‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 16 sur 57 · NI RT É · texte numérisé non relu

NI RT É

dE

pays,’ à l’art, qu’à la famille... Et qui sait si chacune de ces fautes que vous lui reprochez ne nous a pas valu des œuvres sublimes ?... » À la fin, pourtant, lassée de tant de patience, elle eut des révoltes, des indignations, des injustices, si bien qu’au moment où le grand homme mourut, ils étaient prêts à plaider en séparation et à traîner leur beau nom célèbre à la troisième page des journaux à scandale.

Après les agitations de cette union malheureuse, les inquiétudes de la dernière maladie, et le coup subit de la mort qui avait réveillé pour un moment l'affection primitive, les premiers mois de son veuvage firent à la jeune femme l'effet salutaire, reposant, d’une saison de bains. La retraite forcée, le charme tranquille de la douleur apaisée lui donnèrent à trente-cinq ans une seconde jeunesse presque aussi séduisante que la première. D'ailleurs, le noir lui allait bien; puis elle avait la contenance responsable, un peu fière, d’une femme restée seule dans la vie avec tout l'honneur d’un grand nom à porter.-Très soigneuse de la gloire du défunt, cette gloire maudite qui lui avait coûté tant de larmes et qui maintenant grandissait de jour en jour comme une fleur splendide nourrie par la terre noire du tombeau, on la voyait, entourée de ses longs voiles sombres, apparaître chez les directeurs de théâtre, chez les éditeurs, s’occupant de faire reprendre les opéras de son mari, surveillant l’impression des œuvres. posthumes,

des manuscrits inachevés, apportant à tous ces détails une espèce de soin solennel et comme un respect de sanctuaire.

C’est à ce moment que son second mari la rencontra. Il était musicien, lui aussi, à peu près inconnu, auteur de valses, de mélodies et de deux petits opéras dont les partitions, déliciéusement imprimées, ne s'étaient guère plus jouées que vendues. Avec une figure aimable, une belle fortune qu’il tenait d’une famille excessivement bourgeoise, il avait par-dessus tout le respect suprême du génie, la curiosité des hommes célèbres et la naïveté enthousiaste des artistes encore jeunes. Aussi, quand on lui montra la femme du maître, il en eut un éblouissement. C'était comme l’image même de la muse glorieuse qui lui apparaissait. Tout de suite, il fut amoureux, et la veuve commençant déjà à revoir un peu le monde, il se fit présenter chez elle. Là, sa passion s’accrut de l’atmosphère de génie qui flottait encore dans tous les coins du salon. C'était le buste du maître, le piano: où il composait, ses partitions étalées sur tous les meubles, mélodieuses même à regarder, comme si de leurs feuillets entr'ouverts les phrases écrites résonnaient musicalement... Le charme très réel de la veuve, fixée dans ce souvenir austère comme dans un cadre qui lui allait bien, acheva de le rendre éperdu d'amour.

Après avoir hésité longtemps, le brave garçon finit par se déclarer, mais dans des termes

si humbles, si timides... « I] savait combien il était peu de chose pour elle. Il comprenait tout le regret qu’elle pourrait avoir à échanger son nom illustre contre le sien, inconnu et chétif.… » Et mille autres naïvetés de ce genre. Pensez qu’au fond du cœur la dame était très flattée de sa conquête, mais elle joua la comédie du cœur brisé et prit les airs dédaigneux, blasés, de la femme dont la vie est finie sans espoir de recommencement. Elle, qui n'avait jamais été aussi tranquille que depuis la mort de son grand homme, trouva encore des larmes pour le regretter, une ardeur enthousiaste à parler de lui. Cela, bien entendu, ne fit qu’exalter son jeune adorateur, le rendre plus éloquent, plus persuasif.

Bref, ce veuvage sévère se termina par un mariage ; mais la veuve n’abdiqua pas, et resta — quoique mariée — plus veuve de grand homme que jamais, comprenant bien qu’aux yeux du second mari, c'était là son vrai prestige. Comme elle se sentait moins jeune que lui, pour l’empêcher de s’en apercevoir elle Paccabla de son dédain, d’une espèce de pitié vague, d’un regret de mésalliance inexprimé et blessant. Mais lui ne s’en blessait.pas, au contraire. Il était si convaincu de son infériorité et trouvait si naturel que le souvenir d’un pareil homme se fût installé despotiquement dans un cœur! Pour Pentretenir dans cette humilité d’attitude, elle relisait quelquefois avec lui les lettres que le maître lui écrivait quand il lui faisait la cour.

