‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 65 sur 212 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

Malire Tèle-tle-Fer tint parole : il franchit heureusement le canal que forme la mer en se renversant entre le coin de Mire cl l'Ile Plate , et après avoir doublé la passe des Cornes et Pile d'Ambre , se rangea le plus près possible de la côte.

Puis à minuit et demi , comme il vil pointer la corne de la lune au sud de l'Ile Rodrigue , il alla , selon les instructions reçues, réveiller «on capitaine.

Jacques, en montant sur le pont , jeta sur tous les points de l'horizon ce coup d'œil rapide cl investigateur qui appartient essentiellement à l'homme de mer ; le vent avait fraîchi et variait de l'est au ! nonl-est ; la terre se tenait à neuf milles à peu près à tribord , et on l'apercevait comme un brouillard ; aucun navire n 'était en vue ni à l'arrière , ni à bâbord , ni à l'avant.

On était à la hauteur du port Bourbon.

Jacques avait joué le meilleur jeu qu'il put jouer, i Si Ij frégate , qui l'avait perdu de vue dans la nuit, avait continué sa roule à l'est, il serait trop tard pour elle au point du jour de revenir sur son chemin, et il élail sauvé; si au contraire, par une inspiration fatale, le capitaine du bâtiment chasseur avait deviné sa manœuvre et l'avait suivi , il avait encore la chance de se dérobera sa vue en longeanl les côtes et en profilant des 6inuosilés de l'Ile pour »e dérober à sou ennemi.

Pendant que Jacques , à l'aide d'une longue-vue de nuit , essayait de percer l'obstacle de l'horizon , ilsentitqu'on lui frappait sur l'épaule, lise retourna : c elait George.

«. Ah ! c'est toi, frère? lui dit-il en lui tendant la main.

— Eh bien ! demanda George , qu'y a-t-il de nouveau ?

— Rien jusqu'à présent ; mais du reste le Leycrsier ferait derrière nous que nous ne pourrions le voir à la distance qui nous sépare encore. Au point du jour nous connaîtrons noire affaire ! Ah ! ah !

— Qu'est-ce?

— Rien , une petite saute de vent , voilà tout.

— En notre faveur?

— Oui , si la frégate a continué sa roule ; dans le cas contraire, celle variation est aussi bonne pour plie que pour nous; dans tous les cas il faut en pro-

UKXANPRK l»IJI*«. — TOME VII.

ft ter. » Puis se retournant vers le contre mallre qui avait remplacé le 6econd : « Range à hisser les bnnneiies ! cria-t-il.

— Hors les bonnettes ! • répéta le contre-mal trc. Au môme instant on vit monter du pont aux hunes,

et des hunes au màl de perroquet , comme cinq nuages flottants qui allèrent se fixer à bâbord des voiles ; presque en môme temps on sentit que la corvette obéissait à une impulsion plus rapide; George en fil l'observation à son frère.

« Oui , oui , dit Jacques , clic est comme Anlrim, elle a la bouche fine , et il ne faut pas la fouetter pour qu'elle marche; il ne s'agit que de lui lâcher de la loile en quantité convenable , et elle fera un assez joli chemin.

— El combien , en marchant de celle allure , faisons-nous de milles à l'heure ? demanda George.

— Jetez le loch ! » cria Jacques.

La manœuvre fut exécutée au même instant, i Combien de nœuds?

— Onze , capitaine.

— C'est deux milles de plus que nous ne faisions tout à l'heure. On n'en peut pas demander davantage , au resle , à du bois , de la loile et du fer; et si nous avions à nos trousses tout autre bâtiment que ce démon de Leycetler, je voudrais le conduire comme en laisse jusqu'au cap de Bonne-Espérance; puis, arrivé là, nous lui dirions bonsoir. »

George ne répondit rien, et les deux frères continuèrent de se promener silencieux d'un bout à l'autre du pont; seulement, chaque fois que Jacques revenait de l'avant à l'arrière, ses ycui semblaient vouloir forcer l'obscurité à s'ouvrir devant eux ; enfin, une fois il s'arrêta, et, au lieu de continuer sa promenade, il s'appuya sur le couronnement de la poupe.

En effet, les ténèbres commençaient à se dissiper, quoique les premières lueurs du jour tardassent encore à paraître, cl dans ce crépuscule naissant, qui 8'éclaircissaii pareil à un brouillard qui se dissipe pour faire place à une aube bleuâtre, Jacques croyait distinguer, à dix milles à peu près, la frégate faisant même route que la corvette.

