V,Ù GEO
ment il se réveilla comme d'un sommeil agité par «le lerribles rêves, et, en ouvrant les yeux, il reconnut qu'il était dans une prison.
Le chirurgien -imijor «lu régiment en garnison à Port-Louis était près de lui.
Cependant , en rappelant tous ses souvenirs , George parvint à retrouver par grandes masses les événements qui s'étaient passés, comme on entrevoit dans le brouillard «les lacs, des montagnes, des forêts; tout lui était bien présent jusqu'au moment où il avait été blessé. S«>n entrée à Moka, son départ avec son père, n'étaient pas non plus tout à fait sortis de sa mémoire; mais, à partir de l'arrivée dans les grands bois, tout était vague, indistinct, pareil à un lève.
Seulement la réalité incontestable , positive cl fatale, était qu'il se trouvait aux mains de ses ennemis.
George était trop dédaigneux pour faire aucune question , trop hautain pour demamler aucun service. Il ne put donc rien savoir de ce qui s'était passé; cependant il avait au fond de son cœur de terribles préoccupations :
Son père était-il sauvé ?
Sara l'aimait-elle toujours?
Ces deux pensées remplissaient tout son être : quand l'une s'éloignait , c'était pour faire place à l'autre; c'étaient deux marées incessantes qui montaient tour à tour battre son ccour ; c 'était uu flux et un reflux éternels.
Mais rien n'apparaissait à l'extérieur de celle tempête de l'àme. Le visage de George restait pale, lioid et calme comme celui d'une statue (le marbre, et cela non-seulement en face de ceux qui visitaient sa prison , mais encore en face de bii-mème.
Lorsque le médecin eut reconnu que le blessé était assez fort pour soutenir uu interrogatoire, il en prévint l'autorité, et le lendemain le juge d'instruction, accompagné d'un greffier, se présenta «levant George. George ne pouvait quitter le lit cn- « oie , mais il n'en fit pas moins les honneurs de sa chambre aux deux magistrats , avec une patience pleine de dignité; et, se soulevant sur son coude, il déclara qu'il était prêt a répondre a toutes les questions qui lui seraient adressées.
Nos lecteurs connaissent trop le caractère de George pour penser qu'un seul instant l'idée se soit présentée à lui de nier aucun des faits qui lui étaient imputés. Non-seulement il répondit avec la plus grande véracité à toutes les questions faites , mais encore il s'engagea , non pas pour le jour , il sesen
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lait trop faible encore , mais pour le lendemain , à dicter lui même au greffier l'historique détaillé de toute la conspiration. L'offre était trop gracieuse pour que la justice la refusât.
George avait un double but en faisant celle proposition : d'abord d'activer la marche du procès , ensuite de prendre loute la responsabilité pour loi.
Le lendemain, les deux magistrats se représentèrent. George fit le récit auquel il s'était engagé; 8eulemeni , comme il passait sous silence les propositions qu'était venu lui faire Laïza , le juge d'instruction l'interrompit en lui faisant observer qu'il omettait une circonstance à sa décharge , laquelle, attendu la mort de Laïza, ne se trouvait plus être a ht charge de personne.
Ce fut ainsi que George appril la mort de LaLu cl les circonstances qui avaient accompagné cette mort ; car, pour lui, comme nous l'avons dil , toute cette partie de sa vie était demeurée dans l'obscurité.
11 ne prononça pas une seule fois le nom «le son père, et le nom de son père ne fut pas une seule fois prononcé , el à plus forte raison , comme on le pense bien, le nom de Sara.
Celle déclaration de George rendait parfaitement inutile tout autre interrogatoire.
George cessa «loue de recevoir toute visite, excepté celle du docteur.
Un malin, en entrant, le docteur trouva George debout.
i Monsieur, lui dil-il , je vous avais défendu de vous lever avant quelques jours, vous êtes trop faible.
—C'est à-dire, mon cher docteur, répondiiGcorgc, que vous me faites l'injure de me confondre avec le» accusés ordinaires , lesquels retardent autant qu'ils peuvent le jour du jugement ; mais moi , je voue l'avouerai franchement , j'ai hâte d'en finir , el , en conscience , croyez-vous que ce soit la peine d'être si bien guéri pour mourir; quant à moi, il me semble que pourvu que j'aie assez de force pour mouler convenablement sur I echafaud, c'est tout ce que les hommes peuvent me demander et loui ce que je puis demauder à Dieu.
