‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 64 sur 212 · AI K\AM>11P. OIMAS. — TOME VII · texte numérisé non relu

AI K\AM>11P. OIMAS. — TOME VII

RGE. 441

l.'ÉGLISE DU SAINT-SAUVEUR-

La porte de la rue, comme on le comprend bien , était encombrée de curieux. Les spectacles sont rares au Port-Louis , cl tout le monde avait vonlu voir, sinon mourir , du moins passer le condamné.

Le directeur de la prison s'était informé auprès de George de quelle façon il désirait être conduit à l'échafaud. George lui avait répondu qu'il désirait marcher à pied, et il avait obtenu celle grâce : c'était une dernière gracieuseté du gouverneur.

Huit artilleurs à cheval l'altcndaicnl à la porte. Dans toutes les rues par lesquelles il devait passer, des soldats anglais faisaient la haie de chaque côté de la rue , gardant le prisonnier et contenant les | curieux.

Lorsqu'il parul il se fil une grande rumeur; cependant, contre Patiente de George, ce n'élait pas l'accent de la haine qui dominait dans le bruit qui accueillit sa présence ; il y avait de lout, mais sur tout de l'intérêt et de la pitié.

C'est qu'il y a toujours une puissante fascination dans riiommc beau el fier en face de la mort.

George marchait d'un pas ferme, la tête haute et le visage calme ; disons-le, il se passait pourtant a celle heure quelque chose de terrible dans son cœur.

Il pensait à Sara.

A Sara qui n'avait pas cherché à le voir, qui ne lui avait pas écrit un mol, qui ne lui avait pas donne un souvenir.

A Sara dans laquelle il avait cru, et à laquelle il devait sa dernière déception.

11 est vrai qu'avec l'amour de Sara il eût regretté la vie ; l'oubli de Sara , c'était la lie de son calice.

Et puis, à côlé de son amour trahi, murmurait son orgueil déçu.

Il avait donc échoué en toutes choses, sa supériorité ne l'avait mené à aucun but.

Le résultat de celte longue lutte , c'était l'échafaud, où il marchait abandonné de tous.

Quand on parlerait de lui , on dirait : C'était un insensé.

De temps en temps, lout en marchant, tout en regardant, un sourire passait sur ses lèvres, répondant à ses pensées. Ce sourire, pareil en dehors à tous les sourires, élail bien amer en dedans.

Et cependant il espérait à tous les angles de mes, il la cherchait à toutes les fenêtre».

Elle qui avait laissé loraher son bouquet devant lui lorsque, emporté par Antriiu, lorsque, vainqueur, il courait au triomphe, ne laisserait-elle donc pas tomber une larme sur son chemin, lorsque, vaincu, il marchait à l'échafaud.

Mais nulle part il n'apercevait rien.

Il suivit ainsi la rue de Paris dans toute sa longueur; puis il prit à droite, et s'avança vers l'église du Saint-Sauveur.

Elle était tendue de noir comme pour un convoi funéraire : c'était bien en effet quelque chose comme cela. Un condamné qui marche à l'échafaud, qu'est-ce autre chose qu'un cadavre vivant?

En arrivant devant la porte, George tressaillit. Près du bon vieux prêtre qui l'attendait sous le porche était une femme vôlue de noir, voilée do noir.

Cette femme, en costume de veuve, que faisaitelle là, qu'altendait-elle là?

Malgré lui George doubla le pas ; ses yeux étaient fixés sur celte femme et ne pouvaient s'en détacher. Puis, à mesure qu'il approchait , son cœur battait plus fori, «on pouls, si calme devant la mort, devenait fiévreux devant celle femme.

Au moment où il mil le pied sur la première marche de la petite église , elle-même fil un pas au-devant de lui. George franchit les quatre marches d'un bond, leva le voile, jeta un grand cri et tomba à genoux.

C'étaii Sara.

Sara étendit la main d'un mouvement lent cl solennel : il se fit un grand silence dans toute cette foule.

< Écoutez, dit-elle, sur le seuil de l'église où il entre, sur le seuil du tombeau où il est prôl d'entrer, à la face de Dieu et des hommes, je vous prends tous à témoin que moi , Sara de Malmédie, je viens demander à M. George Hunier s'il veut bien me prendre pour femme.