A ce môme moment, et comme il étendait la main pour faire remarquer à George ce point presque imperceptible, le matelot en vigie cria :

« Une voile à l'arrière 1

— Oui, dit Jacques, comme se parlant à luimême; oui, je l'ai vue ; oui, ils ont suivi notre sil-

450 GEOI

lage comme s'il était resté creusé derrière nous. [ Seulement, au lieu <le passer cnire l'Ile Plate et le coin de Mire, ils sont passés entre l'Ile Plaie et l'Ile Ronde, c'est ce qui leur a fait perdre deux heures ; il faut qu'il y ait sur le bâtiment un homme de mer qui sache un peu hien son métier.

— Mais je ne vois rien, dit George.

— Tiens, là, là ! regarde, reprit Jacques; on voit jusqu'aux basses voiles, cl lorsque le bâtiment monte sur la vague, on voit, pardieu ! l'avant qui se soulève, comme un poisson qui sort la tôle de l'eau pour respirer.

— En effet , dit George ; oui , tu as raison ; je la vois.

— Et que voyez-vous , George? » demanda une douce voix derrière le jeune homme.

George se retourna et aperçut Sara.

« Ce que je vois, Sara? Un fort beau spectacle : celui du soleil qui se lève ; mais , comme il u'y a pas de plaisir parfaitement pur sur la terre, ce spectacle est un peu gâté par l'aspect de ce bâtiment , qui , comme vous le voyez , malgré les calculs et les espérances de mon frère, n'a point perdu notre piste.

— George , dit Sara , Dieu , qui nous a si miraculeusement réunis jusqu'à présent, ne détournera pas son regard de nous au moment où nous avons le plus besoin de sa protection. Que celle vue ne vous empêche donc pas de l'adorer dans ses œuvres. Voyez, voyez, George, comme ce spectacle est beau ! »

En effet, au moment où le jour allait commencer à naître, on eût cru que la nuii jalouse avait essayé d'épaissir ses ténèbres. Puis , comme nous l'avons dit , une lueur bleuâtre et transparente s'était étendue, augmentant à chaque instant de largeur et d'éclat; puis, celle lueur se dégrada successivement , passant du blanc argenté au rose tendre, puis du rose tendre au rose foncé ; enfin , un nuage de pourpre, pareil à la vapeur enflammée d'un volcan, monta à l'horizon. C'était le roi du monde qui venait prendre possession de son empire , c'était le soleil qui s'élançait en maître dans le firmament.

C'élail la première fois que Sara voyait un pareil spectacle , aussi était-elle demeurée en extase, serrant avec un amour plein de foi et de religion la main du jeune homme ; mais George, qui avait eu le temps de s'y habituer pendant les longs voyages qu'il avait faits sur mer, ramena le premier son

regard vers l'objet de la préoccupation générale. I.c bâtiment chasseur allait toujours se rapprochant, seulement il devenait moins visible , noyé qu'il était dans les flols de la lumière orientale. El c'était la corvetle, au eonlraire , qui, à celte heure, devait lui élrc devenue parfaitement distincte.

< Allons, :i liens, murmura Jacques, il nous a vus à son tour, car le voilà qui hÏ6se ses bonnettes. George, mon ami , continua Jacques en se penchant à l'oreille de son frère, lu connais les femmes, et tu sais qu'elles ont quelque peine à prendre Icor parti, lu ne ferais pas mal, à mon avis, de souffler à l'avance à Sara quelques mots de ce qui va te passer.

— Que dit voire frère? demanda Sara.

— Il doule de voire courage, reprit George, ei je lui réponds de vous.

— Vous ave/, raison, mon ami. D'ailleurs, lorsque le moment sera venu, vous me direz ce qu'il faut que je fasse, et j'obéirai.

— Le démon marche comme s'il avait des ailes . continua Jacques. Chère petite soeur , auriez-vous par hasard entendu nommer le commandant de ce bâtiment?

— Je l'ai vu plusieurs fois chez M. de Malmédie, mon oncle, et je me rappelle parfaitement son nom; il s'appelait George Patcrson, mais ce ne peut être lui qui dirige le Lcycester en ce moment, car avant-hier encore je me rappelle avoir entendu dire qu'il était malade, et à ce que l'on assurait, mortellement.