— Mais qui vous dit que vous serez condamné à inorl? dit le docteur.
— Ma conscience, docteur : j'ai joué une partie «lonl ma tête élail l'enjeu ; j'ai perdu , je suis prêt à payer, voilà tout.
— N'importe , dil le «locteur , mon opinion est
que vous avei encore besoin de quelque» jour» de soin», avanl de vous exposer aux fatigue» de» débal» et aux émotion» d'un jugement. >
Mais le même jour George écrivit au juge d'instruction qu'il était parfaitement guéri , et par conséquent à la disposition «le la justice.
Le surlendemain, le» débat» commencèrent.
George, en arrivant devant ses juges , regarda avec inquiétude autour de lui , et reconnut avec joie qu'il était le seul accusé.
Puis «on regard parcourut avec assurance toute la salle ; la ville tout entière assistait à l'audience, à l'exception de M. de Malmédic, de Henri et de Sara.
Quelques assistant» paraissaient plaindre l'accusé; mais la plupart des visages n'avaient d'autre expression que celle de la bainc satisfaite.
Quant à George, il était calme et hautain comme toujours. Sa mise était comme d'ordinaire : une redingote et une cravate noires, un gilet et un pan- (alon blancs.
Son double ruban était noué à sa boutonnière.
On lui avait nommé un avocat d'office, car George avait refusé de faire aucun choix , son intention n'étant point qu'on essayai même de plaider sa cause.
Ce que George dit ne fut point une défense , ce fut l'histoire de toute sa vie : il ne cacha point qu'il était revenu à l'île de France dans l'intention de combattre , par tous les moyen» possibles , le préjugé qui pesait sur les hommes de couleur ; seulement il ne dit pas un seul mol des causes qui avaient hâté l'exécution de son projet.
Un juge lui lit quelques questions au sujet de M. de Malmédie ; mais George demanda la permission de n'y pas répondre.
Quelque facilité que George donnai au tribunal , les débals n'en durèrent pas moins trois jours : même quand ils n'ont rien à dire, il faut toujours que les avocat» parlent.
L'a voeu l général parla quatre heures; il foudroya George.
George écoula toute cette longue sortie avec le plus grand calme , inclinant de temps en temps la tête en forme d'aveu.
Puis, lorsque le discours du ministère public fut terminé , le président demanda à George s'il n'avait rien à dire.
< ilien, répondit George, sinon que- monsieur l'avocat général a été fort éloquent. > L'avocat général s'inclina à son tour.
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Le président annonça que les débats étaient clos, et l'on reconduisit George à sa prison , le jugement devant être prononcé en l'absence de l'accusé , et devant lui être signifié ensuite.
George rentra dans sa prison et demanda du papier et de l'encre pour écrire son testament. Gomme les jugements anglais n'entraînent pas la confiscation , il pouvait disposer de sa part de forlune.
Il laissa au docteur qui l'avait soigné trois mille livres sterling;
An directeur de la prison mille livres sterling ;
A chacun des guichetiers mille piastres.
C'était une fortune pour chacun.
Il laissa à Sara un petit anneau d'or qui lui venait de sa mère.
Comme il allait signer son nom au bas de l'écrii mortuaire, le greffier entra, George se leva, tenant la plume à la main ; le greffier lut le jugement. Gomme George s'en était toujours douté , il était condamné à la peine de mort.
La lecture finie , George salua , se rassit et signa son nom sans qu'il fût possible de voir la plus légère altération entre l'écriture du corps de l'acte el celle de la signature.
Puis il alla devant une glace el se regarda pour voir s'il était plus pale qu'auparavant. C'était le même visage pale , mais calme. Il fut content de lui et se sourit à lui-même en murmurant :
< Lh bien ! je croyais qu'il y avait plus d'émotion que cela à s'enlendre condamner à mort. »
Le docteur vint le voir cl lui demanda par habitude comincnl il allait.