Ce retour au passé la rajeunissait de quinze ans, lui donnait l’assurance de la femme belle, aimée, regardée à travers tous les dithyrambes amoureux, l’exagération charmante de la passion écrite. Si elle avait changé depuis, son jeune mari s’en inquiétait peu, l’adorait sur la foi d’un autre, en tirait je ne sais quelle vanité singulière. Il lui semblait que ces supplications passionnées s’ajoutaient aux siennes, et qu’il héritait de tout un passé d'amour.

Étrange couple! C’est dans le monde qu’ils étaient curieux à voir. Je les apercevais quelquefois au théâtre. Personne n’aurait reconnu la jeune femme craintive, un peu timide, qui accompagnait jadis le swaëstro, perdue dans l'ombre gigantesque qu’il faisait autour de lui. Maintenant, droite au bord de la loge, elle se montrait, attirait tous les regards à l’orgueil du sien. On eût dit qu’elle avait sur la tête l’auréole de son premier mari, dont le nom résonnait autour d’elle comme un hommage ou un reproche. L’autre, assis un peu en arrière, avec la physionomie empressée des sacrifiés de la vie, observait tous ses mouvements, attentif à la servir.

Dans leur intérieur, cette bizarrerie d’allure était encore plus marquée. Je me souviens d’une soirée qu’ils donnèrent, un an après leur mariage. Le mari circulait dans la foule de ses invités, fier et un peu embarrassé de réunir chez lui tant de monde. La femme, dédaigneuse, mélancolique, supérieure, était

ce soir-là veuve de grand homme comme il n’est pas possible de l’être plus. Elle avait une certaine façon de regarder son mari par-dessus l'épaule, de Pappeler « mon pauvre ami », en l’accablant des corvées de réception, d’un air de dire : « Vous n'êtes bon qu’à ça. » Autour d’elle se tenait le cercle des intimes d’autrefois, de ceux qui avaient assisté aux éclatants débuts du maître, à ses luttes, à ses succès. Avec eux elle minaudait, faisait la petite fille. Ils l'avaient connue si jeune! Presque tous l’appelaient « Anaïs » de son petit nom. C'était comme un cénacle, dont le pauvre mari s’approchait respectueusement pour entendre parler de son prédécesseur. On se rappelait les premières glorieuses, ces soirs de batailles presque toutes gagnées, puis les manies du grand homme, ses façons de travailler quand, pour amener l'inspiration, il voulait que sa femme fût à côté de lui, parée, décolletée… « Vous rappelez-vous, Anaïs? » Et Anaïs soupirait, rougissait.…

De ce temps-là, dataient ses belles pièces amoureuses, Savonarole, surtout, la plus passionnée de toutes, avec son grand duo traversé de clairs de lune, de parfums de rose et de trilles de rossignol. Un enthousiaste le joua

au piano, au milieu de l'émotion recueillie. A la dernière note de cet admirable morceau, la dame fondit en larmes. « C’est plus fort que moi, disait-elle. Je n’ai jamais pu lentendre sans pleurer. » Les vieux amis du maître, en-

tourant sa malheureuse veuve de leurs sympathiques condoléances, venaient à tour de rôle, comme aux cérémonies funèbres, lui donner une poignée de main vibrante.

« Allons, allons, Anaïs, du courage. »

Et le plus drôle, c’est que le second mari, debout à côté de sa femme, l’air ému, pénétré, distribuait des poignées de main, lui aussi, et prenait sa part des condoléances.,

« Quel génie! quel génie! » disait-il en s’épongeant les veux. C'était à la fois comique et attendrissant.

T'AMNPENELT EU SE

E n'ai aimé qu'une femme dans ? ma vie, nous disait un jour le

À cinq ans de parfait bonheur, de joies tranquilles et fécondes. Je peux dire que je lui dois ma célébrité d’aujourd’hui, tellement à ses côtés le travail m'était facile, l’inspiration naturelle. Dès que je l’eus rencontrée, il me sembla qu’elle était mienne depuis toujours. Sa beauté, son caractère répondaient à tous mes rêves. Cette femme ne m'a jämais quitté; elle est morte chez moi, dans mes bras, en m'aimant... Eh bien, quand je pense äelle, c’est avec colère. Si je cherche à me la représenter telle que je lai vue pendant cinq ans, dans tout le rayonnement de l’amour, avec sa grande taille pliante, sa pâleur dorée, ses traits de juive d'Orient, réguliers et fins dans la bouffissure du visage, son parler lent,

velouté comme son regard, si je cherche à donner un corps à cette vision délicieuse, c’est pour mieux lui dire : « Je te hais! »