— Sara, s'écria George en éclatant en sanglots, Sara , lu es la plus digne , la plus noble , la plus généreuse de toutes les femmes. >

Puis se relevant de toute sa hauteur cl l'enveloppant de son bras, comme s'il eût craint de la perdre :

< Viens, ma veuve, i dit-il ; et il l'entraioa dans l'église.

Si jamais triomphateur fut fier de son triomphe, ce fui George. En un instant, en une seconde tout

était changé pour lui : d'un mol Sara venait de le mettre au-dessus de lous ces hommes qui le regardaient passer en souriant. Ce n'élail plus un pauvre insensé, impuissant à atteindre un but impossible et mourant avant de l'avoir atteint. C'était un vainqueur frappé au moment de sa victoire ; c'était Épaminondas arrachant le javelot mortel de sa poitrine, mais de son dernier regard voyant fuir l'ennemi.

Ainsi, par la seule puissance de sa volonté, parla seule influence de sa valeur personnelle, lui, mulâtre, s'était fait aimer d'une femme blanche, et sans qu'il eût fait un pas vers elle, sans qu'il eût essayé d'influencer sa détermination par un mol, par une lettre, par un signe. Celte femme était venue l'attendre sur le chemin de l'échafaud, et à la face de lous, ce qui ne s'était jamais vu peut-être dans la colonie, elle l'avait choisi pour époux.

Maintenant George pouvait mourir, George était récompensé de son long combat; il avait lutté corps à corps avec le préjugé, et, tout en frappant George mortellement, le préjugé avait été tué dans sa lutte.

Aussi toutes ces pensées rayonnaient-elles au front de George tandis qu'il entraînait Sara. Ce n'était plus le condamné prêt à monter sur l'échafaud ; c'était le martyr s 'élançant au ciel.

Une vingtaine de soldats formaient la haie dans l'église ; quatre soldats gardaient le chœur ; George passa au milieu d'eux sans les voir, et vint s'agenouiller avec Sara devant l'autel.

Le prêtre commença la messe nuptiale ; mais George n'écoulait point les paroles du prêtre ; George tenait la main de Sara , et , de temps en temps, il se retournait vers la foule et jetait sur elle un regard de souverain mépris.

Puis il revenait à Sara, pale et mourante ; à Sara, dont il sentait frissonner la main dans la sienne, cl il l'enveloppait tout entière d'un regard plein de reconnaissance et d'amour, tout en étouffant un soupir, car il songeait, lui qui allait mourir, à ce que serait une vie tout entière passée avec une pareille femme.

C'eût été le ciel ! mais le ciel n'est pas fail pour les vivants.

Cependant la messe s'avançait, lorsque George, en se retournant, aperçut Miko-Miko qui faisait tout ce qu'il pouvait , non point par ses paroles, mais par ses gestes, pour fléchir les soldats qui gardaient l'entrée du chœur, et pour arriver jusqu'à George. Celait un dernier dévouement qui venait demander

un coup d'oeil, on serrement de main pour récompense. George s'adressa en anglais à l'officier, ei lui demanda pour le bon Chinois la permission d'arriver jusqu'à lui.

Il n'y avait aucun inconvénient à accorder cette demande au condamné; aussi, sur un signe de l'officier, les soldats s'écartèrent, et Miko-Miko s'élança dans le choeur.

On a vu quelle reconnaissance le pauvre marchand avait vouée à George dès le premier jour où il l'avait vu. Celle reconnaissance l'avaii été chercher prisonnier à la Police ; elle venait une dernière fois se manifester en lui au pied de l'échafaud.

Miko-Miko se jeta aux genoux de George, et George lui lendit la main.

Miko-Miko prit cette main entre les siennes et y appuya ses lèvres; mais en même temps George sentit que le Chinois lui glissait entre les mains un petit billet. George tressaillit.

Aussitôt, comme si le Chinois n'eût demandé que cette dernière faveur, et que satisfait de l'avoir obtenue il ne demandât point autre chose, il s'éloigna sans avoir prononcé une seule parole.

George tenait le billet dans sa main, et son sourcil se fronçait : ce billet, que voulait-il dire? Ce billel avait une grande importance sans doute ; mais George n'osait le regarder.

De temps en temps , en voyant Sara si belle , si dévouée, si détachée de tout amour terrestre, une douleur inouïe et inéprouvée jusqu'alors prenait George au cœur et l'élreignait comme avec une griffe de fer; c'est que malgré lui, en songeant au bonheur qu'il perdait, il se rattachait à la vie, et tout en sentant son âme prête à monter au ciel, il sentait son cœur enchaîné sur la terre.