< Mais fort bien, docteur, lui répondit George ; vous avez fait là une merveilleuse cure, et il est fâcheux qu'on ne vous donne pa» le temps de l'achever. »
Alors il s'informa si le mode d'exécution était changé depuis l'occupation anglaise : c'était toujours le même , cl celle assurance fil grand plaisir à George ; ce n'était pas celle ignoble potence de Londres cl celle immonde guillotine de Paris. .Non, l'exécution avait au Port-Louis une allure pittoresque et poétique qui n'humiliait pas George. Un nègre servant de bourreau décapitait avec une hache. C'était ainsi qu'étaient morts Charles Ier cl Marie Sluarl, Cinq-Mars el de Thou. Le mode de mort est beaucoup dans la manière dont on supporte la mort.
Puis il passa avec le docteur à une discussion physiologique sur la probabilité d'une souffrance phy-
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siquc postérieure à a décapitation; le docteur soutint que la murl devait èlrc instantanée , mais George élail d'un avis contraire, cl il cita deux exemples à l'appui de sot) opinion. Une fois en Egypte il avait vu décapiter un esclave : le patient était à genoux, le bourreau lui trancha la tête d'un seul coup, et la tête alla rouler à sept ou huit pas de là; aussitôt le corps s'était redressé sur ses pieds, avait f;iit deux ou trois pas insensés en ballant l'air de ses bras, cl élail retombé , non pas morl loul à fait , mais agonisant encore. Du autre jour , que dans le même pays il ! assistait à une exécution pareille , il avait, avec son éternelle volonté d'investigation, ramassé la lélc au moment où elle venait d'être séparée du corps, ei la soulevant par les cheveux jusqu'à la hauteur de sa bouche, il lui avait demandé en arabe : Souffres-tu ? A celle demande l'œil du patient s'élail rouvert , et ses lèvres avaient remué, essayant d articuler une ré|>on8c. George était donc convaincu que la vie survivait de quelques inslanls au moins à l'exécution.
ta docteur finil par se ranger à son avis , car c'était aussi le sien ; seulement il avait cru devoir donner au condamné la seule consolation que pût lui donner encore la promesse d'une morl douce cl facile.
ta journée s'écoula pour George comme s'étaient écoulées les journées précédentes, seulement il écrivit à son père et à son frère. Un instant il prit la plume pour écrire à Sara; mais quel que fiU le motif qui le retint, il s'arrêta, repoussa le papier et laissa tomber sa lète dans ses mains; il resta longtemps ainsi, cl quelqu'un qui lui eût vu relever le front, ce ! qu'il fil avec le mouvement hautain el dédaigneux qui lui était habituel, se fût aperçu que ses yeux étaient légèrement rougis, et qu'une larme mal essuyée tremblait au bout de ses longs cils noirs.
G'ckl que depuis le jour où il avait, chez le gouverneur, refusé d'épouser la belle créole, non-seulement il ne l'avait pas revue, mais encore il n'avail pas entendu reparler d'elle.
Cependant il ne pouvait croire qu'elle l'eût oublié!
l a nuit vint, George se coucha à son heure habituelle , cl l'endormit du même sommeil que les autres nuits : le malin, eu se levant, il fit appeler le directeur de la prison.
« Monsieur, lui dit il, j'aurais une grâce à vous demander.
— Laquelle? dit le directeur.
— Je voudrais causer un inslantavec le bourreau'
— Il me faut l'autorisation du gouverneur.
— Oh! dit George en souriant, failes-la lui demander de ma part ; lord Murrcy csl un gentleman, et il ne refusera pas celle grâce à un ancien ami. i
Le directeur sortit en promettant de faire la démarche demandée.
Derrière le directeur entra un prêtre.
George avait ces idées religieuses qu'oui de nos jours à peu près tous les hommes de noire âge, c'eslà dire que loul en négligeant les pratiques extérieures de la religion , il était au fond du cœur profondément impressionnable aux choses saintes : ainsi une église sombre, un cimetière isolé, un cercueil qui passait, étaient pour son âme des impressions certes plus graves que ne l'eût élé un de ces événements qui bouleversent souvent l'esprit du vulgaire des hommes.
