D'UN HABIT A PALMES VERTES
E matin-là était le matin d’un beau GP} jour pour le sculpteur Guillardin.
Nommé de la veille membre de l’Institut, il allait inaugurer devant les cinq académies réunies en assemblée solennelle son habit d’académicien, un magnifique habit à palmes vertes, tout luisant du drap neuf ét de la broderie soyeuse couleur d'espérance. Le bienheureux habit, ouvert, prêt à passer, était étalé sur un fauteuil, et Guillardin le regardait avec amour, en achevant de nouer sa cravate blanche.
« Surtout, ne nous pressons pas. J'ai tout le temps... » pensait le bonhomme.
Le fait est que dans sa fièvre d’impatience il s'était habillé deux heures trop tôt; et la belle Mme Guillardin — toujours très longue à sa
LES CONFIDENCES D'UN HABIT se dr
toilette — lui avait déclaré que ce jour-là, spécialement, elle ne serait prête qu’à l’heure juste ; pas une minute avant, vous m’entendez bien!
Infortuné Guillardin ! que faire pour tuer le temps jusque-là ?
« Essayons toujours notre habit, » se dit-il, et doucement, comme s’il maniait du tulle, des dentelles, il souleva la précieuse défroque, et, l’ayant endossée avec des précautions infinies, 1l vint se mettre devant sa glace. Oh! la gracieuse image que la glace lui renvoya! Quel aimable petit académicien tout frais pondu, gras, heureux, souriant, grisonnant, bedonnant, avec des bras trop courts qui avaient dans les manches neuves une dignité roide et automatique! Évidemment satisfait de sa tournure, Guillardin marchait de long en large, saluait comme pour entrer en séance, souriait à ses collègues des beaux-arts, prenait des poses académiques. Mais, si fier de sa personne qu’on soit, on ne peut pas rester deux heures en tenue, debout devant une glace. A la longue, notre académicien se fatigua, et, craignant de chiffonner son habit, prit le parti de le retirer et de le remettre à sa place, bien soigneusement posé sur un fauteuil. Lui-même s’assit en face, à l’autre coin de la cheminée; puis, les jambes allongées, les deux mains croisées sur son gilet de cérémonie, il se mit à songer délicieusement en regardant son habit vert.
Comme le voyageur arrivé enfin au terme de sa route aime à se souvenir des périls, des difficultés du voyage, Guillardin reprenait sa vie année par année depuis le jour où il avait commencé la sculpture à latelier Jouffroy.
Ah! les débuts sont rudes dans ce sacré métier. Il se rappelait les hivers sans feu, les nuits sans sommeil, les courses pour chercher de l’ouvrage, et ces rages sourdes qu'on éprouve à se sentir tout petit, perdu, inconnu, dans l'immense foule qui vous pousse, vous bouscule, vous renverse, vous écrase. Dire pourtant qu’à lui seul, sans protecteurs, sans fortune, il avait su se tirer de là. Rien que par le talent, monsieur! Et la tête renversée, les yeux à demi clos, plongé dans une contemplation béate, le digne homme se répétait tout haut à lui-même : « Rien que par mon talent. Rien que par mon tal... »
Un long éclat de rire, sec et cassé comme un rire de vieux, linterrompit subitement.
Guillardin, un peu saisi, regarda autour de lui dans la chambre. Il était seul, bien seul, en tête-à-tête avec son habit vert, cette ombre d’académicien solennellement étalée en face de lui, de l’autre côté du feu. Et, cependant, le rire insolent continuait toujours. Alors, en regardant mieux, le sculpteur crut s’apercevoir que son habit n’était plus à la place où il l'avait mis, mais véritablement assis dans le fauteuil, les basques relevées, les deux manches accoudées sur les bras du meuble, le plastron
gonflé avec une apparence de vie. Chose incroyable! c'était lui qui riait. Oui, c'était de ce singulier habit vert que venaient ces rires fous qui l’agitaient, le secouaient, le tordaient, le renversaient, faisaient frétiller ses basques, et par moments ramenaient ses deux manches vers les côtés, comme pour arrêter cet excès de gaieté surnaturelle et ‘inextinguible. En même temps, on entendait une.petite voix futée et malicieuse-qui disait, entre deux hoquets : « Mon Dieu! mon Dieu, que ça fait malidemnre lt. Que’ça faits mal. de: rire comme ça!
— Qui diable est donc là, à la fin des fins? » demanda le pauvre académicien en ouvrant de gros yeux.
La voix reprit, encore plus futée et malicieuse : « Mais c’est moi, monsieur Guillardin, c’est moi, votre habit à palmes, qui vous attends pour aller à la séance. Je vous demande pardon d’avoir interrompu si intempestivement vos songeries ; mais, vraiment, c'était si drôle de vous entendre parler de votre talent! Je n’ai pas pu me retenir. Voyons, est-ce que c’est sérieux? Pensez-vous en conscience que votre talent a suffi pour vous mener aussi vite, aussi loin, aussi haut dans la vie, vous donner tout ce que vous avez : honneurs, position, renommée, fortune ?.. Croyezvous cela possible, Guillardin?.. Descendez en vous-même, mon ami, avant de me répondre. Descendez encore, encore, là! Main-
tenant, répondez-moi. Vous voyez bien que vous n'OSez pas.
— Pourtant, bégaya Guillardin avec une hésitation comique, j'ai... j'ai beaucoup travaillé.
— Oui, beaucoup, énormément. Vous êtes un piocheur, un manœuvre, un grand abatteur de besogne. Vous comptez vos journées à l'heure, comme un cocher de fiacre. Mais le rayon, mon cher; l’abeille. d’or qui traverse le cerveau du véritable artiste en y mettant léclair et le bourdonnement de ses ailes, quand vous a-t-elle rendu visite? Pas une fois, vous le savez bien. Elle vous a toujours fait peur, la divine petite abeille, Et cependant, c’est elle qui donne le vrai talent. Ah! jen connais qui travaillent aussi, mais autrement que vous, avec tout le trouble, toute la fièvre des chercheurs, et qui n’arriveront jamais où vous êtes. Tenez! convenons d’une chose, pendant que nous sommes seuls. Votre talent, à vous, ç’a été d’épouser une jolie femme.
— Monsieur! » fit Guillardin, en devenant tout rouge.
La voix reprit sans s’émouvoir :
« À la bonne heure! Voilà une indignation qui me fait plaisir. Elle me prouve ce que tout le monde sait, du reste : vous êtes certainement plus bête que coquin... Là, là, vous n'avez pas besoin de me faire ces yeux furibonds. D'abord, si vous me touchez, si j'ai seulement un faux pli ou un accroc, impos-
sible d’aller à la séance; et Mme Guillardin ne serait pas contente. Car enfin, c’est à elle que revient toute la gloire de cette belle journée. C’est elle que les cinq académies vont recevoir tout à l'heure, et je vous réponds que si j'arrivais à l’Institut passé sur sa jolie taille, toujours élégante et droite malgré l’âge, j’aurais un autre succès qu'avec vous... Que diable! monsieur Guillardin, il faut se rendre compte des choses! Vous lui devez tout à cette femme-là ; tout, votre hôtel, vos quarante mille francs de rente, vos croix, vos lauriers, vos médailles... »
Et d’un geste de manchot, l’habit vert, avec sa manche brodée, montrait au malheureux sculpteur les cadres glorieux accrochés au mur de son alcôve. Puis, comme s’il eût voulu, pour mieux torturer sa victime, prendre tous les aspects, toutes les attitudes, cet habit cruel se rapprocha de la cheminée, et se penchant en avant sur son fauteuil d'in petit air vieillot et confidentiel, il parla familièrement sur le ton d’une camaraderie déjà ancienne :
« Voyons, mon vieux, ça paraît te faire de la peine, ce que je te dis là. Il faut pourtant bien que tu saches ce que tout le monde sait. Et qui te l’apprendra, si ce n’est pas ton habit? Tiens! raisonnons un peu. Qu'est-ce que tu avais en te mariant? Rien. Qu'est-ce que ta femme t’a apporté ? Zéro. Alors comment t’expliques-tu ta fortune actuelle? Tu vas me dire encore que tu as beaucoup travaillé. Mais,
malheureux, en travaillant jour et nuit, avec les faveurs, les commandes du gouvernement, qui ne t’ont certes pas manqué depuis ton mariage, tu n’as jamais gagné plus de quinze mille francs par an. Crois-tu que cela suffisait dans une maison comme la vôtre? Songe que la belle Mme Guillardin à toujours été citée comme une élégante, lancée dans tous les mondes où l’on dépense... Parbleul! je sais bien que, claquemuré du matin au soir dans ton atelier, tu n’as jamais réfléchi à ces choses-là. Tu te contentais de dire à tes amis : « J’ai une « femme étonnante pour s'entendre aux af- « faires. Avec ce que je gagne et le train que « nous menons, elle s'arrange encore pour « nous faire des économies. » C’est toi qui étais étonnant, pauvre homme. La vérité, c'est que tu avais épousé un de ces jolis monstres comme il s’en trouve dans Paris, une femme ambitieuse et galante, sérieuse pour ton compte et légère pour le sien, sachant mener du même train vos affaires et son plaisir. La vie de ces femmes-là, mon cher, ressemble à un carnet de bal où l’on alignerait des chiffres à côté des noms des danseurs. La tienne s’est fait ce raisonnement : « Mon mari « n’a pas de talent, pas de fortune, pas grande « tournure non plus; mais c’est un excellent « homme, complaisant, crédule, aussi peu gè- « nant que possible. Qu'il me laisse m’amuser « tranquille, je me charge, moi, de lui donner « tout ce qui lui manque. » Et à partir de ce
jour-là, l'argent, les commandes, les croix de tous les pays ont commencé à pleuvoir dans ton atelier avec leur joli son métallique, leurs cordons de toutes les couleurs. Regarde ma brochette... Puis, un matin, la fantaisie est venue à madame — fantaisie de beauté mûre .— d’être la femme d’un académicien, et c’est sa main finement gantée qui t’a ouvert une à une toutes les es du sanctuaire... Dam!
mon vieux, ce qu'il t'en a coûté pour porter les palmes vertes, tes collègues seuls pourraient te le dire.
— Tu mens, tu mens! cria Guillardin, étranglé par l’indignation.
— Eh! non, mon vieux, je ne mens pas.
Tu n’as qu'à regarder autour de toi tout à l’heure en entrant en séance. Tu verras de la malice au fond de tous les yeux, des sourires au coin de toutes les lèvres, pendant qu’on chuchotera sur ton passage : « Voilà le mari de « la belle Mme Guillardin. » Car tu ne seras jamais que cela dans la vie, mon cher, le mari d’une jolie femme... »
Pour le coup, Guillardin n’y tient plus.
Blême de rage, il s’élance, va saisir pour le jeter au feu, après lui avoir arraché sa jolie guirlande verte, cet habit insolent et radoteur ; mais voilà qu’une porte s’ouvre et qu’une voix bien connue, nuancée de dédain et de douce condescendance, vient l’éveiller à propos de son horrible rêve :
« Ah! c’est bien vous, par exemple!
s'endormir au coin du feu, un jour pareil!... »
Mne Guillardin est devant lui, grande, belle encore, quoiqu'un peu trop imposante avec son teint rose presque naturel sous ses cheveux poudrés et l’éclair exagéré de ses yeux peints. D’un geste de maîtresse femme, elle prend l’habit à palmes vertes et, lestement, avec un petit sourire, elle aide son mari à l’endosser, pendant que le pauvre homme, encore tout trempé de la sueur de son cauchemar, respire d’un air soulagé et pense en luimême : « Quel bonheur! C'était un rêve... »
A l’Ermitage, ce 3 septembre.
yL y a eu hier six semaines que je ) me suis cassé la jambe. C'était juste le jour de la déclaration de
z ) la guerre. Pendant que M. de Gramont silent au Sénat tant de bruit et d’enthousiasme, moi, en revenant de pêcher à l’épervier, je trébuchais au bord de la Seine contre un poteau caché par l'herbe, et j'étais rapporté à mon ermitage de la forêt de Sénart dans un: chariot de bücheron..
Ce matin, je suis sorti pour la première fois, après cinquante jours de fièvre, de souffrances encore accrues par les nouvelles de la guerre. J'ai eu des cauchemars faits de batailles lointaines; et les sinistres dépèches de Forbach, de Reiïschoffen restent pour moi confondues avec mes douleurs de blessé, la chaleur du bandage en plâtre, cette immobilité dans Pagitation qui est le plus cruel des supplices. Enfin, c’est fini! Après n'avoir si longtemps regardé que la cime des arbres et ces grandes nappes de ciel bleu où ne passent que des ailes, je me suis senti tout heureux de poser mes pieds à terre et de descendre mon escalier en hésitant. Mais quelle faiblesse! La tête me tournait. Ma jambe, tant de jours immobile, avait oublié l'équilibre, le mouvement. Il me semblait qu’elle ne faisait plus partie de moi-même, que je n'étais plus maître de la diriger. Pourtant, à petits pas, avec cette méfiance extrême qui double linfirmité, j'ai pu aller jusqu’à la bassccour et pousser sa petite porte à claire-voie, enfouie sous les hautes herbes. Cela m'a fait plaisir d’entrer là! En mon absence, la femme du garde, mon voisin, a bien soigné tout ce petit monde qui me regarde avec des yeux étonnés, brillants et familiers, Les lapins, les uns sur les autres, sont venus au bord de leur cage, les oreilles dressées et remuantes. Les poules ont continué dans l’herbe leurs éternels coups de bec, secs comme de petites pioches.
Plus démonstratif, le coq a ouvert’ses ailes
toutes grandes avec un cocorico retentissant.
Ensuite je suis venu m’asseoir sur le vieux banc de pierre, verdi, usé, qui, avec la muraille pleine de brèches et deux ou trois pommiers rongés de mousse, date du temps où ma maison, les clos qui l’entourent, faisaient partie d’un ancien couvent bâti au milieu de la forêt. Jamais mon jardin ne m'avait paru si beau. Les espaliers, un peu défeuillés, étaient lourds de pêches mûres et de grappes dorées.
Les groseilliers s’étalaient en touffes claires, semées de quelques points rouges, et dans ce soleil d'automne, qui fait mürir toutes les baies, éclater les gousses, tomber les graines, les moineaux se poursuivaient avec des vols inégaux, des cris jeunes où l’on reconnaissait bien, à travers la bande, la recrue des nouvelles couvées. De temps en temps, le vol lourd d’un faisan passait par-dessus le mur en ruines et s’abattait sur un champ de sarrasin. En haut d’un gros arbre, un écureuil jouait, cassait des noix. La chaleur douce, où tout se meut tranquillement, donnait à ce petit coin . rustique un calme extraordinaire. J'avais oublié les Prussiens, l’invasion. Tout à coup, le garde et sa femme sont entrés. C'était si étonnant de voir le père Guillard à l’'Ermitage dans la journée, lui, éternel coureur du bois, j'ai compris qu’il y avait du nouveau.
« Lisez ça, monsieur Robert... » m'a dit le bonhomme.
Et, tirant de sa grosse veste de velours un
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numéro du National, froissé, gauchement plié par des mains peu habituées à manier des journaux, il me l’a tendu d’un air consterné. A la première page, un cadre noir et ces mots sinistres : « L'armée française a capitulé. » Je n’en ai pas lu davantage.
