‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 11 sur 57 · DC) ON · texte numérisé non relu

DC) ON

OMMENT ne se seraient-ils pas ai-

GP més? Beaux et célèbres tous les deux, chantant dans les mêmes

pièces, vivant chaque soir pen-

dant cinq actes de la même vie artificielle et passionnée. On ne joue pas impunément avec le feu. On ne se dit pas vingt fois par mois : « Je t'aime! » sur des soupirs de flûte et des tremolos de violon sans finir par se prendre à l'émotion de sa propre voix. À la longue, la passion leur vint dans des enveloppements d'harmonie, des surprises de rythme, des splen-

deurs de costumes et de toiles de fond. Elle leur arriva par la fenêtre qu’Elsa et Lohengrin ouvrent toute grande sur la nuit vibrante de sons et de clartés :

Viens respirer les senteurs enivrantes…

Elle se glissa entre les colonnes blanches du balcon des Capulets, où Roméo et Juliette s’attardent sous des lueurs d’aube :

Non! ce n’est pas le jour, ce n’est pas l’alouette.

Et, mollement, elle surprit Faust et Marguerite dans ce rayon de lune qui monte du banc rustique aux volets de la petite chambre, parmi des entrelacements de lierre et de roses fleuries :

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage.

Bientôt tout Paris connut leur amour et s’y intéressa. Ce fut la curiosité de la saison. On venait admirer ces deux belles étoiles gravitant doucement l’une vers l’autre dans le ciel musical de Opéra. Enfin, un soir, après un rappel enthousiaste, comme la toile achevait de se baisser, séparant la salle bruyante d’applaudissements et la scène semée de bouquets où la robe blanche de Juliette traînait sur des camélias effeuillés, les deux chanteurs furent

pris d’un élan irrésistible, comme si leur amour, un peu factice, n’attendait pour se révéler que l'émotion d’un grand triomphe.

Leurs mains s’étreignirent, des serments s’échangèrent, consacrés par les bravos lointains et persistants de la salle. Les deux étoiles avaient fait leur conjonction.

Après le mariage, on resta quelque temps sans les revoir à la scène. Puis, le congé expiré, ils rentrèrent ensemble dans la même pièce.

Cette rentrée fut une révélation. Jusqu'à ce jour, entre les deux chanteurs, c'était l’homme qui avait primé. Plus âgé, mieux fait au public dont il connaissait bien les faiblesses, les préférences, il jouait du parterre et des loges avec sa voix. Près de lui, l’autre ne semblait guère qu’une élève admirablement douée, la promesse d’un génie futur; sa voix trop jeune avait des angles, ainsi que ses épaules un peu minces et grêles. Aussi, au retour, quand elle parut dans un de ses rôles d’autrefois et que le son plein, riche, étoffé, s’échappa dès les premières notes, abondant et pur comme l’eau d’une source vive, il y eut dans la salle un charme d’étonnement si grand que tout l’intérêt de la soirée se concentra autour d’elle, Ce fut pour la jeune femme un de ces jours heureux où l’atmosphère qui vous entoure se fait limpide, légère, vibrante, pour vous apporter tous les rayons, toutes les adulations du succès. Quant au mari, on oublia presque de l’applaudir, et comme tous les éblouisse-

ments font une ombre auprès d’eux, il se trouva relégué, ni plus ni moins qu’un comparse, dans le coin le plus obscur de la scène.

Après tout, cette passion qui s'était révélée dans le jeu de la chanteuse, dans sa voix doublée de charme et de tendresse, était inspirée par lui. Lui seul donnait la flamme à ces yeux profonds, et cette idée aurait dû le rendre fer, mais la vanité du comédien fut plus forte. À la fin du spectacle, il appela le chef de claque et le secoua de la belle façon. On avait manqué ses entrées, ses sorties, oublié le rappel du troisième acte. Il se plaindrait au directeur.