Le prélre élail un de ces vieillards vénérables qui ne s'occupent pas de vous convaincre, mais qui parlent avec conviction; c'était un de ces hommes qui, élevé au milieu des grandes scènes de la nature , a cherché et trouvé le Seigneur dans ses œuvres; c'était enfin un de ces cœurs sereins qui attirent à eux les cœurs souffrants pour les soutenir et les consoler, en prenant pour eux-mêmes une part de leurs douleurs.
Aux premiers mots que George cl le vieillard échangèrent, tous deux ils se tendirent la main.
C'était une causerie inlime cl non une confession que le vieillard venait réclamer du jeune homme : mais, hautain en face de la forec, George était humble devant la faiblesse , George s'accusa de son orgueil; c'était, comme Satan, son seul péché, et comme Salau, ce péché l'avait perdu.
Mais aussi, à celle heure même, c'était cet orgueil qui le soutenait , c'était cet orgueil qui le faisait fort, c'élail cet orgueil qui le faisait grand.
Il est vrai que la grandeur, selon les hommes, n'est pas la grandeur selon Dieu.
Vingt fois le nom de Sara se présenta sur les lèvres du jeune homme ; mais toujours il repoussa ce nom jusqu'au fond de son cœur, sombre abime où s'engloutissaient tant d'émolions , el dont son visage, comme une couche de glace, recouvrait la profondeur.
Pendant que le prêtre et le condamné causaient, la porle s'ouvrit et le directeur parut.
c 1,'hommc que vous avez fait demander, dit-il , est là et attend que \om puissiez le recevoir, >
George |>fklil quelque peu et un léger frisson I courut par lotit son corps.
Cependant il fut presque impossible de s'aperrevoir de ce qu'il venait d'éprouver.
i Faites entrer, > dit-il.
Le prêtre voulut se retirer, mais George le retint.
« Non, restez, lui dit-il, ce que j'ai à dire à cet homme peut se dire devant vous. »
Puis cette ame orgueilleuse avail peut-être besoin, pour conserver loutc sa force, d'avoir un témoin de ce qui allait se passer.
Un nègre d'une bauie taille et de proportions hercnléennes fut introduit : il était nu , à l'exception de son laugouti qui était d'élolTe rouge ; ses gros yeux «ans expression dénotaient l'absence de toute mielligence. Il se retourna vers le directeur, qui l'avait inlroduit, et regardant alternativement le prêirc cl George :
t Auquel des deux ai-jc affaire? demanda -l-il.
— Au jeune bomme, répondit le directeur, et il sortit.
— Vous êtes l'exécuteur? fit froidement George.
— Oui, répondit le nègre.
— C'est bien. Venez ici, mon ami, et répondezmoi, i
Le nègre fit deux pas en avant.
« Vous savez que vous m'exécuterez demain? , dit George.
— Oui , répondit le nègre , à sept heures du malin.
— Ah ! ah ! c'est à sept heures du malin ; merci du renseignement. J'avais demandé des informations Ij-dessus, et l'on avait refuse de m'en donner. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. »
f.c prêtre se seniait défaillir.
< Je n'ai jamais vu d'exécution , dit George; or, romme je désire que les choses se passent convena- Mement, je vous ai envoyé chercher pour que nous fassions ensemble ce que l'on appelle en termes de ihéalre une répétition. >
Le nègre ne comprenait pas ; George fut forcé de lui expliquer plus clairement ce qu'il désirait.
Alors le nègre figura le billot par un lahouret, Conduisît George à la distance du billot où il devait se mettre à genoux, lui indiqua la façon dont il faiblit qu'il y plaçât la lêlc , et lui promit de la lui Iran» lier d'un seul coup.
Le vieillard voulut se lever pour soriir ; il n'avait lias la force de supporter celle élrangc épreuve ,
dans laquelle les deux acieurs principaux conservaient une égale impassibilité, l'un par abrutissement d'esprit , l'astre par force de cœur. Mais les jamlics lui manquèrent , cl il retomba sur son fauteuil.
Les renseigi:cmenl8 mortuaires donnés et reçus, George lira de son doigl un diamant.
« Mon ami, dit-il au nègre, comme je n'ai pas d'argent ici et que je ne veux pas que vous ayez tout à fait perdu votre lenips, prenez celle bague.
— Il m'est défendu de rien recevoir des condamnés, dil le nègre, mais j'hérite d'eux; laissezla à voire doigl, et demain, quand vous serez mort, je la tirerai.
