‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 9 sur 212 · GRAND GALA · texte numérisé non relu

GRAND GALA

Avant d'abandonner les rues où l'on passe , pour conduire nos lecteurs dans les rues où l'on ne passe pas, disons un mol du fameux théâtre de San-Carlo, le rendez-vous de l'aristocratie.

Lorsque nous arrivâmes à Naples , la nouvelle de la mort de Bclliui était encore toute récente , et , malgré la haine qui divise les Siciliens et les Napolitains, elle y avait produit, quelles que fussent les opinions musicales des dilellanti, une sensation douloureuse ; les femmes surtout , pour qui la musique du jeune maestro semble plus spécialement écrite et sur le jugement desquelles la haine nationale a moins d'influence , avaient presque toutes dans leur salon un portrait thl (jcntih maëtlro , et il était bien rare qu'une visite, si étrangère qu'elle fat à l'art, se terminai sans qu'il y eût échange de regrets entre les visiteurs et les visités sur la perte que l'Italie venait de faire.

Donizetli surtout, qui déjà portait le sceptre de la musique et qui héritait encore de la couronne, était admirable de regrets pour celui qui avait été son rival sans jamais cesser d'être son ami. Cela avait ,

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«lu reste, ravivé les querelles entre les bcllinislcs et les donizellislcs , querelles bien plus promplemenl terminées que les nôtres, où chacun des antagonistes tient à prouver qu'il a raison, tandis que les Napolitains s'inquiètent peu , au contraire, de rationaliser leur opinion, cl se contentent de dire d'un homme, d'une femme ou d'une chose qu'elle leur est sympathique ou antipathique. Les Napolitains sont un peuple de sensations. Toute leur conduite est subordonnée aux pulsations de leur pouls.

Cependant les deux partis s'étaient réunis pour honorer la mémoire de l'auteur de Norma cl des Puritains. Les élèves du conservatoire de Naples avaient ouvert une souscription pour lui faire des funérailles ; mais le ministre des cultes s'était opposé à celte fête mortuaire , sous le seul prétexte peu acceptable en France , mais suffisant à Naples , que Rcllini était mort sans recevoir les sacrements. Alors i's avaient demandé la permission déchanter à Santa- Chiara la fameuse messe de AVinter ; mais celte fois le ministre était intervenu, disant que ce Requiem avait été exécuté aux funérailles de l'aïeul du roi, cl qu'il ne voulait pas qu'une messe qui avait servi pour un roi fût chantée pour un musicien. Cette seconde raison avait paru moins plausible que la première. Cependant les amis du ministre avaient calmé l'irritation en faisant observer que Son Excellence avait fait une grande concession au progrès constitutionnel des esprits en daignant instruire le public du motif de son refus, puisqu'il pouvait tout bonnement dire : Je ne veux pas , sans prendre la j peine de donner la raison de ce non-vouloir. Cet argument avait paru si juste que le mécontentement des bcllinistes s'était calmé en le méditant.

Puis , comme les jours poussaient les jours , et

comme un soleil fait oublier l'autre, un événement à

venir commençait à faire diversion à l'événement

passé. On parlait comme d'une chose incroyable ,

inouïe, et à laquelle il ne fallait pas croire, du reste,

avant plus ample informé , de la présomption d'un

musicien français qui, lassé des ennuis qu'uni à

éprouver les jeunes compositeurs parisiens pour

arrivera l'Opéra-Comique ou au Crand-Opéra, avait

acheté un drame à l'un de ces mille poêles libret-

listes qui marchent à la suite de Romani, cl qui, do J

plein saut et pour son début , venait s'allaquer au public le plus connaisseur de l'Europe et au théâtre 1 le plus dangereux du monde. A l'appui de celte opinion sur eux-mêmes elsur Sainl-Charleg , Icsdilcl-

tanti napolilains rappelaient avec la béatitude de la suffisance qu'ils avaient hué Rossini et sifflé la Malibran , et ne comprenaient rien à la politesse française, qui se contentait de leur répondre en soifriant : Qu'est-ce que cela prouve? Une chose encore nuisait on ne peut plus à mon pauvre compatriote , j'aurais dû dire deux choses : il avait le malheur d'être riche , et le tort d'être noble , double impru dencedes plus graves de la part d'un compositeur à Naples, où l'on est encore à ne pas comprendre le talent qui va en voilure cl le nom célèbre qui porte une couronne de vicomte.