Hélas! Il eut beau dire, et la claque eut beau faire, la faveur du public, désormais conquise à sa femme, lui resta définitivement. Il y eut pour elle un bonheur de rôles bien choisis, appropriés à son talent, à sa beauté, où elle apparaissait avec la tranquillité d’une mondaine entrant au bal parée des couleurs qui lui vont et sûre d’une ovation. À chaque nouveau succès, le mari se montrait triste, nerveux, irritable. Cela lui faisait l’effet d’un vol, cette vogue qui s’en allait de lui à elle, sans retour. Longtemps il essaya de cacher à tous, surtout à sa femme, cette souffrance inavouable ; mais un soir, comme elle montait l'escalier de sa loge tenant à deux mains sa robe chargée de bouquets, et que tout à son triomphe elle lui disait d’une voix encore oppressée de la secousse des applaudissements : « Nous avions

une belle salle aujourd’hui, » il lui répondit un : « Ju trouves! » si ironique, si amer, que lesprit de la jeune femme s’ouvrit à la vérité subitement.

Son mari était jaloux! non pas d’une jalousie d’amant qui veut sa femme belle pour lui seul, mais d’une jalousie d’artiste, froide, féroce, implacable. Parfois, quand elle s’arrétait à la fin d’un air et que les bravos multipliés tombaient vers elle de toutes les mains tendues, il affectait une physionomie impassible, distraite, et son regard absent semblait dire aux spectateurs : « Quand vous aurez fini d’applaudir, moi je chanterai. »

Oh! les applaudissements, ce bruit de grêle qui a de si douces résonnances dans les couloirs, la salle, les coulisses, lorsqu'une fois on l’a connu, il est impossible de s’en passer. Les grands comédiens ne meurent ni de maladie ni de vieillesse : ils cessent d’exister quand on ne les applaudit plus. Celui-ci, devant Pindifférence du public, fut pris d’un véritable désespoir. Il maigrissait, devenait hargneux, méchant. Il avait beau se raisonner, regarder bien en face son mal inguérissable, se répéter avant d’entrer en scène : |

@ C'est ma femme pourtant... Et je lamelsex

À la facticité du théâtre, le sentiment vrai tombait tout de suite. Il aimait encore la femme, mais il détestait la cantatrice. Elle s’en apercevait bien, et, comme on soigne un

malade, surveillait cette triste manie. D'abord, elle avait songé à amoindrir son succès en se ménageant, en ne donnant pas toute sa voix, tous ses moyens; mais ses résolutions comme celles du mari ne tenaient pas devant le feu de la rampe. Son talent, presque indépendant d'elle-même, dépassait sa volonté. Alors elle s'humilia, se fit petite devant lui. C’étaient des conseils qu’elle lui demandait; s’il Pavait trouvée bonne, s’il comprenait bien le rôle ainsi...

Naturellement, l’autre n’était jamais content. Avec cet air bonhomme, ce ton de fausse camaraderie que les comédiens ont entre eux, il lui disait, les soirs où elle avait le plus de, succès :

« Surveille-toi, petite... ça ne va pas en ce moment... tu n’es pas en progrès... »

D’autres fois, il voulait l’empêcher de chanter’:

« Prends garde, tu te prodigues... tu en fais trop. Ne lasse pas ta chance... Tiens, sais-tu ! tu devrais prendre un congé. »

Il descendait jusqu'aux prétextes bêtes. Elle était enrhumée, pas en voix. Ou bien il lui cherchait des querelles de cabotin :

« Tu as repris trop vite le finale du duo...

cu as tué mon effet. C’est un parti pris. »

Sans s’apercevoir, le malheureux! que c'était lui qui la génait dans son jeu, précipitait les répliques pour Pempêcher d’être applaudie et, dans son désir de reprendre son

public, accaparait le haut bout .de la scène, laissant sa femme chanter au second plan. Elle ne se plaignait pas, elle l’aimait trop. D'’ailleurs, le triomphe rend indulgent, et chaque soir, de l’ombre où elle essayait de se blottir, de s’effacer, le succès l’obligeait à reparaître glorieusement en pleine lumière. Au théâtre, on s’aperçut vite de ce singulier cas de jalousie, et les camarades s’en amusèrent. On accablait le chanteur de compliments sur le talent de sa femme. On lui mettait sous les yeux l’article de la veille où, à la suite de quatre colonnes consacrées à l'étoile, le critique accordait quelques lignes à la vogue presque éteinte du mari. Un jour, en venant de lire un de ces articles, il entra dans la loge de sa femme, furieux, le journal déployé, et lui dit, blême de colère :

