LE VOE
travailler. J’avais beau prendre ma tête à deux mains, clouer mon regard sur le livre ouvert, je n’y voyais que ces rayonnements vagues, ces prismes brisés que nous laisse au fond des yeux une chose brillante trop longtemps regardée. Oh! oui, le crime était commis, car j'en avais déjà le remords. C'était comme une étreinte du cœur, du trouble, de Ia honte, un besoin d’être seul. Par moments, en me débattant contre cet autre moi-même si grondeur, j'avais envie de lui crier : « Tais-toi... Je n'ai rien fait. Laisse-moi tranquille... Je suis sûr qu’on Va la retrouver, cette pièce de quarante sous. » Et tout en disant cela, je pensais avec un certain contentement qu’on ne remontait la pendule que tous les quinze jours, et que dans notre salon, un salon de province, ciré, soigné, fermé comme un tabernacle, on n’entrait que le lundi à l’heure de ma leçon de musique. Le soir, en arrivant chez nous, mon premier soin fut d’aller tâter dans l’ombre sur la cheminée. La pièce y était encore. Je n’eus pas le courage de la prendre, ni le plus grand courage de dire à mes parents : « Elle est là! » Décidément, j'étais un voleur.
La soirée se passa dans une agitation extrême. Je sentais le jeudi du lendemain qui approchait. Jeudi, le congé, les bateaux!... Surexcité par une sorte de fièvre, je parlais beaucoup, et ma voix avait une sonorité fausse qui me gêénait. Deux ou trois fois, le regard de ma mère posé sur moi, inquiet et troublant, sembla deman-
der : «Qu'est-ce qu’il a?» Alors je rougissais, comme si chaque mot que je disais était le mensonge de ma pensée. Avec cela un air soumis, des gentillesses d'enfant coupable qui veut se faire pardonner, et sous les caresses que me valaient mes câlineries, la honte de mon hypocrisie, des envies folles de tomber à genoux, de tout leur dire... Puis rien. Cette nuit-là, pourtant, je dormis assez bien, contre mon attente. Ce que c’est que le sentiment de l impunité ! Maintenant que j'étais sûr de pouvoir prendre la pièce sans danger, puisque tout le monde la croyait perdue, ma consciénce me laissait tranquille. Je n'avais plus qu’à rêver à ma fête du lendemain ; et jusqu’au matin, mes cils fermés, je vis les mâts du vieux port se balancer sur la houle, pendant que là-bas, au bout de la jetée, la mer, la pleine mer, bleue, immense, voyageuse, me souriait de ses mille petites vagues.
Le lendemain, aussitôt après le déjeuner, je me glissai fret dans le salon. Devant la cheminée, j’eus encore un mouvement terrible. On parlait dans la chambre à côté ; j'avais peur que quelqu'un entrât. Combien de temps suis-je resté là, debout au bord de mon crime, avançant la main puis la retirant? Je ne m'en souviens plus. Ce que je n’ai pas oublié, par exemple, c’est cette figure d’enfant, blérne, contractée, bouleversée, que j'avais en face de moi dans la glace, et qui me regardait avec des yeux ardents, des yeux de fauve à l'affût. Enfin
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les voix s’éloignèrent. Je pris la pièce brusquement, et me voilà dehors.
C'était un jeudi magnifique, c’est-à-dire un dimanche, moins la mélancolie des cloches, la tristesse de l’heure des vêpres, les promenades en famille dans la gêne de Pendimanchement.
Tremblant d’être rappelé, j'avais pris mon élan vers les quais avec la hâte de jouir de mon vol. Malheur à qui aurait voulu m'arrêter alors! Oh! quand on vient de voler, comme on doit tuer facilement ! Tout en courant, j’entendais la belle pièce d’argent clair tinter joyeusement au fond de ma poche avec la pièce de deux sous qu'on me donnait chaque jeudi, et cette musique me grisait, me donnait des ailes. Plus l'ombre d’un remords. Léger, souriant, la joue en feu, j'étais déjà dans Patmosphère de mon plaisir.
Tout à coup, en passant devant un porche d'église, la main tendue d’une mendiante m’arrêta. Fus-je attendri par cette misère, par la pâleur.de cette face éteinte ou le regard morne de lenfant que la malheureuse avait dans ses bras? Ne cédai-je pas plutôt à ce besoin de faire le bien qui prend après une faute, ou encore à une superstition de petit méridional presque italien, essayant de sanctifier l'argent volé? Quoi qu'il en soit, je tirai de ma poche les deux sous de mon jeudi, et je les jetai à la mendiante, qui me remercia avec une expression de joie, de reconnaissance extraordinaire, si extraordinaire en vérité que, deux rues plus
loin, une crainte subite me traversa l’esprit. Ah! mon Dieu! Est-ce que par hasard ?.…
Vite je tâte, je me fouille et pousse un cri de rage. J'avais donné les deux francs. II ne me restait plus que mes deux sous! Et les bateaux étaient là, tout près. Déjà les mâts, les vergues du vieux port montaient au bout de la rue, dans un grand carré de lumière... Non, vous n'avez jamais vu une colère, un désespoir pareil au mien.
Me voilà revenant sur mes pas, furieux, parlant tout seul: «Oh! je la retrouverai.. Je lui dirai que je me suis trompé, que cet argent n'était pas à moi... Et si elle ne veut pas me le rendre, eh bien! je la ferai arrêter comme voleuse. » Je l’appelais voleuse. J'avais cet aplomb... En attendant, où était-elle passée ? J'eus beau fouiller tous les porches de l’église, regarder autour dans les rues, dans les passages. Personne. Sitôt les deux francs reçus, la mendiante était rentrée chez elle. En une fois, sa journée avait été finie. La mienne avec.
Alors, éperdu, ne sachant plus que faire, je retournai à la maison et sautant au cou de ma mère, avec une explosion de larmes, où il y avait encore plus de colère que de remords, je pris le parti de lui avouer tout. Cela se voit quelquefois, paraît-il, qu’un voleur vienne faire des aveux à la justice, de rage d’avoir manqué son coup.