Elle s'appelait Clotilde. Dans la maison amie où nous nous étions rencontrés, on la connaissait sous le nom de Mme Deloche, et on la disait veuve d’un capitaine au long cours. En effet, elle paraissait avoir beaucoup voyagé. En causant, il lui arrivait de dire tout.à coup : « Quand j'étais à Tampico.. » ou bien « Une fois dans la rade de Valparaiso... » A part cela, rien dans son allure, dans son langage, ne sentait la vie nomade, rien ne trahissait le désordre, la précipitation des prompts départs et des brusques arrivées. Elle était Parisienne, s’habillait avec un goût parfait, sans aucun de ces burnous, de ces zarapés excentriques qui font reconnaître les femmes d'officiers et de marins, perpétuellement en tenue de voyage.

Quand je sus que je l’aimais, ma première, ma seule idée fut de la demander en mariage.

Quelqu'un lui parla de moi. Elle répondit simplement qu’elle ne se remarierait jamais. J’évitai dès lors de la revoir; et comme ma pensée était trop atteinte, trop occupée pour me permettre le moindre travail, je résolus de voyager. Je faisais mes préparatifs de départ lorsque, un matin, dans mon appartement même, parmi l'encombrement des meubles ouverts et des mailles éparses, je vis à ma grande stupeur entrer Mme Deloche.

L'AWMEN DEUSE IOI

« Pourquoi partez-vous? me dit-elle doucement. Parce que vous m’aimez! Moi aussi, je vous aime... Seulement (ici sa voix trembla un peu), seulement, je suis mariée. » Et elle me raconta son histoire.

Tout un roman d’amour et d'abandon. Son mari buvait, la frappait. Ils s'étaient séparés au bout de trois ans. Sa famille, dont elle semblait très fière, occupait une haute situation à Paris, mais depuis son mariage on ne voulait plus la recevoir. Elle était nièce du grand rabbin. Sa sœur, veuve d’un officier supérieur, avait épousé en secondes noces le garde général de la forêt de Saint-Germain. Quant à elle, ruinée par son mari, elle avait heureusement gardé d’une éducation première complète et très soignée des talents dont elle se faisait une ressource. Elle donnait des leçons de piano dans des maisons riches, Chaussée d’Antin, faubourg Saint-Honoré, et gagnait largement sa vie.

L'histoire était touchante, mais un peu longue, pleine de ces jolies redites, de ces incidents interminables qui embrouillassent les discours féminins. Aussi mit-elle plusieurs jours à me la raconter. J'avais loué, avenue de l’Impératrice, entre des rues silencieuses et des pelouses tranquilles, une petite maison pour nous deux. J’aurais passé là un an à l’écouter, à la regarder, sans songer au travail. Ce fut elle la première qui me renvoya à mon atelier, et je ne pus pas l'empêcher de reprendre ses

leçons. Cette dignité de sa vie, dont elle avait souci, me touchait beaucoup. J’admirais cette âme fière, tout en me sentant un peu humilié devant sa volonté formelle de ne rien devoir qu’à son travail. Toute la journée nous étions donc séparés, et réunis seulement le soir à la petite maison.

Avec quel bonheur je rentrais chez nous, si impatient lorsqu'elle tardait à venir et si joyeux quand je la trouvais là avant moi! De ses courses dans Paris elle me rapportait des bouquets, des fleurs rares. Souvent je la forçais d'accepter quelque cadeau, maïs elle se disait en riant plus riche que moi, et le fait est que ses leçons devaient produire beaucoup, car elle s’habillait toujours avec une élégance chère, et le noir, dont elle se couvrait par une coquetterie de teint et de beauté, avait des mats de velours, des luisants de satin et de jais, des fouillis de dentelles soyeuses où l’œil étonné: découvrait sous une simplicité apparente des mondes d'élégance féminine dans les mille reflets d’une couleur unique.

Du reste son métier n’avait rien de pénible, disait-elle, Toutes ses élèves, des filles de banquiers, d’agents de change, l’adoraient, la respectaient; et plus d’une fois elle me montra un bracelet, une bague qu’on lui donnait en reconnaissance de ses soins. En dehors du travail, nous ne nous quittions jamais; nous n’allions nulle part. Seulement, le dimanche, elle partait pour Saint-Germain voir sa sœur,

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