« Cet homme a donc été votre amant? » Il en arrivait à ce degré d’injure. Aussi la malheureuse femme, fêtée, enviée, dont le nom en vedette sur l'affiche se lisait maintenant à tous les coins de Paris, accaparé même par les étalages comme une chance de succès, par les étiquettes menues et dorées des confiseurs, des parfumeurs, avait l’existence la plus triste, la plus humiliée. Elle n’osait plus ouvrir un journal, de peur de lire son éloge, pleurait sur les fleurs qu’on lui jetait et qu’elle laissait mourir dans un coin de sa loge pour ne pas perpétuer à la maison le souvenir cruel de ses triomphantes soirées. Elle

voulut renoncer au théâtre, mais son mari s’y opposa.

« On dira que c’est moi qui tai fait partir. »

Et l’horrible supplice continua pour tous deux.

Un soir de première représentation, la chanteuse allait entrer en scène. Quelqu'un lui dit : « Tenez-vous bien. Il y a une cabale dans la salle contre vous. » Cela la fit rire : une cabale contre elle? Et à propos de quoi, bon Dieu! Elle qui n'avait que des sympathies, qui vivait en dehors de toute coterie. C'était bien vrai, pourtant. Au milieu de la pièce, dans un grand duo avec son mari, au moment où sa voix superbe, montée au plus haut point de son registre, achevait le son sur une suite de notes égales et pures comme les perles rondes d’un collier, une bordée de sifflets l’arrêta net. La salle était aussi émue, aussi surprise qu’elle-même. Le souffle des respirations paraissait suspendu, prisonnier dans les poitrines comme le trait qu’elle n’avait pas pu finir. Tout à coup une idée folle, épouvantable, lui traversa lesprit.. Il était seul en scène, en face d’elle. Elle le regarda fixement et vit passer dans ses yeux l'éclair d’un mauvais sourire. La pauvre femme com-

prit. Les sanglots l’étouffaient. Elle ne put que fondre en larmes et disparaître aveuglée dans

l'encombrement des coulisses.

C'était son mari qui l'avait fait siffler!

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VERSION DELA FEMME

Le , ’;] , ) CN meet) ÿU EST-CE qu'il y a? De quoi m'en

veut-1l ? Je n'y comprends rien. J'ai

pourtant tout fait pour le rendre LR heureux... Mon Dieu! Je ne dis pas qu'au lieu d’un poète je n'aurais pas mieux aimé épouser un notaire, un avoué, quelque chose de plus posé, de moins en l'air comme profession; mais enfin, tel qu’il étail, il me plaisait. Je Le trouvais un peu exalté, mais gentil tout de même, bien élevé; puis il avait quelque fortune, et je pensais qu’une fois marié, sa poësie ne l’empêcherait pas de chercher une bonne place, ce qui nous mettrait tout à fait à l'aise. Lui aussi, dans ce temps-là, me trouvait à son idée. Quand il venait me voir chez ma tante, à la campagne, il n'avait pas assez de paroles pour admirer l’ordre et l’ar-

VERSION DU MARI

; L'AVAIS pensé à tout, pris toutes PY mes précautions. Je ne voulais { pas d’une Parisienne, parce que à les Parisiennes me faisaient peur.

Je ne voulais pas d’une femme riche qui m’apporterait avec elle tout un train d’exigences. Je craignais aussi la famille, ce terrible enlacement d’affections bourgeoises, accapareuses qui vous emprisonnent, vous rapetissent, vous étouffent. Ma femme était bien ce que je rêvais. Je me disais :

« Elle me devra tout. » Quelle joie de former cet esprit naïf aux belles choses, d’initier cette âme pure à mes enthousiasmes, à mes espérances, de donner la vie à cette statue!