Alors il lui prenait des terreurs de mourir dans le désespoir.

Puis ce billet qui lui brûlait la main, ce billet qu'il n'osait lire de peur d'être vu par les soldats qui le gardaient, ce billet lui semblait devoir contenir uno espérance, quoique dans sa situation toute espérance était insensée.

Cependant il était impatient de lire ce billet; mais cependant, grâce à celle force qu'il conservait toujours sur lui-même, celle impatience ne se traduisait par aucun signe extérieur ; seulement sa main crispée froissait le billel avec tant de force que ses ongles lui entraient dans la chair.

Sara priait.

On en était au lever-Dieu. Le prêtre leva l'ostie consacrée, l'enfant de chœur fil entendre sa sonnette, loul le monde s'agenouilla.

George profita de ce moment, et en s'agenouillanl aussi, il ouvrit la main.

Le billet contenail celte seule ligne :

< Nous sommes là. Tiens-loi prêt. >

La première phrase était écrite de la main de Jacques, la seconde de la main de Pierre Muuier.

Au même instant et comme George étonné, seul au milieu de toute la foule, relevait la tête ei regardait autour de lui, la porte de h» sacristie s'ouvrit toute grande, huit marins s'élancèrent, saisissant les quatre soldats du chœur, et leur appuyant à chacun deux poignards sur la poitrine. Jacques et Pierre Munier bondirent ; Jacques enlevant Sara dans ses bras, Pierre, entraînant George par la main. Les deux époux se trouvèrent dans la sacristie ; les huit marins y rentrèrent à leur tour, en faisant un rempart des quatre soldats anglais, qu'ils tenaient devant eux et qu'ils présentaient aux coups de leurs camarades. Jacques et Pierre refermèrent la porte. Une autre porte donnait sur la campagne; à cette porte deux chevaux loul sellés attendaient; c'étaient Antrim et Yambo.

c A cheval ! cria Jacques, à cheval tous deux , et ventre à terre jusqu'à la baie du Tombeau!

— Mais toi , mon frère ! s'écria George.

— Qu'ils viennent vous prendre au milieu de mes braves marins , » dit Jacques en posant Sara sur sa selle, tandis que Pierre Munier forçait son fils de monter à cheval ; puis élevant la voix : « A moi ! mes lascars, cria-t-il , à moi ! i

A l'instanl même on vit accourir , des bois de la montagne Longue , cent vingt hommes armés jusqu'aux dénis.

« Parlez, dit Jacques à Sara, partez, emmenezle , sauvez-le...

— Mais vous! dit Sara.

— Nous , nous vous suivons, soyez tranquille.

— George, dit Sara , au nom du ciel , viens ! et la jeune fille lança son cheval au galop.

— Mon père ! s'écria George, mon père !

— Sur ma vie , je réponds de loul , » dit Jacques en fouettant Antrim du plal de son sabre.

Et Anlrim partit comme le* vent, emportant son cavalier, qui en moins de dix secondes disparut avec Sara derrière le camp malabarc , tandis que Pierre

GEORGE

Munier, Jacques et ses marins le suivaient avec une telle rapidité , qu'avant que les Anglais ne fussent revenus de leur étonnement , la petite troupe était déjà de l'autre côté du ruisseau dc6 Pucelles, c'està-dire hors de portée de fusil.

LE LETCESTER.

Vers les cinq heures du soir du même jour où s'étaient passés les événements que nous venons de raconter, la corvette la Calypso, marchant sous toutes ses voiles de plus près , faisait roule vers l'estnord est, serrant le vent qui, selon la coutume de ces parages , soufflait de l'est.

Outre ses dignes matelots, et maître Têtc-dc- Fer, leur premier lieutenant, que nos lecteurs connaissent, sinon de vue, du moins de réputation, son équipage s'était recruté de trois autres personnages. Ges personnages étaient Pierre Munier, George et Sara.

Pierre Munier se promenait avec Jacques du mat d'artimon au grand ma! , cl du grand mat au mal d'arlimon.

George et Sara étaient à l'arrière, assis l'un à côlé de l'autre. Sara avait 8a main dans les mains de George ; George regardait Sara, et Sara regardait le ciel.

