parlez avec Unit de mépris sont mes frères à moi ; que, méprisés par les blancs comme leurs inférieur», ils m'ont reconnu, eux, pour leur chef; vous r.ubliez que, au moment où ces hommes m'ont fait l'abandon «le leur vie, je leur ai, moi, voué la mienne.
— Ainsi vous refusez?
— Je refuse.
— Malgré mes prières?
— Excusez-moi, milord, mais je ne puis les écouter.
— Malgré votre amour pour Sara et malgré l'amour de Sara pour vous?
— Malgré toutes choses.
— C'est inutile, mes réflexions sont faites.
— C'est bien. Maintenant , monsieur , dit lord Murrcy, une dernière question.
— Dites.
— Si j'étais à votre place et que vous fussiez à la mienne, que feriez-vous?
— Comment cela ?
— Oui, si j'étais George Municr, chef d'une révolte, el vous lord Williams Murrcy, gouverneur de l'ile de France; si vous me teniez dans vos mains comme je vous liens dans les miennes, dites, je vous le demande une seconde fois , que feriez-vous ?
— Ce que je ferais, milord , je laisserais sortir d'ici celui qui y est venu, sur votre parole , croyant être appelé à un rendez-vous el non èlre alliré dans un guet apens; puis, le soir, si j'avais foi dans la justice de ma cause, j'en appellerais à Dieu, afin que Dieu décidât entre nous.
— Eh bien ! vous auriez tort , George , car du moment où j'aurais tiré l'épée, vous ne pourrie/ plus me sauver; du moment où j'aurais allumé la révolte il faudrait éteindre la révolte dans mon sang. Non , George, non, je ne veux pas qu'un homme comme vous meure sur un échafaud , cnlcndcz-vous bien ; meure comme un rebelle vulgaire , donl les intentions seront calomniées, donl le nom sera flétri ; et pour vous sauver d'un pareil malheur , pour vous arracher à votre destinée, vous êtes mon prisonnier, monsieur, je vous arrête.
— Milord ! s'écria George en regardant autour de lui s'il n'y avait pas quelque arme donl il pût s'emparer et avec laquelle il put se défendre.
— Messieurs , dit le gouverneur en haussant la voix, messieurs, entrez; et emparez-vous de cet homme. 1
Quatre soldats entrèrent, conduits par un caporal , et entourèrent George.
« Conduisez monsieur à la Police , dit le gouverneur, mellez-le dans la chambre que j'ai fait préparer ce malin , el «oui en veillant sévèrement sur lui , ayez soin que ni vous, ni personne ne manquiez aux égards qui lui sonl dus. »
A ces mots , le gouverneur salua George, et sortit de l'appartement.