‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 17 sur 57 · PAPA ENCRE USE · texte numérisé non relu

PAPA ENCRE USE

la femme du garde général, avec qui, depuis quelque temps, elle avait fait sa paix. Je laccompagnais à la gare. Elle revenait le soir même, et souvent, dans les longs jours, nous nous donnions rendez-vous à une station du parcours, au bord de l’eau ou dans les bois.

Elle me racontait sa visite, la bonne mine des enfants, l’air heureux du ménage. Cela me navrait pour elle, privée à jamais d’une vraie famille, et je redoublais de tendresse afin de lui faire oublier cette position fausse, qui devait éprouver cruellement une âme de sa valeur.

Quel temps heureux dé travail et de confiance ! Je ne soupçonnais rien. Tout ce qu’elle disait avait l’air si vrai, si naturel. Je ne lui reprochais qu’une chose. Quelquefois, en me parlant des maisons où elle allait, des familles de ses élèves, il lui venait une abondance de détails supposés, d’intrigues imaginaires qu’elle inventait en dépit de tout. Si calme, elle voyait toujours le roman autour d'elle, et sa : vie se passait en combinaisons dramatiques.

Ces chimères troublaient mon bonheur. Moi qui aurais voulu m'éloigner du reste du monde pour vivre enfermé auprès d’elle, je la trouvais très occupée de choses indifférentes. Mais je pouvais bien pardonner ce travers à une femme jeune et malheureuse, dont la vie avait été jusque-là un roman triste sans dénoûment probable.

Une seule fois, j’eus un soupçon, ou plutôt un pressentiment. Un dimanche soir, elle ne

rentra pas coucher. J'étais au désespoir. Que faire? Aller à Saint-Germain? Je pouvais la compromettre. Pourtant, après une nuit affreuse, j'étais décidé à partir lorsqu'elle arriva toute pâle, toute troublée. Sa sœur était malade; elle avait dû rester pour la soigner. Je crus ce qu’elle me disait, sans me méfier de ce flux de paroles débordant à la moindre ques- ‘tion, noyant toujours l’idée principale sous une foule de détails inutiles, l'heure de l’arrivée, un employé très impoli, un retard du train. Deux ou trois fois dans la même semaine, elle retourna coucher à Saint-Germain ; ensuite, la maladie finie, elle reprit sa vie régulière et tranquille.

Malheureusement, quelque temps après, ce fut son tour de tomber malade. Un jour, elle revint de ses leçons tremblante, mouillée, fiévreuse. Une fluxion de poitrine se déclara, grave tout de suite, et bientôt — me dit le médecin — irrémédiable. J’eus une douleur folle, immense. Puis je ne songeai plus qu’à lui rendre ses dernières heures plus douces.

Cette famille qu’elle aimait tant, dont elle était si glorieuse, je la ramènerais à ce lit de mourante. Sans lui rien dire, j'écrivis d’abord à sa sœur, à Saint-Germain, et moi-même je courus chez son oncle, le grand rabbin. Je ne sais à quelle heure indue j’arrivai. Les grandes catastrophes bouleversent la vie jusqu’au fond, l’agitent dans ses moindres détails... Je crois que ce brave rabbin était en train de dîner. Il

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