C’est qu’elle avait l'air, en effet, d’une sta-

VERSION DE" LA FEMME

rangement de notre petit logis, tenu comme un couvent. « C’est amusant !... » disait-il. Il riait, m'appelait de toutes sortes de noms pris dans des poèmes, des romans qu’il avait lus. Cela me choquait un peu, je l'avoue; je l'aurais voulu plus sérieux. Maïs ce west que quan nous avons été mariés, installés à. Paris, que j'ai senti la diffé rence de n0s deux natures.

Moi qui révais un petit intérieur bien tenu, clair et propret, je l'ai vu tout de suile encombrer notre appartement de meubles inutiles, passés de mode, perdus de poussière, avec des tapisseries fanées, et si anciennes... Pour tout, ç’a élé la même chose. Concevez-vous qu’il m'a fait mettre au grenier une très belle pendule Empire qui me venait de ma tante, et des tableaux magnifiquement encadrés, donnés par des amies de pension. Il trouvait tout cela hideux. J'en suis encore à me demander pourquoi. Car enfin son cabinet de travail était un ramassis de vieilles toiles enfumees, de statueltes que j'avais honte de regarder, d’antiquailles ébréchées, bonnes à rien, des chandeliers pleins de vert-de-gris, des vases où fuyait l’eau, des tasses dépareillées. À côlé de mon beau piano en palissandre, il en avait mis un petit, tout vilain, tout écaillé, où manquait la moitié des notes, et si usé qu'on l'entendait à peine. À part noi, je commençais à me dire : « Ah ça! mais un artiste, c’est donc un peu un fou... Il n'aime que

VERSION DU MARI

tue, avec ses grands yeux sérieux et calmes, son profil grec si régulier, ses traits légèrement arrêtés et sévères, mais adoucis par le flou des jeunes visages, ce duvet nuancé de rose, l'ombre des cheveux soulevés. Joignez à cela un petit accent provincial qui faisait ma joie, que j'écoutais les yeux fermés comme un souvenir d’heureuse enfance, l’écho d’une vie tranquille dans un coin bien loin, bien ignoré. Et dire que maintenant cet accent-là m'est devenu insupportable !... Mais alors, j'avais la foi. J'aimais, j'étais heureux, disposé à l'être encore plus. Plein d’ardeur au travail, j'avais, sitôt marié, commencé un nouveau poème, et, le soir, je lui lisais les vers de la journée. Je voulais la faire entrer complètement dans mon existence. Les premières fois, elle me disait : « C’est gentil... » et je lui étais reconnaissant de cette approbation enfantine, espérant qu’à la longue elle comprendrait mieux ce qui faisait ma vie.

- La malheureuse! comme j'ai dû l’assommer! Après lui avoir lu mes vers, je les lui expliquais, cherchänt dans ses beaux yeux étonnés la lueur attendue, croyant l’y voir toujours. Je l’obligeais à me donner son avis et je glissais sur les sottises pour retenir seulement ce que le hasard lui inspirait de bon.

J'aurais tant désiré en faire ma vraie femme,

VERSION DE "LA FEMME

les choses inutiles, il méprise tout ce qui peut ser- VIT. »