Enfin, comme un point plus sombre en ce sombre horizon, une cabale, chose, il faut l'avouer, si rare à Naples, qu'elle est presque inconiiue,menacaii pour celle fois de faire infraction à la règle cl d'éclater en faveur du compositeur étranger. Voici comment elle s'était formée ; je la raconte, moins à cause de son importance, que parce qu'elle me conduit tout naturellement à parler des arlistcs.

La direction du théâtre Saint-Charles avait , sur la foi de ses succès passés , engagé la Ronzi |*>ur soixante représentations, et cela à mille francs chacune. Il était donc de son intérêt de faire valoir un pensionnaire qui lui coûtait par soirée la recette ordinaire d'un théâtre de France. En conséquence , elle avait exigé que le rôle de la prima donna fût écrit pour la Ronzi. Mais, par une de ces fatalités qui rendent les dilcllanli de Saint-Charles si fiers de leur supériorité dans l'espèce , la nouvelle prima donna, fêlée, adorée , couronnée six mois auparavant , était venue tomber à plat , cl si j'osais me servir d'un lerme de coulisse, fit un fiasco complet à Naples. On avait trouvé généralement qu'il était absurde à l'administration de payer mille francs par soirée un reste de talent ei un reste de voix , tandis qu'en ajoutant mille francs de plus ou aurait pu avoir la Malihran , qui était le commencement de tout ce dont l'autre était la lin. En conséquence de ce raisonnement, une espèce de bande noire s'était attachée aux ruines de la Ronzi et la démolissait eu sifflant chaque soir.

Dès lurs, l'administration avait compris deux choses : la première, qu'il fallait obtenir de la nouvelle pensionnaire qu'elle réduisit de moitié le nombre de ses représentations , et les dégoûts qu'elle éprouvait chaque soir rendaient la négociation facile ; la deuxième, que c'était une mauvaise spéculation de soutenir un talent qui n'était pas adopté par un opéra,

qui ne pouvait pas l'être. En conséquence, le rôle tic la prima donna était passé des mains de la Ronzi dans celles de la Persiani , pour la voix de laquelle du reste il n'élail pas écrit, celle-ci étant un soprano de la plus grande étendue. De là Forage dont nous avons signalé l'existence.

Au reste, la troupe de Saint-Charles restait toujours la plus belle et la plus complète d'Italie : elle se composait de trois éléments musicaux nécessaires pour faire un tout : d'un ténor mezzo carallero, d'une basse, d'un soprano. Par bonheur encore, les trois éléments étaient aussi parfaits qu'on pouvait le désirer, et avaient nom : Duprcz, Ilonconi, Taquinardi.

A celte époque, la France ne connaissait Duprez que vaguaient : on parlait bien d'un grand artiste, d'un admirable chanteur qui parcourait l'Italie et rommençait à imposer des conditions aux impresarii de Naples, de Milan et de Venise ; mais des qualités de sa voix on ne savait rien que ce qu'en disaient les journaux ou ce qu'en rapportaient les voyageurs. Quelques amateure se rappelaient seulement avoir entendu chantera lOdéon un jeune élève de Choron, à la voix fraîche, sonore, étendue ; ^nais l'identité du grand chanteur était si problématique qu'on se demandait avec doute si c'était bien celui-là que les étudiants avaient sifflé qui était applaudi à celte heure par les dilcttanli italiens. Deux ans après, Duprez vint à Paris et débuta dans Guillaume Tell. Nous n'avons rien de plus à dire de ce roi du chant.