Il faudrait s'être trouvé dans l'horrible situation à laquelle venaient d'échapper les deux amants , pour pouvoir analyser les sensations de suprême bonheur et de joie infinie qu'ils éprouvaient en se trouvant libres sur cet immense océan, qui les emportait loin de leur patrie, il est vrai, mais loin d'une patrie qui, comme une marâtre, ne s'était occupée d'eux que pour les persécuter de temps en temps. Cependant un soupir douloureux sortait de la bouche de l'un et faisait tressaillir l'autre : le cœur longtemps torturé n'ose point tout à coup reprendre conliance dans son bonheur.

Cependant ils étaient libres , cependant ils n'avaient au-dessus d'eux que le ciel, au-dessous d'eux que la mer, et ils fuyaient de toute la vitesse de leur léger navire cette Ile de France qui avait failli leur être si fatale.

Pierre et Jacques causaient, mais George cl Sara

ne disaient rien ; quelquefois l'un d'eux laissait échapper le nom de l'autre, et voilà tout.

De temps en temps Pierre Munier s'arrêtait et les ragardait avec une expression d'indicible ravissement ; le pauvre vieillard avait tant soufiert qu'il ne lavait comment il avait la force de sti|>porier son bonheur.

Jacques, moins sentimental, regardait du même côlé; mais il était évident que ce n'était pas le tableau quenous venons de décrire qui attirait ses regards, lesquels passaient par-dessus la tête de George et de Sara, cl allaient fouiller l'espace dans la direction de Port-Louis.

Jacques non-seulement n'était pas au niveau de la joie générale, mais il y avait même des moments où il devenait soucieux, cl où il passait sa main sur son front comme pour en écarter un nuage.

Quant à Tèle-de-Fer, il causait tranquillement assis près du limonier ; le bon Breton aurait fendu la tête du premier qui eût hésité une seconde à accomplir un ordre donné par lui ; mais à part celte exigence bien naturelle, il n'était pas fier, donnait la main à tout le monde cl parlait au premier venu.

Tout le reste de l'équipage avait repris cette expression insoucieuse qui, après le combat ou la tempête, redevient l'aspect habituel de la physionomie des marins ; les hommes de service étaient sir le port, les autres dans la batterie.

Pierre Munier, tout absorbé qu'il étail dans le bonheur de George et de Sara , n'était point avoir remarqué l'inquiétude de Jacques; plus d'il fois il avait suivi ses regards, cl comme il ne voyait absolument rien dans la direction où ils se fixaient que quelques gros nuages amassés au couchant, il crut que c'étaient les nuages qui inquiétaient Jacques.

« Serions-nous menacés d'une tempête ? demandal-il à son fils au momenl où celui-ci jetait vers l'horizon un de ces regards interrogateurs dont nous avons parlé.

— D'une tempête, dit Jacques, ah ! par ma foi, s'il ne s' Agissait que d'une tempête, la Calypio s'en soucierait autant que ce goéland qui passerais nous sommes menacés de quelque chose de mieux que cela.

— El de quoi donc sommes nous menacés? demanda Pierre Munier avec inquiétude. J'avais rm, moi, que du moment où nous avions mis le pied sur ton bâtiment, nous étions sauvés.

— Dame ! répond il Jacques, le fail est que noua avons plus de chance maioienanl que nous n'en avions il y a douze heures, quand nous étions cachés dans les bois de la petite montagne, et quand George disait son Confileor dans l'église du Saint-Sauveur. Mais cependant, sans vouloir vous inquiéter, mon père, je ne puis pas dire que notre tète tienne encore bien solidement à nos épaules. > Puis, sans adresser spécialement la parole à personne : • Un homme à la barre de perroquet ! » ajoula-t-il.

Trois matelots s'élancèrent aussitôt, l'un d'eux atteignit en quelques secondes à l'endroit désigné, les deux autres redescendirent.

« El que crains-tu donc, Jacques, reprit le vieillard; penses-tu qu'ils tenteraient de nous poursuivre?

— Justement, mon père, reprit Jacques, et celte fois vous avez touché l'endroil sensible. Ils ont là, dans le Port-Louis, une certaine frégate qu'on appelle le Leycester, une vieille connaissance à moi, et j'ai peur, je vous l'avouerai, qu'elle ne nous laisse point parlir comme cela sans nous proposer une pelile partie de quilles que nous serons bien forcés d'accepter.