Quand je vis ses amis, le monde qu’il recevait, ce fut bien pis.. Des gens à cheveux longs, à grandes barbes, mal peignés, mal habillés, qui ne se génaient pas pour fumer devant moi et me faisaient mal à entendre, tellement toutes leurs idées se trouvaient à l’envers des miennes. C’étaient de grands mots, de grandes phrases, rien de naturel, rien de simple. Avec cela pas la moindre notion des convenances : vous pouviez les avoir à diner vingt fois de suite, jamais une visite, jamais une politesse. Pas même une carte, un bonbon au jour de l'an, rien. Quelques-uns de ces messieurs étaient mariés et nous amenaient leurs femmes. Il fallait voir le genre de ces personnes-là! À tous les jours des toilettes superbes, comme je n’en porterai jamais, Dieu merci! Et si mal arrangées, sans ordre ni méthode. Des cheveux bouffants, des jupes traînantes, puis des talents qu’elles montraient effrontément, Il y en avait qui chantaient comme des actrices, jouaient du piano comme des professeurs, toutes bavardaient de lout comme des hommes. Est-ce raisonnable, je vous le demande ? Est-ce que des femmes sérieuses, une fois mariées, doivent penser à autre chose qu'aux soins de l’intérieur ? C’est ce que j'ai essayé de faire comprendre à mon mari qui élail peiné de me voir abandonner la musique. La musique, c'est bon quand on est petite

VERSION DU MARI

la femme d’un artiste! Mais non! Elle ne comprenait pas. J’avais beau lui lire les grands poètes, m'adresser aux plus forts, aux plus tendres, les rimes d’or des poèmes d’amour tombaient devant elle avec l’ennui et la froideur d’une averse. Une fois, je me souviens, nous lisions la Nuit d'octobre; elle m’interrompit pour me demander quelque chose de plus sérieux. J’essayai alors de lui expliquer qu’il ny a rien de plus sérieux au monde que la poésie, qui est l’essence même de la vie et flotte au-dessus d’elle comme une lumière vibrante où les mots, les pensées s'élèvent et se transfigurent. Oh! le sourire dédaigneux de sa jolie bouche et la condescendance du regard !.… On eût dit que c'était un enfant ou un fou qui lui parlait.

Ce que j'ai dépensé ainsi de forces, d’éloquence inutile! Rien n’y pouvait. Je me ‘butais perpétuellement à ce qu’elle appelait le bon sens, la raison, cette excuse éternelle des cœurs secs et des esprits étroits. Et ce n’est pas seulement la poésie qui l’ennuyait. Avant notre mariage, je l’avais crue musicienne. Elle paraissait comprendre les morceaux qu’elle jouait, soulignés par son professeur. À peine mariée, elle a fermé son piano, renoncé à la musique... Savéz-vous rien de plus triste que cet abandon par la jeune femme de tout ce

VERSION. DE LA FEMME

fille et qu'on w’a rien de mieux à faire. Maïs, franchement, je me serais trouvée ridicule à me mettre tous les jours devant un piano.

Oh! je le sais bien. Son grand grief contre moi, c'est que j'aie voulu l’arracher à cet étrange milieu si dangereux pour lui. « Vous avez éloigné tous mes amis, » me reproche-t-il souvent. Oui, je l’ai fait, et je ne m'en repens pas. Ces gens-là auraient fini par me le rendre fou. Quelquefois, en les quittant, il passait la nuit à rimailler, à se promener de long en large en parlant haut.

Comme s’il n’était pas déjà assez bizarre, assez original par lui-même, sans qu’on vint encore l'exciter! En ai-je supporté des caprices, des lubies ! Tout à coup, le matin, il arrivait dans ma chambre : « Vite, ton chapeau. Nous allons à la campagne. » Il faliait tout laisser là, la couture, le ménage, prendre des voitures, des chemins de fer, dépenser un argent ! Et moi qui ne songeais qu’à économiser. Car enfin, ce n’est pas avec quinze mille francs de rente qu'on est riche à Paris et qu’on fait un avoir à ses enfants. Dans le commencement, il riait de mes observations, tdchait de me faire rire; puis, quand il a vu ma ferme intention de rester sérieuse, il m'en a voulu de ma simplicilé, de mes goûts d'intérieur. Est-ce ma faute, à moi, si je déteste le théätre, les concerts, toutes ces soirées artistiques où il voulait m'entraîner et où il re-