— Eh bien ! je dis qu'on fera une grande injustice à son second , si le jour môme de la mort de son supérieur, on ne le nomme pas capitaine à sa place. Eh bien! à la bonne heure, il y a plaisir à avoir alïairc à un gaillard comme celui-là; voyez comme son bâtiment avance ! Sur ma parole , on dirait un cheval de course; si cela continue, avant cinq ou six heures d'ici il faudra en découdre.

— Eh bien! nous en découdrons, dit Pierre Municr, qui arrivait en ce moment sur le pont , et dont li s yeux , à l'approche du danger, brillaient de celle ardeur dont s'enflammait son àmc dans les grandes occasions.

— Àh ! c'est vous, mon père, dit Jacques? enchanté de vous voir dans ces bonnes dispositions ; car dans quelques heures , comme je vous le disais, noiiR aurons besoin de tous les bras qui seront à bord, »

GEOKCE.

Sara pâlit légèrement, et George sentit que la couvrait jusqu'à sa batterie, et cependant Jacques

jeune fille lui «errait la main : il se retourna ver» elle en souriant.

« Eb bien ! Sara, lui dit-il . après avoir eu tant de confiance en Dieu , douteriez-vous de lui maintenant?

— Non, George, non, reprit Sara; et quand du fond de la cale j'entendrai le mugissement des canons , le sifflement des boulets , les cris des blessés, je resterai, je vous le jure, pleine de foi et d'espérance, certaine de revoir mon George sain et sauf, car quelque chose me dit là que nous avons épuisé le plus amer de notre malheur, et que comme les ténèbres ont fait place à ce soleil brillant, notre nuit à nous va faire place à un beau jour.

— A la bonne heure, s'écria Jacques, et voilà ce que j'appelle parler ; sur mon honneur, je ne sais à quoi tient que je ne vire de bord et que je ne mette le cap sur cet orgueilleux bâtiment ; cela lui épargnerait la moitié de la peine cl à nous la moitié de l'ennui; qu'en dis-tu, George, veux-tu en faire l'ex-

— Volontiers, dit George ; mais ne crains-tu pas qu'à celle distance, s'il est quelque vaisseau anglais au port Bourbon, il n'en sorte au bruit de la canonnade, et ne vienne prêter main-forte à son compagnon?

— > Sur ma foi ! tu parles comme saint Jean Bouche-d'Or, frère, dit Jacques, et nous continuerons notre chemin. Ah ! c'est vous, maître Télc-de Fer, continua Jacques en s'adressant à son lieutenant qui paraissait en ce moment sur le pont, vous arrivez à propos; nous voici, comme vous le voyez, à la hauteur du Mome-Brahanl , maintenez In cap à l'oucst-sud-ouesl du monde ; nous, nous allons déjeuner, c'est une bonne précaution à prendre en tout temps, mais surtout quand on ignore si on dînera. »

Et Jacques olfrit le bras à Sara, et, donnant l'exemple, descendit le premier, suivi de Pierre et de George.

Sans doute dans le dessein de distraire, momentanément du moins, ses convives du danger qui les menaçait, Jacques fit durer le déjeuner le plus longtemps possible.

Deux heures s'étaient donc écoulées à peu près lorsqu'ils remontèrent sur le pont.

Le premier coup d'oeil de Jacques fut pour le Lrycester ; il s'était visiblement rapproché , on dé-

paraissait s'attendre à le trouver moins éloigné encore , car, jetant un coup d'œil sur les agrès de sa corvette pour s'assurer qu'on n'avait rien changé à la voilure :

« Eh bien ! qu'y a-t-il donc , maître Tète-de- Fer , dit-il ; il me semble que nous marchons un peu plus vile maintenant qu'il y a deux heures?

— Oui , capitaine , répondit le second , oui , je dois dire qu'il y a quelque chose comme cela.

— Qu'avez-vous donc fait an bâtiment ?

— Oh ! des misères. J'ai changé notre lest de place et j'ai ordonné à nos hommes de se porter sur l'avant.

— Oui , oui , vous êtes un habile praticien ; et qu'avez vous gagné à cela?