… Ébloui, les yeux fermés, j'ai revu pendant cinq minutes cette petite ligne entourée de bluettes, de rayonnements, comme si je venais de la lire sur un mur blanc, plein de soleil. Ainsi donc, plus d’espoir. La dernière ligne est rompue. C’est l'invasion, la grande... Le garde croit que, dans huit jours, les Prussiens seront chez nous :
« Ah! mon pauvre monsieur, il faut voir cette débâcle sur les routes. D'ici Paris, c’est un encombrement de troupeaux, de voitures.
Tout le monde fuit, déménage. A Champrosay, il ne reste plus personne. Il n’y a que le fermier Goudeloup qui n'ait pas voulu s’en aller. Il a renvoyé sa femme, ses enfants, chargé ses deux fusils, et il attend.
— Et vous, père Guillard, qu'est-ce que vous comptez faire ?
— Moi, monsieur, je ferai comme Goudeloup. Nos chefs ont oublié de nous donner des ordres. J’en profiterai pour rester à mon poste, et garder ma forêt jusqu’au dernier moment.
Quand les Prussiens arriveront, nous nous barricaderons dans.l’Ermitage; car je pense bien que vous n’allez pas vous en aller, vous, avec votre jambe malade. Et puis, si on nous
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attaque, eh bien! nous nous défendrons. Vous, vous tirerez par les croisées; moi, je garderai la porte Pacôme, et la mère CT chargera les fusils... Pas vrai, la mère?... »
Brave homme! J'avais chaud au cœur en lPentendant parler. Malgré ses soixante ans, l’Indien, comme on l’appelle dans le pays, fait encore un beau soldat, avec sa haute taille, ses larges épaules, ses yeux brillants, pleins de ruse et de vie. Je pensais, en le regardant, qu’il y aurait eu vraiment de quoi s'occuper en compagnie d’un gars pareil. On aurait pu s’embusquer à la lisière de cette forêt qu’il connaît si bien, démolir quelques Prussiens au passage. Maïs alors le sentiment de ma faiblesse, de mon inutilité, m'est revenu, et m'a navré.
Quand le garde et sa femme m'ont eu quitté, je suis resté tout seul, assis sur mon banc, à réfléchir. Étrange détresse que la mienne! Sentir en soi ce besoin d’agitation, de dépense vitale, que donne l’approche du danger, et ne pas pouvoir faire seulement dix pas dans ce petit jardin. Combien de temps resterai-je ainsi? Le médecin dit que j'en ai encore au moins pour deux mois. Deux mois! Ah! misère.. Le vent fraîchissait, ma jambe me faisait mal. Je suis rentré et j'ai diné tristement. Après diner, le garde est venu, — comme tous . les soirs depuis mon accident, — fumer sa pipe avec moi. Il est plus que jamais décidé à rester à l’Ermitage. Pendant qu’il me faisait
tout haut ses plans, ses projets de défense, j’entendais de loin, par la fenêtre ouverte, les bruits ordinaires du crépuscule, des roues criant aux ornières, des trains en marche, des bruissements de feuilles aux fourrés du bois; et par moments, une autre rumeur faite de toutes celles-là, confondues et augmentées, me semblait monter du sol, suivre le cours de la rivière, les petites collines de lhorizon, grandissant, grandissant toujours. C'était comme le pas multiple d’une armée en route, qui se hâte au jour tombant, cherchant l’étape, pendant que le premier rayon de lune allume les canons des fusils et la pointe dorée des casques.
Soudain, une détonation sourde, au ras de terre, nous a fait tressaillir. La mère Guillard, qui enlevait mon petit couvert, a senti trembler dans ses mains la pile d’assiettes qu’elle emportait.
« C’est le pont de Corbeil qui saute! »
a dit le garde.
Et ce gentil pays, où je suis allé tant de fois déjeuner les jours de chasse, m'a semblé reculé de vingt lieues... Nous nous sommes regardés un moment, tous les trois, sans parler. A la fin, le père Guillard s’est levé; il a pris son fusil, sa lanterne, et tout bas, les dents serrées :
« Je vais fermer la porte Pacôme, » m’a-t-il dit avec un geste héroïque.
Fermer la porte Pacôme! cela n’a l'air de rien; pourtant, je crois que le bonhomme aura
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du mal. Depuis près de cent ans que la vieille porte du cloître est entr’ouverte, la forêt en a profité pour se glisser dans l’entre-bâillement, et faire grimper ses ronces indiscrètes à toutes les fentes des ais désunis... Si nous avons un siège à subir, je ne compte pas beaucoup sur cette porte-là !.…
s septembre...
… J'avais cherché cela longtemps, un coin solitaire, pas trop loin de Paris, et où cependant le Parisien ne vienne pas trop souvent.
Un jour, en traversant la forêt de Sénart, jai découvert l’Ermitage, et, depuis dix ans, j'y passe tous mes étés. C’est un ancien couvent de Cordeliers, brûlé en 93. Les quatre grands murs sont restés debout, rouillés, avec, de place en place, des éboulements qui font dans la verdure des amas de pierres rouges, vite recouverts par une végétation riche, envahissante ; des coquelicots, des avoines, des plantes raides, aux feuilles régulières et pointues, s'écartant entre les pierres comme des appliques de métal. Un portail s’ouvre sur la route ; l’autre, la fameuse porte Pacôme, donne sur des fourrés du bois, des petits sentiers à peine tracés, pleins de baume, de menthe sauvage, où, les matins de brume, il m'a semblé souvent voir disparaître le capuchon d’un vieux moine cherchant des simples. De loin en loin, le long du mur, de petites poternes
basses, condamnées depuis des siècles, laïssent passer, dans l’assombrissement des futaies, de grands filets lumineux, comme si le cloître enfermait tout le soleil du bois.
A l'intérieur, ce sont des terrains vagues, aux herbes brûlées, des petits jardins de paysans, des vergers séparés de treillages, et deux ou trois maisons bâties en cette même pierre rouge, qu'on trouve dans les carrières de la forêt. Le garde habite une de ces maisons, l’autre est toujours à louer; la mienne, une espèce de tourelle irrégulière et bizarre, se distingue surtout par une vigne vierge qui la. couvre complètement. J’en ai coupé juste ce qu’il fallait pour pouvoir ouvrir mes fenêtres. Laissant à la cuisine ses grandes poutres vermoulues, au seuil sa marche usée, je me:suis contenté d’exhausser un grenier à foin placé sous le toit, d’y mettre un vitrage à la place des murs, et cela m'a fait un atelier splendide, où je n’ai pour voisins que les nids de ramiers et de pies, balancés à la cime des arbres. Quand je suis là, la forêt m’entoure de solitude comme une mer, avec la houle du feuillage, des flux et des reflux de brises, le murmure d’un temps calme. En été, l'après-midi, à l’heure de la chaleur endormie et silencieuse, un bourdon passe régulièrement, se heurte à ma vitre entr’ouverte dont la clarté lattire, puis, comme une balle qui rebondit, il part en secouant la poussière dorée de ses grosses ailes et va se perdre dans les buissons de troëne
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aux parfums de miel. Ce bourdon est mon horloge. Quand il passe, je me dis : « Ah!
voilà deux heures... » Et je suis bien...
En somme, un coin merveilleux pour travailler, et où j'ai fait mes meilleurs tableaux. Aussi, comme je laime, ce vieil Ermitage!
Depuis dix ans, je lembellis de mon mieux.
J'y ai porté ce que j'appelle mes richesses : mes livres, mes cartons, mes collections d’eauxfortes, d'anciennes armes... Et maintenant, il faudrait quitter tout cela, abandonner mon home à ces bandits? Pourquoi faire? Pour aller m'enfermer dans Paris? Mais, puisque je ne peux pas marcher, à quoi leur serais-je bon, là-bas? Ils en ont déjà trop de bouches inuvies
Eh bien! non. Décidément, cet homme a raison. Il ne faut pas nous en aller d'ici... Pro aris et focis !.….
Je n’ai pu défendre ma patrie, c’est bien le moins que je défende mon foyer.
6 septembre.
Ce matin, le garde entre dans ma chambre.
Il était en grand costume, comme au 15 août : tunique verte, casquette, baudrier, couteau de chasse, et une figure de circonstance, aussi solennelle que sa tenue.
« Mauvaise nouvelle, m'a-t-il dit en se plantant devant mon lit... On rappelle à Paris tous les gardes-forestiers pour les incorporer
dans la douane... Nous partons tout à l’heure. »
Il avait l'air ému en me parlant ainsi, ce brave père Guillard. Moi-même, j'étais troublé par lannonce subite de ce départ. Je me suis habillé à la hâte, et nous sommes descendus.
Le garde général était en bas, sur la route, avec une vingtaine de forestiers et de cantonniers, tout le personnel du bois; puis des femmes, des enfants, des chiens d’arrêt, et deux grosses charrettes chargées de meubles, de cages à lapins, de poulets attachés par les pattes. La mère Guillard allait et venait dans sa maison ouverte, cherchant ce qu’elle devait laisser ou emporter, car les voitures étaient pleines et les premiers embarqués avaient pris toute la place. Il fallait voir les perplexités de la pauvre ménagère, courant d’un meuble à l’autre, trainant une grosse commode jusqu’à la porte, et laissant là, oubliant les choses les plus utiles pour s’encombrer d’objets sans valeur, mais qui étaient des souvenirs pour elle : la vieille pendule avec son globe, des portraits incroyables, une trompe de chasse, une quenouille, et tout cela plein de poussière, cette bonne poussière des reliques de famille, dont chaque grain parle de jeunesse et de beaux jours passés. |
« J'espère bien que vous n’allez pas rester ici, monsieur Robert, m'a crié la bonne femme en traversant l’enclos.. On vous mettra sur une charrette. »
Et, pour achever de me convaincre :
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« D'abord, si vous restez, qui vous fera votre cuisine? »
Au fond, ces braves gens étaient un peu honteux de m’abandonner. Ce départ, quoique involontaire, leur semblait une trahison. J'ai essayé de les rassurer sur mon compte, en me rassurant, moi aussi, par la même occasion.
Après tout, qui sait? Les Prussiens ne viendront peut-être pas jusque-là. D'ailleurs, l'Ermitage, perdu dans la forêt, n’était pas sur le passage des troupes. Il n’y avait donc pas le moindre danger. Quelques jours de solitude, mais cela ne m'effrayait pas.
Me voyant si bien décidé, le garde m’a serré la main.
« Bonne chance, monsieur Robert... La femme va vous laisser notre clef. Vous trouverez du vin et des pommes de terre à la cave. Prenez ce que vous voudrez. Nous compterons au retour... Et maintenant, la mère, en route ! les camarades s’impatientent.. Surtout, tu sais ce que je tai dit, tâche de ne pas pleurer. »
Elle en avait pourtant bien envie. En donnant le dernier tour de clef, sa main tremblait. Elle serrait les lèvres. À ce moment, un « hi! han ! » formidable a fait retentir l’Ermitage. Le garde et sa femme se sont regardés, consternés :
« C’est Colaquet... Qu'est-ce qu'on va en faire? »
Ce malheureux Colaquet, qu'ils avaient ou-
blié dans le trouble du départ, était leur âne, un joli petit âne gris, à l’œil ouvert et naïf. Piqué au museau, quelques jours auparavant, par une vipère, on l’avait mis au vert dans un petit champ de regain; et maintenant, il était là à regarder partir ses maîtres, appuyant contre la haie sa tête enflée qui le faisait ressembler à une bête de l’Apocalypse. Comment l’emmener? Il serait mort pendant la route, et pourtant le vétérinaire avait bien promis de le sauver. Le sort de ce pauvre animal, un peu semblable au mien, m'a touché.
J'ai promis de veiller sur Colaquet, de le rentrer tous les soirs à lécurie. Alors les bonnes gens m'ont dit merci, et l’on s’est séparé.
Triste départ! Les charrettes, lourdes, surchargées, suivaient lentement le grand chemin de la forêt en faisant crier les cailloux. A côté couraient les enfants, excités par l’imprévu du voyage. Les hommes, à la file, longeaient la lisière du bois, le fusil sur l’épaule, tous d'anciens soldats, aguerris et disciplinés. Derrière eux, s’écartant à peine pour écouter le vol d’une poule faisane ou flairer le passage d’un lapin, les chiens s’en allaient, inquiets, la tête basse. Les animaux domestiques n’aiment pas à être dépaysés, et ceux-là suivaient, à la piste des charrettes, le logis devenu ambulant. La mère Guillard venait la dernière, tenant à la main la grande cage de sa pie, et, de temps en temps, elle se retournait.
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Je les ai regardés, assis sur la borne près du grand portail, jusqu'au moment où tout le convoi a disparu dans ce resserrement des chemins qui s’éloignent. J'ai vu luire le dernier fusil, j'ai entendu grincer le dernier essieu. Puis la poussière des grandes routes les a pris tous dans un tourbillon C’est fini! J'étais seul. Cette idée m’a laissé un malaise inexprimable…
7, 8, 9 septembre.
C’est une existence nouvelle qui ne serait pas sans charme, si elle n’était troublée par une angoisse, une inquiétude, une attente singulière qui suspend la pensée, rend tout travail artistique impossible. Je ne peux me prendre qu’à des occupations bêtes, à ces détails de la vie matérielle dont j'ai toujours eu horreur, et auxquels il faut bien que je me résigne, maintenant que je suis mon propre domestique. Dois-je l’avouer? ces niaiseries ne m'ennuient pas trop. Je comprends les solitaires qui s'amusent à sculpter des racines, à tresser des paniers. Les travaux manuels sont de bons régulateurs pour les existences encombrées de loisir et de liberté. Donc, tous les matins, je commence par faire une visite au poulailler .et, quand je sens la tiédeur d’un œuf sous la paille, je suis heureux. Ensuite, à petits pas, en m'appuyant sur un bâton, je tourne autour du jardin, je cueille les fruits
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mürs, et dans les grandes rames sèches, brûlées de soleil, je récolte les haricots dont les cosses s'ouvrent tout à coup et s’égrènent entre mes doigts. On rirait de me voir assis devant ma porte, taillant le pain de ma soupe ou lavant ma salade à grande eau. J’éprouve à toutes ces choses un bien-être un peu enfantin, mais la convalescence n'est-elle pas elle-même une enfance, un recommencement de vivre?
Pour éviter les montées et les descentes dans l'escalier aux marches cassées, irrégulières, j'ai fait mon lit dans la salle du rez-de-chaussée. Cette pièce-là me sert de salon, de chambre, de cuisine. Par ces temps fort doux, la porte reste grande ouverte tout le jour sur le jardin. J'entends le bruit des poules, toujours occupées et bavardes, les petites pattes sur le sable, la paille remuée. À côté, dans le clos du garde, je vois le pauvre Colaquet étendu, secouant ses mouches, et, avec sa paresse de malade, allongeant sa langue devant lui sur le pré tout violet des mille grappes de la luzerne. Le soir venu, il s'approche péniblement de la clôture qui nous sépare. Moi-même, je me traine jusque-là. Je lave sa plaie, je renouvelle son eau, je lui jette une couverture sur le dos pour là nuit, et il! me ‘rémerciéen#remuant/ses longues oreilles.