UN MALENTENDU $s9

VERSION DU MARI

qui plaisait dans la jeune fille? La réplique donnée, le rôle fini, l’ingénue quitte son costume, Tout cela n’était qu’en vue du mariage, une surface de petits talents, de jolis sourires et de passagère élégance. Chez elle, le changement a été instantané. J'avais d’abord espéré que le goût que je ne pouvais pas lui donner, l'intelligence de l’art, des belles choses, lui viendraient malgré elle dans cet admirable Paris où les veux, l’esprit s’affinent sans s’en douter. Mais que faire d’une femme qui ne sait pas ouvrir un livre, regarder un tableau, que tout ennuie, qui ne veut rien voir? Je compris qu’il fallait me résigner à n’avoir près de moi qu’une ménagère active et économe, oh!

très économe. La femme selon Prudhon, rien de plus. J'en aurais pris mon parti; tant d’artistes sont dans mon cas! Mais ce rôle modeste ne lui suffisait pas.

Peu à peu, sournoisement, silencieusement, elle est arrivée à éloigner tous mes amis. Devant elle, nous ne nous gênions pas. Nous parlions comme par le passé; et de nos exagérations artistiques, de ces axiomes fous, de ces paradoxes où l’idée se travestit pour mieux sourire, elle ne comprenait ni la fantaisie ni l'ironie. Tout cela ne faisait que lirriter et la confondre. Assise dans un petit coin du salon, elle écoutait sans rien dire, se promettant bien d'éliminer un à un tous ceux qui la choquaient

VERSION DELTA FEMME

trouvait ses connaissances d'autrefois, un tas d’écer-velés, de bohèmes, de dissipateurs ?

Un moment, j'avais cru qu’il deviendrait plus raisonnable. J'étais parvenue à le sortir de son vilain monde, à nous faire un entourage de gens sensés, bien posés, à lui créer des relations utiles… Eh bien! non. Monsieur s'ennuyait. Il s'ennuyait du matin au soir. À nos petites soirées, où j'installais un whist, un thé, tout ce qu’il fallait, il apportait une figure, une humeur ! Quand nous étions seuls, la même chose. Pourtant j'étais pleine d’attentions. Je lui disais : « Lis-moi un peu ce que tu fais. » Il me récitait des vers, des tirades. Je n’y combrenais rien, mais j'avais l'air de m'y intéresser, et, par-ci par-là, je faisais au hasard une petite remarque qui, du reste, avait le don de l’agacer toujours. En un an, en travaillant jour et nuit, il n’a pu faire de toutes ses rimes qu’un seul livre qui ne s’est pas vendu du tout. Je lui ai dit : « Ahl... tu vois bien... » par raison, pour l’amener à quelque chose de mieux compris, de plus productif. Il a eu une colère épouvantable, et depuis, une tristesse perpétuelle qui me rendait très malheureuse. Mes amies me conseillaient de leur mieux : « Voyez-vous, ma chère, c’est l'ennui, la mauvaise humeur d'un homme inoccupé... S'il travaillait un peu plus, il ne serait pas aussi sombre. »

Alors je me suis mise en quête, el tout le monde autour de moi pour lui chercher une place. J'ai

VERSION DU MARI

si fort. Malgré le bon accueil apparent, on sentait déjà chez moi ce petit courant d’air froid qui vous avertit que la porte est entr’ouverte et qu’il sera bientôt temps de s’en aller.

Mes amis partis, elle les a remplacés par les siens. Je me suis vu envahir par un monde inepte, étranger à l’art, ennuyeux et méprisant profondément la poésie, parce que « ça ne rapporte pas ». Exprès, on citait très haut devant moi les noms des faiseurs à la mode, des fabricants de pièces et de romans à la douzaine : « Un tel gagne beaucoup d’argent!... »

Gagner de l'argent! tout est là pour ces monstres, et j'avais la douleur de voir ma femme penser avec eux. Dans ce milieu sinistre, toutes ses habitudes provinciales, ses vues mesquines et bornées s'étaient rétrécies encore en une incroyable avarice.