— Un mille, capitaine, un pauvre mille, voilà tout. Nous liions douze nœuds à l'heure. Je viens de jeter le loch , mais cela ne nous servira pas à grand'chose, cl sans doute que de son côté il en aura fait autant, car depuis un quart d'heure à peu pré* lui aussi a augmenté de vitesse. Tenez , capitaine , vous le voyez , il est presque à découvert. Oh ! nous avons affaire à quelque vieux loup de mer qui nous donnera du fil à retordre. Gela me rappelle la façon dont ce même Leycester nous a donné la chas.se lorsque c'était le capitaine Williams Murrey qui en était le capitaine.

— Ah pardieu ! toul m'est expliqué maintenant , s'écria Jacques. Mille louis contre cent , George , que c'csl ton enragé gouverneur qui est à bord de ce vaisseau. Il aura voulu prendre sa revanche.

— Grois-lu cela, frère? s'écria George à son tour , en se levant du banc sur lequel il était assis , et en saisissant vivement le bras de Jacques ; croistu cela? J'avoue que j'en serais heureux, car, pour mon compte, moi aussi j'ai avec lui une revanche à prendre.

— C'est lui-même, c'est lui en personne; j'en réponds maintenant. Il n'y a qu'un pareil limier qui ail pu éventer notre trace comme il l'a fait. Diable ! quel honneur à un pauvre négrier comme moi d'avoir affaire à un commodore de la marine royale. Merci, George, c'csl loi qui me vaux celte bonne fortune. »

Et Jacques tendit en riant la main à son frère.

Mais la probabilité d'avoir affaire à lord Williams Murrey lui-même n'était pour Jacques, dans la situation critique où l'on allait se trouver bientôt, qu'un

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molif de plu» de prendre toutes les précautions nécessaires. Jacques jela les yeux sur la muraille du bâtiment. Les hamacs étaient dans les filcls de bastingage ; il examina l'équipage : l'équipage instinctivement était déjà séparé par groupes, et chacun se tenait près de la batterie qu'il devait servir ; tous ces signes indiquaient qu'il n'avait rien à apprendre à ses hommes, et que chacun en savait autant que lui sur ce qui allait se passer.

En ce moment un souffle de brise apporta en passant le bruit du tambour que l'on battait sur la frégate ennemie.

• Ah ! ah ! dit Jacques , on ne les accusera pas d'être en retard. Allons, enfants, suivons l'exemple qu'on nous donne. Messieurs les marins de la marine royale sont de bons maîtres, et nous ne pouvons que gagner à suivre les exemples qu'ils nous donnent ; puis , haussant la voix : Branle-bas de combat ! * cria-t-il.

Aussitôt on entendit résonner dans la batterie le roulement de deux tambours et les notes aiguës d'un fifre. Bientôt les trois musiciens parurent sur le pont sortant par une écoulillc, firent le tour du bâtiment et rentrèrent par l'écoutillc opposée.

L'effet de cette apparition et du mélodieux conrerl qui en était la suite fut magique.

En un instant chacun est au poste désigné d'avance et armé des armes légères qui lui sont dévolues , les gabiers de combat s'élancent dans les hunes avec leurs carabines. La mousquelcrie se range sur les gaillards et les passavants , les espingoles sont montées sur leurs chandeliers, les canons sont démarrés et mis en batterie , des provisions de grenades sont faites dans tous les endroits d'où l'on pourra les faire pleuvoir sur le pont ennemi. Enfin le maître de manœuvre fait bosser toutes les écoules , établir des serpenteaux dans la mâture , et hisser à leur place les gradins d'abordage.

L'activité n'était pas moins grande dans l'intérieur du bâtiment que sur le pont. Les soutes h poudre sont ouvertes , les fanaux des puits sont allumés, la barre de rechange est disposée, enfin les cloisons sont abattues, la chambre du capitaine déménagée, et l'on y roule deux pièces de canon qu'on établit en retraite.

Puis il se fil un grand silence. Jacques vit que tout était prêt el commença son inspection.

Chaque homme était à son poste et chaque chose à sa place.

Néanmoins, comme Jacques comprenait que la . partie qu'il allait jouer était une des plus sérieuses qu'il eût faites de sa vie, l'inspection dura une demi-heure. Pendant cette inspection , il examina chaque chose el paria à chaque homme.

Lorsqu'il remonta sur le pont , la frégate avait encore visiblement gagné sur lui , et les deux lùtiments n'étaient plus qu'à un mille et demi de distance.

Une demi-heure s'écoula encore pendant laquelle il n'y eut certes pas dix paroles échangées à bord de I la corvette : toutes les facultés de l'équipage , des chefs et des passagers semblaient s'être concentrées dans leurs yeux.