Ronconi était , à celle même époque , un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, inconnu, je crois, en France, et qui se servait d'une magnifique voix de baryton que le ciel lui avait octroyée, sans se donner la peine d'en corriger les défauts ou d'en développer les qualités. Engagé par un entrepreneur qui le vendait trente mille francs et qui lui en donnait six, il puisait dans la modicité de son traitement une excellente excuse pour ne pas étudier, attendu, disait-il, que lorsqu'il étudiait on l'entendait, et que lorsqu'on l'entendait il ne pouvait pas dire qu'il n'était pas chez lui. Depuis lors Ronconi, payé à sa valeur, a fait les progrès qu'il devait faire, et c'est aujourd'hui le premier baryton de l'Italie.

l.a Taquinardi était une espèce de rossignol qui chante comme une antre parle; c'était M1"" Damoreau pour la méthode, avec une voix plus étendue n plus fraîche ; rien n'élail comparable à la douceur

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de cet organe, jeune et pur, mais rarement dramatique. Du reste, talent intelligent au suprême degré, sans devenir jamais ni mélancolique ni passionné > Ggurc froide et jolie : c'était une brune qui chantait blond. La Taquinardi en épousant l'auteur d'Inès de Catfro est devenue la Persiaui.

Voilà quels étaient les artistes chargés de représenter le poème de Lara.

Lorsque j'arrivai à Naples , l'ouvrage était eu pleine répétition , c'esl-à-dire qu'on l'avait mis à l'élude le 8 du mois de novembre et qu'il devait passer le 10 dudil ; ce qui faisait onze répétitions en tout pour un ouvrage du premier ordre. Tous les opéras cependant ne se montent pas avec celle rapidité. Il y en a auxquels on accorde jusqu'à quinze cl dix-huit répétitions. Mais cette fois il y avait ordre supérieur : la reine mère sciait plainte de ne pas avoir celle année pour sa fête une nouveauté musicale , ce qui ne manque jamais d'arriver pour celle de son fils ou de sa tille ; et le roi de Naples, faisant droit à la plainte, avait ordonné qu'on jouerait l'opéra du Français pour faire honneur à l'anniversaire malerncl : c'était une espèce de victime humaine sacrifiée à l'amour filial.

Aussi ne faut-il pas demander dans quel .état je retrouvai mon pauvre compatriote. Il se regardait comme un homme condamné par le médecin, et qui n'a plus que sept à huit jours à vivre. Le fait esl qu'en examinant sa position il n'y avail guère qu'un charlatan qui put promettre de le sauver. J'essayai cepcndanl de ces consolations banales qui ne consolent pas. Mais à tous mes arguments il répondait par une seule parole : < Grand gala! mon ami, grand gala! > Je lui pris la main : il avail la fièvre; je me retournai vers le chef d'orchestre , qui fumait avec une chibouque , cl je lui dis en soupirant : —Il y a un commencement de délire.

— Non , non , dit Fesla en étant gravement le tuyau d'ambre de sa bouche, il a pardicu raison : grand gala , grand gala , mon cher monsieur, grand gala !

J'allai alore vers Duprez, qui faisait dans un coin des boulclies avec de la cire d'une bougie, et je le regardai comme pour lui dire : Voyous , toul le monde n'csi-il pas fou ici ? Il comprit ma pantomime avec une rapidité qui aurait fait honneur à un Napolitain.

— Non, me dil-il en s'appliquanl la bouleile d«r cire sur le nez , non , ils ne sont pas fous ; vous

ne savez pas ce qne c'est que grand gala , vous ?

Je sortis humblement. J'allai prendre mon dictionnaire, je cherchai à la lettre G , je ne trouvai rien.

— Auricz-vous la bonté , dis je en rentrant, de m 'expliquer ce que veut dire grand gala?

— Cela veut dire, répondit Duprez , qu'il y a ce jour-là dans la salle douze cents bougies qui vous aveuglent cl dont la fumée prend les chanteurs à la gorge.

— Cela veut dire, continua le chef d'orchestre , qu'il faut jouer l'ouverture la toile levée , attendu que la cour ne peut pas attendre ; ce qui nuit infiniment au chœur d'introduction.

— Cela veut dire, termina Ruoltz, que toute la cour assiste à la représentation , et que le public ne peut applaudir que lorsque la cour applaudit , et la cour n'applaudit jamais.

— Diable ! diable ! dis-je ne trouvant pas autre chose à répondre à cette triple explication. El joignez à cela, ajoulai-jc pour avoir l'air de ne pas rester court, que vous n'avez plus, je crois , que sept jours devant vous.

— Et que les musiciens n'ont pas encore répété l'ouverture , dit Ruoltz.

— Oh! l'orchestre, cela ne m'inquiète pas, répondit Fcsta.

— Que le» acteurs n'ont point encore répété ensemble , ajouta l'auteur.