— Mais il me semble, repril Pierre Munier, que nous avons au moins, dans tous les cas, vingt-cinq à trente milles d'avance sur elle, et qu'au train donl nous allons, nous serons bientôl hors de vue.

— Jetez le loch ! i dit Jacques.

Trois matelots s'occupèrent à l'instant même de celle opération que Jacques suivit avec un intérêt visible ; puis, lorsqu'elle fut terminée :

< Combien de nœuds? demanda -t-il.

— Dix nœuds, capitaine, répondit un des matelots.

— Oui, certainement, c'est fort joli pour une corvette qui serre le vent, el il n'y a peut-être dans toute la marine anglaise qu'une frégate qui puisse filer un quarl de nœud de plus à l'heure ; malheureusement celte frégate est justement celle à laquelle nous aurions affaire, dans le cas où il prendrait au gouverneur l'idée de nous faire poursuivre"

— Oh ! si cela dépend du gouverneur, on ne nous v poursuivra certes pas, repril Pierre Munier; lu sais

bien que le gouverneur était l'ami de ton frère.

— Parfaitement. Ce qui ne l'a pas empêché de le faire condamner à mort.

— Pouvait- il faire autrement sans manquer à son devoir?

— Cette fois, mon père, il s'agit de bien autre chose que de son devoir ; cette fois c'est son autourpropre qui est en jeu. Oui, sans doute, si le gouverneur avait un droit de grâce, il eût fail grâce à George, car faire grâce c'était faire preuve de supériorité ; mais George s'est échappé de ses mains, au moment où certes il croyait le bien tenir. La supériorité dans cette circonstance a donc été du côté de George ; le gouverneur voudra prendre sa revanche.

— Cne voile ! cria le matelot en vigie.

— Ah ! dit Jacques en faisant un signe de tête à son père. Kl où cela ? conlinua-t-il en levanl la tête.

— Sous le vent, à nous, répondit le matelot.

— A quelle hauteur? demanda Jacques.

— A la hauteur de l'Ile aux Tonneliers, à peu près.

— Et d'où vient-elle?

— Elle sort de Port-Louis, qu'on dirait.

— Voilà notre affaire, murmura Jacques en regardant son père. Je vous l'avais bien dit que nous n'étions pas hors de leurs griffes.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Sara.

— Rien , répondit George ; il parait que nous sommes poursuivis, voilà tout.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Sara, me l'aurez-vou* rendu si miraculeusement pour me le reprendre. C'est impossible ! »

Pendant ce temps, Jacques avait pris sa lunette el était monté dans la grande hune.

Il regarda quelque temps avec la plus grande attention vers le point indiqué par la vigie ; puis , repoussant les uns dans les autres tous les tubes de l'instrument avec la paume de la main, il descendit en sifflotant et revint prendre sa place près de son père.

« Eh bien? demanda le vieillard.

—Eh bien ! dit Jacques, je ne m'élais pas trompé, nos boii8 amis les Anglais sont en chasse ; heureusement, ajoula-t-il en regardant l'horloge, heureusement que dans deux heures il fera nuit serrée, et que la lune ne se lève qu'à minuit et demi.

— Alors lu crois que nous parviendrons à leur échapper?

— Nous feronsec que nous pourrons pour cela, mon père, soyez tranquille. Oh ! je ne suis pas fier, moi ; je n'aime pas les affaires où il n'y a que des coups à gagner ; cl dans celle-là , le diable m'emporte si je reviens sur mes préventions.

— Comment ! Jacques, «'écria George, lu fuirais devant l'ennemi? toi l'intrépide ! toi l'invaincu !

— Mon cher, je fuirai toujours devant le diable, quand il aura les poches vides et deux pouces de cornes de plus que moi. Oh ! quand il aura les poches pleines , c'est différent , je risquerai quelque chose.

— Mais sais-tu qu'on dira que tu as eu peur?

— Et je répondrai que c'est pardi eu vrai. D'ailleurs à quoi bon nous frotter à ces gaillards-là? S'ils nous prennent, notre procès est fait, et ils nous pendront aux vergues depuis te premier jusqu'au dernier ; si , au contraire , nous les prenons , nous sommes forcés de les couler bas, eux et leur bâtiment.

— Comment les couler bas?

— Sans doute ; qu'est-ce que tu veux que nous en fassions ? Si c'étaient des nègres on les vendrait ; mais des blancs, à quoi est-ce bon ?

— Oh ! Jacques ! mon bon frère ! vous ne feriez pas une pareille chose, n'est-ce pas ?

