PROLOGUE
grdce, qu'elle le dérangeait dix fois par jour pour des visiles importunes, puis tous les soirs lui preparait un habit, des gants clairs, et le traïnait de salon en salon... Tu me diras qu'il aurait pu se révolter, répondre carrément : « Non! » Mais ne sais-tu pas que le fait même de nos existences scdentaires nous rend plus que les autres hommes dépendants du foyer ? L'air de la maison nous enveloppe, et, s'il ne s'y méle un grain d’idéal, nous alourdit et nous fatigue vile. D'ailleurs, l'artiste met en général tout ce qu'il a de force et d'énergie dans son œuvre, et, après ses luttes solitaires et patientes, se trouve sans volonté contre les minuties de la vie. Avec lui les lyrannies féminines ont beau jeu. Nul nest plus facilement dompté, conquis. Seulement, gare! Il ne faut pas qu’il sente trop le joug. Si un jour ces bandelettes invisibles dont on l'enveloppe sournoisement serrent un peu trop fort, arrivent à empêcher l'effort artistique, d'un seul coup il les arrache toutes et, méfiant de sa propre faiblesse, se sauve comme notre sculpteur par delà les monis.…
La femme de celui-là est restée saïsie de ce depart. La malheureuse en est encore à se demander : « Qw’est-ce que je lui ai fait? » Rien. Elle ne Pavait pas compris... Car il ne suffit pas d’être bonne et intelligente pour être la vraie compagne d’un artiste. Il faut encore avoir un tact infini, une abnégation souriante, et c’est cela qu’il est miraculeux de trouver chez une femme jeune, ignorante et curieuse de la vie... On est jolie, on a épousé un homme connu, reçu partout. Dam! on
aime aussi à se montrer un peu à son bras. N'estce pas tout naturel? Le mari, au contraire, devenu plus sauvage depuis qu’il travaille mieux, trouvant l'heure courte, le métier dificile, se refuse aux exhibitions. Les voila malheureux tous deux, et que l'homme cède ou qu’il résiste, sa vie est désormais dérangée de son courant, de sa tranquillité.
Ah ! que j'en ai connu de ces intérieurs disparates, où la femme était tantôt bourreau, tanlôt victime, plus souvent bourreau que victime, et presque toujours sans s’en douter ! Tiens, l’autre soir, j'étais chez le musicien Dargenty. Il y avail quelques personnes. On le prie de se mettre au piano. À peine a-t-il commencé une de ces jolies mazurkas à brandebourgs qui en font l'héritier de Chopin, sa femme se met à causer, tout bas d’abord, puis un peu plus haut. De proche en proche, le feu prend aux conversalions. Au bout d’un moment, j'étais seul à écouter. Alors, il à fermé le piano et na dit en souriant, d’un air navré : « C’est toujours comme cela, ici... ma femme n'aime pas la musique. » Connais-tu rien de plus terrible? Épouser une femme qui n'aime pas votre art. Va, croismoi, mon cher, ne te marie pas. Tu es seul, tu es libre. Garde prècieusement ta solitude et ta liberté.
LE POÈTE
Parbleu ! tu en parles à ton aise, toi, de la solitude. Tout à l'heure, quand je serai parti, s’il te vient des idées de travail, auprès de ton feu qui s'éteint tu les poursuivras doucement, sans sentir