— Oh ! les chanteurs , dit Duprez , ils iront toujours.

— Et que je n'aurai jamais ni la force ni la patience de faire la dernière répétition.

— Eli bien ! mais ne suis-jepas là? dit Donizctii en se levant.

Ruoltz alla à lui cl lui lendit la main.

—Oui, vous avez raison, j'ai trouvé de bons amis.

— Et , ce qui vaut mieux encore pour le succès , vous avez fait de la belle musique.

— Croyez-vous? dil Ruoltz avec cet accent naïf cl modeste qui lui est propre.

• Nous nous mimes à rire.

— Allons , à la répétition ! dil Duprez.

En effet, tout se passa comme l'avaient prévu Fesla , Duprez cl Donizctii. L'orchestre joua l'ouverture à la première vue; les chanteurs , habitués à jouer ensemble , n'eurent qu'à se mettre en rapport pour s'enicndre , et Ruoltz, mourant do fatigue, laissa le soin de ses Irois dernières répétitions à l'auteur d'Anna Bolena.

Je revins du théâtre fortement' impressionné. J'avais cru assisier à l'essai d'un écolier, je venais d'entendre une partition de mallrc. On se fait, malgré soi, une idée des œuvres par les hommes qui les produisent, et malheureusement on prend presque toujours de ces œuvres el de ces hommes l'opinion qu'ils en ont eux-mêmes. Or Ruoltz était l'enfant le plus simple et le plus modeste que j'aie jamais vu. Depuis Irois mois que nous nous connaissions , je ne l'avais jamais entendu dire du mal des autres , ni , ce qui est plus étonnant encore pour un homme quien està son premier ouvrage, du bien de lui. J'ai trouvé, en général , beaucoup plus d'amourpropre dans les jeunes gens qui n'ont encore rien fait que dans les hommes arrivés, et, qu'on me passe le paradoxe , je crois qu'il n'y a rien de Ici que le succès pour guérir de l'orgueil. J'attendis donc avec plus de confiance le jour de la première représentation. 11 arriva.

C'est une splcndide chose que le théâtre Saint- Charles, jour de grand gala. Cette immense el sombre salle , triste pour un œil français pendant les représentations ordinaires, prend dans les occasions solennelles un. air de vie qui lui est communiqué par les faisceaux de bougies qui brûlent à chaque loge. Alors les femmes sont visibles , ce qui n'arrive pas les jours où la salle est mal éclairée. Ce n'est, certes, ni la toileltc de l'Opéra ni la fashion des Bouffes ; mais c'est une profusion de diamants dont on n'a pas idée en France ; ce sont des yeux italiens qui pétillent comme des diamants, c'est toute la cour avec son costume d'apparat, c'esl le peuple le plus bruyant de l'univers, sinon dans la plus belle, du moins dans la plus grande salle du monde.

Le soir, contre l'habitude des premières représentations, la salle était pleine. La foule italienne, tout opposée à la nôirc, n'affronte jamais une musique inconnue. Non ! à Naples surtout , où la vie est toute de bonheur, de plaisir, de sensation, on craint trop que l'ennui n'en lernisse quelques heures. 11 faul à ces habitants du plus beau pays de la terre une vie comme leur ciel avec un soleil brûlant, comme leur mer avec des flots qui réfléchissent le soleil. Lorsqu'il est bien constaté que l'œuvre est du premier mérite , lorsque la liste est faite des morceaux qu'on doit écouler cl de ceux pendant lesquels on peul se mouvoir, oh ! alors on s'empresse , on s'encombre, on s'étouffe; mais celle vogue ne commence jamais qu'à la sixième ou hui-

lième représentation. En France, on va au théâtre pour se montrer ; à Naples , on va à l'Opéra pour jouir.

Quant aux claqueurs , il n'en est pas question : c'est une lèpre qui n'a pas encore rongé les beaux succès , c'est un ver qui n'a pas encore piqué les beaux fruits. L'auteur n'a de billets que ceux qu'il achète, de loges que celles qu'il loue. Auteurs et acteurs sont applaudis quand le parterre croit qu'ils méritent de l'être, les jours de grand gala exceptés, où, comme nous l'avons dit, l'opinion du public est subordonnée à l'opinion de la cour; quand le roi n'y est pas , à celle de la reine ; quand la reine est absente, à cclle.de don Carlos, et ainsi de suite jusqu'au prince de Salerne.