Chaque physionomie exprimait un sentiment en harmonie avec son caractère. Jacques l'insouciance, George l'orgueil , Pierre Hunier l'inquiétude pater- | uelle , Sara le dévouement.

Tout à coup une légère nappe de fumée apparut ■ au flanc de la frégate , et l'étendard de la Grande- Bretagne monta majestueusement dans les airs.

Le combat était inévitable , la corvette ne pouvait plus revenir au vent , la supériorité de la marche était évidente, Jacques ordonna d'abaisser les bonnettes, pour ne pas conserver de voiles inutile* à la manœuvre, puis se retournant vers Sara :

< Allons, petite sœur, dit-il, vous voyez que tout le monde est à son poste, je crois qu'il est temps que vous descendiez au vôtre.

— Oh ! mon Dieu! s'écria la jeune fille, ce combat est donc inévitable?

— Dans un quart d'heure , dit Jacques , la conversation va commencer, el comme selon toute pro habilité elle ne manquera pas de chaleur , il est nécessaire que ceux qui ne doivent pas s'en mêler se retirent.

— Sara , dit George , n'oubliez pas ce que vou* m'avez promis.

— Oui, oui, dit la jeune fille, oui, me voilà prêle à obéir. Vous voyez, George, je suis raisonnable. Mais vous, de votre côté...

— Sara, vous ne me demanderez pas, je l'espère, de rester spectateur de ce qui va se passer, quand c'est pour moi seul que lanl de braves exposent leur existence.

— Oh ! non , dit Sara ; non , je vous demande seulement de penser à moi , el de vous rappeler que si vous êtes morl , je serai morte. •

Puis elle offrit la main à Jacques , tendit son front

à Pierre Hunier, et, conduite par George , descendit par Tesealier de Perrière.

Un quart d'heure après George remonta ; il tenait un sabre d'abordage à la main et avait une paire de pistolets à sa ceinture.

Pierre Municr était armé de sa carabine damasquinée , vieille amie qui lui avait toujours rendu de fidèles services.

Jacques était à son banc de quart , tenant à la main son porte-voix , signe du commandement , et ayant à ses pieds un sabre d'abordage et un petit casque de fer.

Les deux navires faisaient la môme route , la frégate serrant toujours la corvette , et déjà si rapprochée , que les matelots disposés dans les hunes pouvaient voir ce qui se passait sur le pont l'un de l'autre.

t Maître Têle-de-Fer, dit Jacques, vous avez bons yeux et bon jugement, faites-moi le plaisir de mouler dans la hune d'artimon et de me dire ce qui se passe là-bas. >

Le second s'élança aussitôt comme un simple gabier , et en un instant fut au poste désigné.

• Eh bien? dit le capitaine.

— Eh bien ! capitaine , chacun est à son poste de combat , les canonuiers aux batteries, les soldats de marine sur les passavants et le gaillard d'arrière , et le capitaine sur son banc de quart.

— Y a-t-il d'autres troupes à bord que des matelots et des soldats de marine ?

— Je ne crois pas, capitaine, à moins cependant qu'ils ne soient cachés dans la batterie , car je vois partout le même uniforme.

— Bien , en ce cas la partie est presque égale, a quinze ou vingt hommes près. Voilà tout ce que je voulais savoir. Descendez , maître Têle-de-Fer.

— Un instant , un instant , voilà l'Anglais qui embouche son porte-voix. Si nous nous taisions bien , nous entendrions ce qu'il va dire. »

Celle dernière opinion était un peu hasardée ; C«ir malgré le silence qui se faisait à bord , aucun bruit venant du ! aliment chasseur n'arriva jusqu'au bord de la corvette; mais l'ordre que venait de donner le capitaine n'en fut pas moins promptement expliqué à tout l'équipage, car aussitôt deux éclairs sortirent de l'avant du navire ennemi , une détonation se fil entendre , cl deux boulets vinrent ricocher dans le sillage de ta Culypso.

i Bon , dit Jacques , il n'a que des pièces de

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dix-huit comme les nôtres , les chances deviennent de plus en plus égales. Puis levant la tète : Descendez , dit-il au second , vous êtes inutile maintenant là-bas , cl j'ai besoin de vous ici. >

Maître Tètc-dc-Fer obéit, et au boul d'un instant se trouva près de Jacques. Pendant ce temps , la frégale continuait d'avancer , mais sans tirer davantage , l'expérience lui ayant démontré qu'elle était encore hors de portée.