Ce qui me coûte, dans l’état de souffrance où je suis encore, c’est d’aller chercher de l’eau à l’ancien puits du couvent, tout au bout de l’enclos. Quand j'arrive, je suis obligé de m’as-
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seoir un moment au bord de la margelle fendue, mangée d’herbes folles. Les ornements en fer forgé, d’une courbe ancienne et élégante, ont l'air, sous la rouille qui les ternit, de tiges grimpantes, dépouillées par lautomne. Cette mélancolie est bien en rapport avec le grand silence de l’Ermitage et cette atmosphère d’abandon qui m’entoure.…. Le seau est lourd. En revenant, je m'arrête deux ou trois fois. Il y a là-bas, au fond, une vieille porte que le vent fait battre. Le bruit de mes pas résonne et me genes.
O solitude!
10 septembre...
… Je venais de déjeuner sur la pelouse. Un excellent déjeuner, ma foi! Des œufs frais, des raisins cueillis à ma belle vigne rouge. J'étais là, sans penser, entouré de lumière, de chaleur, de silence, très occupé à regarder la fumée de ma pipe et mes assiettes peintes, où quelque guêpe s’acharnait aux grappes vides.
Autour de moi, je sentais le même recueillement, le même endormement de toutes choses, dans cette claire journée d'automne, sous un ciel d’un bleu profond et pur, encore plus beau que les ciels d’été souvent voilés et pâlis par des brumes chaudes. Tout à coup, une détonation formidable, très voisine, a ébranlé la maison, secoué les vitres, le feuillage, et fait sortir de partout des vols éperdus, des cris,
des effarements, une galopade!... Cette fois, ce n’était pas le pont de Corbeil, mais le nôtre, notre joli pont de Champrosay, qui venait de sauter. Cela voulait dire : « Les Prussiens sont là! » Aussitôt mon cœur s’est serré, un voile a passé sur le soleil. Puis cette idée m'est venue, que demain, ce soir peut-être, les chemins du bois seraient envahis, tout noirs de ces cancrelats, que j'allais être obligé de me terrer, de ne plus sortir. Et j'ai voulu revoir une fois encore ma chère forêt, dont je suis privé depuis deux mois.
Les allées étaient admirables, élargies, dégagées des grandes herbes de Pété, ouvertes d’en haut par leurs rameaux éclaircis sur une longue ligne lumineuse. Aux ronds-points inondés de soleil, des bruyères roses un peu passées fleurissaient en bouquets, et, dans les fourrés, parmi les troncs noirs, comme une petite forêt sous la grande, les fougères montraient leurs arbres microscopiques, aux feuillages bizarres. Et quel silence! Ordinairement mille bruits vagues nous arrivent du lointain : les trains en marche qui marquent la ligne d’horizon, les pioches des carriers, des essieux de charrettes tournant lentement aux ornières, les coups de sifflet déchirants de la chaîne. Aujourd’hui, rien. Pas même ce murmure perpétuel qui est comme la respiration des forêts endormies, ces soulèvements de feuilles, ces crépitements d’insectes, ces jolis « frrrél » d’éventail déployé que font les oiseaux sous le
R'OBERTORETLMO NT 143
feuillage... Il semblait que la détonation de tout à l’heure eût stupéfñé la nature.
Un peu las, je m'étais assis sous un gros chêne, quand j'ai entendu un froissement de branches. Enfin! Je m'attendais à voir un lièvre ou un chevreuil détaler sur le chemin, mais, le feuillage écarté, un grand diable tout habillé de noir, avec un fusil sur l'épaule, un revolver à la ceinture, et la tête couverte d’un immense chapeau tyrolien, a bondi à dix pas de moi. J’ai eu peur. Je croyais avoir affaire à quelque tirailleur bavaroiïis ou saxon. C'était un franc-tireur parisien. Il y en avait une vingtaine dans la forêt en ce moment, reculant jour par:jour devant les Prussiens, s’embusquant pour surveiller leur marche et démonter de temps en temps un uhlan de l'avant-garde.
Pendant que cet homme me parlait, ses camarades, sortis du fourré, sont venus nous rejoindre. Presque tous d’anciens soldats, ouvriers dans les faubourgs de Paris. Je les ai emmenés à l’Ermitage et leur ai fait vider quelques bouteilles. Ils m'ont appris que la division du prince de Saxe était arrivée à Montereau, juste à une étape d’ici. J'ai su aussi par eux les travaux de défense commencés autour de Paris, l’organisation des troupes ; et de les entendre parler avec cette tranquillité, cette confiance, et surtout l’accent parisien, cela m'a réchauffé le cœur. Ah! les braves gens!
si j'avais pu m'en aller avec eux, me coiffer de leur chapeau ridicule et combattre dans
leurs rangs, sous les murs de la bonne ville. Mais, hélas! rien que pour avoir fait vingt pas dans la forêt, ma jambe est enflée et je souffre. C’est égal! J'étais ému en me séparant d’eux. Voilà les derniers Français que je verrai peutêtre de longtemps.
Ils sont partis au jour tombant, égayés par ma piquette. Je leur ai donné une poule, mais ils m'en ont emporté quatre.
11 septembre.
Rien.
32 septembre...
Rien encore. Pourquoi? Qu'est-ce qui se passe ? Auraient-ils été obligés de reculer ? Cette attente est vraiment insupportable.
13 septembre...
Je n’ai plus de pain que pour deux jours. Je me suis aperçu de cela ce matin en ouvrant le bahut où la mère Guillard mettait la provision de la semaine, six grands pains farineux et dorés, qu’elle retirait pour moi du four chaque dimanche. Comment vais-je faire? Jai bien un four, une huche, mais pas la moindre farine.
Peut-être en trouverai-je à la ferme de Champrosay, si Goudeloup est resté comme il en avait l’intention. Mais le moyen d'aller jus-
que-là, dans l’état de faiblesse où je suis?
Assis devant ma porte sur le banc du jardin, je faisais d’assez tristes réflexions, quand j'ai entendu galoper près de moi, dans le champ du garde. C’était Colaquet, Colaquet si indolent d'ordinaire, qui gambadait autour du clos, levant de petites touffes d’herbes sous ses sabots, et se roulant les quatre fers en l'air, avec un contentement, une joie de vivre! À mon appel, il est venu en deux bonds poser sur le treillage sa tête désenflée et naturelle; et l’agitation de ses longues oreilles, dont je commence à comprendre le langage, me disait le bonheur qu’il avait de se sentir libre, déprisonné de sa souffrance et de son infirmité. Heureux Colaquet, le voilà guéri avant moi!
Et tandis que je le regardais d’un œil d’envie, je me suis souvenu qu’il y avait là-bas, sous le hangar, une vieille carriole dont le père Guillard se servait autrefois, les jours de fête, pour promener des Parisiens en partie dans la forêt. Si j'attelais Colaquet, nous pourrions aller chercher de la farine. Me voilà fouillant dans le hangar. Parmi les pioches rouillées, des ràteaux à foin, des herses hors d’usage, j'ai fini par découvrir un char-à-bancs vermoulu, délaissé, désœuvré, les deux bras à terre. Avec quelques bouts de corde, des clous, je l'ai remis à peu près en état. Cela m'a pris jusqu’au soir; mais quel bon travail! J'étais enchanté de chercher dans ces vieux clous, ces chevilles usées. Une fois ou deux, je me suis surpris à
siffer en travaillant. C’est beau, quand on attend les Prussiens.. Maintenant tout est prêt, la charrette, l’attelage. Demain matin, s’il n’y a rien de nouveau, en route pour Champrosay |
14 septembre...
Je me suis juré de tenir un journal très fidèle de létrange et terrible existence où je m’engage; si jai beaucoup de journées aussi agitées, aussi dramatiques que celle-ci, je n’irai jamais jusqu’au bout. Ma main tremble, ma tête est en feu. Essayons toujours.
En partant, tout allait bien. Le temps était superbe. J’avais mis une botte de foin dans la charrette, et quoiqu'il eût les paupières encore gonflées de sa piqûre, Colaquet nous menait assez droit ; il avait fait cette route tant de fois pour porter des paquets de linge à la rivière! Malgré quelques petits cahots, je trouvais la promenade charmante. Pas un bruit suspect.
Pas le moindre casque à pointe, ni de fusil luisant au soleil. Seulement, en arrivant dans Champrosay, ce grand silence qui m'avait si fort impressionné, à travers bois, me parut plus frappant encore. Les petites maisons de paysans étaient méconnaissables; le toit sans pigeons, le seuil fermé, les cours silencieuses. Au-dessus, le clocher de la petite église se dressait en vigie, muet, avec un. cadran sans heure. Plus loin, toutes ces villas qui bordent le chemin, prolongeant leurs parcs jusque dans
la forêt, étaient fermées strictement aussi.
Pourtant leur parure d’été continuait à fleurir; et sous l’enfoncement des charmilles, les allées, blondes de sable chaud, avaient à peine quelques feuilles mortes. Rien. ne donnait mieux l’idée du départ forcé, de la fuite, que ces maisons désertes et parées derrière leurs hautes grilles. On y sentait encore comme un frémissement, une chaleur de vie, et par moments, au tournant des allées, j'avais des visions de chapeaux de paille, d’ombrelles tendues, de chèvres à lattache au milieu des pelouses, à la place accoutumée.
Ce qui semblait bien mort, par exemple, c'était la route, cette grande route de Corbeil que j'avais laissée si vivante avec son va-etvient continu de charrettes, de diligences, les voitures de maraîchers, basses-cours ambulantes, pleines de caquets et de piaillements, les équipages emportés dans le coup de vent de leur vitesse où flottent par les temps les plus calmes les voiles et les rubans, et ces ‘hautes charretées d’herbages, chargées de faulx et de fourches, promenant une grande ombre en travers du chemin. Maintenant, rien. Personne. Dans les ornières comblées, la poussière avait l'aspect tranquille d’une tombée de neige, et les deux roues de ma carriole glisaient sans le moindre bruit. La ferme, qui est au bout du pays, m’apparut de loin, close et muette du pied de ses murs à la plus haute tuile de ses grands toits sans jour. Est-ce que
Goudeloup serait parti, lui aussi? Me voici devant le portail. Je frappe, j'appelle. Une fenêtre s’entrouvre au-dessus de la laiterie, et je vois paraître la tête fruste, un peu sauvage du fermier, sa barbe en broussaille, ses petits yeux ronds et méfiants embusqués derrière de gros sourcils.
« Ah! c’est vous, monsieur Robert... Attendez, je descends. »
Nous entrons ensemble dans a petite salle du bas où les charretiers, les moissonneurs, les batteurs en grange viennent d’ordinaire toucher leur paye à la fin de la journée. Dans un coin, j'aperçois deux fusils tout armés.
« Vous voyez, me dit Goudeloup, je les attends. S'ils me laissent tranquille, jé ne bougerai pas. Mais s'ils ont le malheur de toucher à la ferme... Gare! »
Nous causions à voix basse, comme si on était en pays ennemi. Il m'a cédé quelques pains, un sac de farine; puis, ‘le tout chargé sur ma charrette, nous nous sommes séparés en nous promettant bien de nous revoir...
Pauvre homme!
Avant de rentrer, n’apercevant toujours pas de Prussien, j'ai eu la curiosité de descendre le petit chemin qui conduit à la Seine, en longeant les murs de la ferme. Une fantaisie de peintre. Le fleuve est l’âme du paysage. C’est lui surtout qui le fait vivre avec ses vagues sans cesse en mouvement, tout ce qui passe en un jour, et cet élargissement de la nature par le
ROBERA HEIMONT 149
reflet, les rives doubles, les soleils couchants profonds comme des abîmes de feu. Cette fois, Peau réfléchissait bien la mélancolie environnante. Ce pont abattu, les piles écroulées s’entassant des deux côtés en monceaux de pierres blanches, les cordages de fer trempant dans l’eau, tout cela faisait sur l'horizon comme une grande déchirure qui parlait d’invasion.
Plus de bateaux, plus de trains de bois. La rivière redevenue sauvage, sillonnée de libres courants, de tourbillons, de remous autour des débris du pont, et charriant seulement des paquets de racines où les bergeronnettes fatiguées de voler s’abandonnaient au fil de l’eau. Sur les pentes de chaque rive, des blés encore debout, des carrés de vigne, des champs fraichement coupés où les hautes meules s’entouraient d'ombre; toute une récolte perdue, à Pabandon.…
J'étais là depuis un moment à regarder ce grand désastre, quand j'ai entendu deux coups defeu- suivis de cris, de hurlements. Cela semblait venir de la ferme. Vite, allons voir. À mesure que j’approche, les cris redoublent :
« Au secours! À moi! »
Je reconnais la voix du fermier au milieu d’autres voix irritées, d’un jargon effroyable. Je fouette Colaquet, mais la côte est rude, et Colaquet n’avance pas. On dirait qu’il a peur. Il couche les oreilles, se serre contre les murs. Avec cela, le chemin tourne, et je ne peux pas voir ce qui se passe là-haut, sur la grand’route.
Tout à coup, par une brèche que l’éboulement du pont voisin semble avoir faite exprès pour moi dans la muraille, tout l’intérieur de la ferme m'apparaît : la cour, les hangars, des hommes, des chevaux, des casques, de grandes lances, des sacs de farine éventrés, un cavalier démonté, étendu de tout son long devant le puits dans une mare de sang, et le malheureux Goudeloup, blème, effaré, hideux, hurlant et se débattant entre deux uhlans gigantesques qui lui ont noué une corde autour du cou et sont en train de le hisser à la poulie de son grenier à foin. Impossible de dire ce qui s'est passé en moi. Un sentiment d’indignation, de pitié, de révolte, de colère... J’oublie que je suis blessé, que je n’ai pas d'armes. Je prends mon élan pour franchir la brèche, me ruer sur ces misérables.. Mais le pied me manque... J'entends comme un craquement de bois sec dans ma jambe, suivi d’une douleur horrible. Je vois tout tourner : la cour, les hangars, la poulie.
… Je me suis retrouvé devant la porte de l'Ermitage, étendu sur le foin de ma charrette. Le soleil se couchait, le bois était toujours paisible. Colaquet broutait tranquillement de l’herbe aux fentes de notre mur. Comment suis-je venu là? Comment ai-je pu éviter les uhlans, dont la grand’route était pleine? A moins que Colaquet ait eu l’idée de prendre à travers champs et de gagner la forêt par le chemin des carrières? Le fait est que le
brave animal levait la tête très fièrement et remuait ses oreilles de Pair de me dire : « Je t’en ai tiré d’une bellel!... » Je souffrais beaucoup. Pour descendre de charrette, dételer, rentrer chez moi, il m'a fallu un vrai courage. Je croyais m'être cassé la jambe une seconde fois. Pourtant, après une heure de repos, j'ai pu me lever, manger un peu, écrire ces quelques pages: La douleur n’est plus aussi vive, rien qu'une grande lassitude. C’est égal! je crois que cette nuit, je ne dormirai guère. Je sais qu'ils rôdent, qu’ils sont là, et je les ai vus à l’œuvre... Oh! ce malheureux paysan assassiné dans la cour de sa ferme, se traînant, s’accrochant aux murs!
20 septembre...