Quinze mille francs de rente! II me semblait pourtant qu'avec cela on pouvait vivre sans souci du lendemain. Eh bien! non. Je l’entendais toujours se plaindre, parler d'économies, de réformes, de placements avantageux. À mesure qu’elle m'envahissait de ces détails bêtes, je sentais s’en aller de moi le goût et le désir du travail. Parfois, elle venait près de ma table, feuilletait dédaigneusement les vers commencès. — « Que ça! » disait-elle, en comptant les heures perdues sur ces insignifiantes petites lignes. Ah! si javais voulu l'écouter, ce beau

VERSION DE LA FEMME

remué ciel et terre, j'ai fait je ne sais combien de visites à des femmes de secrétaires généraux, de chefs de division, je suis allée jusqu'au cabinet du ministre, tout cela sans l’avertir. C'était une surprise que je lui réservais. Je me disais : « Nous verrons bien s’il sera content cette fois. » Enfin, le jour où j'ai reçu sa nomination, une belle enveloppe à cinq cachets, je suis allée la porter sur sa table, folle de joie. C'était l'avenir assuré, l’aisance, le calme du travail, le contentement de soi. Savez-vous ce qu’il m'a dit? Il m'a dit « qu’il ne me pardonnerait jamais ». Après quoi, il a déchiré la lettre du ministre en mille morceaux, et il s’est sauvé en battant les portes. Oh! ces artistes, ces pauvres lêtes détraquées qui prennent la vie à rebours! Que devenir avec un homme pareil?

J'aurais voulu lui parler, le raisonner. Mais non. On me l'avait bien dit : « C’est un fou. » À quoi bon lui parler, d’ailleurs? Nous n'avons pas la même langue. Il ne me comprendrait pas, pas plus que je ne le comprends... Et maintenant nous sommes la tous les deux à nous regarder. Je sens de la haine dans ses yeux, et pourtant j'ai de l’af- Jection pour lui... C’est bien pénible.

GS

VERSION DU MARI

nom de poète, que j'ai mis tant d'années à me faire, traînerait maintenant dans la boue noire des productions à outrance... Et quand je pense qu’à cette même femme j'avais livré d’abord tout mon cœur, tous mes rêves ; quand je pense que ce dédain qu’elle me témoigne, parce que je ne gagne pas d'argent, date des premiers moments du mariage. Vraiment j’en ai honte pour moi et pour elle.

Je ne gagne pas d'argent! Cela explique tout, le reproche de son regard, son admiration pour les banalités productives, jusqu’à cette démarche qu'elle a faite dernièrement pour m’obtenir je ne sais quelle place dans un bureau du ministère.

Par exemple, j'ai résisté. Il ne me reste plus que cela, une volonté inerte, faite à tous les assauts, à toutes les persuasions. Elle peut parler pendant des heures, me glacer de son plus froid sourire, ma pensée lui échappe toujours. Et nous en sommes là!... Mariés, condamnés à vivre ensemble, des lieues entières nous séparent, et nous sommes trop las, trop découragés pour-.tenter un pas l’un vers l’autre. En voilà pour la vie. C’est horrible!

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L'ESANO'ME SD EREECIRT

CABINET D'ECMSAPR ENTIER

Avocat consultant

Madame Nina de B..., chez sa tante, à Moulins.

Madame, conformément aux désirs de Mne votre tante, je me suis occupé de l'affaire en question. J’ai pris les faits l’un après l’autre et soumis tous vos griefs à l’investigation la plus scrupuleuse. Eh bien, en mon ‘âme et conscience, je ne trouve pas que la poire soit encore assez müre, ou, pour parler plus net, que vous soyez fondée d’une façôn sérieuse à introduire une demande en séparation. Ne l’oublions pas, en effet, la loi française est une personne très positive, qui n’a ni délicatesse ni instinct des nuances. Elle ne connaît que le fait, le fait sérieux, brutal, et malheureusement c’est ce fait-là qui nous manque. Certes,

j'ai été profondément touché en lisant le récit de cette première année de mariage si pénible pour vous. Vous avez payé bien cher la gloire d’épouser un artiste fameux, un de ces hommes chez qui la renommée, l’adulation développent un monstrueux égoïsme, et qui doivent vivre seuls sous peine de briser la frêle et timide existence qui tente de s'attacher à la leur.