— Sara, ma petite sœur, dit Jacques, nous ferons ce que nous pourrons; d'ailleurs, le moment venu, si le moment vient, nous vous placerons dans un petit endroit charmant, d'où vous ne verrez rien du tout de ce qui se passera : en conséquence, ce sera pour vous comme si rien ne s'était passé. >

Puis se retournant du côlé du bâtiment : « Oui, oui, le voilà qui pointe ; on voit la tète de ses huniers; voyez-vous, tenez, là, mon père?

— Je ne vois rien qu'un point blanc qui se balance 8ur une vague cl qui m'a tout l'air d'une mouette.

— Eh bien ! c'est justement cela, votre mouette est une belle cl bonne frégate de Irenic-six. Mais, vous le savez, la frégate est aussi un oiseau, seulement c'est un aigle au lieu d'être une hirondelle.

— Mais n'esl-ce point quelque autre bâtiment, un navire marchand, pr exemple?

— Un .navire marchand ne serrerait pas le vent.

— Mais nous le serrons bien, nous?

— Oh ! nous, c'est autre chose : nous ne pouvions pas passer devant Port-Louis, c'était nous jeter dans la gueule du loup; il nous a donc fallu faire route au plus près.

— Ne peux-iu augmenter la vitesse de la corvette.

— Elle porlc lout ce qu'elle peutporlcr en ce moment, mon père. Quand nousaurons vent arrière, nous ajouterons encore quelques chiflons de toile, cl nous gagnerons deux nœuds , mais 1a frégale alors en fera

GEORGE

autant, el cela reviendra au même : le LeycetterAm gagner un raille sur nous, je le connais de vieille date.

— Alors il nous rejoindra demain dans la journée?

— Oui, si nous ne lui échappons pas cette nuit.

— Et crois-tu que nous lui échapperons ?

— C'est selon le capitaine qui la commandera.

— Mais enfin s'il nous rejoint?

— Eh bien ! alors, mon père, ce sera une question d'abordage : car , vous comprenez , un combat d'artillerie ne peut pas nous aller, à nous. D'abord le Leycesler , si c'est lui , cl c'est lui, je parierais cent nègres contre dix , a quelque chose comme une douzaine de canons de plus que nous ; en outre, il a Bourbon , l'ilc de France , Rodrigue , pour « réparer. Nous, nous avons la mer, l'espace, l'immensité. Toute lerre nous est ennemie. Nous avons donc besoin de nos ailes avant tout.

— Et en cas d'abordage?

— Alors la chance se rétablit. D'abord nous avons des canons obusiers, ce qui n'est peul-êlre pas bien scrupuleusement permis sur un bâtiment de guerre, mais qui est un des privilèges que nous autres pirates nous concédons à nous-mêmes de noire autorité privée. Ensuite , comme la frégale est sur le pied de paix, elle n'a probablement que deux cent soixante et dix hommes d'équipage , et nous en avons nous, deux cent soixante, ce qui, comme vous le voyez, surtout avec des drôles pareils aux miens , remet au moins les choses sur le pied d'égalité. Tranquillisez-vous donc, mon père, el comme voilà la cloche qui sonne , que cela ne nous empêche pas de souper. >

En effet , il élait sept heures du soir, et le signal du repas venait de se faire entendre avec sa ponctualité accoutumée.

George prit donc le bras de Sara, Pierre Munier les suivit, et tous trois descendirent dans la cabine de Jacques, transformée à cause de la présence de Sara en salle à manger.

Jacques demeura un instant en arrière pour donner quelques ordres à maître Têle-de-Fer, son second .

C'était quelque chose de curieux à voir, même pour lout autre œil que pour l'œil d'un marin, que l'intérieur de la Calypso. Comme un amant embellit s;i maîtresse par tous les moyens possibles, Jacques avait embelli sa corvette de tous les atours dont on peut enrichir une nymphe de la mer. Les escalier»

GEOUGE.

d'acajou étaient luisants comme des glaces, les garnit m es de cuivre, frottées trois fois par jour, brillaient comme de l'or, enfin tous les instruments de carnage, haches, sabres, mousquetons , disposés en dessins fantastiques. Autour des sabords par lesquels les canons accroupis allongeaient leur cou de bronze, semblaient des ornements disposés par un habile décorateur dans l'atelier de quelque peintre en réputation.