Aux quatre coins de l'horizon, dans ce lointain des routes que le vent prend tout à coup en passant pour me l’apporter aux oreilles, c’est un roulement confus, continuel, un bruit de flot, lourd et monotone, qui enveloppe toute la forêt et s'écoule lentement vers Paris, pour s'arrêter là-bas où finissent les grands chemins, à la zone immense de l'investissement. Jusqu’à présent, l’inondation m'a épargné; et je suis là, dans mon Ermitage, anxieux, blotti, écoutant le flot qui monte, comme un naufragé sur une roche entourée d’eau.
Heureusement pour moi, si le pays est envahi, il n’est pas encore régulièrement occupé.
Les troupes passent et ne séjournent pas. Pourtant deux ou trois fois déjà j'ai entendu, la nuit, des patrouilles à cheval longer les murs de lPErmitage. Aux approches de la chasse, les gendarmes forestiers passaient ainsi quelquefois, s’arrêtant un moment sous le portail pour jeter à la petite maison du garde un bonsoir retentissant. Les chiens abovyaient, se pressaient au chenil en soufflant. Puis une porte s’ouvrait, et le père Guillard apportait sur la route un grand pot de vin mousseux où trempait un fil de lune et qu’on vidait sans quitter l’étrier. Quelle différence avec ces patrouilles fantômes dont l’approche me fait battre le cœur! Cela passe silencieusement. De temps en temps un cliquetis de sabre, un ébrouement de cheval, quelques paroles à voix basse dans une langue dure et barbare qui écorche la brume. En voilà assez pour me tenir éveillé toute la nuit.
Le jour, des clairons aigres, criards, m’arrivent par bouffées dans le petit jardin, avec des batteries de tambours, sourds et fêlés, marquant lourdement le pas sur un rythme sautillant et baroque qui semble promener une danse de cannibales. Et c’est au son de ces tambours sauvages que toutes les races du Nord, les Goths, les Visigoths, les Ostrogoths, défilent sur nos belles routes de PIlede-France, où cet automne superbe leur donne l’éblouissement d’un soleil inconnu et d’un ciel incomparable. Moi, pendant ce temps, je
fais ma vie aussi ignorée que possible. Je n’al-
-lume plus ma cheminée, pour supprimer la.
fumée qui rend le toit visible et vivant. Je ne sors plus, même dans l’enclos. Je suis sûr qu’il y a des herbes en travers de ma porte et que la forêt envahissante me barricade déjà. Enfin, par mesure de sûreté, j'ai tué mon coq. Ca été un dur sacrifice. J’aimais ce réveil brusque du petit jour, cet appel à la vie, au travail, que le coq lance à tout l'horizon, dressé droit sur ses ergots de bataille, avec un grand secouement d’ailes. Mais les Prussiens auraient pu lentendre... Maintenant je n’ai plus dans ma basse-cour que trois ou quatre poules silencieuses et tranquilles et quelques lapins qui ne risquent pas de me trahir.
21, 22, 23 septembre.
.… J'écris ceci, la nuit, à la lueur d’un petit feu de mottes sèches, une espèce de brasero allumé dans un petit coin de la salle sur le carreau. Je n’ai plus ni huile ni bougie. Il pleut. J'entends tout autour de l’Ermitage l’eau ruisseler sur deux lieues de feuilles. Le vent souffle. Jai mon revolver tout armé près de moi, un fusil de chasse chargé à chevrotines, et j’attends que les bandits reviennent, car ils sont venus.
J'ai eu leur première visite il y a trois jours, dans l’après-midi du 21. Des pas lourds sur les pavés du cloître m'ont fait entr'ouvrir ma
‘np ROBERT 'HETMON“
lucarne, et jai vu cinq ou six grands diables en bérets, mines rougeaudes, figures basses et féroces comme celles des assassins de Goudeloup. Ils parlaient à demi-voix, s’avançaient timidement, aussi lâches que pillards. Je n’aurais eu qu’à tirer sur eux pour les mettre en fuite, mais l'éveil une fois donné, ils seraient revenus plus nombreux. J'ai attendu. Grâce à l'aspect sauvage de la maiïson, aux vignes, aux lierres qui la ferment comme une ruine, les bandits ont passé sans s'arrêter. Pourtant l’un d'eux, le dernier, s’est penché une minute à la serrure. Debout, derrière ma porte, le revolver au poing, j'entendais sa respiration tout en retenant la mienne. Peut-être avait-il vu la lumière de mon feu déjà en cendres et presque éteint. Le fait est que le misérable ne s’en allait pas et commençait à fourrager ma serrure avec sa baïonnette. Heureusement ses camarades l’ont appelé :
« Hartmann... Hartmann... »
Alors il est allé les rejoindre et j'ai pu regarder dans le clos par la lucarne.
Ils venaient d’enfoncer la porte du garde.
Pauvre mère Guillard! c’était bien la peine de me confier sa clef... Bientôt après des hurlements de joie m’annonçaient la découverte de la cave. Pour boire plus à leur aise, ils ont amené une barrique de vin dans le clos et l'ont hissée sur un large banc de pierre. La barrique défoncée, ils se sont mis à boire dans leurs bérets, dans leurs mains, criant, se bousculant.
ROBERT HELMONT rss
Les têtes penchées disparaissaient dans le tonneau, en sortaient barbouillées de lie, et d’autres prenaient leur place avidement. Ce petit vin nouveau, fait de raisins noirs, serrés et aigres, a eu vite grisé tous ces buveurs de bière. Les uns chantaient, dansaient autour de la barrique. D’autres étaient rentrés chez le garde, et comme il n’y avait rien là qui püt les tenter, pour satisfaire leur désir de pillage, ils jetaient les meubles par la fenêtre, faisaient du feu avec une armoire de noyer dont les ais secs et rongés de vieillesse s’allumaient comme une botte de paille. À la fin, ils sont partis, ivres, sous la pluie battante. Devant le portail, il y à eu une querelle. J'ai vu luire des baïonnettes, un homme rouler lourdement dans la boue et se relever tout sanglant, Puniforme souillé de la terre jaune des carrières. Et dire que la France est à la merci de ces brutes!
Le lendemain, ils sont revenus, toujours les mêmes. J’ai compris par là qu’ils n’avaient pas ébruité leur aubaine, et je me suis un peu rassuré. Cependant me voilà tout à fait prisonnier. Je n’ose plus bouger de la grande salle. Tout près, dans un petit serre-boiïs, j'ai remisé Colaquet dont les galopades auraient pu me dénoncer. Le pauvre animal prend assez bien sa captivité, dort une partie du jour, et se secoue par moment tout entier, surpris de ne plus sentir lair frais autour de lui. Au jour tombant, les Prussiens sont partis, plus ivres que la veille. |
Aujourd’hui, je n'ai vu personne. Pourtant la barrique n’est pas encore vide. Je les attends.
24 septembre.
… Ce matin, canonnade furieuse. On se bat sous Paris. Le siège est commencé. Cela m'a causé une impression de douleur, de colère, impossible à rendre. Ils tirent sur Paris, les misérables! C’est l'intelligence du monde entier qu’ils visent. Oh! pourquoi ne suis-je pas là-bas avec les autres?
Du coup, toutes mes transes de la veille ont disparu. J’ai eu honte de ma vie de taupe. Moi qui depuis huit jours ne buvais que de Peau de citerne, je suis allé exprès remplir ma cruche au puits du cloître. Je ne sais pas pourquoi, il me semblait bon de courir quelque danger. En passant, j'ai regardé chez les Guillard et ma colère s’est encore excitée devant ce petit logis de pauvre mis à néant, les meubles détruits, brûlés, les vitres cassées. J'ai pensé à ce qu'ils feraient de Paris s’ils y entraient.…
Je venais de fermer ma porte, quand j'ai entendu marcher dans le clos. C’était un de mes gueux de l’autre jour, celui-là même qui a si longtemps fourragé ma serrure. Il a regardé s’il restait encore du vin dans le tonneau, puis, sa gourde remplie, il s’est mis à boire, vautré tout de son long sur le banc de pierre, la tête
ROBERUHELMONT A
appuyée sur ses coudes. En buvant, il chantait. Sa voix jeune, vibrante, emplissait le cloître d’un refrain où le mois de mai, — mein lieb, lieb Maï. revenait toujours. Je l'avais juste en face de ma lucarne, à une bonne portée de revolver. Je suis resté longtemps à le regarder en me demandant s’il fallait le tuer. Du côté de Paris la canonnade grondait toujours et me secouait le cœur d’une terrible émotion.
Après tout, peut-être qu’en tuant celui-là j'en sauverais d’autres, des miens, de ceux qui tombent là-bas sur les remparts...
Je ne sais pas si mon regard invisible, toute cette haine qui s’en allait de moi à lui, n’a pas fini par le troubler, le mettre en éveil. Mais tout à coup il a levé la tête, une tête aux cheveux touffus, hérissés, des yeux d’albinos, des moustaches rousses où les dents riaient férocement. Il a regardé un instant autour de lui avec méfiance; et, son ceinturon rajusté, sa gourde remplie, il est parti. Comme il passait près de ma lucarne, j'avais le doigt sur la détente. Eh bien! non. Je n’ai pas pu. Tuer pour tuer, aussi sûrement, presque sans danger, était au-dessus de mes forces. Ce n’est pas si facile qu’on pense de supprimer une vie de sang-froid.
Une fois sorti de l'Ermitage, échappé à cette vague impression de peur, le drôle a repris sa chanson de plus belle et je l’ai entendu s’éloigner en jetant à tous les arbres du Los son « Mein lieb, lieb Maï.… »
Chante, chante, mon garçon, tu as bien manqué de ne plus le voir, ton joli mois de mai.
Octobre.
Quel jour ? quelle date? Je n’en sais plus rien. Tout est brouïllé dans ma tête. Pourtant il me semble bien que nous sommes en octobre. Les journées, uniformes pour moi, sont de plus en plus courtes, le vent plus froid; et les grands arbres qui m’entourent s’éclaircissent à chaque coup de vent. Du côté de Paris, la canonnade incessante fait à toute ma vie un accompagnement lugubre, une basse sourde et profonde confondue sans cesse avec ma pensée. Il faut croire que les Prussiens ont de la besogne par là-bas, car mes maraudeurs ne sont pas revenus. Je n’entends même plus ces longs roulements de fourgons et de tambours qui sonnaient sur les routes autour du bois. Aussi j'ai refait du feu dans la salle et je circule à travers l’enclos librement.
De jour en jour la vie matérielle devient plus difhicile. Tout me manque, le pain, le vin, l'huile à brûler. Il y a un mois, avec le soleil, la maison ouverte, le bien-être de la chaleur, les privations étaient encore supportables ; mais à présent, c’est dur. Dans la basse-cour, il ne me reste que deux poules toujours cachées sous les poutres à cause du vent de pluie qui souffle continuellement. Je fais des bour-
rées avec les branches des arbres fruitiers, qui cassent et tombent, fragiles, les feuilles ne les protégeant plus. Les pommiers ont des mousses dorées, les pruniers de longues lignes de gomme claire sous l’écorce résineuse, et cela me donne de grands feux gais qui gardent un peu de soleil dans leur chaleur. J’ai aussi cueilli mes dernières pommes, toutes rouges du frisson des gelées, et je suis parvenu à me faire un mauvais petit cidre, dont je me sers en guise de vin. Pour le pain, c’est plus difficile. Avec la farine du malheureux Goudeloup, j'ai essayé de pétrir de la pâte au fond d’un tiroir de bahut servant de huche; après quoi, sous la cendre, entre des briques chaudes, j'ai fabriqué, tant bien que mal, d’épaisses galettes dont la croûte est brûlée et l’intérieur à peine cuit. Elles m'ont rappelé ces rondelles de pâte que, tout enfant, je mettais entre les pincettes pour faire des petits pains gros comme des pastilles.
De temps en temps, il m'arrive une aubaine. Ainsi, l’autre jour, en furetant dans la maison du garde, j'ai trouvé sur la planche d’un placard moisi d'humidité quelques bouteilles d’eau de noix échappées au pillage; une autre fois, un grand sac que j'ai ouvert avec des battements de cœur, croyant qu'il contenait des pommes de terre. J’ai été bien saisi en tirant de là des becs de pies, des têtes de vipères, sèches et grises comme de la poussière, des queues d’écureuils en belle fourrure
rousse, des queues de mulots minces comme une tresse de soie. Ce sont les petits profits des gardes-forestiers; on leur donne tant par tête ou par queue de bêtes malfaisantes. Aussi gardent-ils chez eux très religieusement ces trophées de chasse, que l'administration leur achète tous les mois.
« Ça paye toujours le tabac, » comme disait le brave Guillard.
J'avoue qu’en ce moment je donnerais volontiers tout cet ossuaire pour quelques paquets de la régie. Je n’ai plus de tabac que pour deux ou trois jours, et c’est là, en vérité, la seule disette qui m'effraye. La forêt est pour moi un garde-manger inépuisable. Quand ma basse-cour sera vide, je pourrai, avec des collets, prendre quelques-uns de ces beaux coqs faisans qui viennent autour de l’'Ermitage piquer des graines de sarrasin enfouies dans la terre humide; mais le tabac, le tabac.
Je lis un peu, j'ai même essayé de peindre.
C'était l’autre matin, par un beau soleil rouge, dans l’air opaque de brouillard. Il y avait sous le hangar un tas de pommes qui me tentaient avec leurs belles couleurs nuancées du vert tendre des feuilles nouvelles aux tons ardents des feuilles mortes. Mais je n’ai pas pu travailler longtemps. Au bout d’un moment, le ciel était devenu noir. Il pleuvait à torrents. Et de grandes troupes d’oies sauvages, le vol battant, le cou tendu, passaient au-dessus de la maison, annonçant un hiver rude et la
neige prochaine au duvet blanc tombé de leurs ailes. :
Même mois...
Aujourd’hui, grande excursion à Champrosay. Rassuré par le silence des environs, j'ai attelé Colaquet de bonne heure, etnous sommes partis. À défaut de visage humain, j'avais besoin de voir des routes, des maisons.
J'ai trouvé le pays aussi désert, aussi silencieux et bien plus lugubre que la dernière fois. Les Prussiens n’ont fait que passer, mais partout ils ont laissé leur trace. J'ai cru voir un village d'Algérie après une pluie de sauterelles, quelque chose de nu, de dépouillé, de rongé, de criblé ; les logis ouverts, portes et fenêtres, jusqu'aux grilles des chenils et aux clairesvoies des clapiers. Je suis entré dans quelques maisons. Nos paysans sont un peu comme les Arabes. On les voit aux champs, dans leurs cours, au seuil de leurs portes; mais ils laissent pénétrer difficilement le Parisien chez eux.
Maintenant, je pouvais fouiller jusqu’au fond toutes ces vies inconnues, tous ces logis abandonnés.
Les habitudes s’y voyaient encore, tracées au manteau des cheminées sombres de suie, pendues aux cordes des petites cours où sèchent des lessives, fixées aux murs par des clous vides, et dans la table de noyer par des marques faites d’un couteau distrait, des entailles creu-
sées d’une bouchée à lautre. Tous ces intérieurs villageois se ressemblaient. J’en ai visité un, pourtant, qui avait un luxe de plus que les autres; un salon, ou du moins quelque chose qui voulait être un salon. Dans une petite pièce carrelée, derrière la cuisine, on avait tendu un papier vert, mis des vitraux coloriés à la fenêtre, des chenets dorés, un guéridon, et un grand fauteuil couvert d’une perse usée. On sentait là toute l’ambition d’une vie de paysan. Sûrement, cet homme avait dû se dire : « Quand je serai vieux, que j'aurai bien trimé, bien sué, je me ferai bourgeois. J'aurai un salon, comme chez le maire, avec un bon fauteuil pour m’asseoir dessus. » Pauvre diable! On le lui a bien arrangé, son salon.