— Très-bien! i dil Geor«c , cl il remit impassiblement la bague à son doigl.
Le nègre sortit.
George se retourna du côté du prêlre. Le prêlre était pale comme la mort.
c Mon tils, lui dil le vieillard, je suis bien heureux d'avoir rencontré une àmc comme la vôlrc : c'est la première fois que j'accompagne un condamné à l'échafaud. Je craignais de faiblir. Vousmesoutiendrez, n'esl-cc pas ?
— Soyez tranquille, mon père,» répondit George.
D'ailleurs, c'était le prêtre d'une petite église silure sur la roule, cl dans laquelle les condamnes s'arrêlenl ordinairement pour entendre une dernière messe. On appelait celle église l'église du Saint- Sauveur.
El le prêlre sortit à 6on tour en promettant de revenir le soir.
George resta seul.
Ce qui se passa alors dans l'âme et sur le visage de cet bomme, nul ne le lisait ; peut-être la nature, celle impitoyable créancière, reprit-elle ses droits? Pcnl-ètre ful-il aussi faible qu'il venait d'être fort ! Peut-être, la toile une fois tombée enire le public et l'acteur , louie celle impassibilité apparente disparut-elle pour faire place à une angoisse réelle. Mais il est probable qu'il n'en fut point ainsi , car lorsque le guichetier rouvrit la poric pour apporter à George son diner , il le trouva roulant dans ses mains un cigarilo avec autant de calme et de tranquillité qu'aurait pu le faire un hidalgo à la Pucria del Sol , ou un fashionable sur le boulevard de Garni.
George dîna comme d'habilude : seulement il rappela le geôlier pour lui recommander de lui faire
préparer un bain pour le lendemain six heures, cl de le réveiller à cinq heures cl demie.
Souvent en lisant, soit dans l'histoire, soit dans le journal , qu'on avait réveillé tel ou tel condamné le jour desonexéculion, souvent, disons-nous, George s'était demandé si ce condamné , qu'on était obligé de réveiller, élait bien réellement endormi. Le moment était venu de s'en assurer par lui-même. El sur ce point encore , George allait savoir à quoi s'en tenir.
A neuf heuresle prêtre rentra. George élait couché et lisait. Le prêtre lui demanda quel était le livre dans lequel il cherchait ainsi une préparation à la mort , 6i c'était le Phelon ou la Bible ; George le lui lendil : c'était Paul cl Virginie.
Chose étrange que, dans ce moment terrible, ce fiU justement celle calme cl poétique liistoirc que le condamné avail été choisir.
Lcprèlrc resta jusqu'à onze heures avec George. Pendant ces deux heures ce fut presque toujours George qui parla, expliquant au prêtre comment il comprenait Dieu , et développant ses théories sur l'immortalité de l'âme : dans l'état ordinaire de la vie , George était éloquent ; pendant celte soirée suprême, il fut sublime.
C'était le condamné qui enseignait ; c'était le prêtre qui écoutait.
A onze heures , George rappela au prêtre que l'heure élaii venue de se retirer, lui faisant observer que, pour avoir loules ses forces le lendemain matin, il avait besoin de prendre quelque repos.
Au moment où le vieillard sortit, un violent combat parut se livrer dans le cœur de George ; il rappela le prêlrc, le prêtre rentra , mais George fil un cITorl sur lui-même.
• Rien, dit-il, mon père, rien. »
George mentait ; c'était toujours le nom de Sara qui demandait à s'échapper de sa bouche.
Mais celle fois encore le vieillard sorlil sans l'avoir entend».
Le lendemain , lorsqu'à cinq heures et demie te guichetier entra dans la chambre de George, il trouva George profondément endormi.
« C'était vrai, dit George en se réveillant, un condamné peut dormir sa dernière nuit, i
Mais jusqu'à quelle heure avail il veillé pour arriver à ce résultai? nul ne le sait.
On apporta le bain.
En ce moment le docteur entra.
• Vous le voyez, docteur, dit-il, je me règle sur l'antiquité : les Athéniens prenaient un bain au moment de marcher au combat.
— Comment vous trouvez- vous? lui demanda celui-ci, lui adressant une de ces questions banales qu'on adresse aux gens lorsqu'on ne sait que leur dire.