Mais c'était surtout la cabine du capitaine qui éiait remarquable par son luxe. Maître Jacques était, comme nous l'avons dit, un garçon fort sensuel , et comme les gens qui, dans les circonstances extrêmes, savent très-bien se passer de tout , il aimait assez, dans les occasions ordinaires, à jouir voluptueusement de tout. Or la cabine de Jacques, destinée à servir à la fois de salon, de ebambre à coucher et de boudoir, était un modèle dans ce genre.

D'abord de chaque côté, c'est-à-dire à bâbord el à tribord, régnaient deux large* divans, sous lesquels se cachaient avec leurs affûts deux pièces de canon, qu'on ne pouvait deviner que du dehors. Un de ces deux divans servait de lit, l'autre de canapé; l'entre-deux des fcnéires était une belle glace de Venise avec son cadre rococo figurant des Amours enroulés avec des fleurs et des fruits; enfin, au plafond pendait une lampe d'argent, enlevée sans doute à l'autel de quelque madone, mais dont le travail précieux dénotait la plus belle époque de la renaissance.

Les divans cl les parois des murailles étaient recouverts d'une magnifique étoffe de l'Inde, à fond rouge, el sur laquelle serpentaient ces belles fleurs d'or sans envers qui semblaient brodées par l'aiguille des fée*.

Celle chambre avait été galamment cédée par Jacques à George et à Sara ; seulement, comme la inesse interrompue de l'église du Saint-Sauveur ne rassurait pas entièrement la jeune fille sur la légalité de sou mariage, George lui avait promplemenl fait entendre, qu'admis le jour dans le sanctuaire, il trouverait un autre appartement pour la nuit.

G'élail en outre dans celte chambre, comme nous Pavons dit, que les repas devaient avoir lieu.

Ce fut une sensation de bonheur étrange pour ces quatre personnes que de se trouver ainsi réunies | autour de la môme table , après avoir craint d'être séparées pour toujours. Aussi oubliaient-elles un instant le reste du monde pour ne « occuper que d'elle»,

le passé et l'avenir pour ne songer qu'au présent.

Une heure s'écoula comme une seconde, après laquelle on remonta sur le pont.

Les premiers regards des convives se portèrent tout d'abord à l'arrière el cherchèrent la frégate.

Il y eut un moment de silence.

t Mais, dit Pierre Munier, il me semble que la frégate a disparu.

— C'est à-direque, comme le soleil est à l'horizon, ses voilcB sont dans l'ombre, répondit Jacques, mais voyez dans celte direction, mon père, i

Et le jeune homme étendit la main pour diriger le regard du vieillard.

• Oui, oui, dit Pierre, je l'aperçois.

— Elle est même rapprochée, dit George.

— Oui, de quelque chose comme d'un mille ou deux ; tiens, regarde en ce moment , George, el lu apercevras jusqu'à ses basses voiles ; elle n'est plus guère qu'à douze milles de nous. >

On était en ce moment à la hauteur de la passe du Cap, c'est-à-dire qu'on commençait à dépasser l'Ile ; le soleil se couchait à l'horizon dans un lil de nuages, et la nuit venait avec cette rapidité particulière aux latitudes tropicales.

Jacques fil un signe à maître Têle-de-Fer, lequel s'approcha son chapeau à la main.

t Eh bien! maître Têle-de-Fer, dit Jacquc*, que devons-nous penser de ce bâtiment?

— Mais, sauf respect, vou* en savez plus que moi là-dessus, mon capitaine.

— N'importe , je désire avoir votre opinion , est-ce un bâtiment marchand , ou un bâtiment de guerre ?

— Vous voulez plaisanter, mon capitaine, répondit Téte-de-Feren riant de son large rire ; vous savez bien qu'il n'y a pas dans toule la marine marchande, même dans la compagnie des Indes, un bâtiment marchand qui puisse nous suivre, et celui-ci a gagné sur nous.

— Ah ! el combien a-l-il gagné sur nous depuis le moment que nous l'avons eu en vue, c'est-à-dire depuis irois heures?

— Mon capitaine le sait bien.

— Je demande votre avis, maître Têle-de-Fer, deux'avis valent mieux qu'un.

— Mais, mon capitaine, il a gagné trois milles à peu près.

— Très-bien, et selon votre supposition, qu'estce que ce bâtiment?

GEORGE

— Vous l'avez reconnu, capitaine?