Je suis parti de Champrosay, le cœur serré.
La tristesse de ces maisons abandonnées m’avait saisi et pénétré comme le froid qui tombe des murs d’une cave. Aussi, pour rentrer à l'Ermitage, j'ai fait un long détour à travers bois. J’avais besoin d’air, de nature.
Malheureusement tout ce côté de la forêt a un aspect de sauvagerie et d'abandon qui n’est pas bien égayant non plus. D’anciennes carrières explorées ont mis là des encombrements de roches, un dispersement de cailloux qui rendent le sol plus sec et stérile. Pas un brin d'herbe sur les chemins. Seuls des violiers, des ronces, des lierres montent de ces grands trous béants, en s’accrochant de toutes leurs racines aux aspérités des pierres; et dans cet
enlacement de branches dépouillées, les carrières paraissent plus profondes. Nous allions depuis un moment à travers des roches. Tout à coup Colaquet s'arrête et se met à remuer ses oreilles avec terreur. Qu'est-ce qu’il y a? Je me penche, je regarde... C'était le cadavre d’un soldat prussien qu’on avait jeté la tête en bas dans la carrière. J’avoue que j’ai frissonné. Sur la grande route, dans la plaine, ce cadavre m'aurait moins frappé. Où il y avait tant de soldats et de fusils, la mort prévue semble errer tout le jour; mais ici, dans ce trou, à ce coin de bois, cela sentait l’assassinat, le mystère… En regardant bien, j'ai cru reconnaître mon maraudeur de l’autre jour, celui qui chantait le mois de mai de si bon cœur. Est-ce un paysan qui l’a tué? Mais ce paysan, d’où viendrait-il ? Il n’y a plus personne à Champrosay, à Minville, aux Meillottes. Plutôt quelque que- +ele“entre camarades, une: de ces batailles d’ivrognes, comme j'en ai vu une des fenêtres de lErmitage… j
Je suis rentré très vite; et tout le soir j'ai songé que j'avais pour seul hôte, pour seul compagnon, dans la forêt immense et triste, ce cadavre étendu sur le sable rouge des car- FiÈLeS a.
Date inconnue...
Il pleut, il fait froid. Le ciel est noir. Je vais et viens tout seul dans l’Ermitage, faisant des
fagots et du pain, pendant que la canonnade résonne incessamment, et par un singulier phénomène, secoue le sol encore plus que Pair. Avec mes travaux de prisonnier, ma*vie égoïste et silencieuse au milieu de ce terrible drame, je me fais l’effet d’une fourmi s’agitant tout au ras de la terre, sourde aux bruits de l’humanité trop grands pour sa petitesse, et qui l'entourent sans la troubler. De, temps en temps, pour me distraire, jentreprends un voyage à Champrosay, sans craindre les Prussiens qui ont décidément abandonné la route de Corbeil et descendent vers Paris par Melun et Villeneuve-Saint-Georges. Deux ou trois fois pourtant, le galop d’un cheval m’a forcé à me réfugier dans quelque hangar, et j'ai vu passer l'estafette, rapide et pressée, traversant le pays seulement pour le relier au quartier général, prendre possession de la route, la marquer au fer des chevaux prussiens.
Ce village désert, aux maisons ouvertes, m'intéresse et me charme comme une sorte de Pompéi. Je le parcours, je le fouille. Je m’amuse à reconstruire la vie de tous ces absents.
Un autre jour.
… Il se passe autour de moi quelque chose d’extraordinaire. Je ne suis pas seul dans la forêt. II y a évidemment quelqu'un de caché par ici, et quelqu'un qui tue. Aujourd’hui, dans le lavoir de Champrosay, j'ai trouvé un
second cadavre. Un Saxon étendu, sa tête blonde hors de l’eau, couchée sur la margelle humide. Du reste bien enfoui, jeté à loubli dans ce petit lavoir entouré de taillis, aussi sûrement que l’autre, là-bas, dans les carrières de la forêt. Par hasard, j'avais mené Colaquet jusque-là pour le faire boire. L'apparition de ce grand corps immobile m'a saisi. Sans la mare de sang qui inondait la pierre autour de sa tête et se mêlait dans l’eau aux derniers rayons d’un soleil de pourpre, on aurait pu croire qu’il dormait, tant ses traits étaient apaisés et tranquilles. J’ai remarqué souvent cela sur le visage des morts. Pendant une minute de grâce, ils ont quelque chose plus beau que la vie, une sérénité sans sourire, un sommeil sans souffle, un rajeunissement de tout l’être qui semble comme une halte entre les agitations de l’existence et les surprises de lPinconnu qui va s'ouvrir.
Pendant que je regardais ce malheureux, le soir tombait. Dans le crépuscule, clair sans éblouissement, une grande douceur descendait sur toutes choses. Les routes se prolongeaient, régulières et droites, déjà plus lumineuses que le ciel. Le bois s’étendait en masses sombres, et au-dessous de moi un petit chemin de vignes s’éclairait vaguement d’un rayon de lune. Sur cette nature au repos après sa journée de fatigue, sur les champs silencieux, la rive muette, tout ce paysage calme entrant doucement dans la nuit, il y avait le même
recueillement, le même agrandissement que sur ce visage de soldat envahi par la mort.
Un autre jour...
… Entre Champrosay et les Meillottes, au milieu d’un parc qui longe la Seine, se trouve une belle maison Louis XV, du temps du marquis d’Étiolles et de madame de Pompadour.
Deux charmilles droites et épaisses descendent jusqu’à la rivière, montrant, — l'été, — au bout des feuillages verts inclinés, un miroir d’eau bleue confondu dans le bleu du ciel.
Toute l’ombre des vieilles allées a Pair de s’échapper par ces deux trous de lumière. À l’entrée, près des grilles, un large fossé bordant les pelouses, un rond-point de tilleuls moussus, des bornes ébréchées aux roues des voitures disent l’ancienneté de cette maison discrète. Jai eu la fantaisie d’entrer là l’autre jour.
Par une allée tournante je suis arrivé tout de suite aux perrons. Les portes étaient ouvertes, les volets cassés. Dans les grands salons du rez-de-chaussée où des panneaux s’effaçaient tout le long de la boiserie blanche, il ne restait plus un meuble. Rien que de la paille; et sur la façade, parmi les sculptures des balcons, des traces toutes fraîches, des éraflures marquaient la descente du mobilier par les croisées. La salle du billard était seule intacte. Les officiers prussiens sont comme les nôtres, ils aiment beaucoup jouer au billard.
Seulement ces messieurs avaient tiré à la cible dans une glace pour s'amuser, et avec ses rayures, ses cassures éclaboussées, ses petits trous ronds tout noirs dans la lumière, cette glace ressemblait à un lac gelé, sillonné par des patins aigus. Défoncées à coups de baïonnettes et de crosses, de hautes portes-fenêtres laissaient passer le vent qui roulait des feuilles mortes jusque sur les planchers. Dehors, il . s'engouffrait sous la nef des charmilles, balançait une barque oubliée sur l’étang, pleine de branches brisées, de feuilles de saule couleur d’or.
J'ai suivi les allées jusqu’au fond. Il y a là, dans un coin de terrasse, un pavillon en briques rouges qui se dresse au-dessus de la rivière. Comme il est enfoui dans les arbres, les Prussiens n’ont pas dû le voir. Pourtant la porte était entrouverte. J'ai trouvé à l’intérieur un petit salon tapissé d’une perse claire à feuillage qui semble continuer le jasmin de Virginie grimpant entre les persiennes. Un piano, de la musique dispersée, un livre oublié sur un pliant de bambou, à cette place qui regarde la Seine; et sous le jour discret des persiennes fermées, élégant et sobre dans un cadre d’or, un portrait de femme. Femme ou jeune fille?
On ne sait. Brune, grande, l’air ingénu, le sourire énigmatique, des yeux couleur de regard, de ces yeux de Paris changeant selon la flamme qui les éclaire. C’est le premier visage que j'aie vu depuis deux mois, et si vivant, si
fier, si jeune dans sa gravité! L’impression que m'a faite ce portrait est singulière. Je rêvais des après-midi d’été qu’elle avait dû passer là, cherchant la solitude et la fraîcheur à ce coin du parc. Le livre, la musique disaient une nature distinguée; et il était resté dans le demi-jour de ce réduit comme un parfum de l'été fini, de la femme disparue, d’une grâce réfugiée tout entière au sourire de ce portrait.
Qui est-elle? Où est-elle? Je ne lai jamais vue. Je ne la rencontrerai probablement jamais. Et cependant, sans que je sache pourquoi, je me suis senti moins seul en la regardant. J'ai lu le livre qu’elle lisait, tout heureux d’y trouver des marques. Et depuis, je ne passe pas un jour sans y penser. Il me semble que si j'avais ce portrait ici, l’Ermitage serait moins triste; mais pour compléter le charme du visage, il faudrait avoir aussi le jasmin grimpant du pavillon, les roseaux du bord de l’eau, et les petites plantes sauvages du fossé, dont la saveur amère me revient en écrivant ces lignes.
Un soir, en rentrant...
… Trouvé encore un Prussien mort. Celui-là était couché dans un fossé du bord de la route. C’est le troisième... Et toujours la même blessure, une entaille effroyable à la nuque. C’est comme une signature, toujours.
de la même main.
Mais qui?
- 15 novembre...
… Pour la première fois depuis longtemps, je puis mettre une date à mon journal, ét me reconnaître un peu dans cet embrouillement de journées uniformes. Ma vie est toute changée. L’Ermitage ne me paraît plus aussi muet, aussi triste ; il y a maintenant de longues causeries à voix basse, la nuit, près des feux couverts dont nous emplissons la cheminée de la salle. Le Robinson de la forêt de Sénart a trouvé son Vendredi, et voici dans quelles circonstances.
Un soir de la semaine dernière, vers les huit ou neuf heures, pendant que j'étais en train de faire rôtir une belle poule faisane à un tournebroche de mon invention, j’entendis des coups de fusil du côté de Champrosay. C’était si extraordinaire, que je restai très attentif, tout prêt à éteindre mon feu, à faire disparaître cette petite lueur qui pouvait me trahir. Presque aussitôt des pas précipités, très lourds sur le gravier de la route, se rapprochèrent de PErmitage, suivis d’aboiements et de galops furieux. On avait l'impression d’un homme relancé, chassé à courre, avec des chevaux et des chiens acharnés sur ses talons. En frissonnant, gagné par cette terreur vivante que je sentais arriver vers moi, j'entr'ouvris ma fenêtre. Dans le clos plein de lune, un homme entrait à ce moment, courant vers la maison du garde avec
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une certitude qui me frappa. Certainement il connaissait les êtres. Au passage, je ne pus distinguer ses traits. Je vis seulement la blouse bleue d’un paysan, toute remontée dans l’agitation d’une course folle. Par une croisée défoncée, il sauta dans la maison des Guillard, et disparut dans la nuit du logis vide. Derrière lui, un grand chien blanc arrivait à l’entrée du cloître. Dérouté une minute, il resta là à remuer la queue et à renifler, puis se coucha de tout son long devant le vieux portail, donnant de la voix pour attirer les chasseurs. Je savais. que les Prussiens avaient souvent des chiens avec eux, et je m'attendais à voir paraître une patrouille de uhlans.. La vilaine bête! comme je l’aurais étranglée volontiers, si elle avait été à portée de mon bras. Je voyais déjà l’Ermitage envahi, fouillé, ma retraite découverte, et jen voulais à ce malheureux paysan d’être venu se réfugier tout près de moi, comme si la forêt n'avait pas été assez grande. Quel sentiment égoïste que la peur!
Heureusement, les Prussiens n’étaient sans doute pas en nombre, et le noir, l’inconnu de la forêt les intimida. Je les entendis rappeler leur chien, qui continuait devant la porte ses hurlements, ses petits cris de bête en arrêt. À la fin pourtant il se décida à partir, et le bruit de ses bonds à travers les branches, les feuilles mortes, se perdit au loin. Le silence qui suivit me glaça. Il y avait un homme là, en face de moi. Par l’ouverture ronde de ma lucarne, j’es-
sayai de percer l’ombre d’un regard. La petite maison du garde était toujours morne et silencieuse, avec les trous noirs de ses fenêtres sinistres sur la façade blanche. Je me figurais le malheureux blotti dans un coin, transi, peutêtre blessé. Allais-je le laisser sans secours ?.…. Mon hésitation ne fut pas longue... Mais juste au moment où j'entrouvrais doucement ma porte, elle reçut du dehors une poussée violente, et quelqu’un se précipita dans la salle :
« N'ayez pas peur, monsieur Robert, c’est moi... C’est Goudeloup.…. »
C'était le fermier de Champrosay, celui-là même que javais vu la corde au cou, prêt à être pendu dans la cour de sa ferme. A la lueur du feu, je le reconnus tout de suite; pourtant il avait quelque chose de changé.
Hâve, maigri, envahi par une barbe trop longue, son regard aigu, sa lèvre serrée en faisaient un être bien différent du fermier aisé, heureux, que javais connu autrefois. Du coin de sa blouse, il essuyait du sang sur ses mains.
« Vous êtes blessé, Goudeloup? »
Il eut un petit rire singulier :
« Non... Non... C’en est un que je viens de saigner, là-bas, sur la route. Seulement, cette fois, je n’ai pas eu de chance. Il en est venu d’autres pendant que je travaillais... C’est égal! Celui-là ne se relèvera pas. »
Et il ajouta, toujours avec son petit rire fé- roce qui découvrait ses dents espacées comme des dents de loup :
« Voilà le quinzième que je couche depuis deux mois... J'espère que c’est joli pour un homme seul, et qui n’a pas d’autre arme que ça. »
Il avait tiré de sa blouse un sécateur, un de ces grands ciseaux de jardinier qui servent à tailler les rosiers, les arbustes. J’eus un frisson d'horreur en regardant cet outil d’assassin au bout de cette main sanglante; mais j'étais muet depuis si longtemps, privé de toute communication avec un être humain, que, ce pre- . mier mouvement de répulsion vaincu, je fis asseoir ce malheureux à ma table. Alors, dans le bien-être de la petite salle, à la chaleur des bourrées, à l’odeur du faisan qui achevait de se dorer devant la flamme, sa figure de fauve sembla s’adoucir. Ses yeux habitués à ombre des longues nuits clignotèrent un peu, et d’une voix tranquille il me raconta son histoire.