« Maître Têle-de-Fer, dit Jacques, descendez dans la batterie : tant que nous serons en retraite , servez-vous de boulets, mais du moment où nous en viendrons à l'abordage , des obus , rien que des obus; vous entendez?

— Oui, capitaine, » répondit le second, et il descendit par l'escalier de l'arrière.

Les deux bâtiments continuèrent de faire route encore une demi-heure à peu près sans qu'aucune marque nouvelle d'hostilité 6e manifestât à bord de la frégate. De son côté, comme on Fa vu, la corvette jugeant sans doute qu'il élait inutile de perdre sa poudre et ses boulets , était restée insensible aux deux provocations de son ennemie ; mais il élait évident, à l'animation qui commençait à couvrir le visage des matelots, et à l'attention avec laquelle le capitaine mesurait la distance qui séparait encore les deux navires , que la conversation , comme disait Jacques , ne s'en tiendrait pas longtemps au monologue , et que le dialogue allait commencer.

Eu effet , au bout de dix autres minutes d'atlenie , qui parurent un siècle à chacun , l'avant de la frégale s'enflamma de nouveau , une double détonation se ût entendre, cl cette fois fut suivie du 1 sifflement des boulets qui passèrent dans la voilure, trouant la voile de hune du inàl d'artimon, cl coupant deux ou trois cordages.

Jacquet suivit d'un coup d'œil rapide l'effet des deux messages de destruction ; puis , voyant qu'ils n'avaient fait que de légères avaries, t Allons, enfants, dit-il , il parait décidément que c'est à nous qu'ils en veulent. Politesse pour politesse. Feu! >

Au même instant une double détonation fil trembler toute la corvette , et Jacques se pencha en dehors pour voir le résultat de sa riposte : un des deux boulets fit sauter une portion de la muraille de l'avant, cl l'antre s'enfonça dans la proue.

« Eh bien ! cria Jacques, que faites-vous donc , vous autres? à pleine volée, morbleu ! visez dans la màlurc , brisez-lui les jambes et trouez-lui les ailes;

GEORGE

le bois Un est plus précieux dans ce moment que la I puyer ses bras de tribord devant. Au cbair. Eh ! voyez. » la frégate , privée «le la faculté de manœuvrer pr

Deux boulets passaient en ce moment à travers [ les avaries de ses voiles d'arrière , et ne pouvant les voiles et les agrès de la corvette , et tandis que ' doubler la corvette au vent , s'avança fendant à la

fois la fumée et la mer, et vint, contrairement à u volonté et avec un eboe terrible, engager son beaupré dans les grands baubans de son ennemie.

En ce moment on entendit retentir une dernière fois la voix de Jacques.

« Feu! cria-l-il; enfilez-les de bout en bout; rasez-les comme un ponton. >

Quatorze pièces de canon, dont six chargée* a mitraille et huit à obus , obéirent a ce commandement, balayant le pont, sur lequel elles couchent trente ou quarante hommes , brisant par le pied w» mit d'artimon, tandis qu'au même instant, du liant des trois hunes , une pluie de grenades tombant sur les passavants nettoie l'avant de la frégate, uimIi* que celle-ci ne peut répondre a celte nuée de feu cl à celte grêle de balles que par sa hune de misaine, embarrassée de son pelil hunier.

En ce moment, par les vergues «le la corvette, par le beaupré de la frégate , par les haubans, p»r les agrès, par les cordages, les pirates s'élancent, se précipitent, se pressent. Vainement le» soldat» de marine dirigent sur eux un feu terrible de nioutqucleric, à ceux qui tombent d'autres succèdent: les blessés se traînent en poussant devant eux les grenades et en agitant leurs armes; George et Jacques se croient déjà vainqueurs, quand au cri : «Tout le monde sur le pont! îles matelots anglais, occupé» dans la batterie, sortent à leur tour par les écoutille*. montent par les sabords. Ce renfort rassure le* soldats de marine, qui commencent à plier. Lecoiu mandant du bâtiment se jetie à leur tête. Jacquc»»<: s'est pas irompé. C'est bien l'ancien capitaine du Leycesier qui a voulu reprendre sa revanche. George ei lord Williams Murrey se retrouvent en face l'W de l'autre, mais au milieu du sang el du carnage mais le sabre à la main, mais ennemis mortel*.