— Pcul-élre, mai» je crains de me tromper.

— Impossible, dit Tèie-de-Fer en riant de nouveau.

— N'importe, dites toujours.

— C'est le Leyeetter, pardieu !

— Et à qui croyez-vous qu'il en veuille?

— Mais à la Calypto, qu'il me semble; vous savez bien, capitaine, qu'il a une vieille dent contre elle; pour quelque ebose comme son grand mal qu'elle a eu l'insolence de lui couper en deux.

— A merveille, maître Tôle-dc-Fer, je savais tout ce que vous venez de me dire , mais je ne suis pas fâché de voir que vous êtes de mon avis ; dans cinq minutes, le quart va être renouvelé, faites reposer

passer la corvette entre le coin de Mire et l'Ile Plate sans accroeber ni à droite ni à gauebe ?

— J'y passerais les yeux bandés, capitaine. —A merveille; en ce cas, prévenez vos hommes

de se tenir prêts à la manœuvre , attendu que nous n'avons pas «le temps à perdre. »

Chaque homme courut à son poste et il se fit an moment de silence, d'attente.

Puis , au milieu de ce silence , une voix se fit entendre :

< Virez de bord ! dit Jacques.

— Parez , virez ! » répéta Tête-de-Fer.

Puis le sifflet du maître de manœuvre se fit entendre.

11 y eut de la part de la corvette un instant d'bé-

les hommes qui ne seront pas de service ; dans une silation pareil à celui d'un cheval lancé au galop et

\ingiainc d'heures ils auront besoin de toutes leurs qu'on arrête court ; puis elle tourna lentement, s'in-

forces. clinant sous l'influence d'une brise fraîche, et battu?

— Est-ce que le capitaine n'a pas l'intention de par de larges lames, profiler de la nuit pour faire fausse route? demanda t La barre dessous! t cria Jacques.

maître Têlc-tle-Fer.

— Silence, monsieur, nous causerons de cela plus tard , dit Jacques , allez à votre besogne , cl faites exécuter les ordres que j'ai donnés. »

Cinq minutes après , on releva le quart , et tous les hommes qui n'étaient pas de service disparurent dans la batterie; au bout de dix minutes, tous dormaient ou faisaient semblant de dormir.

Et cependant , parmi tous ces hommes, il n'y en avail pas un qui ne sût que la Calypso était poursuivie ; mais ils connaissaient leur chef et ils se reposaient sur lui.

Cependant la corvette continuait de marcher dans la même direction, mais elle commençait à rencontrer la houle du large, ce qui ne pouvait que rendre

Le timonier obéit, el la corvette, se rapprochant du lit du vent, commença à se redresser.

t Levez les lofs ! contiuua Jacques ; chargez derrière! >

Ces deux manœuvres s'exécutèrent avec la même rapidité et le même bonheur que les précédentes; la corveite compléta son abaltée , ses voiles de derrière commencèrent à s'enfler; celles de devant furent rapidement changées à leur tour , et le gracieux navire s'élança vers le nouveau point de l'horizon qui lui était indiqué.

« El maintenant, malire Têle-de-Fer , dit Jacques après avoir suivi tous les mouvements de la corvette avec la même satisfaction qu'un cavalier suit les mouvements de son cheval, vous allez dou-

son allure plus fatigante. Sara, George cl Pierre hier l'Ile, profiter de chaque variation de la brise

Munier descendirent dans la cabine , el Jacques seul resta sur le poni.

La nuit était tout à fait venue, el l'on avait perdu entièrement de vue la frégate; une demi-heure s'écoula.

Au bout de celle demi-heure , Jacques appela de nouveau son second, lequel se rendit immédiatement ques ; vous m'éveillerez quand la lune se lèvera, à l'invitation. Et Jacques à son lour alla se coucher avec celU

i Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, où supposez- bienheureuse insouciance qui est un des privi-

pour vous rapprocherde l'origine du vent, et longer, en faisant bon bras , toute la ceinture de rochers qui s'élend depuis la passe des Cornes jusqu'à la crique de Flac.

— C'est bien, capitaine, répondit le second.

— El maintenant , bonsoir , maître , reprit Jac-

vous que nous soyons maintenant?

— Au nord du coin de Mire, répondit le second.

— Parfaitement ; vous sentez-vous de force a faire

léges des existences constamment placées entre la vie et la mort.

Dix minutes après, il dormait que le dernier de ses matelots.

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