A sept heures précises des huissiers parurent dans les loges destinées à la famille royale. Au même instant la toile se leva , et l'ouverture fil entendre son premier coup d'archet.

Ce fut dune une chose perdue que l'ouverture , si belle qu'elle fût. Moi-même tout le premier, et malgré l'intérêt que je prenais à la pièce et à l'auteur, j'étais plus occupé de la cour, que je ne connaissais pas, que de l'opéra qui commençait. Les aides de camp s'emparèrent de Pavant-scène; la jeune reine, la reine mère et le prince de Salerne prirent la loge suivante ; le roi et le prince Charles occupaient la troisième , et le comte de Syracuse , exilé dans la quatrième , conserva au théâtre la place isolée que sa disgrâce lui assignait à la cour.

L'ouverture , si peu écoulée qu'elle fui , parut bien disposer le public. L'ouverture d'un opéra est comme la préface d'un livre ; l'auteur y explique ses intentions , y indique ses personnages et y jelle le prospectus de son talent. On reconnut dans celle de Lara une instrumentation vigoureuse et soutenue , plutôt allemande qu'italienne , des motifs neufs et suaves qu'on espéra retrouver dans le courant de la partition , enfin une connaissance approfondie du matériel de l'orchestre.

Dès les premiers morceaux , je m'aperçus de la différence qui existe entre l'orchestre de Saint- Charles ei celui de l'Opéra de Paris, qui tous deux passent pour les premiers du monde. L'orchestre de Saint-Charles cousent toujours à accompagner le chanteur et laisse pour ainsi dire flotter la voix sur l'instrument comme un liège sur l'eau ; il la soutient, s'élève et s'abaisse avec elle, mais ne la couvre jamais. En France, au contraire, le moindre

ALKXANDKE DUMAS. — TOME VU

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triangle prétend avoir sa part des applaudissements, et alors c'est la voix de l'artiste qui nage entre deux eaux. Aussi, à moins d'avoir dans le timbre une vigueur peu commune, est-il très-rare que quelques notes de chant bondissent hors du déluge d'harmonie qui les couvre ; cl encore , comme les poissons volants, qui ne peuvent se maintenir audessus de l'eau que tant que leurs ailes sont mouillées , à peine la voix redescend-elle dans le médium qu'on n'entend plus que l'instrumentation.

Un très-beau duo entre Honconi et la Persiani passa sans être remarqué. De temps en temps un général portait son lorgnon à ses yeux , examinait avec grand soin quelques dilellanti, puis appelait un aide de camp , cl désignait tel ou tel individu au parquet ou dans les loyes. L'aide de camp sortait aussitôt , reparaissait une minute après derrière le personnage désigné , lui disait deux mots , et alors celui-ci sorlaitel ne reparaissait plus. Je demandai ce que cela signifiait ; on me répondit que c'étaient des officiers qu'on envoyait aux arrêts pour être venus en bourgeois au théâtre. Du reste, la cour paraissait si occupée de l'application de la discipline | militaire , qu'elle n'avait pas encore pensé à donner | ni aux musiciens ni aux acteurs un signe de sa présence ; par conséquent l'ouverture cl les trois quarts du premier acte avaient passé déjà sans un applaudissement. Iluoltz crul son opéra tombé et se sauva.

Le second acte commença , les beautés allèrent croissant ; des flots d'harmonie se répandaient dans la salle : le public était haletant. C'était quelque chose de merveilleux à voir que cette puissance du génie qui pèse sur trois mille personnes qui se débattent et éloufïent sous elle ; l'atmosphère avait presque cessé d'être respirable pour tous les hommes, autour desquels Bottaient des vapeurs symphoniques chaudes comme ces bouffées d'air qui précèdent l'orage ; de temps en temps la bcllcvoix de Duprez illuminait une situation comme un éclair qui passe. Enfin vint le morceau le plus remarquable de l'opéra : c'est une cavatine chaulée par Lara au momcnl où , poursuivi par le tribunal, abandonné de ses amis, il en appelle à leur dévouement et maudit leur ingratitude. L'acteur sentait qu'après ce morceau tout était perdu ou sauvé ; aussi je ne crois pas que Pexpression de la voix humaine ail jamais rendu avec [dus de vérité l'abattement, la douleur cl le mépris : toutes les respirations étaient suspendues, toutes les mains prêtes à battre , toutes les oreilles tendues

LE CORRICOLO

vers la scène , lous les yeux fixés sur le roi. Le roi se retourna vers les acicurs, et au moment où Duprez jetait sa dernière note, déchirante comme un dernier soupir. Sa Majesté rapprocha ses deux mains. La salle jeta un seul et grand cri : c'était la respiration qui revenait à trois mille personnes.