Tous deux se reconnaissent et s'efforcent de M joindre ; mais la mêlée esl telle, qu'ils sont entraîne* comme parmi tourbillon. Les deux frères sont am plus pressés des rangs anglais, frappants cl frappé*, luttant de sang-froid , de force et de courage; detu malclol8 anglais lèvent la hache sur la lête de George tous deux tombent frappés par des balles invisibles Deux soldats de marine pressent George de leur» baïonnettes, lous deux tombent à ses pieds : ccii

l'un écornait la vergue de misaine, l'autre coupait le pelil uni de perroquet.

« Feu! sacredicu, feu! cria Jacipies, et prenezmoi exemple sur ces gaillards-là. Vingt-cinq louis pour le premier mât qui tombe à bord delà frégate ! >

La détonation suivit presque aussitôt le commandement , el l'on pul suivre, dans la voilure du bàlimcnl ennemi , le passage des boulets.

Pendant un quart d'heure à peu près , le feu continua ainsi de part et d'autre; la brise, abattue par les détonations , était à peu près tombée , et les deux bâtiments ne filaient plus guère que quatre ou cinq nœuds : loul l'intervalle était rempli par la fumée, de sorte que c'était presque au hasard que l'artillerie lirait ; cependant la frégate avançait toujours, et l'on voyait l'extrémité de ses mâts dominer la vapeur qui l'enveloppait , tandis que la corvette , qui fuyait vent arrière , el qui faisait feu par sa poupe, élait entièrement hors de la fumée.

C'élail le moment qu'attendait Jacques. Il avait , comme il l'avait dit , fait loul ce qu'il avait pu pour éviter l'abordage. Mais forcé dans sa course, il allait, comme le sanglier blessé , revenir enfin sur le chasseur. En ce moment , la frégaie se trouvait dans la hanche de tribord de la corvelte , el commençait à la canonner par les pièces d'avant de sa balteric , tandis que celle-ci , de son côté , commençait à lui répondre par ses pièces d'arrière : Jacques vil l'avantage de sa position et résolut d'en profiler.

« En haut les renforts de manœuvre! » cria-l-il.

Les renforts s'élancèrent aussitôt sur le pont.

Puis , tandis que le feu continuait , une voix se lit entendre par-dessus le bruit de la canonnade , criant :

< Range à amarrer la grande voile! Aux bras de bâbord derrière! A l'écoute de briganiine! La barre à bâbord ! Brasse bâbord ! Amarre grande voile ! Borde la briganiine ! »

A peine ces ordres successifs furent-ils exécutés, «pie la corvelte , obéissant à l'action simultanée de son gouvernail et de ses voiles d'arrière , se sauve rapidement sur tribord, conservant assez d'aire pour couper la route à la (régale, cl s'arrèle sur place, grâce à la précaution qu'a eue ion* capitaine d'ap-

GEORGE

Pierre Munier qui veille sur ses (ils , c'est la fidèle

carabine qui fait son œuvre.

Toui à coup un cri terrible , que domine le bruit des grenades, le pétillement de la mousqueterie , le* clameurs des blessés, les plaintes des mourants , s élance de la batterie, glaçant tout le monde de terreur :

< Au feu ! »

Au même instant une fumée épaisse sort par l'écoulille de l'arrière et par les sabords. Un des obus a éclaté dans la chambre du capitaine et a mis le feu à la frégate.

A ce cri terrible, inattendu, magique, tout s'arrêie ; puis, à son tour, la vois de Jacques , puissante, impérieuse, suprême, se fait entendre : t Chacun à bord de la Calypto! »

Aussitôt, avec le même empressement qu'ils ont mis a descendre sur le pont de la frégate,* les pirates l'abandonnent, cl, se bissant les uns sur les autres, s'accrochanl à toutes les manœuvres, sautant d'un bord à l'attira, tandis que Jacques et George, avec quelques-uns des plus déterminés, soutiennent la retraite.

Alors c'est le gouverneur qui s'élance à son lour, pressant les pirates, les fusillant à bout portant, espérant monter en même temps qu'eux sur la Calypto ; mais alors les premiers arrivés s'élancent dans les hunes de la corvette, les grenades et les balle* pleuvenl de nouveau. Des cordages sont lancés à ceux qui restent encore sur la corvette , chacun saisit une amarre. Jacques remonte à bord, George reste le dernier. Le gouverneur vient à lui, il l'attend. Tout à coup une main de fer le saisit et l'enlevé. C'est Pierre Munier qui veille sur son fils, et qui , pour la troisième fois de la journée, le sauve d'une mort presque certaine.

