‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 25 sur 57 · LE VOL · texte numérisé non relu

LE VOL

grande pièce, toute la monnaie d’une tentation que j'osais à peine m’avouer.

Je pensais : « Y en a-t-il des parties de canot là dedans. »

C'était ma grande passion, les canots, à cette époque. Passer toute une après-midi sur l’eau noire du vieux port, au milieu des bateaux de pêche, dans la vapeur des paquebots en partance, les cris des mouettes, les commandements, les appels, les chansons de bord tout en haut des vergues, les coups de marteau du bassin de radoub; longer les frégates.de l’État, propres, luisantes comme un uniforme d’aspirant, ou se laisser bercer à ombre d’un gros navire, endormi et silencieux, qu’animait seulement la vigilance d’un terre-neuve dressé tout debout les pattes sur le bastingage; courir pieds nus sur des trains de bois, grimper aux mâts, voir pêcher des oursins, puis revenir le soir, tout imprégné d’une odeur de goudron, de varech, avec la lassitude, limpression d’un long voyage, je ne connaissais pas de bonheur plus grand. Mais ce bonheur coûtait cher, et arriver à louer un bateau de dix sous avec les deux sous qu’on me donnait chaque semaine, il fallait se priver de tout, calculer, économiser. Aussi cette belle pièce d’argent, lumineuse et ronde, me fit-elle l'effet d’un cercle de lanterne magique, tout petit d’abord, mais s’agrandissant à mesure que je le regardais, pour rendre vivantes et visibles les images qui le traversaient, le vieux port, les beauprés de navires

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s'avançant en ligne tout le long du quai, et les petits bateaux de louage balancés sur l’eau profonde et moirée. La vision était si nette, si tentante! Je fus obligé de fermer les yeux.

Pendant quelques minutes, je restai là sans bouger, tenant serré cet argent qui me brûlait la main. Minutes inoubliables, angoisse douloureuse et délicieuse de la tentation, toutes les émotions du vol. Ne riez pas. Ce ne sont point des sensations d’enfant que je vous raconte, mais des sensations de criminel. Secoué par une lutte effroyable, tout mon pauvre petit corps tremblait. Mes oreilles bourdonnaient.

J'entendais les battements de mon cœur et le tic-tac monotone de la pendule. À la fin, pourtant, l’idée du devoir, déjà née et grandie en moi, le souvenir des miens, l'atmosphère de la maison honnête, sans doute aussi la peur du châtiment, de l’humiliation si j'étais découvert, tout cela fut plus fort que la passion. Je remis la pièce où je l'avais prise. Seulement. ah ! il faut tout dire. seulement, par un mouvement instinctif, irréfléchi, mais à coup sûr diabolique, je la poussai bien loin sous la pendule pour qu’on ne la vît plus et qu’on la crüt perdue.

À partir de ce moment, le vol était commis, aggravé encore par la lâcheté et l'hypocrisie. Je ne m'y trompais pas. Ma conscience indignéese levait toute droite pour m'appeler : « Voleur! voleur! » si fort qu’il me semblait que tout le monde l’entendait. Au collège, impossible de

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