Ah! madame, depuis le commencement de ma carrière, combien ai-je vu de malheureuses épouses dans la triste position où vous vous trouvez! Ces artistes, qui vivent du public et rien que pour lui, n’apportent au foyer que la fatigue de leur gloire ou la tristesse de leurs échecs. Une existence désheurée, sans boussole ni gouvernail, des idées subversives, à l'envers de toute convention sociale, le mépris de la famille et de ses joies, l'excitation cérébrale=cherchée dans! l’abus du-:tabac, des liqueurs fortes, sans parler du reste, voilà ce qui constitue ce terrible élément artistique auquel votre chère tante désire vous soustraire ; mais, je vous le répète, tout en comprenant ses inquiétudes, ses remords même d’avoir consenti à un pareil mariage, je ne vois pas que les choses soient au point pour ce que vous demandez.

J'ai pourtant commencé déjà un projet de mémoire judiciaire où vos principaux griefs se trouvent groupés et mis en lumière assez habilement. Voici les grandes divisions de l'ouvrage :

10 Grossièretés de Monsieur envers la famille de Madame. — Refus de recevoir notre tante de Moulins, qui nous a élevée et qui nous adore. — Surnoms de Tata Bobosse, Fée Carabosse et autres, donnés à cette vénérable demoiselle dont le dos est un peu voûté. — Railleries, épigrammes, dessins au crayon et à la plume sur ladite et son infirmité.

20 Insociabilité. — Refus de voir les amis de Madame, de faire des visites de noces, d'envoyer des cartes, de répondre aux invitations, etc.

3° Dilapidation. — Argent prêté sans reçu à toutes sortes de bohèmes. — Table toujours ouverte, maison transformée en hôtellerie. — Souscriptions continuelles pour des statues, des tombeaux, des œuvres de confrères malheu-

reux. — Fondation d’une revue artistique et littéraire! !!!

4° Grossièretés envers Madame. — Avoir dit

tout haut, en eg: de nous : « Quelle dinde! »

s° See et ERA — Excessive brutalité de Monsieur. — Fureur aux moindres prétextes. — Bris de vaisselle et de meubles. —

Tapagé, scandale, expressions malsonnantes.

Tout cela, comme vous le voyez, chère madame, forme un corps d'accusation assez respectable, mais insuffisant. Il nous manque les voies de fait. Ah! si nous avions seulement une voie de fait, une toute petite voie de fait devant témoins, notre affaire serait superbe.

Mais ce n’est pas maintenant que vous avez mis cinquante lieues entre vous et votre mari que nous pouvons espérer un événement de ce genre. Je dis « espérer » parce que, la situation étant donnée, une brutalité de cet homme eût été ce qui pouvait vous arriver de plus heureux.

Je suis, madame, en attendant vos ordres, votre dévoué et respectueux serviteur.

LETTTERY.

P. S. — Brutalité devant témoins, bien entendu! |

Maître Petitbry, à Paris.

Eh quoi! monsieur, voilà où nous en sommes... Voilà ce que vos lois ont fait de l’ancienne chevalerie française !.. Ainsi, quand il suffit souvent d’un malentendu pour séparer deux cœurs à jamais, il faut à vos tribu- . naux des actes de violence pour motiver cette séparation. N'est-ce pas indigne, injuste, barbare, criant? Penser que, pour recouvrer sa liberté, ma pauvre petite est obligée d’aller tendre son cou au bourreau, de se livrer à toute la fureur du monstre, de lexciter

même... Mais, n'importe, notre parti est pris. Il faut des voies de fait. Eh bien! nous en aurons.. Dès demain, Nina retourne à Paris.

Comment sera-t-elle accueillie? Que va-t-il se passer, là-bas? Je n’ose y songer sans frémir. A cette idée, ma main tremble, mes yeux se mouillent..… Ah! monsieur... Ah! maître Petitbry.. Ah!

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