« Vous m'avez cru pendu, monsieur Robert; eh ben! moi aussi, j’ai cru que je létais.. Figurez-vous que lorsque les uhlans sont arrivés devant la ferme, j'avais d’abord essayé de me défendre; maïs ils ne m'ont pas même donné le temps de décharger mon second fusil. Pas plus tôt le premier coup parti, le portail était forcé, et j'avais trente de ces bandits sur le dos. Ils m'ont mis la corde du grenier au cou, et hisse!... Pendant une minute, tout étourdi de ne plus sentir la terre sous mes pieds, j'ai vu tourner autour de moi la ferme, les hangars, les chenils, ces grosses
faces rouges qui riaient en me regardant, et vous-même que -j'apercevais là-bas, dans la brèche du mur, pâle comme un fantôme. Cela me faisait l'effet d’un rêve! Voilà que tout à coup, en me débattant, je ne sais pas pourquoi l’idée m'est venue de faire le signe de détresse maçonnique. J'avais appris ça dans ma jeunesse, du temps que je faisais partie de la loge du Grand-Orient. Aussitôt mes bandits lâchent la corde et je retrouve la terre sous mes pieds. C'était leur officier — un gros à favoris noirs — qui m'avait fait dépendre, rien que pour mon geste.
— « Vous êtes franc-maçon, me dit-il tout bas en très bon français, je le suis aussi. et je n'ai pas voulu laisser sans secours un frère qui m'implorait. Filez vite et qu’on ne vous revoie plus... »
« Je suis sorti de chez moi, la tête basse, comme un mendiant. Seulement je ne suis pas allé bien loin, vous pensez. Caché dans les débris du pont, vivant de raves crues et de prunelles, j'ai assisté au pillage de mon bien, les greniers vidés, la poulie grinçant tout le jour pour descendre les sacs, le bois brûlé en pleine cour, de grands feux autour desquels on buvait mon vin, et mes meubles, mes troupeaux s’en allant pièce à pièce par les routes. Enfin, quand il n’est plus rien resté, chassant devant eux ma dernière vache à coups de fouet, ils sont partis en mettant le feu à la maison. Ce soir-là, lorsque jai eu fait le tour de ma ruine,
lorsque j'ai calculé en pensant aux enfants que de toute ma vie je ne pourrais plus réunir un bien pareil, même en me tuant de travail, je suis devenu fou de rage. Le premier Prussien que j'ai rencontré sur la route, j'ai sauté dessus comme une bête sauvage, et je lui ai coupé lécou-avec ca
« À partir de ce moment, je n’ai plus eu que cette idée : faire la chasse aux Prussiens. J'ai tenu l'affût la nuit, le jour, m'attaquant aux traînards, aux maraudeurs, aux estafettes, aux sentinelles. Tous ceux que je tue, je les porte dans les carrières, ou je les jette à l’eau. C’est cela surtout qui est pénible. Différemment, doux comme des agneaux. On en fait autant dire ce qu’on veut... Pourtant, celui de ce soir était plus solide que les autres; et puis, c’est ce satané chien qui a donné l'éveil. Aussi, maintenant, il va falloir se tenir tranquille un bout de temps; et avec votre permission, monsieur Robert, je passerai quelques jours chez vous... »
Tout en parlant, il avait repris sa physionomie sinistre et la fixité singulière que ses terribles affüts ont donnée à son regard. Quel sinistre compagnon je vais avoir là...
20 novembre...
Nous venons de passer une semaine terrible. Pendant huit jours, des patrouilles prussiennes n’ont cessé de parcourir la forêt dans
tous les sens. Elles longeaient les murs de l'Ermitage, entraient même dans le clos; mais la petite maison du garde, pillée et grande ouverte, les lierres, les ronces qui donnent à la mienne un aspect si délabré, nous ont sauvés. Mon compagnon et moi, nous sommes restés tout le temps enfermés, assourdissant nos pas dans la salle, rios voix près du foyer, et ne faisant plus de feu que la nuit.
Si l’on nous avait découverts, cette fois, c'était la mort. Aussi j'en voulais un peu à Goudeloup d’avoir fait de moi son complice en venant se réfugier ici. Le paysan le comprenait, et, à plusieurs reprises, il m'a proposé . de s’en aller chercher un abri ailleurs. Mais je n'ai jamais pu y consentir. Pour me remercier de mon hospitalité, il me rend une foule de petits services. Très empressé, très adroit à tous les détails de la vie pratique que j'ignore, il m'a appris à faire du pain mangeable, du vrai cidre, de la bougie. C’est plaisir de le voir s’activer tout le jour, restreignant à l’espace étroit de notre unique salle ses facultés de travail et d’ordre qu'il élargissait autrefois à la gérance de sa vaste ferme et de ses cinquante arpents de terre. Morne et silencieux du reste, immobile le soir pendant des heures, la tête dans ses mains comme tous ces travailleurs acharnés en qui la vie physique surmenée endort la vie morale; et je souris quelquefois en remarquant que, malgré les circonstances dramatiques où nous vivons, il a
conservé l'habitude des repas prolongés et met le temps d’une halte entre chaque bouchée.
Tel qu’il est, cet homme m'intéresse. C’est le paysan dans toute sa férocité native. Sa terre, son bien, lui tiennent autrement au cœur que la patrie, la famille. Il me dit avec naïveté les choses les plus monstrueuses. S'il en veut aux Prussiens, c’est seulement parce qu'ils ont brûlé sa ferme; et les laideurs de l'invasion ne l’'émeuvent que lorsqu'il songe à sa moisson perdue, à ses Champs restés déserts là-bas, sans labour ni semence.
22 uovembre...
Aujourd’hui nous avons eu ensemble une longue conversation. Nous étions sous le hangar, assis en travers d’une échelle; et malgré la froideur de lair imprégné de pluie qui nous arrivait de la forêt avec des parfums de bois humide et de sol détrempé, nous éprouvions à respirer le plaisir de deux marmottes sortant de leur terrier. Goudeloup fumait une pipe bizarre qu’il s’était faite d’une coquille de colimaçon, et il y mettait une exagération de bien-être et de contentement qui n’était pas sans malice. Malgré ma grande envie de fumer, j'ai déjà refusé plusieurs fois de me servir de son tabac, sachant bien comment il se le procure, et m'attendant toujours à y voir des petites floches de drap bleu dont sont faits les uniformes prussiens. Comme il me surpre-
ROBERT HELMONT In
nait la narine ouverte, humant cette bonne odeur de fumée qui me tentait, il m'a dit avec ce sourire matois des paysans qui plisse les yeux en amincissant la lèvre un peu mauvaisement :
« Eh bien! voyons, vous ne fumez donc point ?.…
MOI
Non, merci. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas de votre tabac.
GOUDEEO UP.
Parce que je suis allé le prendre dans leurs poches. Pourtant, c'était mon droit. Ils m'ont assez volé pour que je les vole aussi; et ce n’est pas quelques poignées de mauvais tabac qui me payeront tout mon blé, toute mon.
avoine…
MOI
Avec cette différence que ces gens vous ônt laissé la vie, tandis que vous.
GOMDELOUr’,
Oui, c’est vrai, ils m'ont laissé la vie, mais ils m'ont brûlé ma ferme... ma pauvre ferme!
- C'était moi qui l'avais fait bâtir. Et mes troupeaux, et ma moisson; dix ares de récolte.
Tout cela était assuré contre la grêle, l’incen-
die, le tonnerre; mais qui m'aurait dit que si près de Paris, avec tant d'impôts qu'on nous faisait payer pour avoir de bons soldats, il aurait fallu m'assurer contre les Prussiens? A présent je n’ai plus rien. Est-ce que ce n’est pas pire que la mort, des catastrophes pareilles ?.… Ah! oui, ils m'ont laissé la vie, les misérables. Ils m'ont laissé la vie pour aller aux portes, tendre la main avec la femme et les enfants. Voyez-vous, quand je pense à ça, il me vient des colères rouges, des envies de sang, de.
MOI
Comment! vous n’en avez donc pas assez tuer
GOU'DELOUrRP-
Non, pas encore assez. Je vais même vous avouer une chose, monsieur Robert. Vous êtes un bon garçon, vous m'avez bien accueilli, et ce n'est certes pas à dédaigner, du temps qu’il fait, une cheminée comme la vôtre. Eh bien!
tout de même, il y a des moments où je m’ennuie chez vous. J’ai envie de me sauver, de recommencer mes affüts au bord du chemin.
C’est si amusant d’attendre un de ces gueux-là au passage, de le guetter, de le suivre, de se dire : « Pas maintenant... » et puis hop! on saute dessus et on le couche... Encore un qui ne mangera pas de mon blé!
MOI
Vous que j'ai connu si doux, si tranquille, comment pouvez-vous parler de tout cela sans la moindre émotion?
GOUID'E POUR:
Faut croire qu'il y avait au fond de moi une mauvaise bête que. la guerre a fait sortir. Pourtant la première fois, je dois dire, ç’a m'a saisi. C'était ce soldat du train que j'ai rencontré le soir même de ma ruine. Je tapais de toutes mes forces sur l’uniforme, sans bien me rendre compte qu'il y avait un homme dessous ; puis, quand j'ai senti fléchir ce grand corps, ce sang, cette chaleur vivante, qui m'inondaïit, alors j'ai eu peur. Mais, tout de suite, j'ai pensé aux sacs de farine crevés, éventrés dans ma cour; et je n’ai plus rien eu.
MOI
Puisque vous leur en voulez tant, pourquoi n’essayez-vous pas de rentrer dans Paris ou de rejoindre les armées de province? Vous pourriez vous battre à visage découvert, tuer des Prussiens, sans traîtrise, sur un champ de ba-
taille.
GOUDETOU P.
Aller à la guerre, monsieur Robert?... Mais
je ne suis pas un militaire. Mes parents ont même payé assez cher pour m'empêcher de l'être. Je suis un paysan, moi, un malheureux paysan qui se revenge et qui n’a besoin de personne pour l'aider. »
À mesure qu’il me parlait, je voyais revenir en lui l’être farouche que j'avais recueilli un soir. Les yeux fous se rapprochaient du nez.
Ses lèvres se pinçaient. Ses, doigts crispés cherchaient une arme..:
28 novembre...
Il est parti. Je devais m'y attendre. Le misérable s’ennuyait de ne plus tuer. Avec la promesse de venir quelquefois la nuit gratter à ma porte, il s’est enfoncé dans l’ombre moins sinistre que lui-même. Eh bien! si brute qu’il fût, je le regrette. La solitude amène à la longue une torpeur, un endormement de tout l'être, qui a vraiment quelque chose de malsain. Il y a dans la parole une mise en train pour les idées. A force de parler à ce paysan: de patrie, de dévouement, jai réveillé en moi tout ce que je m’acharnaïis à faire naître en lui. Je me sens tout autre, maintenant. Et puis la guérison, la conscience de la force qui revient de jour en jour... Je voudrais agir, me battre.
30 novembre, 1, 2 décembre...
Un froid épouvantable. Vers Paris, la ca-
nonnade résonne de toute la sécheresse du sol et de l'air. Je n’avais encore rien entendu de pareil. Ce doit être une vraie bataille. Par moments, il me semble qu’elle se rapproche, car je distingue les feux de peloton, les déchirements horribles des mitrailleuses. Tout autour d’ici, il y a une agitation générale et comme des contre-coups de la bataille. Sur la route de Melun, c’est un mouvement continuel de troupes. Sur. celle de Corbeil, des estafettes effarées filent au grand galop... Que se passet-il donc? Malgré le froid, je vais, je rôde, cherchant les routes du bois où la canonnade n'arrive plus distincte.
Quelquefois je fais ce rêve : Paris sortant des remparts où il est prisonnier, les troupes françaises arrivant jusqu'ici, la forêt de Sénart pleine de pantalons rouges, et moi-même me mêlant à eux pour chasser les Prussiens, reconquérir la France. Dieu! |
s décembre.
À la canonnade incessante de ces derniers jours a succédé un silence de mort. Que se passe-t-il? Je suis dans une anxiété horrible. Si Paris était sorti de ses murs et marchait maintenant par les routes, les Prussiens débandés, refoulés, encombreraient la campagne, changeraient leurs campements. Mais non. Depuis hier, je ne fais que parcourir dans tous les sens les quatre lieues de forêt qui m'entourent
comme une muraille, et c’est en vain que j'interroge les chemins environnants, silencieux, mornes comme à l’ordinaire. De loin, à travers les branches, j’ai aperçu, en approchant de Montgeron, une compagnie de Bavarois faisant l’exercice au découvert d’une plaine. Alignés tristement sous le ciel bas et jaune, ils remuaient d’un air résigné la boue de cette terre morte, privée de semence... Évidemment, Paris n’a pas fait encore sa-trouée ; mais il ne s’est pas rendu non plus, car ces soldats avaient des mines bien piteuses pour des triomphateurs. |
Sur leurs têtes, des tourbillons de corbeaux passaient s’en allant tous vers la grande ville, avec des cris, des repos aux plis de terrain. Jamais je n’en avais tant vu, même aux hivers paisibles où la France entière est semée de blé. Cette année, c’est une autre semence qui les attire.
6 décembre...
Dieu soit loué! Paris est encore debout et bien vivant. J’ai eu de son existence une preuve charmante. J'étais ce matin au puits du cloître quand j'ai entendu du côté de Draveil une fusillade assez vive. Presque aussitôt un bruit singulier, comme le claquement de toile d’une voile en pleine mer, l'effort d’un cordage qui crie en se tendant a passé dans l’air au-dessus de moi. C'était un ballon, un beau ballon jaune, très visible sur la teinte sombre des
nuages. D’où j'étais, il me semblait flotter à la pointe des arbres, quoiqu’en réalité il fût beaucoup plus-haut. Je ne puis dire combien la fragilité de ce ballon de soie, dont je voyais très bien le filet d’enveloppe, m’a ému, enthousiasmé. Je songeais qu’en effet au-dessus de toute cette France vaincue planait encore l’âme de Paris, une force vive plus puissante que tous les canons Krupp rassemblés, et moi, Parisien, cela me rendait fier. J'avais envie de pleurer, de crier, d’appeler. J'ai levé les bras en l'air vers deux points noirs immobiles au bord de la nacelle, deux vies humaines ballottées par tous les courants du ciel, au-dessus des rivières où l’on se noie, des précipices où l’on se brise et des armées prussiennes que l’on doit voir de là-haut comme d'immenses grouillements de fourmilières au ras du sol... Une ligne noire très légère s’est dessinée sous le ballon : j'ai entendu dans les branches un bruit de sable répandu, et la vision s’est perdue au fond des nuages.
9 décembre...
Qu'est-ce que je fais ici? En vérité, je commence à être honteux de mon inaction.. Aujourd’hui j'avais du pain à cuire, je n’en ai pas eu le courage. Tous ces détails auxquels je prenais plaisir, — comme les reclus, les solitaires, ces égoistes déguisés, — à présent, je les trouve méprisables. Me voilà tout à fait
guéri, à peine quelques douleurs les jours du grand froid. Je n’ai plus le droit de rester à l’'Ermitage. Ma place est là-bas sur le rempart, avec les autres... Mais comment faire pour les rejoindre? Il paraît que l’investissement est très serré, que d’une sentinelle à.
l'autre il n’y a qu’une portée de fusil. Si au moins j'avais un compagnon, quelqu'un du pays qui connût bien les routes. Je pense à Goudeloup. Je n'aurais pas dû le laisser partir. Qui sait où il est, maintenant? Peut-être pendu à quelque croix de carrefour, ou mort de froid au fond d’une carrière. Pourtant l’autre soir, du côté des Meillottes, j'ai entendu un cri, rien qu'un cri, mais horrible, long, désespéré comme un sanglot, et tout de suite j'ai pensé : « Goudeloup est là ». Eh! oui, cet homme est un assassin. Mais au moins il agit, il satisfait grossièrement un besoin de vengeance, de justice, qui est en lui. Moi, je mange, je me chauffe, je dors. De nous deux, quel est le plus méprisable ?