Le premier torrent d'applaudissements fut, comme d'habitude, reçu par l'acteur, qui salua; mais aussitôt trois mille voix appelèrent l'auteur avec une unanimité électrique ; il n'y avait plus de rivalité nationale,il n'était plus question de savoir si lecomposileur était Français ou Napolitain ; c'était un grand musicien , voilà tout. On voulait le voir, l'écraser d'applaudissements comme il avait écrasé le public d'émotions ; on voulait rendre ce que l'on avait reçu.

Duprcz chercha l'auteur de tous les côtés cl revint dire au public qu'il était disparu. Le public comprit la cause de celte fuite , cl les applaudissements redoublèrent. Au bout d'un quarl d'heure on repril l'opéra.

Le dernier morceau était un rondo chanté par la Taquinardi ; c'était quelque chose de déchirant comme expression. La maîtresse de Lara, après avoir essayé de le perdre par une fausse accusation , se h. line empoisonnée cl mourante aux pieds de son amanl en demandant grâce. La Malibran ou la Grisi, en pareille situation , se serait peu inquiétée de la voix , mais beaucoup du sentiment ; la Taquinardi réussit par le moyen contraire ; elle fila des sons d'une telle pureté , fil jaillir des notes si fleuries , s'épanouil en roulades si difficiles, qu'une seconde l'ois le roi applaudit cl que la salle suivit son exemple . Celte fois l'auteur élail revenu : on I avait retrouvé, je ne sais où, dans les bras de Donizclii, qui l'assistait à ses derniers moments. Dupi ez le prit par une main, la Taquinardi par l'autre, cl on le iraina plutôt qu'on ne le conduisit sur la scène.

Quant à moi, qui, comme compatriote et comme camarade, par esprit national et par amitié, avais senti dans cette soirée mon cœur passer par loutcs les émotions, el qui avais appelé ce triomphe de toute mou àmc , je le vis s'accomplir avec une pitié profonde pour celui qui en élail l'objet : c'est que je connaissais ce moment suprême cl celle heure où l'on est porté par Satan sur la plus haute montagne el où l'on voit au-dessous de soi tous les royaumes de la ici rc ; c'est que je savais que de ce faite on n'a plus qu'à redescendre. Riche et heureux jusqu'alors , un homme venait loul à coup de changer

son existence tranquille contre une vie d'émotions, sa douce obscurité contre la lumière dévorante du succès. Aucun changement physique ne s'était opéré en lui, et cependant cet homme n'était plus le même homme : il avait cessé de s'appartenir ; pour des applaudissements et des couronnes il s'élaii vendu au public; il était maintenant l'esclave d'un caprice, d'une mode , d'une cabale ; il allait sentir son nom arraché de sa personne comme un fruit de sa lige. Les mille voix de la publicité allaient le briser en morceaux , l'éparpiller sur le monde ; el maintenant , vouhU-il le reprendre , le cacher, l'éteindre dans la vie privée , cela n'élaii plus eu son pouvoir, dût-il se briser d'émotions à treiile-qualre ans, ou se noyer de dégoût à soixante; dûl-il , comme Bellini , succomber avant d'avoir atteint toute sa splendeur, ou, comme Gros, disparaître après avoir survécu à la sienne.

Je ne m'étais pas trompé dans ma prévision; le vicomte Ruollz, après avoir eu un succès à l'Opéra de Paris comme il en avait eu un à l'Opéra deNaples, a complètement abandonné la carrière musicale, el, aussi bon chimiste qu'il élail excellent compositeur, vient de faire celte importante découverte donl le monde savant s'occupe en ce moment , el qui consiste à dorer le fer par l'application de la pile vollaïque.

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