Alors une voix retentit, dominant touic celte horrible mêlée :

« Brassez bâbord devant, bissez les focs, carguez la grande voile et la briganline, ralingue derrière la barre loul à tribord î »

Toutes ces manœuvres , ordonnées avec cette voix puissante qui commande l'obéissance passive , furent exécutées avec une si merveilleuse rapidité , que quelle que fût l'impétuosité avec laquelle les Anglais se ruaient a la poursuite des pirates, ils ne purent arriver à temps pour lier les deux bâtiments l'un à l'autre. La corvette, comme si elle eût été «louée du sentiment , sembla comprendre le danger

qu'elle courait, et se dégagea par un vigoureux effort , tandis que la frégate , privée de son mât d'artimon , continuait d'avancer lentement sous l'influence des voiles du grand màt et du mât de

misène.

Alors du pont de la Calypto on vit se psser quelque chose d'affreux.

La chaleur du combat avait empêché qu'on ne s'aperçût à temps que le feu était à bord de la frégate ; de sorte qu'au moment où le cri : Au feu ! au feu ! s'était fait m tendre , l'incendie avait déjà fait de trop grands progrès pour qu'on espérât de l'éteindre.

Ce fut en ce moment que l'on put admirer la puissance de la discipline anglaise ; au milieu de la fumée devenue de moment en moment ptus épaisse, le gouverneur remontait sur le banc de bâbord , et reprenant son porle-voix qu'il avait gardé pendu au poignet gauche :

< Du calme , enfants! cria-t-il , et je réponds de loul. >

Chacun s'arrêta.

< Les canots à la mer ! continua le gouverneur. > En cinq minutes le canot de poupe , les deux

canots de côté et un des canots de la drôme furent descendus el flottèrent autour de la frégate.

i Le canot de la poupe el le canot de la drome pour les soldais de marine ! cria le gouverneur ; les deux canots de côté pour les matelots. »

Puis , comme la Calypto s'éloignait toujours , elle n'entendit plus les autres commandements, mais elle vit les quatre canols s'emplir de loul ce qui restait d'hommes sains et saufs , tandis que les malheureux blessés, se traînant sur le pont , priaient vainement leurs camarades de les recevoir.

i Deux chaloupes h la mer! 1 cria de son côté Jacques, en voyant que les quatre canols ne suffisaient pas à contenir loul l'équipage.

Et aussitôt deux chaloupes vides se détachèrent des flancs de la Calypto et se balancèrent sur la mer.

Aussitôt, tout ce qui n'avait pu trouver place dans les chaloupes de la frégate s'élança à la mer cl se mil à nager vers les chaloupes de la corvette.

Le gouverneur était reslé à bord.

On avail voulu le faire descendre dans une des chaloupes, mais comme il n'avait pas pu sauver kes blessés, il avail voulu mourir avec eux.

l a mer offrait alors un aspect effrayant.

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Let quatre canots s'éloignaient à force de rames du bâtiment incendié , tandis que les matelots en relard nageaient vers les deux clialoupes de la corvette.

Puis, immobile au milieu d'un tourbillon de fumée, avec son commandant debout sur son banc de quart , ses blessés se traînant sur son pont, la frégate brûlait.

C'était un spectacle si terrible, que George sentit la main tremblante de Sara se poser sur son épaule, et ne se retourna point pour la regarder.

Arrivées à une certaine distance , les chaloupes avaient cessé de ramer.

Voici ce qui se passa :

La fumée devint de plus en plus épaisse, puis or vit sortir par les écoulilles un serpent de feu, qui rampa le long du mat de misène, dévorant les voile* et les agrès ; puis, les sabords s'enflammèrent ; puis, les canons ebargés partirent tout seuls; puis, eoûn. une détonation terrible se ûl entendre ; le bâtiment s'ouvrit comme un cratère ; un nuage de flamme et de fumée monta vers le ciel; puis enfin, à travers ce nuage, on vil retomber sur la mer bouillonnante quelques débris de mais, de vergues, d'agrès.

C'était loul ce qui restait du Leycesler.

< Si je ne devais pas vivre avec loi , Sara, A George en se retournant, voilà comme je voudra mourir! >

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