10 décembre.
Retourné à Champrosay par un froid terrible. Les maisons au long de la route, aveugles de toutes leurs fenêtres noires, avaient l’air de mendiantes tristes. J'ai revu le parc, le pavillon du bord de l’eau, et le portrait souriant qui l’habite. Le froid n’avait pas terni le visage reposé, ni les teintes douces de la robe d'été.
ROBERT HÉLMONT 185
Seulement le regard m'a semblé plus ferme, plus sévère, comme si jy sentais un reproche. Dès le seuil, j'ai compris qu’on ne m’acceptait plus là. Discrètement j'ai refermé la porte, descendu les marches couvertes de mousse gelée. Et toute la nuit, ce clair regard de Parisienne m'a poursuivi comme un remords.
11 décembre...
Ce matin, en allant relever les collets au fond du jardin, j'ai trouvé un pigeon. Cela m'a étonné. Les pigeons familiers ne restent pas sur les toits déserts, et jusqu’à présent, je n’avais pris que des tourterelles des bois. Celui-ci était bien un pigeon domestique, assez gros, les pattes et le bec roses, les ailes mêlées de roux et de blanc. Le collet ne l'avait pas blessé ; il était surtout engourdi par le froid. Je l'ai porté chez moi, devant le feu, et là, en le tenant des deux mains, sans qu’il fit le moindre effort pour s'échapper, comme une bête privée, j'ai distingué sur une de ses ailes un chiffre imprimé : 523, et plus bas : Société de l’Espérance. Puis sous les plumes, j'ai trouvé un tuyau un peu plus fort que les autres, où tremblait une petite feuille. de papier-pelure roulée très fin. J'avais pris un pigeon messager. Venait-il de Paris ou de la province? Portait-il la victoire ou-la défaite, une bonne ou mauvaise nouvelle? Je lai regardé longtemps avec une tendresse religieuse. Libre
dans la salle, il tournait tranquillement en becquetant entre les carreaux. Peu à peu ses plumes se sont gonflées à la chaleur, les forces lui sont revenues. Alors j’ai ouvert la fenêtre toute grande et l’ai posé sur le rebord. Il y est resté un moment, scrutant le ciel, allongeant le cou, cherchant à retrouver sa direction. Enfin, il est monté droit en l’air, puis à une certaine hauteur, tout blanc dans le jour sombre, il a tourné brusquement vers Paris. Ah! si je pouvais . prendre le même chemin que lui...
15 décembre.
C’est décidé. Nous partons demain. Je dis « nous » parce que Goudeloup est venu me retrouver. Je l’ai vu arriver hier à la brune, plus hâve, plus effrayant que l’autre fois. Le malheureux en est à son vingt et unième !….
Pourtant sa vengeance commence à avoir assez de sang. En outre il est traqué. Les affûts deviennent très difficiles. Aussi je n’ai pas eu de peine pour le décider à tenter l'expédition de Paris avec moi. Nous partirons demain à la nuit, dans mon bateau qui est resté là-bas en Seine, amarré à sa bouée sous les saules de la rive. C’est une idée de Goudeloup. Il croit qu'avec une nuit très noire nous pouvons gagner par eau le Port-aux-Anglais et, de là, en rampant sur le chemin de halage, atteindre la première barricade française. Nous verrons bien. J’ai préparé mon revolver, des couvertures, deux
ou trois pains et une grosse gourde d’eau de noix très forte qui nous tiendra lieu d’eau-devie.
Certes, l’aventure est dangereuse ; mais depuis que je suis résolu à la tenter, je me sens plus tranquille. Au lieu de me troubler, le canon de Paris m’électrise. II me fait l'effet d’un appel; et chaque fois qu’il gronde, j'ai envie de répondre: « On y va ! » Je pense que le portrait du pavillon me sourit dans son cadre d’or, et a repris sa calme physionomie d'image. Un seul regret en quittant l’Ermitage, que deviendra mon pauvre Colaquet ?
Je laisse l’écurie ouverte pour qu’il puisse chercher sa vie dans la forêt. J’entasse près de lui mes dernières bottes de paille et, en faisant ces préparatifs, j'évite de rencontrer ses yeux étonnés et bons, qui ont l’air de mé dire avec reproche : « Ou vas-tu ? »
… Et maintenant, sur ma table, ouvert à cette page inachevée, j’abandonne mon journal avec ces derniers mots qui le termineront sans M PQ OmMtepouriParis Le. … . : .
Écrit à tâtons, la nuit.
Je rentre... Goudeloup est mort... Voyage manqué.
, 26 décembre...
- Dix jours ! je ne suis resté absent que dix jours, et il. me semble qu'avec la multitude
d'images, de silhouettes, d’impressions confuses et terribles que je rapporte de mon voyage si court, il Y aurait de quoi remplir plusieurs existences. Maintenant que me voici revenu et qu’à l’étroit de mon Ermitage tous ces souvenirs me hantent et me tourmentent, je vais essayer de les écrire uniquement pour m'en débarrasser.
Partis la nuit du 16. Nuit très froide, sans lumière au ciel, éclairée du sol blanc de givre. Les arbres cristallisés ressemblaient tous à de grandes aubépines fleuries avant la venue des feuilles. Nous traversons un Champrosay lugubre et silencieux comme le givre qui tombait et s’amassait sur ses toits froids, au lieu de fondre doucement au bord des gouttières, à la chaleur des feux allumés. Pas de Prussien sur l'horizon, et c'est-untbonheumaEanos grande plaine nue nos deux silhouettes étaient très distinctes. Je trouve mon bateau dans une petite anse cachée entre les rives. C’est une norvégienne très légère. Les rames garnies de linge, nous nous embarquons sans bruit, seuls sur la rivière, heurtés de temps en temps par des glaçons qui glissent à fleur d’eau comme des blocs de cristal. Bien des fois, les années précédentes, je m'étais embarqué par des nuits aussi sombres, aussi froides, pour aller poser ou visiter mes verveux. Mais quelle vie s’agitait alors sur la rivière autour de moi! Une vie un peu mystérieuse, rêveuse, s’imprégnant de silence au sommeil environnant. Les longs
trains de bois, avec leurs feux d’avant et d’arrière, des silhouettes debout près du gouvernail, descendaient lentement vers Paris, traversant toute cette ombre champêtre pour entrer au jour levant en plein Bercy, dans les quartiers bruyants et populeux. Sur la rive, des wagons passaient ; l’express de nuit se déroulait aux sinuosités de la voie comme un serpent aux yeux de feu. Et l’on rêvait à toutes les raisons lugubres ou joyeuses qu’avaient ces gens de se déplacer ainsi... De loin en loin, au bord du fleuve qui mouillait presque leurs murs, des maisons d’éclusiers, des baraques de passeurs, des auberges pour la marine reflétaient dans l’eau vague la lueür de leurs vitres troublées.
Aujourd’hui, rien de tout cela. Nous avions devant nous comme une rivière nouvelle, noire et déserte, dérangée par tous ces ponts brisés qui . changeaient les courants. Cependant je menais assez bien notre petite norvégienne, donnant à peine quelques coups d’aviron, juste assez pour tenir au milieu de l’eau et éviter les îles submergées, distinctes à des pointes de saules.
« Ça va bien... » me disait tout bas Goudeloup.
A ce moment, le bruit d’une rame tombant dans un bateau nous arriva du bord, puis une forte voix méridionale cria à travers la nuit :
« Allons, passeur, dépêchons ! … :
— C’est le médecin de Draveil, » murmura mon compagnon.
J'avais reconnu, moi aussi, cette voix de brave homme qu’on entend jour et nuit sur toutes les routes du pays, toujours encourageante et pressée. Comment se trouvait-1l là ? il était donc resté à Draveil ?.… J'avais envie de lui crier : « Bonsoir, docteur! » Mais une pensée me retint. Une heureuse pensée, ma foi! car presque aussitôt nous croisions un lourd bachot traversant d’un bord à l’autre avec une lanterne à l'avant; et j’aperçus, à côté du bon docteur R..….et de son éternel chapeau mouillé à toutes les pluies de Seine-et-Oise, des casques luisants.
Nous étions, par bonheur, hors du rayon de leur lanterne qui rendait plus obscure l'ombre où notre bateau glissait, et nous passâmes inaperçus. Un autre danger, non moins grave, nous attendait un peu plus loin: le pont du chemin de fer dont on avait fait sauter trois arches et qui encombrait la rivière de ses gigantesques débris. Je ne sais vraiment pas comment nous pümes, sans nous engloutir et nous briser, franchir à l’aveuglette ce sinistre barrage. À Port-Courcelles, mêmes transes. Les saules noueux, énormes, des deux îles, formaient dans la nuit autant d’écueils que nous eûmes la chance d’éviter. |
Enfin, voici Ablon et son écluse. D'ici, le canon de Paris, distinct, terrible, nous envoie à chaque minute l'éclair rougeâtre de son bruit de tonnerre... Nous devions nous y attendre : l’écluse est fermée. Heureusement notre barque
LM
est légère, et nous pourrons à nous deux, comme j'ai fait tant de fois, la hisser sur la berge et passer de l’autre côté du barrage.
Nous abordons à ce petit escalier où laubergiste d’Ablon: dépouille ses anguilles, les dimanches d’été, où les pêcheurs à la ligne s'installent, inondés de soleil de la pointe de leurs chapeaux canotiers à leurs pieds chaussés d’espadrilles. C’est étonnant comme le danger change lPaspect des choses !... Arrivé aux dernières marches de lescalier, j'aperçois à dix pas de moi, dans le noir, une sentinelle se promenant de loug en large sur le quai. Plus bas, la maison d’écluse, transformée en poste prussien, a toutes ses fenêtres allumées. Je veux vite redescendre, rembarquer, gagner autre rive, mais Goudeloup ne m'écoute pas.
Ses yeux restent obstinément fixés sur cette ombre qui se découpe dans le brouillard et marche en sifHant au-dessus de nos têtes.
J'essaye de l’entraîner. Il m’échappe, fait un bond..: J'entends un bruit sourd, une plainte étouffée, des buffleteries secouées et la chute lourde d’un corps.
« Vingt-deux !.. » dit Goudeloup, glissant tout essoufflé le long du talus.
Mais le malheureux soldat qu’il vient de laisser étendu sur la berge, a trouvé avant de mourir la force de décharger son fusil. Ce coup de feu met les deux rives en émoi.
Impossible d'aborder. Nous gagnons vite le milieu de l’eau, et nous remontons à force de
rames. C’est comme un mauvais rêve. Le vent, le courant, tout est contre nous; et pendant que de Pécluse une barque se détache, éclairée d’un falot qui plonge, reparaît, nous guette, vient droit de notre côté, un autre bateau s'approche en sens inverse.
« À la drague... » me dit Goudeloup dans l'oreille.
Près de nous, amarré à quinze ou vingt mètres du rivage, un bateau-dragueur dressait. au-dessus de l’eau sa masse sombre, ses tambours et sa chaîne à godets pour tirer le sable. La Seine très haute linondait à demi et brisaità son avant avec un grand bruit. Nous abordons; mais dans notre précipitation à nous réfugier sur cette épave, nous oublions de retenir notre norvégienne qui s’en va à la dérive avec les couvertures, les provisions qu’elle contient. C’est ce qui nous sauva.
Cinq minutes après, un « hurrah » formidable nous apprit que les Prussiens venaient de trouver notre barque. La voyant vide, ils durent nous croire noyés, engloutis ; car au bout d’un moment, les falots regagnèrent le rivage, et toute la rivière rentra dans son silence et dans sa nuit.
C'était une vraie ruine, cette drague où nous nous trouvions. Singulier abri craquant, criant de partout, et que la rivière battait avec rage. Sur le pont couvert de débris de bois, d’éclats de fonte, le froid était insoutenable. Nous dûmes nous réfugier dans la chambre de
la machine à vapeur où l’eau, par bonheur, n’arrivait pas encore. Il s’en fallait de bien peu, car à plusieurs endroits les parois de la chambre étaient crevées presque à la hauteur des vagues, et nous nous trouvions éclairés par le reflet plombé de la nuit sur l’eau.
Quelles heures sinistres nous avons passées là! La faim, la peur, un froid terrible où nos membres étaient pris d’un engourdissement de sommeil contre lequel il fallait lutter. Tout autour l’eau bouillonnait, le bois gémissait ; la chaîne à godets grinçait dans sa rouille, et là-haut, au-dessus de nos têtes, quelque chose comme la toile d’un drapeau trempé claquait au vent. Nous attendions le jour avec impatience, ne sachant pas au juste quelle distance nous séparait de la terre, ni comment nous nous y prendrions pour l’atteindre. Dans le demi-sommeil, avec cette préoccupation de sauvetage, les secousses de la drague, le bruit d’eau qui nous entourait, j'avais par moments limpression d’un lointain voyage et d’une nuit de tempête en pleine mer...
Quand, par les trous de la chambre noircis et déchirés comme après un bombardement, nous vîimes la rivière pâlir sous la lumière terne d’un petit jour d'hiver, nous essayâmes de nous orienter. Les coteaux de Juvisy, sortant du brouillard que les arbres hauts perçaient de leurs sommets morts, dominaient la rive la plus éloignée. De Pautre côté, à vingt-cinq ou trente mètres de la drague, les plaines rases et
nues qui mènent à Draveil, s’étendaient sans un soldat. Évidemment, c'était par là quil fallait fuir. La perspective d’un bain froid en plein décembre dans cette eau profonde, écumeuse, sillonnée de courants, était assez effrayante. Heureusement la chaîne en fer qui attachait le bateau-dragueur au rivage tenait encore à son anneau, et nous avions la ressource de nous y cramponner et de nous faire guider par elle. Pendant que nous délibérions, un coup de canon, assez rapproché, partit des hauteurs de Juvisy. Le sifflement d’un obus, sa chute dans l’eau, près de nous, suivirent presque aussitôt. Quelques secondes après, avant que notre étonnement fût diminué, un second obus tomba près de la drague. Alors je compris pourquoi ce drapeau, ces débris de bois, ces éclats de fonte et cette odeur de poudre brûlée que nous avions remarquée dans la cabine. Le dragueur abandonné servait de cible aux Prussiens pour l’exercice du canon. I fallait partir bien vite. Le froid de l’eau, son danger n’étaient plus rien. En avant! Je prends la chaîne à deux mains et je m'affale à la rivière, Goudeloup derrière moi. Les doigts brûlés au frottement du fer, nous avancions lentement, paralysés par le courant, l’eau glaciale. Un nouveau coup de canon vint doubler nos forces. Gare! voilà l’obus. Cette fois, il tombe en plein sur l'avant blindé de la drague, éclate, et nous couvre de débris. J’entends un grand soupir derrière moi... Non! jamais je n’ou-
blierai le mouvement suprême de cette chaîne que j'ai sentie s’agiter, se débattre une seconde, puis remonter sur l’eau vivement, làchée, abandonnée, légère entre mes mains.