— Mais, très-bien, docteur, répondit George en souriant, et je commence à croire que je ne mourrai pas de ma blessure, i
Alors il prit son testament tout c.ichelé et le lui remit:
t Docteur, ajoula-t-il, je vous ai nommé mon exécuteur testamentaire ; vous trouvère?, sur ce chiffon de papier trois lignes qui vous concernent ; j'ai voulu vous laisser un souvenir de moi. >
Le docteur essuya une larme et balbutia quelque» mots de remerciment.
George se mil au bain.
« Docteur, dit-il au bout d'un instant, combien, dans l'étal normal , le pouls d'un homme calme ei bien portant bat-il de fois à la minute?
— Mais , répondit le docleur , de soixante-quatre à soixante-six fois.
— Tàlez le mien , d'il George ; je suis curieux de savoir l'elTet que l'approche de la mort produit sur mon sang. >
Le docteur lira sa montre , prit le poignet de George, cl compta les pulsations. >
i Soixante-huit, dil-il au bout d'une minute.
— Allons, allons, dit George, je suis assez satisfait ; ei vous , docteur ?
— C'est miraculeux! répondit celui-ci; vous êtes donc de fer? »
George sourit orgueilleusement.
< Ah ! messieurs les blancs, dil-il, vous avez hâte de me voir mourir ; je le conçois, ajoula-t-il , peutêtre aviez-vous besoin d'une leçon de courage : je vous la donnerai, i
Le geôlier enlra annonçant au condamné qu'il étail six heures.
i Mon cher docleur , dit George , voulez-vous permettre que je sorte du bain? cependant ne vous éloignez pas, je serai bien aise de vous serrer la main avant de qu'Hier la prison. »
Le docleur se relira.
George, resté seul , sorlil du bain, passa un pantalon blanc , des botles vernies , el une chemise de batiste donl il rabattit lui-même le col, pris il s'ap-
procba d'une petite glace , arrangea ses cheveux , sa moustache, sa barbe . avec autant et même plus de soin qu'il n'eût fait pour aller dans un bal.
Puis il alla frapper lui-même à la porte pour indiquer qu'il était prêt.
Le prêtre entra et regarda George. Jamais le jeune homme n'avait été si beau : ses yeux jetaient des flammes, son front semblait rayonnant.
< 0 mon fils ! mon fils ! dit le prêtre, gardezvous de l'orgueil ; l'orgueil a perdu votre corps , prenez garde qu'il ne perde encore votre àme.
— Vous prierez pour moi , mon père, dit George, et Dieu, j'en suis sûr, n'a rien à refuser aux prières d'un saint bomme comme vous. »
George alors aperçut le bourreau qui se tenait dans l'ombre de la porte.
« Ah ! c'est vous , mon ami , dit-il , approchez. >
Le nègre était enveloppé dans un grand manteau sous lequel il cachait sa hache.
t Votre hache coupe bien ? demanda George.
— Oui, répondit le bourreau, soyez tranquille.
— C'est bon ! » dit le condamné.
Il aperçut alors que le nègre cherchait ù sa main le diamant qu'il lui avait promis la veille , et dont , par hasard, le chaton était tourné en dedans.
« Soyez tranquille à votre tour , dit-il en tournant le chaton en dehors, vous aurez votre bague. >
Puis il alla vers un petit secrétaire, l'ouvrit et en tira deux lettres : c'étaient les deux lettres qu'il avait écrites, l'une à son père, l'autre à son frère.
Il les remit au prêtre.
Une fois encore il parut avoir quelque chose à lui dire, posa la main sur son épaule , le regarda fixement , remua les lèvres comme s'il allait parler ; mais celle fois encore sa volonté fut plus forie que son émotion, cl le nom qui voulait s'échapper de sa poitrine vint mourir sur sa bouche, si faible que personne ne l'entendit.
En ce moment six heures sonnèrent.
< Allons, > dit George , cl il sortit de sa prison suivi par le prêtre et par le bourreau.
Au bas de l'escalier il rencontra le docteur qui l'attendait pour lui dire un dernier adieu.
George lui tendit la main, et se penchant à son oreille :
« Je vous recommande mon corps, > lui dit-il. El il s'élança dans la cour.