Je me retourne, personne. Rien qu’un paquet de sang que la rivière emportait, Le malheureux avait dû être frappé à la tête, tué sur le coup... Un grand découragement me prit. Ce compagnon massacré près de moi, mon impuissance à le secourir... Pour rien, j'aurais làché la chaîne, moi aussi, L'instinct de la vie l’emporta, et quelques minutes après j'abordais le rivage : mais je ne pus aller bien loin. Au bout de dix pas, succombant à l’émotion, à la fatigue, et à ce froid terrible qui me pénétrait par tous mes vêtements mouillés, je me laissai tomber au bord de la route, dans l’herbe d’un fossé. Le trot bien connu d’un cheval, le roulement d’un vieux cabriolet et la bonne voix du docteur R... me tirèrent de ma torpeur.. |
« Comment! c’est vous... Qu'est-ce que vous faites là? »
En un clin d'œil il m’eut enveloppé dans son manteau, enfoui dans la paille sous le tablier de la voiture, et nous voilà roulant vers Draveil, où le brave homme avait transformé sa maison en ambulance. Là, des vêtements secs, quelques grogs brülants meurent vite réchauffé. J’y restai jusqu’au soir sans oser remuer, comprenant bien, quoique le docteur ne n’eût rien dit, le grand risque qu'il courait à
m'avoir recueilli. La maison était pleine de soldats, d’infirmiers. Des bottes sonnaient sur le pavé de la petite cour. Puis tout autour, de gros rires, des heurts de sabres, ce rude parler allemand, accentué encore d’insolence. J’entendais cela les yeux fermés, engourdi de bienêtre, avec un vague souvenir du danger passé, la sensation froide de la rivière, et le soupir du pauvre Goudeloup resté navrant à mes oreilles. LE
À la nuit, le docteur vint me délivrer et me conduisit dans la chambre de ses petits-enfants qu’il avait fait partir à l'approche des Prussiens. C’est là que je rouvris les yeux le lendemain matin. Après les horribles scènes de la veille, ces trois lits-berceaux, entourés de rideaux blancs, les jouets d’enfant trainant pêlemèle dans la chambre avec des livres de classe, jusqu’au vague parfum de pharmacie s’exhalant d’un placard où le docteur enfermait ses drogues, tout était bien fait pour me calmer, détendre mes nerfs surexcités. Un coq chantait dans une cour voisine; un âne se mit à braire. Le village commençait à s’éveiller.
Tout à coup une sonnerie, détonnant au milieu de ces bruits tranquilles, me rappela la triste réalité. C’étaient des allées et venues, des portes secouées.…. Je m’approchai de la fenèêtre. La maison du docteur regarde par-dessus les plates-bandes du jardin étroit qui la précède. Elle est connue de tout le monde dans le pays, et la sonnette à bouton de cuivre
qui se détache sur le mur blanc repeint à neuf, les meubles du petit salon, entrevus au rez-dechaussée, lui donnent un aspect à part de bourgeoisie modeste. Caché derrière les persiennes fermées, je voyais la rue noire de bérets alignés, s’appelant, se numérotant, prêts à partir. Parmi ces bérets, quelques casques bavaroiïs apparaissaient. C’étaient des maréchaux de logis courant de maison en maison, inscrivant des numéros à la craie sur les portes, préparant les logements des troupes qui allaient arriver. Bientôt le régiment qui partait s’ébranla au son des tambours, pendant qu’à l'entrée du pays, du côté opposé, les clairons bavarois s’approchaient à grand bruit. Depuis trois mois, il en était ainsi dans ce malheureux village. La paille des campements n’avait pas le temps de se refroidir entre le départ d’un régiment et l’arrivée d’un autre.
Le docteur, qui venait d'entrer, me fit quitter la fenêtre :
« Prenez garde, monsieur Helmont; ne vous montrez pas. Il y a à la commandatur un état dressé des quelques habitants restés dans le pays, et on nous surveille tous. Passé huit heures du soir, personne, excepté moi, n’a plus le droit de sortir... On a tant assassiné de Prussiens aux environs. Draveil en porte la peine. Nous sommes réquisitionnés trois fois plus que les autres. Au moindre mot, on emprisonne ; à la moindre révolte, on fusille. Nos malheureux paysans sont terrifiés. Ils s’es-
pionnent, se dénoncent les uns les autres; et si l’un d’eux s’apercevait que je cache quelqu'un chez moi, il serait capable — pour s’épargner une réquisition — d’aller prévenir la commandatur. Ce qui nous attendrait tous les deux, je m'en doute. »
Il se méfiait tellement de mes imprudences, ce pauvre docteur, que tout le temps de mon séjour chez lui, il garda la clef de ma chambre dans sa poche. Les persiennes et les fenêtres fermées me donnaient un jour de cachot, juste ce qu’il fallait pour lire. J'avais des ouvrages de médecine, quelques traductions dépareillées de la grande collection Panckouke, et de temps en temps un numéro du journal français que les Prussiens publient à Versailles. Cela aussi c'était du français de traduction; et quelle lecture irritante que ces forfanteries tudesques, nos défaites vraies, ou fausses, racontées en ricanant, avec de grosses plaisanteries gauches et lourdes.
Quand j'avais assez de lire, par la fente des persiennes je regardais la rue. Une vraie rue de bourg. Les maisons alignées devant le pavé du trottoir, précédées de petits jardins, et montrant — dans l’espace qui les sépare entre elles — des treillis de branches, le tronc d’un gros orme, des horizons de plaine et de vigne qu’elles eachent à peine de leurs toitures basses. Puis des hangars, des écuries, une fontaine jaillissant d’un vieux mur, un grand portail de ferme, à côté de la maison du no-
taire, blanche, proprette, ornèe de panonceaux. Sur tout cela la souillure de l’occupation. Des tricots de laine séchant sur les grilles, sur les persiennes. De grosses pipes à toutes les fenêtres. Et des bottes, des bottes. Jamais je n'avais tant entendu de bottes... En face de mes croisées, se trouvait la commandatur. Tous les jours, on amenait là des paysans poussés à coups de crosses de fusil, de fourreaux de sabre. Les femmes, les enfants venaient derrière en pleurant; et pendant qu’on entraînait l’homme à l’intérieur, eux restaient sur la porte à expliquer leur affaire aux soldats qui écoutaient, dédaigneux, les dents serrées, ou riaient d’un gros rire bête. Nul espoir de pitié ou de justice. Tout au bon plaisir du vainqueur. Ils le savaient si bien, ces malheureux villageois ! qu’à peine osaient-ils sortir, se montrer, et quand ils se hasardaient dans la rue, c'était navrant de les voir s’en aller le long des murailles, l'œil de côté, l’échine basse, obséquieux et vils comme des juifs d'Orient!
Quelque chose de bien navrant aussi, c’étaientces voitures d’ambulance arrêtées devant notre porte, dans le vent, le froid, la pluie, la neige ; ces gémissements de blessés, de malades descendant de voiture, abandonnés aux bras qui les portaient. Le soir venu, pour clôturer ces jours d’affreuse mélancolie, la retraite prussienne sonnait sous les ormes défeuillés, avec ses mesures lentes, espacées et ses trois dernières notes jetées comme des cris d’engoule-
vent à la nuit qui s’approchait. À ce moment, le docteur entrait dans ma chambre, crotté, éreinté. Il m’apportait à manger lui-même, et avec sa bonhomie habituelle, me racontait ses courses, ses visites, ce qu’il entendait dire de Paris, de la province, les malades qu’on lui amenait, ses disputes avec le major prussien qu'on lui avait adjoint pour diriger l’ambulance, et dont le pédantisme berlinoïs l’exaspérait. Nous parlions bas, tristement. Ensuite le brave homme me disait bonsoir. Resté seul, j'ouvrais ma fenêtre doucement et j'aspirais l'air une minute. Malgré le grand froid, cela me semblait bon. Dans le sommeil, le pays redevenait lui-même, reprenait son aspect des temps heureux. Mais bientôt le pas d’une patrouille, la plainte d’un malade, le bruit du canon tonnant à l’horizon, me ramenaient vite à la vérité, et je rentrais dans ma prison, plein de rancune et de colère. Au bout de quelque temps, ce régime cellulaire au milieu de l’occupation me devint insupportable. Ayant perdu tout espoir de pouvoir entrer dans Paris, je regrettais mon Ermitage. Là au moins, j'avais la solitude, la nature. Je n'étais pas tenté, comme ici, de me mêler aux injustices, aux brutalités, aux vexations perpétuelles. de la rue, au risque de compromettre mon hôte.
Je résolus de partir.
À ma grande surprise, le docteur n’essaya pas même de me détourner de mon projet.
« Vous avez raison, me dit-il tranquil-
lement. Vous serez plus en sûreté là-bas. »
Depuis, en y songeant, j'ai toujours pensé que quelque voisin avait dû m’apercevoir derrière mes persiennes, et que mon hôte, sans vouloir en convenir, craignait une dénonciation. Nous décidämes donc que je quitterais Draveil le lendemain, de la même façon que jy étais entré. La nuit venue, je descendis dans lécurie. Je me blottis dans la paille du cabriolet, le manteau du docteur par-dessus, et en route! Le trajet se fit sans encombre.
. Tous les cent ou deux cents mètres, une guérite bâtie aux frais de la commune se dressait sur le bord du chemin.
« Wer da? » nous criait la sentinelle en armant son fusil.
Le docteur répondait :
« Lazareth! »
Et le petit cabriolet continuait son roulement fêlé à travers les pierres. A la lisière de la forêt, il s'arrêta. La route était déserte. Je sautai à terre vivement.
« Prenez ceci, me dit l’excellent homme, en me tendant un panier rempli de vivres et de bouteilles. Enfermez-vous et ne bougez plus... j'irai vous voir bientôt. »
Là-dessus il fouetta sa bête, et je me lançai dans le fourré. Un quart d'heure après, j'étais rentré à l’'Ermitage.
3 janvier.
… Il tombe, depuis quelques jours, une
neige fine en tourbillons serrés. La forêt en est couverte. Autour de moi, le silence est tel, que j'entends le bruissement léger des flocons qui s’entassent. Impossible de sortir. Je regarde tomber du ciel jaune cette neige qui blanchit tout. Des oïseaux affamés viennent jusqu’à mon seuil. Des chevreuils se sont réfugiés dans lécurie, à la place de mon pauvre Colaquet dont je n’ai plus de nouvelles.
10 janvier...
… Visite du docteur. Les nouvelles sont mauvaises. Paris toujours enfermé, la province en désastre. Et les vainqueurs, fatigués d’une victoire si lente, multiplient les humiliations, les brutalités.. A Draveil, la nuit de Noël, cinq ou six Bavaroïs attardés à boire dans un cabaret avec le vieux Rabot, l’ancien garde champêtre, lui ont cassé la tête d’un coup de revolver. Le frère du malheureux, qui habitait en face, accourt au coup de feu et tombe à son tour, frappé à mort. Un autre homme de la même famille est blessé grièvement. Autant il en serait venu, autant ils en auraient massacré, les misérables! L'affaire ayant fait grand bruit, un semblant d’instruction a été commencé; et le tout s’est terminé par une indemnité de quarante mille francs que la commune de Draveil est condamnée à payer aux Bavarois…
15 janvier...
… Ce matin, l'état-major du prince de Saxe a fait une grande battue de gibier dans la forêt. En entendant la fusillade si près de moi, j'ai eu une émotion terrible. Je croyais à l’arrivée de quelque avant-garde française; mais des fenêtres de l’atelier qui dominent tout le bois, j'ai aperçu entre les branches défeuillées des nuées de rabatteurs en béret saxon courant et criant dans les fourrés, pendant que des chasseurs dorés et empanachés s’embusquaient à chaque tournant d’allée. Au rondpoint du Gros-Chêne, un immense feu de bivouac flambait devant une tente. C’est là que les chasseurs sont venus déjeuner au son des fanfares. J’entendais le bruit des verres, des bouteilles débouchées, les hurrahs des buveurs. Ensuite le massacre des chevreuils et des faisans a recommencé. Ah! si le père Guillard avait été là, lui qui savait si bien le compte de son gibier, surveillait les couvées, les terriers, connaissait l’allée favorite de ses chevreuils. Comme il aurait souffert de voir tout ce saccage ! Les ailes tournoyaient en Pair, ne sachant plus où voler pour éviter les coups de fusil. Les lièvres, les lapins éperdus partaient entre les jambes des chasseurs; et, au milieu de la déroute, un chevreuil blessé est venu se réfugier dans la cour de l’Ermitage. Les yeux des bêtes chassées ont une expression d’éton-
nement et de tendresse qui est vraiment navrante. Celle-là me faisait pitié, serrée à la margelle du puits, flairant le vent, marquant le sol de ses pattes sanglantes. J'en ai eu un redoublement d’indignation contre ce peuple pillard qui se précipite avec des voracités de sauterelles sur la France vaincue, ses vignes, ses maisons, ses blés, ses grands arbres, et le pays une fois rasé, extermine jusqu’au gibier pour n’y rien laisser de vivant. |
Je n’oublierai jamais cette chasse à côté de la guerre, sous le ciel bas et sombre, dans ce paysage de frimas où léclair d’or des casques et des cors passant entre les branches, les galops, les hallalis faisaient penser au Chasseur noir des ballades allemandes. Au jour tombant, des files de charrettes sont venues relever au bord des routes tout ce gibier pitoyable et gémissant, C'était sinistre comme un soir de bataille.
19 janvier.
… On s’est battu toute la journée sous Paris. Seulement le fracas des mitrailleuses ne n'arrivait pas aussi distinct que le 2 décembre. J'ai trouvé qu’il y avait dans le bruit de cette bataille lointaine je ne sais quelle impression de lassitude et de découragement.
30 janvier...
… C’est fini. Paris se rend. L’armistice est signé.
D'ERINPERSNPEUTLLETS
J'arrête ici ce journal où j'ai essayé de faire tenir les impressions de mes cinq mois de solitude. Aujourd’hui, je suis retourné à Draveil dans la voiture du docteur, mais sans me cacher, cette fois. Les routes étaient pleines de paysans qui reviennent chez eux. Plusieurs se sont déjà remis à la terre. Tous les visages sont tristes; mais on n'entend aucune plainte. Fatalisme ou résignation ?
Dans le village, encore occupé, les Prussiens promènent leur triomphe, insolents de tranquillité. Ils m'ont cependant paru moins féroces avec les habitants. J’en ai vu qui s’en allaient en tenant des enfants du pays par la main. Il y avait là comme un commencement de retour à leurs foyers délaissés, à leurs vies sédentaires troublées par cette longue guerre... Le soir, en rentrant, j'ai aperçu sur le seuil de la maison du garde la mère Guillard en grand deuil, presque méconnaissable. Pauvre femme, son mari mort, son foyer en ruines. C’est le malheur complet. Je l’entendais pleurer en essayant de mettre en ordre les débris du ménage. |
Maintenant, tout se tait dans l’Ermitage. La nuit est claire, l’air très doux. Certainement le printemps est déjà sous cette neige qui commence à fondre. La forêt ne va pas tarder à bourgeonner, et je m’attends à voir bientôt
des pointes d’herbes soulever les feuilles mortes. Là-bas, des grandes plaines tranquilles monte une buée pareille à la fumée d’un village habité; et si quelque chose peut consoler de la guerre, c’est ce repos de la nature et des hommes, ce calme universel d’un pays meurtri qui répare ses forces dans le sommeil, oubliant la récolte perdue, pour préparer les moissons à venir...
Études et Paysages